
Depuis la chute du mur de Berlin et la dislocation des deux blocs, l'autodétermination est une notion politique de plus en plus développée. Spécialiste des relations internationales, Dawa Norbu sattache à démontrer dans son analyse pourquoi le peuple tibétain est en droit de déterminer son propre statut politique.
Annexes
Résolution 1353 de lAssemblée Générale des
Nations unies
Résolution 1723 de 1AssembIée Générale
Résolution 2079 de lAssemblée Générale
Critères de détermination d'un peuple ou d'une nation selon l'Unesco,
l'Union soviétique et la Chine
Présentation comparative de quelques traits distinctifs des groupes ethniques
han et tibétain
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Ce nest quen 1948, alors que les communistes chinois avaient déjà presque remporté leur victoire révolutionnaire, que le Tibet entreprit de souligner son statut dÉtat indépendant auprès du monde entier et quil fit son apparition sur la scène internationale. A lheure actuelle, la question de lindépendance ou de lautonomie du Tibet repose, aux yeux de la communauté internationale, sur lexistence de certaines conditions préliminaires.
Quand un tribunal doit statuer sur le cas dun individu, il lui suffit de disposer dun ensemble de preuves, mais dans le cas qui nous occupe, cest la vision de la communauté internationale qui est prépondérante. Il sagit ici de déterminer comment cette communauté internationale perçoit léconomie tibétaine. Comme une économie relativement moderne ? Comme une économie reposant sur l'existence dune classe moyenne et sur une base industrielle ? etc ...
Lorsque la question tibétaine est soulevée pour la première fois sur le plan international dans les années 1950, les problèmes qui lui sont liés sont dordres interne et externe au Tibet. Sur le plan interne, le Tibet se montre incapable de franchir le pas de la modernité. Les efforts répétés du XIIIe Dalaï-Lama, soutenu par la Grande-Bretagne, se sont heurtés au manque denthousiasme du peuple tibétain et à lopposition de la communauté monastique. Aussi le XIIIème Dalaï-Lama na-t-il pu mettre en place de réforme durable.
Néanmoins, lorsque dans les années 1950, la question tibétaine a été présentée devant les Nations unies, ce sont des causes externes au Tibet qui ont joué un rôle décisif. En novembre 1950, le Kashag rédigea à Kalimpong (nord de lInde) une demande écrite pour que la question tibétaine soit soulevée aux Nations unies. Cette demande fut satisfaite mais elle ne donna lieu à aucune résolution par manque dappui substantiel de lInde et de la Grande-Bretagne pour que soit établi un statut indépendant pour le Tibet.
La Grande-Bretagne et lÉtat indien indépendant qui lui a succédé en Inde sont les deux principaux pays qui ont été à plusieurs reprises dans lHistoire, limitrophes du Tibet et ont entretenu des relations avec lui pendant plus de 200 ans. Cest donc vers ces deux pays que les autres États (y compris les États-Unis dAmérique) se sont tournés lorsquil sest agi détablir le statut historique du Tibet et de décider du bien-fondé éventuel des prétentions de la Chine à son endroit.
La Grande-Bretagne estima alors que le statut du Tibet était trop ambigu pour être évoqué aux Nations unies. LInde de Jawaharlal Nehru, quant à elle, sabstint de mentionner la question afin déviter de jeter de lhuile sur le feu de la guerre froide. Le fait que la Chine nappartenait pas à cette époque aux Nations unies a aussi joué un rôle dans cette regrettable prise de position de lInde. Par la suite, lInde sest abstenue de voter les résolutions proposées à lAssemblée générale des Nations unies de 1959 et à celle de 1961.
Trois résolutions de 1O.N.U. reflètent clairement les aspects légaux et moraux de la position des Nations unies sur la question tibétaine. La résolution de 1959 mentionne la Déclaration universelle des droits de lhomme ; celle de 1961 se réfere par deux fois à la Charte des Nations unies et à la Déclaration universelle des droits de lhomme ; et celle de 1965 répète, quant à elle, trois fois quels sont les droits de lhomme et les Libertés Fondamentales mis en avant dans la Charte des Nations unies et la Déclaration universelle des droits de lhomme pour condamner la Chine et demander que cessent les souffrances du peuple tibétain.
Une lecture objective des résolutions de 1959, 1961 et 1965 fait apparaître linterconnexion qui existe entre les droits de lhomme et la liberté. Il sagit là dun point important car la clameur de la communauté internationale à propos du respect des droits de lhomme au Tibet relègue trop souvent la soif de liberté des Tibétains au second plan. Les résolutions des Nations unies établissent néanmoins clairement que les droits de lhomme ne peuvent exister sans liberté, et vice versa. Le concept de liberté est, du reste, tout aussi présent dans la Charte des Nations unies que dans la Déclaration universelle des droits de lhomme.
Ajoutons que la reconnaissance des aspects politiques de la question tibétaine par lO.N.U. est soulignée par la mention des libertés civiles et religieuses que lon peut relever dans la résolution de 1959. Cette résolution appelle aussi à la préservation des droits religieux et culturels distinctifs du Tibet dans la droite ligne de la tradition de son peuple.
Cest toujours cette même résolution qui met lemphase sur le lien qui existe entre les droits dun groupe et ceux de toute une collectivité, impliquant par là que le respect des droits de lhomme au Tibet dépasse le cadre de la question tibétaine. On peut aussi noter que cette résolution prône lautonomie du Tibet.
Or la notion " d'autonomie " a été interprétée de diverses manières par les principaux acteurs impliqués dans la question tibétaine : ce que la Chine entend par « autonomie » diffère complètement de lidée quen avait la Grande-Bretagne du XIXème siècle, idée elle-même très éloignée de ce que Nehru avait en tête lorsquil a demandé à la Chine de respecter lautonomie du Tibet. Nous avons donc affaire à un même mot employé dans des sens différents et je subodore, à cet égard, que son emploi dans la résolution de 1959 (qui fut rédigée à New York par des experts et des autorités occidentaux) doit probablement être interprété selon son acception britannique.
La résolution de 1961 doit, pour sa part, être considérée séparément car elle appelle au respect du droit du peuple tibétain à lautodétermination. Cest, en effet, la première fois que le terme « autodétermination » est employé dans une résolution des Nations unies concernant le Tibet. Il y est répété deux fois.
Les résolutions de 1961 et 1965 devaient être appliquées par tous les États membres des Nations unies. Celle de 1961, par exemple, les enjoignit à « appliquer cette résolution », et celle de 1965 à « sefforcer datteindre les buts fixés par cette résolution ». En revanche, lapplication de la résolution de 1959 ne fut pas obligatoire.
Parmi ces trois résolutions de lO.N.U. consacrées au Tibet, celle de 1961 semble être la plus importante car il sagit du premier document international qui reconnaît le droit à lautodétermination du peuple tibétain. En effet, malgré son appel au respect des libertés culturelles, civiles et religieuses, la résolution de 1959 est dépourvue de connotation politique convaincante et celle de 1965, quant à elle, ne représente rien de plus quun simple rappel des deux résolutions qui lont précédée.
Si lon étudie de près la conjoncture de 1950 (lorsque la question tibétaine fut évoquée mais aucune résolution prise), celle de 1959 (alors quune résolution fut prise et donna lieu à un vaste débat), et celles de 1961 et 1965, on saperçoit que certains schémas caractéristiques de la guerre froide y prévalent. En effet, à la suite de lUnion soviétique et de la Chine, tous les États communistes se sont opposés aux résolutions concernant le Tibet alors que la plupart des États libres, démocratiques et reposant sur une économie de marché, les ont accueillies favorablement.
Projets davenir
Bien que de nombreuses organisations non-gouvernementales préoccupées par le respect des droits de lhomme aient déjà adopté la plupart des dispositions figurant dans les résolutions des Nations unies à propos du Tibet, elles nont pas véritablement compris et soutenu lidée que les droits de lhomme sont indissociables de la liberté.
En plus du soutien quelle a reçu des organisations non-gouvernementales et des groupes de défense des droits de lhomme, la cause du respect des droits de lhomme au Tibet a aussi été défendue par des États tels que les U.S.A., la Grande-Bretagne, lAllemagne, la France, lItalie, et bien dautres encore dont lInde. Dans une certaine mesure, dautres pays et dautres peuples ont aussi pesé, de façon individuelle et collective, en faveur de la cause tibétaine et du respect des résolutions des Nations unies. Cest ainsi que la communauté internationale a pu acquérir une solide connaissance de la question tibétaine et que cette connaissance sest propagée au sein même de la Chine et de la communauté tibétaine.
Une analyse objective des trois résolutions consacrées au Tibet souligne limportance de celle de 1961. Elle met aussi en avant la nécessité de prendre cette résolution pour pivot dans lorganisation du soutien au Tibet. Notons, au reste, que ce point fait lobjet dun certain consensus parmi les défenseurs de la cause tibétaine : la Commission Internationale des Juristes conclut son rapport de décembre 1997 en recommandant que soit respecté le droit à lautodétermination du peuple tibétain. Plus proche des Tibétains, le Centre tibétain de recherches politiques et parlementaires de Delhi a organisé une série de séminaires consacrée à lautodé-termination tibétaine.
Toutefois, il faut noter que parler dautodétermination peut signifier plusieurs choses différentes. Il peut sagir dautodétermination nationale, dautodétermination externe, dautodétermination interne, de lautodétermination au sens où lentend lO.N.U., ou bien encore de la définition quen donne Lénine, voire du sens que revêt ce terme pour le législateur.
Or, bien que la tendance générale ait été de considérer le droit à lautodétermination du peuple tibétain du point de vue du droit international, il est primordial de le présenter aussi dune manière qui soit acceptable pour la Chine communiste. La définition de lautodétermination dont nous avons besoin est donc post-communiste.
Ajoutons que réclamer pour le Tibet une autodétermination nationale au sens général du terme naurait aucun sens alors que 75 à 80 des États membres des Nations unies sont des États qui regroupent plusieurs nations et connaissent de nombreux problèmes de minorités ethniques. Contrairement au Japon ou à la Corée, ils ne sont pas caractérisés par lunicité de leur langue et de leur culture.
Une stratégie viable
II est, par conséquent, important de définir précisément à la fois le concept dautodétermination et le contexte dans lequel il sagirait de décider de lautodétermination du peuple tibétain, ce afin déviter tout risque de débordement. On peut, par exemple, penser à une réticence éventuelle de lInde à soutenir le droit du peuple tibétain à lautodétermination de peur de voir le Cachemire formuler une requête similaire. Envisager lautodétermination en prenant en compte les paramètres post-communistes de la situation apparaît dès lors comme la stratégie la plus viable dans la recherche dune solution au problème tibétain.
Les peuples qui ont été soumis à lintégration nationaliste de lUnion soviétique, de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie ont aujourdhui tous recouvré leur indépendance par le biais de lautodétermination. L'Union soviétique a ainsi rendu leur indépendance à 29 ou 30 pays par lautodétermination. Trois ou quatre pays ont obtenu la leur dans lex-Yougoslavie et la Tchécoslovaquie sest scindée en deux.
Cest dans la droite ligne de ces pays que le Tibet peut réclamer
son autodétermination. Voilà pourquoi je madresse aux dirigeants
chinois et au peuple han : jen appelle à leur sens marxiste-léniniste
de la justice et des précédents historiques tout en les assurant
que les intérêts vitaux de la Chine ne souffriraient en aucune
façon de lautodétermination interne du peuple tibétain.
Une telle approche de la question, centrée sur le point de vue de la
Chine, est de mise car bon nombre dexperts et de diplômés
en droit américains, asiatiques et européens ont
appréhendé le problème tibétain (et sa solution)
du point de vue du droit international.
Je suggère donc dexaminer deux définitions possible dun peuple en se plaçant dune part du point de vue des Nations unies (car la République populaire de Chine est non seulement membre des Nations unies, mais aussi du Conseil permanent de sécurité), et dautre part dans la ligne de la tradition marxiste-léniniste dont se réclament officiellement les dirigeants chinois.
Lhistoire de lautodétermination nationale regorge de contradictions et de dualités. La Charte des Nations unies appelle au respect du droit de chaque peuple à son autodétermination, mais elle précise dans le même temps quelle sinscrit contre toute tentative de perturbation de lunité nationale et de lintégrité territoriale des États membres de 1O.N.U.. LOrganisation de lUnité Africaine (O.U.A.) a elle aussi recours à ce genre dambiguïtés chaque fois quelle estime quune demande dautodétermination tribale va à lencontre de sa vision à plus grande échelle de léquilibre et de la paix du continent africain. Dans le cas du sous-continent indien, lInde a refusé son autodétermination au Cachemire, mais elle sest battue pour celle du Bangladesh. Le Pakistan, de son côté, a défendu le droit à lautodétermination du peuple du Cachemire, tout en sopposant à celui du Bangladesh.
Lattitude des pays communistes nest pas plus cohérente.
Dans les années 1920 et 1930, les marxistes chinois ont promis aux Tibétains,
aux Mongols et aux Ouïghours leur droit à lautodétermination
et même à la sécession. Cependant, lorsquil sest
emparé du pouvoir en 1949, Mao Zedong à refusé ce droit
à lautodétermination même aux minorités qui
pouvaient y prétendre au sein de la République populaire de Chine
(R.PC.). On pourrait encore illustrer cette duplicité par de nombreux
autres exemples, mais ceux que nous venons de citer suffisent à clarifier
le point qui nous occupe. Lautodétermination nationale, en tant
quidéologie émancipatrice exerce, en effet, un attrait considérable
sur tous les peuples qui sont dirigés par dautres peuples où
quils se trouvent dans le monde. Dans la mesure où le message social
de cette forme dautodétermination est fondé
sur la souveraineté de chaque peuple, peu nombreux sont ceux qui, en
cette ère foncièrement démocratique, peuvent sy opposer
ouvertement. Néanmoins, sa mise en pratique provoque de sérieuses
répercussions sur les empires et leurs successeurs contemporains, cest-à-dire
les États plurinationaux dont le nombre est de 170 sur les 185 États
membres des Nations unies.
Linjustice communiste
Les communistes se défendent bec et ongles contre la nécessité du droit à lautodétermination en contexte communiste tout en reconnaissant son bien-fondé en contexte démocratique. Il est donc très important de bien situer le droit à lautodétermination du peuple tibétain dans un contexte post-communiste. En effet, le communisme a déjà clairement fait la preuve par le passé (et même plus récemment) de linjustice flagrante et du caractère répressif de son système politique. Laffirmation de la Chine selon laquelle lautodétermination na pas lieu dêtre en régime communiste apparaît dès lors dénuée de tout fondement. Alors même quils affirment que le droit à lautodétermination est inutile dans le cadre dun système socialiste, les communistes soutiennent aussi que ce droit ne doit être accordé quaux peuples opprimés par un régime politique ou victimes dun effondrement économique. A lheure actuelle, ce point de vue a été totalement invalidé.
La chute de lUnion soviétique, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie à la fin des années 1980 et au début des années 1990 a mis fin aux prétentions du système communiste en ce qui concerne lavènement dune société nouvelle et dun homme neuf. Bien au contraire, cest lancien système ethnique des régions concernées qui a fait sa réapparition. Tous ces facteurs contribuent à saper les bases mêmes de laffirmation des systèmes communistes selon laquelle le droit à lautodétermination de leurs peuples est superflu en ce qui les concerne. Ainsi, le peuple tibétain trouve-t-il dans ces événements internationaux un fondement substantiel à sa quête du droit à lautodétermination.
La troisième raison que lon peut invoquer dans le cas du Tibet est le fait que le concept de région autonome (tel quil a été défini par Mao Zedong) nest inspiré, ni de près ni de loin, du problème tibétain. Jamais pendant la période révolutionnaire de la Chine (et, plus particulièrement, dans les années 1930), les dirigeants communistes nont personnellement rencontré les Tibétains. La révolution na, en fait, eu lieu quà lintérieur de la Chine, voire au sein du peuple han. Le Tibet et le Xinjiang furent totalement épargnés par les événements qui se déroulèrent en Chine à cette époque. Cest donc du cas des Mongols et de celui des musulmans chinois que provient le concept de région autonome. Ce concept na pas été spécifiquement créé pour les besoins de la situation tibétaine. Cest pourquoi laffirmation de la Chine selon laquelle le concept de région autonome a été élaboré dans le but dêtre appliqué de façon universelle à toutes ses minorités ne repose sur aucun fondement.
Le droit à lautodétermination du peuple tibétain est étayé, quant à lui, par certains faits précis. Lun dentre eux est le caractère spécifiquement tibétain de ce peuple (cest là une condition sine qua non à la reconnaissance du droit à lautodétermination dun peuple). Il faut ici noter que si la Chine et lancienne, Union Soviétique ont préféré parler de " nation " et ont affirmé que seul un peuple formant une nation peut prétendre à ce droit, la communauté internationale, de son côté, soutient quil suffit dêtre un « peuple » pour pouvoir y prétendre. La formulation est différente, mais le contenu du texte est le même.
Quoi quil en soit, le peuple tibétain répond à tous les critères de qualification définissant un peuple en tant que tel, que ce soit du point de vue du droit international ou en termes communistes.
Le premier critère qui permet de déterminer lexistence dun peuple est lhistoire universelle. De ce point de vue, les Tibétains possèdent un passé religieux dont la richesse historique est encore plus grande que celle de leur passé séculier.
Le deuxième critère déterminant retenu par le droit international (quoiquil napparaisse pas dans le discours communiste) est la présence de caractères raciaux communs : un critère auquel les Tibétains nont aucune peine à satisfaire car, si dun point de vue scientifique la Mongolie, la Chine et le Tibet sont de race mongole, cest en termes de mythes ethnogènes quil convient de définir le peuple tibétain. En effet, le Tibet possède un mythe ethnogène qui fait remonter les origines de la race tibétaine à lunion dun singe et dune ogresse. Ce mythe est, du reste, profondément ancré dans lesprit des Tibétains depuis des siècles dans lensemble du Tibet. Son existence constitue donc une preuve irréfutable du caractère distinct du peuple tibétain par delà la définition scientifique de la race mongole.
Le troisième critère ouvrant droit à lautodétermination (qui est, lui, reconnu à la fois par le bloc communiste et la communauté internationale) est lexistence dune culture commune aux membres dun même peuple. Or, la culture tibétaine se distingue des autres par une religion où se mêlent bouddhisme et survivances du Bon, ainsi que par des traditions spécifiques.
Le quatrième critère est celui de lunité linguistique. Quoique le tibétain présente des variantes dialectales, la langue tibétaine écrite constitue un véritable pôle unificateur pour tous ces dialectes : que ce soit dans lAmdo, le Kham ou IU-Tsang, partout au Tibet on sait lire et écrire lOu-tchène et lOu-mé. Il faut aussi souligner le rôle historique prépondérant qua joué cette langue dans la propagation du bouddhisme au Tibet, tout comme lemploi généralisé de cette même langue écrite dans la gestion des affaires gouvernementales de toutes les provinces tibétaines.
Le cinquième critère concerne la religion ou les affinités idéologiques. Tout comme la communauté internationale, le bloc communiste voit dans ce point une condition sine qua non au droit à lautodétermination. Dans le cas du Tibet, Iomniprésence du bouddhisme tibétain sur son territoire satisfait amplement à cette condition.
Sixième critère déterminant : la cohésion territoriale ou, en termes chinois « un certain schéma de distribution territoriale » apportant la preuve de lunité du territoire considéré. Dans le cas qui nous occupe, il nous suffit de nous référer à la locution répandue de « Plateau tibétain » qui décrit bien une entité géographique indivisible. Consciente des réalités géographiques et politiques sur lesquelles se fonde le droit des Tibétains à lautodéter-mination, la Chine a, du reste, récemment tenté de brouiller les cartes en rebaptisant le Tibet « plateau tibétain du Qinghai ».
Les affinités économiques constituent le septième critère ouvrant droit à lautodétermination. Cest ce que la Chine et lancienne Union soviétique ont nommé la « vie économique commune ». La Chine définit ce concept selon « certains schémas et niveaux de développement ». Quoi quil en soit, la meilleure illustration du caractère distinct des économies tibétaine et chinoise est fournie par une différence fondamentale de régimes alimentaires : les Chinois mangent essentiellement du riz, les Tibétains de la tsampa (farine dorge grillée). La volonté des Chinois de faire entrer en jeu de manière discriminatoire des critères liés au développement économique provient de leur affirmation souvent répétée que le peuple han est le plus entreprenant de tous les peuples.
Tout en reconnaissant lexistence dune controverse politique entre la Chine et le Tibet, nombreux sont les spécialistes occidentaux qui saccordent à rejeter lexistence de quelque base commune que ce soit (même au niveau des relations historiques) entre ces deux pays.
Cette absence de base commune est manifeste dans les origines ethniques différentes de ces deux peuples : la Chine fait remonter ses origines à 1Empereur Jaune alors que les Tibétains se disent, comme nous lavons vu, descendants dun singe et dune ogresse. Aucune similarité géographique nest, non plus, décelable entre les territoires de ces deux pays : la Chine est pour lessentiel une plaine, le Tibet un plateau. Du point de vue religieux, les principales religions chinoises (mises à part quelques traces bouddhistes çà et là) furent le taoïsme et le confucianisme, alors que le Tibet est caractérisé par le bouddhisme Mahayana.
Ajoutons encore les différences linguistiques qui existent entre ces deux pays : le chinois repose sur le système des idéogrammes tandis que le tibétain possède un alphabet. De plus, il faut noter que les Chinois nommaient leur empereur « Fils du Ciel » alors que les Tibétains ont toujours vu dans leurs chefs traditionnels, les Dalaï-Lamas, une manifestation terrestre dAvalokiteshvara. Remarquons encore que les pratiques politiques de ces deux pays étaient, elles aussi, différentes : la Chine possédait un système bureaucratique centralisé dominé par les mandarins, alors que lon trouvait au Tibet un mélange dautorités politique et religieuse. Dun point de vue économique (cf. régime alimentaire), le Tibet et la Chine sont encore différents. Dun point de vue culturel, lart et la littérature de la Chine sont de type séculier alors que ceux du Tibet sont essentiellement religieux.
Sassocier avec la Chine ?
Deux interprétations de lautodétermination sont particulièrement importantes, surtout si lon considère la question à la lumière de la proposition qua faite Sa Sainteté le Dalaï-Lama à Strasbourg. Il sagit dune part de lautodétermination interne et, dautre part, de lautodétermination externe. Quoique lon puisse distinguer deux types dautodétermination du point de vue de la terminologie, ces deux concepts sont contenus dans la proposition de Sa Sainteté. En effet, le Dalaï-Lama y confie la responsabilité des Affaires étrangères et de la défense du Tibet à la Chine. Ainsi, bien quil nait pas explicitement demandé lautodétermination externe du Tibet, a-t-il clairement réclamé son autodétermination interne.
Lautodétermination, malgré sa complexité, inspire le respect de par son essence purement démocratique, mais le fait que la population de nombreux pays soit composée de diverses minorités ethniques les empêche de soutenir ce droit de façon catégorique. Néanmoins, ce droit à lautodétermination est dû à chaque peuple du moment quil assure la paix et la stabilité et quil nempiète pas sur les intérêts généraux des États.
La question qui se pose est donc de savoir si lautodétermination interne du Tibet peut conduire à léclatement de la Chine. La République populaire de Chine recense officiellement 55 minorités à lintérieur de ses frontières actuelles. Cependant, la plupart de ces minorités sont ce que Tchiang Kai-Shek a appelé de petits groupes tribaux analphabètes ou dépourvus dannales historiques. On trouve ces groupes essentiellement dans les provinces du Yunnan et de Gansu. Sans vouloir minimiser limportance des droits de chaque groupe dindividus, on ne saurait comparer ces tribus analphabètes au peuple tibétain dont nous venons dexposer les traits distinctifs. En termes de civilisation, de cohésion de groupe et de lutte historique pour leur autodétermination, les Tibétains, les Mongols et les Ouïghours sont les peuples non-han de la République populaire de Chine les plus représentatifs.
Soulignons à cet égard que Mao Zedong et dautres dirigeants marxistes de la première heure ont en partie reconnu le caractère unique et le statut du Tibet lorsquils ont signé le Traité en 17 points le 23 mai 1951. En dehors des Tibétains, aucune autre minorité ethnique ne sest vu proposer de signer un tel traité. Il faut voir la demande tibétaine dautodétermination interne comme un aboutissement politique soumis à des circonstances qui ont, grandement changé depuis la signature de lAccord en 17 points de 1951. Lexistence de ce repère historique devrait, en effet, atténuer les revendications politiques éventuelles des autres minorités ethniques non-han de Chine. De plus, la proposition que le Dalaï-Lama a faite à Strasbourg en 1988 appelle essentiellement à une autodétermination interne et nenvisage aucune sécession (le Dalaï-Lama y parle " dassociation avec la Chine "). Les intérêts vitaux de la Chine (tels que la défense et les Affaires étrangères) ne sont, eux non plus, aucunement menacés par cette proposition puisque le Dalaï-Lama en a offert le contrôle à Pékin.
Si, par le biais de Iautodétermination interne, le Tibet obtient le statut de pays associé (tel quil a été proposé par le Dalaï-Lama) ou celui dÉtat autonome (comme le proposent des dissidents chinois), lensemble de cette évolution politique aura des effets apaisants en Asie car le Tibet fait les frais de la rivalité stratégique sino-indienne depuis la fin de .la première moitié du XXe siècle. Le nud de la rivalité stratégique entre lInde et la Chine est le suivant : si lélite dirigeante chinoise considère le Tibet comme un élément important du point de vue stratégique pour la Chine, ses homologues indiens lestiment tout aussi vital à la sécurité de lInde du nord.
En effet, quand lInde domine le Tibet (comme ce fut le cas avec le Raj britannique jusquen 1947), les Chinois se sentent mal à laise et menacés ; si, à linverse, cest la Chine qui loccupe (ce qui est le cas de la République populaire de Chine depuis 1950), lInde a le sentiment que tout le système de sécurité de sa frontière septentrionale (longue de 3 200 km) est, à son tour, ouvert aux dangers venus de lextérieur.
Voilà comment le Tibet est devenu un point clef de la stratégie de ces deux pays, ce qui a entraîné une course à larmement et à la militarisation de part et dautre des Himalaya;avec son lot de suspicions réciproques et de tensions.
Ce match nul stratégique et les tensions qu'il implique pourraient trouver une solution dans la démilitarisation et la conversion du Tibet en zone neutre. Cest, du reste, de cette façon quont procédé la Grande-Bretagne et la Russie impériale en 1907, assurant ainsi une paix qui a duré 43 ans. Toutes les suggestions auxquelles je me suis livré dans cet exposé vont dans lintérêt des trois parties concernées.
Dawa Norbu *
Traduction Philippe Arribet
* Spécialiste des questions d'Asie centrale dans Le domaine des relations
internationales, Dawa Norbu est professeur à l'université Jawaharlal
Nehru de New Delhi. Il est l'auteur de nombreux articles et ouvrages dont deux
sont consacrés au Tibet : "Red Star over Tibet" et "The
Road Ahead".
Cet article est paru dans le Tibetan Bulletin de mai-juin 1998. Une version
plus longue a récemment été publiée par la revue
Politique internationale.
Tableaux Sources : Experts on Further Study of the Rights of Peoples (Paris
: UNESCO, 1990) ; J.V. Stalin, Marxism and the National-Colonial Question (San
Francisco, 1945) ; George Moseley, (trad.), The Party and the National Question
in China (Cambridge, Mass., 1966).
Actualités tibétaines - 4ème trimestre 1998
Annexes
Résolution 1353 de lAssemblée Générale
des Nations unies
LAssemblée générale,
Rappelant les principes relatifs aux droits fondamentaux de lhomme et
aux libertés fondamentales qui sont énoncés dans la Charte
des Nations unies ainsi que dans la Déclaration universelle des droits
de lhomme adoptée par IAssemblée générale
du 10 décembre 1948.
Considérant que les droits fondamentaux de lhomme et les libertés fondamentales auxquels le peuple tibétain, comme tous les autres peuples, peut prétendre à juste titre comprennent le droit à la liberté civile et religieuse pour tous, sans distinction,
Consciente également de lhéritage culturel et religieux particulier du peuple tibétain et de lautonomie dont il a traditionnellement joui,
Gravement préoccupée par les informations, notamment des déclarations officielles de Sa Sainteté le Dalaï-Lama, doù il ressort que les droits fondamentaux de lhomme et les libertés fondamentales du peuple tibétain lui ont été déniés par la force,
Déplorant que ces événements aient pour effet daccroître la tension internationale et denvenimer les relations entre les peuples en un moment où des dirigeants conscients de leurs responsabilités, font des efforts sincères et concrets pour atténuer la tension et améliorer les relations internationales,
l- affirme sa conviction que le respect des principes de la Charte des Nations unies et de la Déclaration universelle des droits de lhomme est essentiel à linstauration dun ordre mondial pacifique fondé sur le règne du droit ;
2- demande que les droits fondamentaux de lhomme et que le particularisme culturel et religieux du peuple tibétain soient respectés.
834e séance plénière
le 21 octobre 1959
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Résolution 1723 de 1AssembIée Générale
L'Assemblée générale,
Rappelant sa résolution 1353 (XIV) du 21 octobre 1959 relative à la question du Tibet,
Gravement préoccupée de la suite des événements au Tibet, notamment de la violation des droits fondamentaux du peuple tibétain et des mesures prises pour détruire le particularisme culturel et religieux qui la traditionnellement caractérisé,
Notant avec une profonde anxiété les vives souffrances que ces événements ont infligé au peuple tibétain, ainsi quen témoigne lexode massif de réfugiés tibétains vers les pays voisins,
Considérant que ces événements violent les droits fondamentaux de lhomme et ies libertés fondamentales énoncés dans la Charte des Nations unies et dans la Déclaration universelle des droits de lhomme, notamment le principe de lautodétermination des peuples et des nations, et quils ont pour effet déplorable daccroître la tension internationale et denvenimer les relations entre les peuples,
1- réaffirme sa conviction que le respect des principes de la Charte des Nations unies et de la Déclaration universelle des droits de lhomme est essentiel à linstauration dun ordre mondial pacifique fondé sur le règne du droit ;
2- réitère solennellement sa demande à ce quil soit mis fin à des pratiques qui privent le peuple tibétain de ses droits fondamentaux et de ses libertés fondamentales, notamment de son droit à lautodétermination ;
3- exprime lespoir que les Etats membres feront tout ce qui est en leur pouvoir, selon quil conviendra, en vue datteindre les buts de la présente résolution.
1085ème séance plénière
le 20 décembre 1961
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Résolution 2079 de lAssemblée Générale
lAssemblée générale ;
Gardant en mémoire les principes relatifs aux droits de lhomme et aux libertés fondamentales inscrits dans la Charte des Nations unies et proclamés par la Déclaration universelle des droits de lhomme,
Réaffirmant ses résolutions 1353 (XIV) du 21 octobre 1959 et 1723 (XVI) du 20 décembre 1961 sur la question du Tibet,
Gravement concernée par la constante violation des droits et libertés fondamentaux du peuple tibétain, ainsi que par la suppression continue de sa vie religieuse et culturelle particulière, comme en témoigne lexode des réfugiés vers les pays voisins,
l- déplore les atteintes constantes aux droits de lhomme et aux libertés fondamentales du peuple tibétain ;
2- réaffirme que le respect des principes de la Charte des Nations unies et de la Déclaration universelle des droits de lhomme est essentiel pour lévolution dun ordre mondial pacifique fondé sur le règne de la loi ;
3- déclare sa conviction que la violation des droits de lhomme et des libertés fondamentales au Tibet, ainsi que la suppression de la vie religieuse et culturelle distincte de son peuple accroissent la tension internationale et enveniment les relations entre les peuples ;
4- réitère solennellement son appel à mettre un terme à toutes les pratiques qui privent le peuple tibétain des droits de lhomme et des libertés fondamentales dont il a toujours joui ;
5- appelle tous les États à faire de leur mieux pour réaliser les objectifs de la présente résolution.
1965
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