Reconnaissance de la nature essentielle de l'esprit

Lhaktong - La vision profonde

4ème partie

Suite et fin des instructions de reconnaissance de l'esprit à travers la manifestation

Voici la dernière partie du texte consacré à Lhaktong. Extrait de l'Océan du Sens Ultime, manuel de méditation composé par le 9ème Karmapa Wangchouk Dordjé, il indique les étapes successives qu'il convient de suivre pour aborder cette méditation de façon correcte, étapes qui amèneront le méditant à reconnaître l'esprit à travers la manifestation.

Précédemment, nous avions découvert la manière de reconnaître la manifestation comme étant l'esprit. Aujourd'hui, poursuivant cette recherche, le disciple est tout d'abord conduit à reconnaître la vacuité de l'esprit, puis la spontanéité de la vacuité ; enfin, il est amené à expérimenter la qualité auto-libératrice de la spontanéité.

Reconnaître la vacuité de l'esprit

Quelle que soit la définition donnée de l'esprit, comme par exemple d'être par nature Claire Lumière, il demeure au-delà de tout ce que nous pouvons dire ou penser de sa forme, de sa couleur, de son aspect ressemblant à telle ou telle chose, de sa situation à l'intérieur ou à l'extérieur du corps, etc. En cela, il est semblable au ciel.

Les instructions relatives à la recherche de l'esprit nous avaient auparavant conduits à analyser et à examiner ainsi : " Que pouvons-nous voir de l'esprit ? Est-il dehors, dedans ou bien quelque part entre les deux ? Quelle est sa couleur, sa forme, son essence propre ? Quelle est son origine, sa fin ? Où demeure-t-il ? "

La réponse à ces questions fut alors "la vision de ne rien voir" : en effet, l'esprit ne peut, le moins du monde, être décrit ; il n'a pas d'existence réelle et, où que nous le cherchions, dedans, dehors ou dans les dix directions, nous ne le trouverons point puisque la nature propre de l'esprit étant vacuité, elle est non-existante. Cela ne veut pas dire que l'esprit a une nature existante que nous sommes incapables de trouver, mais plutôt que la meilleure vision réside dans le fait de voir la totale absence d'existence de l'essence de l'esprit.

Parfois, nous nous demandons : " Quel est l'intérêt d'ainsi rechercher la couleur de l'esprit, etc., au lieu de reconnaître dès le départ de façon plus appropriée que l'esprit ne peut être ni vu ni décrit ? " Pour ne pas avoir réalisé la non-existence de l'esprit qui n'a pas de nature propre, les êtres sont, depuis des temps sans commencement, accrochés à la réalité d'un moi, d'un ego. Par cette saisie, l'attachement, la colère et l'ignorance se sont développés ; les êtres se sont égarés dans l'océan de la souffrance et errent ainsi dans le cycle des existences. C'est donc pour inverser ce processus qu'il nous faut effectuer des recherches et des analyses, pour ainsi accéder à la racine essentielle du cycle des existences : notre propre esprit, qu'à son tour nous allons disséquer. Alors, étant convaincus de la vacuité de l'esprit et de l'absence d'ego, nous sommes certains d'avoir la vision de la réalité incontestable de l'état naturel. Nous sommes sûrs que l'esprit n'a pas de nature propre.

La conséquence, nous réalisons que la confusion de la saisie de l'ego qui appartient au cycle des existences est erronée ; nous devenons alors certains que tous les phénomènes sont vacuité. Grâce à cette certitude, nous nous détachons des activités mondaines et déracinons la saisie de la substantialité, véritable cause du samsara. C'est pourquoi il est opportun d'examiner l'esprit.

La grande vacuité, qui ne saurait être trouvée par une quelconque recherche, est une réalité qui transcende toutes les projections et par là-même les domaines de la parole, de la pensée et de toute forme d'expression. Cette vacuité n'étant ni un arrêt complet, ni une idée telle que " ceci est vacuité ", ne saurait être limitée ou restreinte. Ce n'est pas non plus une théorie mise en avant après avoir utilisé les concepts dans cette recherche de la sphère de la réalité ultime. Nous devons simplement la reconnaître comme étant la grande vacuité de la sphère originelle, l'essence de la pure réalité ultime.

Pour ne pas avoir vu la vacuité et l'absence d'ego en tant que telles, nous avons erré dans le cycle des existences ; aujourd'hui, grâce aux instructions d'illustres Lamas, nous pouvons réellement voir l'invisible : l'incontestable état naturel qui nous est propre, la vacuité fondamentale originelle. Puisqu'il en est ainsi, établissons-nous dans cet état véritable sans essayer de changer quoi que ce soit !

Reconnaître la spontanéité de la vacuité

Tant qu'il demeure dans la réalité d'une vacuité continue, semblable au ciel, l'esprit s'élève comme un éclat, vif et sans entraves, qui se manifeste par toutes sortes de choses ; mais quelle que soit la variété de cette manifestation, ce qui apparaît dans l'instant est la grande vacuité. C'est la raison pour laquelle manifestation et vacuité, conscience et vacuité, clarté et vacuité sont dites indissociables.

Peut-être objecterez-vous que la manifestation et la vacuité ne peuvent être indifférenciées et doivent être séparées, car direz-vous : " la manifestation devient impossible quand il n'y a rien, et là où il y a quelque chose, il ne saurait y avoir de néant. " Les phénomènes qu'il est possible de connaître n'ont pas d'autre manifestation que la vacuité ni d'autre vacuité que la manifestation. Tous les phénomènes du monde apparent, qu'ils appartiennent au samsara ou qu'ils transcendent la souffrance, sont la grande vacuité car ils n'ont aucune existence vraie, même dans l'instant où ils se manifestent. Sans quitter cette vacuité, une vivacité sans entraves, aux formes diverses, apparaît : cette union indissociable et spontanée de la manifestation et de la vacuité est appelée " vacuité ayant tous les aspects excellents ". En rejetant la saisie de l'aspect unilatéral de la vacuité des choses, nous devons réaliser cet aspect naturel et spontané coémergent.

Certains prétendent que ce qui est pur peut être dit spontané, mais ils trouvent ce terme impropre lorsqu'il s'agit d'une manifestation impure. Pourtant, cette distinction elle-même est impure : parler ainsi revient à tomber dans un état d'esprit dualiste qui s'attache à la notion de bien et de mal, de supérieur et d'inférieur.

Tous les Soûtras et Tantras sont du même avis : la réalité essentielle est que tous les phénomènes, qu'ils appartiennent au cycle des existences ou qu'ils le transcendent, sans quitter la véritable vacuité, sont spontanés et apparaissent sans entraves dans un éclat plein de vivacité. Nous devons par conséquent pratiquer suivant ces instructions. En effet, pour cette raison, ce qui est spontané est l'aboutissement ultime où toute chose est pure : "grande et totale liberté".

Reconnaître la spontanéité comme auto-libératrice

Nous devons parvenir à la réalisation véritable de l'état naturel spontané où manifestation, conscience et vacuité sont et ont toujours été clarté et vacuité coémergentes ; en cette saveur unique de tous les phénomènes formant le cycle des existences ou le transcendant, la nature fondamentale de la substantialité, il n'est aucune imperfection à purifier ni aucune qualité à parfaire : telle est la grande illumination primordiale, libérée de toute forme d'addition et de soustraction, d'acceptation et de rejet, etc. C'est la sphère de la réalité ultime, l'incontestable état naturel.

Puisqu'il n'y a rien à accepter ou à rejeter, rien à dissiper ou à abandonner, on dit de cet état qu'il est auto-libérateur. Cette grande auto-libération survient sans faire appel à quelque remède extérieur que ce soit. Puisse l'essence ultime se manifester à travers l'auto-libération des caractéristiques liées à l'espoir et à la crainte ! Comme il est dit : " la cause des attachements est le chemin qui nous en délivre : ici il n'y a pas d'attachements car ils sont libérateurs ! "

Les instructions parfaites sur la reconnaissance sont les moyens de trouver l'insurpassable Bouddhéité dans notre propre esprit ; en suivant ces indications sans erreur, nous obtiendrons donc la parfaite sagesse discriminante de la vision profonde. Il est dit ici que la réalisation de l'essence de la vision profonde est la vue et la réalisation véritable de l'incontestable état naturel : la réalité ultime. Rien ne saurait se substituer à la vision du parfait état naturel : ni la seule compréhension intellectuelle qui conçoit que tous les phénomènes sont esprit, ni la simple vision de ceux-ci en tant que vacuité, ni même une vision restreinte de cet état naturel coémergent. Conscient du fait que l'époque était mûre, j'ai dévoilé ces différents conseils et métaphores afin d'aider l'homme à l'heureuse destinée. Cependant, l'état naturel demeure au-delà des mots, de la pensée et de toute forme d'expression. Il est libre de toute comparaison qui l'assimilerait à telle ou telle chose. Equanime, libre de tout extrême, il est le champ de l'activité unique de la sagesse primordiale qui est consciente de l'individualité et d'elle-même.

Nous devons voir l'état naturel à l'image du ciel.

Voici quelques citations qui reprennent les enseignements précédents : extraits des Soutras, des Tantras et d'instructions orales ou écrites de lamas authentiques, elles explicitent ces enseignements de manière progressive.

Tilopa :

" Tout comme la nature propre du ciel transcende la couleur et la forme, demeure immuable et ne saurait être voilée par le blanc et le noir, l'essence de notre propre esprit est au-delà des couleurs et des formes et ne peut être voilée par les phénomènes noirs ou blancs du bien et du mal. "

Tilopa :

" Par exemple, bien que nous puissions affirmer que le ciel est vide, nous ne pouvons le comparer à telle ou telle chose ; de la même manière, bien que l'on dise de l'esprit qu'il est Claire Lumière, toute affirmation qu'il est cela demeure sans fondement. La nature de l'esprit est et a toujours été comme le ciel : il n'est aucun phénomène qui ne soit inclus en lui. "

Tilopa :

" Un esprit non-orienté est le Mahamoudra : en méditant ceci et en s'y accoutumant, l'on atteint l'insurpassable illumination. "

Saraha :

" L'esprit est la racine de toutes les choses, qu'elles appartiennent au cycle des existences ou demeurent au-delà ; une fois réalisé cela, ne méditez pas, mais détendez-vous. Demeurant de façon naturelle, quelle erreur de chercher ailleurs ! Il n'y a ni oui ni non, toute chose est simplement naturelle. "

Shiwa Tso :

" Manifester toutes sortes de jeux magiques sans quitter la sphère d'équanimité ; dans l'océan, les nombreux ruisseaux qui s'unissent ont tous le même goût salé ; dans ce goût unique de la multiplicité, aucune distinction ne saurait être trouvée : absolument tout est pénétré de cette saveur unique, que c'est agréable ! "

Nyimai Tsal :

" Manifester toutes sortes d'aspects est le jeu illusoire de l'esprit ; mais on ne saurait indiquer l'esprit comme étant ceci ou cela. Réalise donc que le cycle des existences qui est sans fondement et sa transcendance sont eux-mêmes le Dharmakaya. "

Dombhipa :

" Le samsara et le nirvana sont équanimité, libre de projections : qu'il est épuisant de lutter pour l'accomplissement ! Quel dommage de se raccrocher aux différences dans l'ouverture de la non-dualité de l'esprit et du corps ! Qu'il est triste de s'en tenir au bien et au mal en ce qui concerne le Dharmakaya de la non-dualité de soi et des autres ! "

Nyima Bepa :

" Observe le corps et tu verras qu'il est non-né ; observe l'esprit et tu verras qu'il est libre de projections ;cette réalité non-duelle transcende l'intellect : je ne connais rien à ce sujet. "

Maitripa :

" Les phénomènes sont vides de toute essence propre ; le mental qui saisit la vacuité est automatiquement pur ; lorsqu'il est libéré de l'intellect, aucune activité n'apparaît dans le mental : c'est la voie que suivirent tous les Bouddhas. "

Le vénérable Gueutsangpa :

" Regarde directement ton propre esprit. Tu ne le verras pas en l'observant, il n'a pas de substance. "

Lingje Repa :

" Puisque celui qui n'a pas écarté ses concepts à propos de l'esprit ne saurait transcender l'intervention de remèdes, abandonne tes hésitations sur ce qui est ou n'est pas et mets fin à tout cela. "

Tsangpa Gyare :

" Abandonne tout concept à propos de l'esprit : il est le Dharmakaya et les idées forgées par l'esprit se libéreront d'elles-mêmes. Pratique la réalité qui ne peut être pensée ! "

Orgyenpa :

" II n'y a aucune manifestation qui ne soit l'esprit. Les voies par lesquelles les tendances habituelles et confuses d'un être apparaissent, n'ont pas de réelle existence matérielle : toutes les choses sont identiques dans l'état du Dharmakaya, leur essence est vacuité naturelle, non-née comme le ciel. "

Orgyenpa :

" Les phénomènes sont comme les reflets d'un miroir : il suffit de les considérer comme réellement existants pour que notre propre manifestation devienne confuse.

L'existence est le jeu de l'esprit : l'être qui l'appréhende comme un objet verra sa propre manifestation devenir confuse. Tout est un jeu magique et illusoire : considérons toute chose comme matérielle et notre propre manifestation deviendra confuse. "

Orgyenpa, le mendiant tibétain des montagnes enneigées :

" Exerce-toi à la réalité de la sagesse primordiale naturelle : parce que tu as la bénédiction d'illustres Lamas, tes tendances habituelles et confuses vont s'en aller naturellement. Entraîne-toi à la non-dualité du cycle des existences et de ce qui le transcende : toute chose apparaîtra comme étant le jeu du Dharmakaya et la saisie dualiste disparaîtra, naturellement épuisée. Ne sois pas triste, mais sois joyeux ! "

Kyémé Shang :

" L'instant même où l'on saisit la pensée directement est reconnu comme la réalisation du Mahamoudra et également comme le développement de l'absorption méditative dans le courant de l'être, ou comme l'apparition de la méditation. A l'instant même où l'on saisit la pensée, toutes les négativités accumulées depuis le début du cycle des existences sont vaincues et purifiées. "Saisir la pensée" signifie reconnaître clairement, avec certitude, que les pensées sont non-nées, non-mortelles, n'ont pas de demeure, sont insubstantielles et insaisissables, comme le ciel. "

Extrait du texte-racine à propos de la sagesse discriminante :

" Dire qu'une chose existe est le point de vue de la permanence ; dire qu'elle n'existe pas est une vision nihiliste. En conséquence, la personne habile abandonne complètement de telles extrémités dualistes et évite même de se situer entre les deux. "

" En regardant l'étendue du ciel, la vision s'arrête ; de manière semblable, si vous utilisez l'esprit pour regarder l'esprit, les pensées s'arrêtent et l'on atteint l'insurpassable illumination. "

" Vous ne trouverez la Bouddhéité nulle part dans le monde extérieur : votre esprit est le parfait Bouddha. "

Tous les Soutras, tous les Tantras et toutes les instructions orales disent cela.

Ceci conclut le cycle des enseignements sur Chiné et Lhaktong tirés de l'Océan du Sens Ultime.