Par François Perroux, professeur à la Faculté de droit
de Lyon, 1935.
Depuis : Théorie de l'évolution économique. Recherches
sur le profit, le crédit, l'intérêt et le cycle de la conjoncture
(1911) de Joseph Schumpeter. Traduction française, 1935.
Table des matières
Avertissement, Juin 1935
Introduction : La pensée économique de joseph Schumpeter,
par François Perroux, professeur à la Faculté de droit
de Lyon, 1935.
I. La formation, l' "équation personnelle" et la méthode de Joseph Schumpeter
II. Le diptyque : statique-dynamique chez J. Schumpeter et le renouvellement de la statique
III. Le renouvellement de la dynamique et ses conséquences dans les principales directions de la théorie économique
A. La théorie de l'entreprise et de l'entrepreneur.
a) L'entreprise comme institution.
b) L'entreprise comme ensemble de fonctions.
c) L'entreprise comme « fonction essentielle ».
B. La théorie du crédit et dit capital.
C. La théorie du profit et de lintérêt.
1) La structure logique de la théorie en statique.
2) La structure logique de la théorie en dynamique.
3) Les relations entre la théorie et les faits.
4) Les rapports entre la théorie de J. Schumpeter et celle de Böhm-Bawerk.
D. La théorie du cycle
i) Le cycle de la théorie générale.
ii) Le cycle et ses explications théoriques : Place de J. Schumpeter.
iii) Le cycle et lavenir du capitalisme.
IV. Considérations finales
1. Les concepts de statique et de dynamique.
2. Les relations entre la statique et la dynamique.
3. Les conséquences théoriques.
Préfaces
Chapitre I : Le circuit de l'économie : sa détermination par des circonstances données
Le fait économique. - Les éléments de l'expérience économique. - L'effort vers l'équilibre et le phénomène de la valeur. - Économie et technique. - Les catégories de biens; les derniers éléments de la production ; travail et terre. - Le facteur de production travail. - La théorie de l'imputation et le concept de la productivité limite. - Coût et gain; la loi du coût. - Risques, « frictions », quasi-rentes. - L'écoulement du temps et l'abstinence. - Le système des valeurs de l'économie individuelle. - Le schéma de l'économie d'échange. - La place des moyens de production produits dans cette économie. - La monnaie et la formation de sa valeur; le concept de pouvoir d'achat. - Le système social des valeurs.
Appendice : La statique économique. Le caractère « statique » fondamental de la théorie économique exposée jusqu'ici
Chapitre II : Le phénomène fondamental de l'évolution économique
I. Le concept d'évolution sociale. - L'évolution économique. - Sens donné ici par nous au terme « évolution économique ». - Notre problème. - Remarques préliminaires
II. L'évolution économique en tant qu'exécution de nouvelles combinaisons. - Les cinq cas. -L'emploi nouveau des forces productives de l'économie nationale. - Le crédit comme moyen de prélèvement et d'assignation des biens. - Comment est financée l'évolution ? - La fonction du banquier
III. Le phénomène fondamental de l'évolution. - Entreprise, entrepreneur. - Pourquoi l' « exécution de nouvelles combinaisons » est-elle une fonction de nature spéciale ? - La qualité de chef et les voies accoutumées. - Le chef dans l'économie commune et le chef dans l'économie privée. - La question de la motivation et son importance. - Les stimulants
Chapitre III : Crédit et capital
I. Essence et rôle du crédit
Coup d'il introductif. - Le crédit sert à l'évolution. - Le créditeur typique dans l'économie nationale. - La quintessence du phénomène du crédit. - Inflation et déflation de crédit. - Quelles sont les limites à la création privée de pouvoir d'achat ou à la création de crédit ?
II. Le capital
La thèse fondamentale. - Nature du capital et du capitalisme. - Définition. - L'aspect du capital.
Appendice: Les conceptions les plus importantes touchant la nature du capital dans la pratique et dans la science. - Le concept de capital dans la comptabilité. - Le capital en tant que « forme de calcul ». - Capital, dettes
III. Le marché monétaire
Chapitre IV : Le profit ou la plus-value.
Introduction. - Discussion d'un exemple typique. - Autres cas de profit dans l'économie capitaliste. - Construction théorique dans l'hypothèse de l'exemple de l'économie fermée. - Application du résultat à l'économie capitaliste : problèmes spéciaux. - La prétendue tendance à l'égalisation des profits; profit et salaire; évolution et profit ; la formation de la fortune. - La grandeur du profit. - Nature de la poussée sociale ascendante et descendante, structure de la société capitaliste.
Chapitre V : L'intérêt du capital
Remarque préliminaire. - 1. Le problème; discussion des plus importants essais de solution. - 2. Notions fondamentales sur le « rendement net » ; l'intégration dans les calculs (Einrechnúng) -3. Les « freins » du mécanisme de l'imputation : monopole, sous-estimation, accroissement de valeur. - 4. La source de l'intérêt; les agios de valeur; les gains de valeur sur les biens. - 5. Les trois premiers principes directeurs d'une nouvelle théorie de l'intérêt. - 6. La question centrale; quatrième et cinquième principes directeurs. - 7. Discussions de principe sur le fond du problème. - 8. L'intérêt se rattache à la monnaie; sixième principe; l'explication de la prédominance d'une opinion opposée; assurance contre des malentendus; points accessoires. - 9. La question définitive. La valeur totale d'une rente. - 10. Le cas le plus général ; l'intérêt dans l'économie sans évolution. - 11. La formation du pouvoir d'achat. - 12. La formation des taux du crédit bancaire. - 13. Les sources de l'offre de monnaie; les capitalistes; quelques conséquences de l'existence de l'intérêt. - 14. Le temps comme élément du coût; l'intérêt comme forme de calcul des rendements. - 15. Conséquences défectueuses du revenu sous l'aspect de l'intérêt; leurs conséquences. - 16. Problèmes du niveau de l'intérêt.
Chapitre VI : Le cycle de la conjoncture
1. Questions. Aucun signe commun à toutes les perturbations. - Réduction du problème des crises au problème du changement de conjoncture. - La question décisive
2. La seule raison de fluctuations de la conjoncture. - a) Interprétation de notre réponse : les facteurs de renforcement; le nouveau apparaît à côté de l'ancien; les vagues secondaires de l'essor; importance du facteur-erreur; b) Pourquoi les entrepreneurs apparaissent en essaims
3. La perturbation de l'équilibre provoquée par l'essor. - Nature du processus de résorption ou de liquidation. - L' « effort vers un nouvel équilibre ».
4. Les phénomènes du processus normal de dépression. - Principalement les suites de l'unilatéralité de l'essor. - Surproduction et disproportionalité : leurs théories
5. Le processus de la dépression est proche du point mort de l'évolution. - Le processus de dépression en tant qu'accomplissement. - Les différentes catégories d'agents économiques dans la dépression. - Le salaire en nature dans l'essor et la dépression
6. Le cours anormal; la crise. - Sa prophylaxie et sa thérapeutique
AVERTISSEMENT
Juin 1935
La Collection dont voici le sixième ouvrage a été fondée en 1931 et se trouve dirigée par un comité comprenant: MM. William Oualid, Roger Picard, Gaëtan Pirou, professeurs à la Faculté de droit de Paris ; Bernard Lavergne, professeur à la Faculté de droit de Lille ; Jacques Rueff, professeur à l'Institut de statistique de l'Université de Paris, et François Perroux, professeur à la Faculté de droit de Lyon.
Le but de la Collection est double.
Depuis bien des années, diverses collections économiques ont été instituées en France, mais la plupart, à côté d'ouvrages excellents et auxquels il convient de rendre hommage, renferment des études de beaucoup moindre valeur. Il est temps, a-t-il semblé, de constituer un ensemble beaucoup plus homogène de façon que le public ait la certitude, en achetant un ouvrage de cette Collection, d'avoir affaire toujours à une uvre de réelle valeur scientifique. Sans doute, si les faits répondent à notre ambition, le succès de cette Collection contribuerait pour une part à accroître la réputation, en France et même à l'Étranger, des économistes de notre pays.
L'intention du comité de direction est de publier, non point des manuels d'économie politique - il en existe déjà plusieurs en langue française et qui sont excellents, - mais des études économiques et sociales visant moins à la vulgarisation qu'à l'approfondissement. Il va sans dire que la Collection, largement éclectique, ne sera inféodée à aucune école. La seule condition exigée de chaque ouvrage, pour être admis dans cette bibliothèque - dans les limites des possibilités matérielles - sera de reposer sur une méthode scientifique sûre et d'apporter une contribution intéressante et de bon aloi.
La Collection publiera aussi des uvres économiques étrangères d'une valeur incontestée et dont la traduction manque encore à notre publie français. La science ignore les frontières nationales. C'est pourquoi la Collection s'honore de mettre à la portée des lecteurs français telles et telles uvres maîtresses dues à la plume des meilleurs économistes étrangers.
La Collection a été brillamment inaugurée par la publication en 1932 de l'ouvrage de M. Albert Aftalion, professeur à la Faculté de droit de Paris : « L'Or et sa distribution mondiale ».
L'étude remarquable de M. M. J. Bonn, jusqu'à des temps récents Professeur à la Handels-Hochschule de Berlin, un des meilleurs techniciens de l'Allemagne, sur « La destinée du capitalisme allemand », forme le second volume de la Collection.
En 1933, a paru une uvre très importante, l' « Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle », due à la plume de M. C.-E. Labrousse, qui joint à la culture de l'économiste les qualités de l'historien le plus scrupuleux.
M. Ansiaux, professeur à l'Université libre de Bruxelles, qui, de longue date, a acquis la réputation d'être un des économistes les plus avertis de notre époque, nous a récemment donné une étude des plus suggestives : « L'inflation du crédit et la prévention des crises ».
Le 5e tome de notre Collection est un ouvrage qui étudie à fond « Le change manuel ; la thésaurisation des lingots et monnaies d'or ». Grâce à un stage fait chez les grands banquiers cambistes, l'auteur, M. P.-B. Vigreux, a acquis en la matière une compétence toute spéciale. Cet ouvrage comble une lacune fâcheuse de notre littérature économique.
Nous présentons maintenant au public l'ouvrage capital de M. Joseph Schumpeter: « Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt et le cycle de la conjoncture ». La publication en langue française de cet ouvrage manquait depuis de longues années à notre littérature économique.
L'éloge scientifique n'est plus à faire de M. Schumpeter, l'un des plus éminents certes - mais non le plus orthodoxe - des économistes de l'École autrichienne.
La traduction a été faite sur la 2e édition allemande par les soins de M. J. J. Anstett, agrégé de l'Université. M. Anstett a été aidé dans cette tâche difficile par notre collègue, M. François Perroux, lequel a fait précéder le texte de la traduction d'une importante Introduction où toute la pensée et l'uvre économique de Joseph Schumpeter sont analysées avec une force de pénétration tout à fait remarquable. Enfin notre collègue, M. Bongras, professeur à l'Université de Fribourg, a bien voulu vérifier, sur épreuves, l'exactitude de la traduction. Nous exprimons aux uns et aux autres nos remerciements chaleureux, convaincus que le public scientifique comprendra l'intérêt de cette publication essentielle.
Juin 1935.
Introduction
La pensée économique
de Joseph Schumpeter
Les deux principaux ouvrages de joseph Schumpeter ont été publiés en première édition avant la guerre, l'un, Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie, en 1908, l'autre, Theorie der wirtschaftlichen Entwicklung, en 1912 [1]. Bien que tous deux soient des contributions de la plus haute valeur et bien que, à notre avis, ils ne soient pas séparables l'un de l'autre, le second est de beaucoup le plus neuf et celui qui, pour le moment, forme l'apport essentiel de l'auteur à la théorie économique. Très remarqué quand il parut, il s'est acquis en Autriche, en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en Amérique, l'audience des meilleurs spécialistes. Ses thèses sont citées et commentées bien souvent dans les analyses consacrées au cycle et dans celles qui s'appliquent à la théorie générale de la dynamique. J. Schumpeter, certes, a eu dans tel ou tel domaine, des disciples. Mais, surtout, ses recherches ont eu l'efficacité d'un ferment : elles ont suscité et suscitent encore des polémiques ardentes et fécondes. Ceux-là mêmes qui n'acceptent pas les conclusions de l'auteur proclament sa puissance de réflexion, sa vigueur théorique et sa capacité de suggestion. Son nom a une place de choix dans une histoire des efforts accomplis par les penseurs pour construire cette dynamique économique, qui, selon Marshall, est « la Mecque des économistes au XXe siècle » ou qui, pour parler comme Gustavo del Vecchio, semble être l'objet de la « vocation scientifique de la génération qui a succédé à Vilfredo Pareto » [2].
Les travaux et les conclusions de joseph Schumpeter sont loin d'être inconnus en France. On trouve son nom cité dans nos principaux traités d'histoire des doctrines économiques [3] et dans les ouvrages consacrés aux crises [4]. Des études spéciales lui ont été dédiées [5]. Pourtant, les conceptions de Schumpeter n'ont pas été chez nous soumises à une discussion très large et très approfondie. Il y a, à cela, des raisons précises. Gaëtan Pirou, dans une intéressante étude consacrée à l'état actuel de la science économique en France [6], a noté une certaine répugnance de la pensée économique, dans notre pays, aux constructions très systématiques et à l'élaboration purement abstraite des notions et des relations économiques. Or, Schumpeter se meut dans l'abstraction, non seulement avec aisance, mais avec une sorte de joie; et quand on a démonté avec soin sa construction, on s'aperçoit que chacune des pièces qui la composent s'imbrique avec une précision et une rigueur peu communes dans un même ensemble. Malgré de généreux efforts, au surplus, les instruments logiques et l'attitude de pensée qu'implique la théorie de l'équilibre général élaborée par Walras et par Pareto ne sont pas encore entrés dans les habitudes intellectuelles d'un grand nombre d'économistes français. Or, l'intelligence de luvre de Schumpeter suppose une connaissance parfaite des théories de ]'utilité limite et de la théorie de l'équilibre. Bien mieux, la théorie de Schumpeter dépasse la théorie de l'équilibre, et cela en un double sens. Elle la dépasse évidemment en ce qu'elle ajoute une conception nouvelle de la dynamique aux conceptions presque exclusivement statiques de l'école de Lausanne. Mais, elle la dépasse aussi en ce qu'elle greffe cette dynamique non pas sur la statique de l'École de Lausanne, mais sur une statique plus abstraite, plus simplifiée, plus « dépouillée ». Par construction donc, la théorie de Schumpeter est peu propre à satisfaire ceux des économistes qui trouvent déjà la théorie de l'équilibre trop abstraite et trop éloignée du réel.
Tous ceux qui ont lu en langue allemande l'ensemble ou l'une des parties du livre qui est présenté aujourd'hui au publie français reconnaîtront les nombreuses difficultés que comportait la traduction. Jean-Jacques Anstett, s'est acquitté de la tâche qui lui incombait avec compétence et conscience. Certes, joseph Schumpeter ne tombe pas dans le ridicule de quelques savants allemands qui croiraient déroger s'ils employaient une terminologie sur laquelle l'accord peut se faire. Il prend la langue technique de l'économie sans la surcharger de néologismes inutiles. Il a assez d'originalité de pensée pour dédaigner une pseudo-originalité de nomenclature et d'expression. Mais la conception très personnelle qu'il a une fois prise de l'ensemble de l'activité économique, et les conséquences qu'il en tire pour chacune des grandes théories de la science économique l'obligent à des distinctions, multiples et subtiles, condensées dans un nombre de pages restreint pour l'ampleur de la matière embrassée. A quoi on ajoutera que Schumpeter, par souci d'aller au plus pressé et par dédain des développements connus, passe avec rapidité sur ses positions méthodologiques, rappelle très sommairement les notions classiques qui pourraient éclairer sa propre pensée et néglige de la préciser par des exemples. Il procède par allusion et d'un mot renvoie souvent à tout un appareil théorique subtil et complexe. Au lieu de s'étaler comme chez Sombart, l'érudition, ici, se dissimule. Mais le lecteur averti se rend aisément compte de la masse énorme de connaissances parfaitement digérées et assimilées que suppose un pareil travail. Quelque difficile que soit le style de Schumpeter, même dans le texte allemand, il reste toujours vivant. Parfois, il est coupé d'une référence historique ou littéraire; souvent au sein du développement le plus abstrait, le plus ardu et le plus serré, une drôlerie prend place : elle porte témoignage de la liberté d'esprit de l'auteur qui gambade dans le dédale théorique et, d'un clin dil ironique, invite le lecteur à ne pas s'y perdre.
Dans l'analyse que voici, je me propose :
1° De présenter un exposé synthétique et critique du contenu du présent ouvrage en groupant quelques renseignements qui, peut-être, aideront à en pénétrer le sens. Notamment, je mettrai au jour les positions méthodologiques de l'auteur, qui n'ont pas été longuement analysées dans le présent livre et je m'efforcerai, sans le trahir, de proposer des exemples ou des développements latéraux à l'appui de ses principales thèses.
2° De situer la théorie de l'évolution dans l'ensemble de luvre économique de Schumpeter.
3° De marquer, autant qu'il me sera possible, la place de cette oeuvre dans l'ensemble de la littérature économique sur le même sujet; plus spécialement j'essaierai de montrer l'importance de l'effort de joseph Schumpeter au milieu des théories pures de la dynamique économique.
Un livre comme celui-ci ne doit pas être seulement lu, mais étudié et « repensé » ; c'est cet effort que j'ai tenté et dont je consigne les phases. Aussi, l'auteur me permettra-t-il de présenter ici les objections qui se sont imposées à moi. En agissant ainsi, je me borne à suivre, avec sincérité et simplicité, le conseil qu'il a donné lui-même à chacun de ses lecteurs. Un livre n'est que la palpitation d'une pensée qui continue de vivre chez son auteur et chez autrui. Pris de ce biais, le genre que constitue « l'étude liminaire » perd son artifice, et l'on peut sans arrière-pensée s'y livrer.
I
LA FORMATION, L' "ÉQUATION PERSONNELLE"
ET LA MÉTHODE DE JOSEPH SCHUMPETER
Avant d'aborder luvre, essayons de poser « l'équation personnelle » de l'auteur, pour reproduire une expression dont il se sert lui-même à propos de Mitchell [7]. Puisqu'il ne s'agit évidemment de rien autre que de saisir sa personnalité dans ses rapports avec son oeuvre économique, c'est, si l'on veut, étudier sa méthode, à condition que l'on donne aux analyses de méthode le sens à la fois large et très précis que leur donne Bruno Foà par exemple [8]. A juste titre il considère que des analyses de ce genre gagneraient à changer d'orientation. Au lieu de les appliquer aux procédés logiques considérés comme détachés de l'auteur qui en fait usage et de luvre qu'il a produite en les employant, il semble souhaitable de faire porter le principal de l'effort sur les relations entre l'auteur, la méthode et l'uvre. Des développements artificiels et formels pourraient être de la sorte remplacés par des études vivantes sur la méthode, manifestation d'une personnalité et partie intégrante d'une uvre [9]. Pour ceux des lecteurs qui ne connaîtront Schumpeter que par la lecture du présent ouvrage, cette rapide enquête est indispensable. Car, dans la théorie de l'évolution, l'auteur ne s'est pas étendu sur les principes méthodologiques qu'il a exposés ailleurs, soit dans L'Essence et le contenu principal de l'économie nationale théorique, soit dans divers articles.
Joseph Schumpeter a toujours refusé de sacrifier à l'usage, répandu en Allemagne, selon lequel des économistes réputés dressent eux-mêmes un résumé biographique de leur activité scientifique et de leurs travaux [10]. Je me bornerai donc à tracer l'essentiel de son activité en puisant dans une longue lettre par laquelle l'auteur m'a fait l'honneur de m'éclairer sur les étapes principales du développement de sa pensée, en ayant recours à quelques rares études sur le même sujet et en groupant des renseignements recueillis au cours de conversations avec des économistes français ou étrangers.
Joseph Schumpeter est né le 3 février 1883 à Triesch, en Moravie. Son père, industriel de la région, mourut très jeune en 1887 et ce fut sa mère qui veilla à son éducation et à son instruction, d'abord à Gratz en Styrie, puis au « lycée » [11] de Vienne. L'enfant avait, paraît-il, un amour passionné pour l'antiquité gréco-latine et avait déjà lu, outre les ouvrages de Kant, quelques traités obscurs de sociologie. A la fin de ses études secondaires, il avait une vocation déterminée pour la carrière universitaire (ce qui peut se comprendre) et pour l'étude de l'économie scientifique (ce qui ne manquera pas d'étonner).
En 1901, Schumpeter entre à la Faculté de droit et des sciences politiques de Vienne où il fut reçu docteur en 1906. Au cours de ces années, l'étudiant fait ces écoles buissonnières de l'esprit qui sont toujours agréables à chacun et quasi-nécessaires aux sujets d'élite. Il. suit les enseignements universitaires avec une aimable fantaisie, exception faite des cours de droit romain qui le passionnent. Mais les loisirs que lui crée une assiduité intermittente sont studieux. Il entreprend une étude sur l'évolution des impôts directs de 1500 jusqu'à l'époque de Marie-Thérèse, avec toutes les implications sociales qui comporte un tel travail largement conçu. Cet ouvrage était près d'être achevé quand le jeune historien fit la découverte de l'économie pure. Le même enthousiasme le porta du pôle concret au pôle abstrait des recherches sociales et des leçons de mathématiques occupèrent le temps consacré naguère à l'histoire. Ce moment de la vie intellectuelle de Schumpeter est décisif, et c'est de lui qu'il faut dater l'orientation de son esprit vers les recherches abstraites. Mais en même temps, apparaît un trait essentiel de l'esprit de l'auteur : son égale aptitude à la sociologie et au raisonnement abstrait qui, nous le verrons par la suite, marque toute son uvre. Pendant ces années d'études universitaires, joseph Schumpeter eut la bonne fortune de travailler sous les conseils et avec les encouragements les plus cordiaux de maîtres tels que von Philippovich, Böhm-Bawerk et von Wieser [12]. « Il fut un temps, nous écrit Schumpeter, où je fus l'enfant gâté et l'enfant terrible de la Faculté ».
Il subit aussi l'influence de l'historien des institutions publiques, Sigmund Adler, et de l'historien et statisticien, Inama Sternegj. A ces enseignements et à ces contacts personnels s'ajoutent des lectures très variées, depuis celle de Cournot, Quesnay et Walras, - que Schumpeter considérait déjà comme les plus grands économistes qui aient jamais vécu - jusqu'à celle du physicien Ernst Mach.
Schumpeter élargit encore le cercle de son information par des voyages d'études ou d'agrément en Allemagne, en Angleterre et en France. Il se souvient avec reconnaissance d'Edgeworth, du sociologue Westermark, de l'ethnologiste Haddon; mais - fait curieux - Marshall, auquel il voue une admiration grandissante, n'exerce pas alors sur lui une influence notable. Au reste, Schumpeter était, dès cette époque, assez dominé par ses propres conceptions pour se soustraire à toute emprise intellectuelle exclusive.
Après ces déplacements, il a l'idée d'exercer la profession d'avocat près des tribunaux mixtes d'Égypte. Mais, après quelques mois de pratique, il rejoint l'Autriche. Son premier ouvrage: Essence et contenu principal de l'économie nationale théorique, révèle la double influence de l'école autrichienne et de Walras [13]. Mais l'auteur y expose déjà une statique originale. Cet ouvrage est l'Habilitations-Schrift qui fait de l'auteur un privat-docent à l'Université de Vienne en 1909. Quelques mois plus tard, il est nommé professeur à l'Université de Czernowitz. En même temps qu'il remplit avec ardeur ses nouveaux devoirs pédagogiques, il travaille activement à la composition de la Théorie de l'Évolution économique. Il est important de noter, d'après un renseignement fourni par l'auteur lui-même, que le dessein de cet ouvrage sur la dynamique économique était conçu dès 1908, c'est-à-dire l'année même où le travail sur la statique était publié. Ces dates expliquent les rapports entre les deux oeuvres qui, prises dans leur ensemble, sont, à notre sens et quoi que l'on en ait pu dire, essentiellement complémentaires. De Czernowitz, grâce à l'appui de Böhm-Bawerk, Schumpeter est nommé professeur à Gratz. Il publie sa Théorie de l'évolution économique cri 1912. En 1913-1914, il passe une année à Colombia, où il enseigne comme professeur d'échange, ce qui ne l'empêche pas de donner des conférences dans 21 autres Universités. Schumpeter avait alors l'intention bien arrêtée de se consacrer exclusivement à la recherche scientifique. L'année même de la déclaration de guerre il publiait son histoire des théories économiques : Epochen der Dogmen-und Methodengeschichte. Les bouleversements qui suivent la guerre jettent Schumpeter dans l'action. Après la révolution autrichienne, Otto Bauer le nomme Ministre des Finances, C'est alors que se place la célèbre Schumpeter-Verordnung. Après la chute du Cabinet, Schumpeter devint directeur d'une grande banque à Vienne [14]. De cette activité politique ou financière, Schumpeter n'a retiré qu'une provision de mauvais souvenirs, et l'on comprend que cet homme de pensée accepte avec joie en 1925 la chaire qu'on lui offrait à l'Université de Bonn où il enseigna jusqu'à l'an dernier. Son histoire se réduit alors à celle de ses publications, de son activité professorale, et de ses voyages scientifiques (à deux reprises en 1927-1928 et en 1930, il 2, enseigné durant un semestre à l'Université de Harward). Il semble avoir été question de lui confier un enseignement à Berlin [15] mais, une fois de plus, Schumpeter s'est embarqué pour l'Amérique. La considération des facilités de travail que lui offrira sa nouvelle Université l'a incité à accepter une chaire à Harward où il a l'intention de se fixer définitivement.
Un esprit aussi ouvert, et instruit par les nombreuses expériences d'une vie si bien remplie, a accueilli et assimilé des aliments très divers qu'il a, me semble-t-il, trouvés dans cinq directions.
Il s'est nourri des classiques anglais et, pour voir à quel point il a dominé leur système, il n'est que de relire les développements qu'il y consacre, dans Epochen der Dogmen-und Methodengeschichte. Un écrivain anglais, dans un article récent, a très justement montré les liens qui existent entre le système de Schumpeter et celui de Ricardo [16] ; et l'auteur, contrairement à certains de ses commentateurs [17], estime qu'il doit plus à Stuart Mill (et à Walras), pour sa conception générale de l'équilibre qu'à J. B. Clark.
Le second groupe d'auteurs dans lequel J. Schumpeter a largement puisé, pour élaborer sa conception personnelle, est évidemment l'école autrichienne. Bien que l'idée de la « combinaison nouvelle » dans Schumpeter, avec toutes ses implications et ses conséquences, soit profondément originale, elle n'est pas sans parenté avec l'idée - si féconde - chère à von Wieser, suivant laquelle la collectivité ne peut se soutenir et se développer que par un effort de création continue. De luvre de Böhm-Bawerk, malgré les différences profondes qui séparent leurs conceptions, Schumpeter a accepté toute la partie critique et les développements concernant la façon dont se pose le problème. Plus généralement, il a fait usage de la méthode abstraite, plus spécialement de la méthode isolatrice et idéalisatrice de von Wieser et de la théorie de l'imputation dont [18], il montre la supériorité par rapport à ce qu'il nomme le « principe de la rente », en matière de répartition.
Les conceptions générales de Walras sur l'équilibre économique, auxquelles l'auteur ne manque jamais de rendre le plus sincère et le plus enthousiaste hommage, forment la troisième source de sa pensée personnelle. Il emploie volontiers le concept de relation fonctionnelle qui, « soigneusement élaboré par la mathématique, a un contenu clair et qui ne laisse prise à aucun doute; ce qu'on ne saurait dire du concept de cause » [19]. Comme beaucoup d'autres économistes, notamment Marshall, Schumpeter n'a pas, au reste, la superstition de la forme mathématique. Quand on parle de méthode mathématique, il n'est pas nécessaire de penser à des formules algébriques ou à des figures géométriques. « Les Jugements dont les éléments sont des quantités, écrit Schumpeter dans l'article que je viens de citer, sont aussi mathématiques qu'on les exprime par des mots ou par des symboles [20]. Dans la préface de son premier ouvrage, l'auteur s'explique encore plus, clairement sur sa conception concernant l'usage des mathématiques. Nous ne voulons pas, dit-il, « énoncer la proposition que la mathématique soit indispensable parce que nos concepts sont de valeur quantitative, ou parce que l'exactitude de la réalité économique, spécialement en ce qui concerne les problèmes les plus compliqués, ne peut être atteinte qu'en la forme mathématique ». Ce qui est important en science économique, c'est le raisonnement précis, quelle qu'en soit la forme, et il suffira d'exprimer, au moyen des concepts et des relations mathématiques, celles d'entre les questions particulières qui en appellent naturellement l'emploi [21]. La conception d'ensemble de l'équilibre économique et la tendance d'esprit qu'elle suscite, à ne considérer un élément comme expliqué que lorsque l'on en a saisi les relations avec tous les autres éléments qui composent l'ensemble économique considéré, sont partout présentes dans l'oeuvre de notre auteur.
Il a largement puisé, par ailleurs, dans la littérature anglo-saxonne. Lui-même a, en quelque manière, jalonné cet itinéraire intellectuel par des compte-rendus d'ouvrages (Clark : 1906 ; Irving Fisher et Longworthy Taylor : 1909) et par l'étude qu'il publia, en 1910, sous le titre : Die neuere Wirtschaftstheorie in den Vereinigten Staaten. Dans l'emploi qu'il fait des concepts de statique et de dynamique et dans la notion dynamique de profit on reconnaîtra l'influence de J. B. Clark ; dans sa conception du capital comme pouvoir d'achat, l'influence de Hawley ; dans sa théorie des crises, celle de W. G. Taylor, etc [22].
Enfin, à chaque page de La Théorie de l'Évolution, on sent que l'économiste en Schumpeter se double d'un historien et d'un sociologue qui a lu pour en faire son profit les grands travaux des Werner Sombart et des Max Weber. Certes, on peut lui faire crédit quand il affirme que c'est l'observation directe des sociétés industrielles qui lui a suggéré l'idée maîtresse de l' « Évolution » (Entwicklung) [23]. Mais les travaux de langue allemande sur la fonction, la formation et le rôle historique, la psychologie de l'entrepreneur lui en ont facilité l'élaboration.
Ces éléments si divers et qui, à un observateur superficiel, pourraient sembler hétérogènes ont été assimilés par un esprit à la fois précis et étendu, et fondu en un tout d'une haute originalité. Quelle que soit l'impression que l'on puisse avoir à première lecture, Schumpeter - comme Pantaleoni et, selon nous à un beaucoup plus haut degré - est un unificateur. En aucune façon, il n'est un éclectique [24]. Un de ses commentateurs anglais, M. Doreen Warriner [25] a bien aperçu ce point important. Il note que si, en Allemagne, il n'y a pas eu, à rigoureusement parler, d'école orthodoxe, ni de grande élaboration théorique comparable à celle des classiques ou des néo-classiques anglais, néanmoins les recherches économiques se sont naturellement orientées dans deux directions générales : l'une historique et sociologique, l'autre mathématique et déductive. Par rapport aux travaux de langue allemande, l'originalité de Schumpeter est d'avoir tenté la synthèse des deux sortes de travaux « au moyen d'une définition nouvelle des termes statique et dynamique » [26]. Remarque parfaitement exacte et qui éclaire toute l'uvre que nous étudions. Mais remarque dont il faut étendre la portée. Par rapport à l'ensemble de la pensée économique, Schumpeter, en effet, a tenté la synthèse du système de l'École autrichienne et de celui de l'École de Lausanne d'une part, de ces deux systèmes abstraits et du système historique et sociologique de Werner Sombart et de Max Weber, d'autre part.
Tout économiste de quelque envergure, dira-t-on, s'efforce à des synthèses de cette sorte. Mais le caractère de celle que nous étudions est d'être faite délibérément sur le plan abstrait. Ceux qui ont lu W. Sombart sont frappés par l'envergure de cet esprit [27] plus que par sa rigueur et sa force théorique. Ceux qui lisent Schumpeter avec attention admirent la pénétration et la vigueur de son intelligence discriminatrice. Certes, à J. Schumpeter, comme à W. Sombart, la qualification « d'artiste » s'applique naturellement [28] mais pour des raisons différentes : dans un cas, c'est le choix du trait essentiel, la capacité de subordonner tout ce qui n'est pas conforme à une conception maîtresse qui la justifie ; dans l'autre, c'est la capacité d'embrasser de vastes ensembles et de leur donner couleur et vie par une accumulation de détails convenablement, choisis. Pour user d'une métaphore, imparfaite comme toute métaphore, on pourrait dire que Schumpeter aborde par le sommet et Werner Sombart par la base la pyramide des faits économiques. Aussi, ne rencontre-t-on pas dans l'uvre de Schumpeter ce caractère hybride [29] que l'on trouve dans celle de Sombart. C'est très nettement une analyse de théorie économique, qui témoigne d'une haute capacité philosophique mais qui est édifiée avec vigueur et virtuosité techniques, et qui présente une sorte de « sublimé » des thèses de l'École autrichienne, de l'École de Lausanne et de l'École sociologique.
Cette faculté de discrimination, dans laquelle on reconnaîtra sans doute une des composantes les moins contestables de l'intelligence théorique et que J. Schumpeter possède à un si haut degré, est présente dans toute son oeuvre. Ainsi, elle apparaît quand, avec finesse et exactitude, il étudie les « parentés intellectuelles » de Marx et de Sombart [30] ou montre les points de contact et les différences qu'on peut trouver entre un Mitchell et un Marshall [31]. Elle se révèle encore quand, en guise de protestation contre l'usage de mêler théorie et doctrine et de classer les économistes d'après leurs préférences sur le plan de l'action, il écrit une histoire de la science économique [32] qui restera un modèle du genre et qui porte témoignage de la fécondité des réflexions sur la méthode [33], pour peu qu'on les applique. Elle soutient toute son étude sur la répartition [34] dans laquelle il ramène tous les principaux systèmes à deux principes, celui de l'échanger (Tauschprinzip) et celui de la rente (Rentenprinzip) dont il suit les ramifications et met au jour les rapports logiques.
Mais Schumpeter n'a pas seulement le don de découvrir les perspectives des systèmes d'autrui. La faculté de discrimination imprime son sceau non seulement à la partie critique de son oeuvre, mais aux constructions personnelles qu'elle contient, qu'elles soient d'ordre sociologique ou économique. Étudie-t-il, par exemple, l'impérialisme à travers les siècles [35], il pose une définition liminaire - discutable sans doute - mais qui lui servira de fil directeur. Il refuse de considérer comme impérialisme la disposition agressive d'un État en vue de la poursuite d'intérêts concrets. Il entend par impérialisme une disposition, sans objet précis, d'un État à l'expansion violente sans qu'aucune limite puisse être assignée à cette expansion. On voit sur-le-champ, par cet exemple, le mérite et le vice de cette méthode, et plus précisément de cette définition. Elle concentre toute la lumière sur une des faces du phénomène étudié. Ayant un tel point de départ, Schumpeter arrivera évidemment à des conclusions assez opposées aux manières de voir courantes. Il verra essentiellement dans l'impérialisme un « état d'âme » et un « atavisme » des peuples qui est en relation directe avec la structure sociale historique du groupement national considéré et avec les intérêts, en matière de politique intérieure, des membres qui le composent, mais qui peut être complètement indépendant des conditions de la production à l'époque considérée. Cette conception lui permet même de soutenir, en prenant le contrepied de la thèse marxiste, que le capitalisme dégage des forces et comporte des éléments qui font obstacle à l'impérialisme. Sans doute, le capitalisme donne lieu à une politique d'expansion (monopole d'exportation) mais, en même temps, il crée des types individualisés et rationalisés qui sont moins perméables à l'impérialisme, tel que le définit Schumpeter, que des membres des sociétés précapitalistes. On ne pourra s'empêcher de penser, quelque justes que soient les vues de Schumpeter convenablement interprétées, que les événements d'hier et d'aujourd'hui montrent que la prétendue individualisation et rationalisation des sujets économiques par le capitalisme est à la merci de réactions politiques, et n'oppose qu'un faible obstacle à cet « atavisme » et à cette disposition sentimentale à une expansion sans limite, dans lesquels notre sociologue voit l'essence du phénomène qu'il s'est proposé d'étudier.
De même, quand il aborde le problème de la stabilité du capitalisme, tentant un de ces diagnostics dans lesquels on a pu voir la tâche essentielle de l'économiste [36] il trace, avec le plus grand soin [37], les limites de son enquête et distingue la stabilité d'un système économique de la stabilité politique ou sociale [38] d'une économie nationale. Il se demande si, en tant que système, le capitalisme en dépit d'oscillations tend à se conserver avec ses caractères propres ou si, au contraire, il engendre sa propre destruction [39].
Si même dans des travaux d'un caractère sociologique et général Schumpeter montre ce souci de précision, on ne s'étonnera pas qu'il s'efforce de bien délimiter les contours des concepts grâce auxquels il édifie sa théorie proprement économique. On verra dans cet ouvrage comment les notions de statique, d'Entwicklung, d'entrepreneur, sont dégagées des opinions courantes sur le même sujet [40]. Sous ce rapport, le contraste est grand avec Sombart qui, non seulement, comme l'a justement souligné André E. Sayous [41] se contente de classifications discutables, mais encore s'accommode de notions et de définitions très sommairement élaborées [42].
L'opposition se poursuit en ce qui concerne le plan même des deux ouvrages. Tandis que, pour la présentation des matières, Sombart fait un usage beaucoup plus large qu'il ne paraît à une lecture rapide des catégories traditionnelles, au besoin en les complétant, en les doublant par des assimilations discutables [43]. Schumpeter, intelligence essentiellement discriminatrice, construit toute son oeuvre sur une notion originale d'Entwicklung ou de dynamique qui, elle-même, s'insère avec logique dans son système statique. Car, s'il y a eu en Allemagne une querelle célèbre au cours de laquelle on a voulu opposer deux Schumpeter [44], il faut la réduire à sa portée véritable. Que, sur tel point particulier, notre auteur ait évolué, et qu'on puisse relever les traces de cette évolution d'un de ses volumes à l'autre, ou d'une édition à l'autre de son second volume, le fait ne présente à mon avis que l'intérêt le plus médiocre. Dans leur état actuel, la statique et la dynamique de Schumpeter constituent vraiment, suivant les expressions mêmes de l'auteur, une « conception globale qui a ses hypothèses et son langage particulier » et. dont chaque élément ne prend sa valeur propre que par rapport à l'ensemble. Elle fait contraste avec ces ouvrages économiques qui ne sont que la juxtaposition d'études relativement indépendantes, où l'on perd de vue en cours de route les longues discussions liminaires sur la méthode, où l'on trouve naturel d'oublier la théorie générale de la valeur quand on parle de la valeur de la monnaie, où parfois même la théorie de chaque espèce de revenu est construite sans lien avec toutes les autres. Elle s'oppose même singulièrement à tels grands ouvrages conçus d'après une idée d'ensemble originale mais réalisés sans grande rigueur théorique dans le détail, comme les constructions-colosses de W. Sombart.
Comment cet esprit discriminateur, ami des concepts aux arêtes fermes et des ordonnances rigoureuses, a-t-il conçu l'explication économique ?
Depuis ses premiers travaux [45] jusqu'à ses derniers, il a affirmé la nécessité de séparer la recherche théorique de l'élaboration doctrinale et de ne jamais mêler aux jugements d'existence par quoi s'exprime la première, les jugements de valeur qui sont à la base de la seconde [46]. Il s'est tenu rigoureusement à cette règle. Mais les sciences sociales sont si exposées au danger du finalisme que Schumpeter arrive bien souvent au bord d'un jugement de valeur; ainsi, lorsque, parlant du profit, il est amené à définir l'exploitation, ou quand, à la fin du chapitre sur l'intérêt, il conclut que c'est là le revenu le moins nécessaire. Mais, dans son ensemble, la pensée de Schumpeter reste exclusivement théorique. Aussi devra-t-on considérer comme parfaitement inopérantes les pseudo-critiques aux termes desquelles on lui reproche d'avoir présenté une apologie de l'entrepreneur ou de l'inflation de crédit. Schumpeter, tout naturellement, distingue les questions de science et celles d'art économique et, s'il donne raison aux économistes anglais de refuser de voir dans la monnaie une marchandise, il se prononce avec décision en faveur d'un retour à l'étalon-or en s'appuyant sur des considérations qui ressortissent au domaine de l'action. Cette distinction devrait être aujourd'hui si unanimement acceptée qu'il soit inutile de la mentionner autrement que par un rappel. Mais l'histoire de la pensée économique française est assombrie par la confusion des deux domaines et aurait pu fournir à la galerie de julien Benda [47] un assez beau lot de politiciens de l'économie. La rédaction hâtive d'un opuscule « doctrinal » quelle qu'en soit la faiblesse technique, procure d'ordinaire à son auteur plus d'avantages matériels et de rayonnement que l'étude approfondie d'un problème théorique poursuivie dans un esprit purement scientifique. L'entraînement est si fort que des esprits d'une remarquable vigueur le subissent [48]. Raison de plus pour affirmer le vrai caractère de la recherche scientifique. Car, en science sociale comme dans toutes les autres branches de la science, c'est la recherche de la vérité en elle-même et pour elle-même qui est capable de provoquer des applications fécondes qui n'auront pas été le but direct du chercheur. Par là, on refuse d'assimiler la sous-littérature des comités et des congrès politiques à l'effort libérateur et purificateur des Bourguin et des Aftalion, pour ne citer que les noms de deux penseurs qui ont traité le socialisme comme objet de science et non comme occasion d'effusions personnelles.
Schumpeter est assez pénétré de l'importance de l'esprit purement scientifique et des dangers du «langage de l'action » (Sorel) pour ne pas dévier de la voie qu'il s'est tracée, même dans ses travaux de sociologie économique. Mais il a très bien compris aussi que, lorsqu'il présente une construction d'économie pure, il peut opposer un argument nouveau à ceux qui voudraient de son système faire surgir une apologie ou une condamnation. Car une telle construction qui est un schéma très distant de la réalité concrète ne peut pas servir de fondement à une politique qui doit se plier à toutes les particularités de cette réalité [49].
Non moins que sur le but de l'explication économique, Schumpeter est ferme sur l'étendue du domaine dans lequel elle se ment. L'économie doit être étudiée en tant que telle, comme un ensemble qui a ses lois propres [50]. La limite de l'explication économique est précisément marquée par le passage du dernier des facteurs économiques qu'elle invoque, à un facteur extra-économique. Schumpeter défend avec perspicacité ces frontières. Il refuse d'accepter la loi des rendements décroissants sous sa forme courante parce qu'elle est d'ordre technique et il en donne une interprétation très particulière qui est purement économique [51]. Aussi bien, au cours d'un compte rendu de l'ouvrage principal de Mitchell [52], il tombe d'accord avec l'auteur que le calcul en monnaie a donné à notre vie économique une précision qu'elle n'aurait jamais acquise autrement et a rationalisé [53] toute la vie sociale, mais il s'empresse de noter que cette remarque intéresse plus le sociologue que l'économiste. Nous verrons, d'ailleurs, qu'une des originalités majeures de Schumpeter est d'avoir tenté de construire une dynamique proprement économique.
Le contenu et le domaine de l'explication économique étant ainsi délimités, elle consistera pour Schumpeter en une élaboration abstraite d'économie pure. Mais qu'entend-il exactement par là ? Quelle place occupe la construction de Schumpeter dans l'ensemble des systèmes d'économie pure ? Il faut esquisser une classification sommaire de ces derniers pour répondre avec précision à la question.
On peut considérer tout système d'économie pure comme une représentation d'une réalité économique concrète simplifiée systématiquement en vue d'en faire plus exactement comprendre les caractères et le jeu. Il est clair que, pour que ce système soit cohérent, il faut que la réalité économique considérée soit dépouillée, allégée de certains de ses attributs, d'une manière systématique, c'est-à-dire par application d'un même critérium. On pourra donc classer les systèmes d'économie pure d'après le principe d'élimination qui, à partir de la réalité, permet de les construire. Mais réalité économique est un terme abstrait : quand on construit un système d'économie pure, on peut se proposer d'abstraire à partir d'une matière plus ou moins étendue, d'où une nouvelle occasion de classement. On pourrait concevoir et construire l'économie pure d'un système d'économie fermée, d'un système d'artisanat, d'un système rigoureusement collectiviste [54]. Mais la majorité des auteurs qui se sont livrés à des études d'économie pure ont entendu, explicitement [55] ou non, donner l'économie pure du système capitaliste [56]. D'autres économistes, par contre, prennent soin d'avertir que leur construction abstraite est, à leur sens, valable pour toutes les formes d'activité économique, c'est-à-dire pour tous les systèmes économiques quels qu'ils soient. C'est la position en France de M. Charles Bodin [57]. Or, ces deux positions extrêmes étant clairement précisées, quand il s'agit de situer par rapport à elles la théorie d'économie pure de Schumpeter, on est contraint d'introduire une distinction. Sa dynamique - l'ouvrage qui est présenté aujourd'hui au public français - est certainement une théorie pure de l'évolution du système capitaliste. Mais Schumpeter, chemin faisant, note que certaines de ses conceptions seraient valables, quoique avec des implications économiques et sociales différentes, même pour un système collectiviste : il indique par exemple que, dans un tel système, la réalisation de combinaisons nouvelles des facteurs de la production produirait des fluctuations de la vie économique. Quant à sa statique, - la théorie du circuit telle qu'elle est exposée dans le premier de ses grands ouvrages ou dans le chapitre d'introduction du présent livre - elle est relativement indépendante de tout système [58] économique, quel qu'il soit, mais, comme l'a fait remarquer Doreen Warriner [59], l'état ,économique qu'elle décrit se rapproche par de très nombreux traits des communautés primitives : elle pourrait, par conséquent, fournir des indications précieuses pour l'interprétation des systèmes d'économie fermée [60]. Ces analyses montrent ce que nous entendions par extension des systèmes d'économie pure.
À un autre point de vue, on peut présenter un groupement non moins important de ces systèmes. La plupart d'entre eux, même s'ils ne s'appliquent qu'au système capitaliste, se réfèrent - sans plus - à une « société économique » où chacun des membres recherche le maximum d'utilité. Des théories d'économie pure aussi différentes que celles de Walras, de Pareto, de Barone, ou récemment de Del Vecchio et de Moore [61] sont de ce type. Un auteur comme Streller [62] prend bien comme base de ses constructions abstraites non « l'homme isolé, mais l'homme engagé dans les liens sociaux » et souligne avec une grande force que l'économie doit être interprétée comme une économie individuelle socialement conditionnée. Mais il continue cependant de se référer à la société économique ou, si l'on veut, à une société économique considérée in abstracto. Or, de même qu'Étienne Antonelli et plus généralement tous ceux qui font en même temps et explicitement appel aux instruments logiques de l'école mathématique (équilibre) et de l'école historico-sociologique (système) tente une synthèse de ces deux écoles, de même un penseur italien a tenté une synthèse des résultats de l'école historique et de l'école de Lausanne. M. F. Carli en effet estime qu'on peut et même qu'on doit construire la théorie pure non de la société conçue in abstracto, mais de ce groupement réel qu'est la nationTrès proche de Streller, son opinion s'en sépare donc cependant sur ce dernier point ; et cette différence dans le cadre de l'activité économique soumise à l'effort d'abstraction conduit à une différence profonde dans les hypothèses concernant les mobiles de l'agent économique. Raisonnant dans le cadre de la nation, F. Carli est amené à considérer non un homo oeconomicus mais un agent économique qui « identifie dans chacun de ses actes ses propres fins avec les fins corporatives et par conséquent nationales » [63]. A ma connaissance, F. Carli est pour le moment le seul économiste qui ait présenté une théorie pure vraiment élaborée d'une économie nationale. Schumpeter reste parmi les représentants de ce que l'auteur italien appelle la conception universaliste de l'économie pure.
Enfin - et nous touchons au point le plus important - les théories d'économie pure s'opposent surtout suivant le principe selon lequel elles sont, par éliminations successives, dégagées de la réalité concrète. On n'envisage pas, pour le moment, ce procédé de « dépouillement » de la réalité économique qui consiste à ramener un ensemble mouvant à un ensemble statique [64]. On se place à un point de vue plus général, et on essaye de grouper les systèmes d'économie pure d'après le principe de discrimination qu'ils impliquent. Sous ce rapport, J. Schumpeter, au même titre que Ch. Bodin, a tenté un effort original de renouvellement des hypothèses abstraites. Ch. Bodin oppose, on le sait, à l'économie complexe l'économie simple [65], c'est-à-dire celle où se trouvent exclues : 1° les satisfactions abusives ou nocives de l'agent économique, 2° les prélèvements exerces par un agent économique sur le produit du travail d'un autre agent économique. L'ensemble de ces phénomènes économiques directs [66] forme la vie économique « essentielle » [67] dégagée des éléments de contradiction qu'elle renferme [68], le développement direct et normal de l'économie [69]. La charnière dans ce dyptique n'est pas l'idée de temps, mais la distinction du normal et du pathologique. Sur le premier volet du dyptique se peint le tableau abstrait de la vie économique normale, les éléments pathologiques désignés par deux disciplines : l'hygiène et la morale, étant provisoirement écartés.
Malheureusement la détermination de ce qui est pathologique sur le plan social n'a pas la même précision qu'en matière de science naturelle. Je fais abstraction des difficultés qui peuvent se présenter pour trancher si telle satisfaction est abusive ou non. Mais l'accord sur la définition du « prélèvement » n'est pas près de s'établir. Par ce biais, le subjectivisme est appelé à s'introduire [70].
Dans luvre de Schumpeter, bien que l'auteur n'ait pas explicité clairement sur ce point sa position intellectuelle, on trouve aussi partout présente la notion d'économie « essentielle» opposée à celle d'économie concrète. Mais, tandis que Ch. Bodin met l'accent sur l'opposition économie simple - économie complexe et use, sans y insister, de l'opposition statique-dynamique, Schumpeter, à l'inverse, met l'accent sur cette dernière opposition et use constamment - sans le dire ou presque - de la première [71].
En face de tous les phénomènes économiques, Schumpeter cherche à en dégager l'essence. C'est là ce qui caractérise le plus profondément et le plus exactement sa démarche logique. Par là même il s'exposait de plano à la critique d'être le métaphysicien de l'économie. Mais, au lieu de répéter cette formule, mieux vaut la comprendre à fond, c'est-à-dire préciser ce que Schumpeter entend exactement par essence d'un phénomène économique.
Le caractère essentiel ou typique d'un phénomène économique (fonction, acte, agent) est celui sans lequel on ne saurait concevoir ce phénomène (fonction, acte, agent). En d'autres termes plus concrets, Schumpeter abstrait le phénomène concret, réel et global, en le dépouillant de ses particularités ou accidents jusqu'à la limite où ce phénomène cesserait d'être intelligible. Mais intelligible par rapport à quoi ? Par rapport à l'ensemble de la vie économique telle que Schumpeter la conçoit, c'est-à-dire finalement par rapport à la conception maîtresse (combinaison nouvelle) qui anime tout le système.
En sorte que l'on peut imaginer toute une série d'économies essentielles ainsi comprises, également vraies par rapport à une conception maîtresse. Ainsi, par ce biais, le subjectivisme menace aussi de s'introduire, mais dans des conditions bien différentes de celles que nous relevions à propos de la pensée de Ch. Bodin. Les préoccupations de Schumpeter sont purement intellectuelles et nullement morales. Son économie « essentielle » est une vue de l'esprit et non un idéal, même considéré comme irréalisable [72]. Il soumet la réalité à un effort d'abstraction, il la simplifie et la déforme en vue de mettre au jour une conception générale qui exprime une relation économique majeure (combinaison nouvelle, entreprise). On ne pourra donc la critiquer pertinemment que de deux façons : 1° ou bien en démontrant que cette relation économique majeure qui lui donne son angle d'observation et son point de vue n'a pas en fait l'importance qu'il lui a prêtée (nous verrons qu'on chercherait en vain à critiquer Schumpeter sur ce terrain) ; 2° ou bien, en démontrant que les déformations que ce point de vue lui impose, au degré d'abstraction qu'il a choisi, sont telles que, si certains aspects de la vie économique sont violemment éclairés, d'autres restent dans l'ombre, et que cette concentration excessive de l'attention sur une zone ne peut être obtenue qu'au détriment d'une vue suffisamment explicative de l'ensemble de la réalité économique (c'est dans cette direction, nous le verrons, qu'on peut faire de graves reproches à J. Schumpeter). Faute de retenir cette distinction essentielle, on se condamne, non seulement à ne pas comprendre la valeur positive de luvre de Schumpeter, mais encore à ne pas être en état d'en marquer avec exactitude et en adoptant le point de vue de l'auteur, les limites [73].
C'est précisément parce que Schumpeter mesure la valeur propre et irremplaçable [74] de l'explication théorique, mais en. même temps sa valeur toute relative [75], qu'il fait preuve du plus. grand libéralisme à l'égard des méthodes et des constructions d'autrui.
Bien qu'à l'occasion il relève ses erreurs [76], il n'hésite pas à. proclamer la grandeur de Schmoller [77], l'étendue d'esprit et l'originalité de Sombart, les mérites de Veblen [78] et de Spiethoff, l'apport fondamental à la connaissance des cycles de Mitchell [79] dont, cependant, il n'approuve en aucune façon les, tendances délibérément empiriques, l'éminente valeur de Marshall qui nous a légué « non seulement un système théorique mais un appareil d'analyse » [80].
Entre les auteurs de tendances différentes, il aime à relever les points de contact plus que les oppositions [81]. De même, tout le long de son ouvrage, il insiste avec une simplicité toute classique sur les liaisons qui existent entre lui et ses devanciers. Comme tous les vrais hommes de science, il s'efforce à une originalité par dépassement, par prolongation, au lieu de se complaire dans une pseudo-originalité par opposition et contradiction [82].
Ce serait faire injure à un savant de la qualité de Schumpeter que de voir là une attitude. Les jugements qu'il exprime traduisent une conception plus profonde. Alors que tant d'économistes à tendances concrètes s'octroient volontiers le monopole d' « atteindre le réel » et critiquent avec décision les efforts des théoriciens abstraits, beaucoup de ces derniers montrent plus de tolérance. Il est très frappant de remarquer que bon nombre des théoriciens abstraits de l'économie ont une forte culture sociologique et se sont livrés à des travaux de cette sorte. Ainsi en est-il de Walras lui-même, de Pareto, de Pantaleoni, de Wieser. Ainsi en est-il de Schumpeter qui, dans des études vigoureuses sur la structure sociale du Reich [83] et sur les classes sociales, outre la longue étude que nous avons déjà mentionnée sur l'impérialisme, a administré la preuve qu'il était en état de traiter avec. maîtrise les problèmes sociaux contemporains aussi bien que les questions les plus subtiles de théorie pure.
Cette tendance commune à Schumpeter et à maint autre économiste de type abstrait s'explique par plusieurs considérations. Les esprits en question sont rigoureux et satisfont leur rigueur à la lois dans la théorie abstraite et dans la sociologie. Puis, les études de sociologie sont un complément naturel des théories abstraites d'économie pure. Bien loin d'être exclues, elles sont appelées par elles. Or, jusqu'à ce jour, malgré les efforts de quelques penseurs de premier plan, la jonction n'est pas opérée entre théoriciens abstraits de l'économie et sociologues [84]. Ma conviction est que, plus les deux séries d'analyses seront poussées, plus on s'apercevra non seulement qu'elles peuvent mais qu'elles doivent être conciliées. A une condition essentielle, toutefois. C'est que les économistes non seulement procèdent à des abstractions correctes, mais encore se rendent compte du degré comparé d'abstraction des diverses théories dont ils font usage. Dès à présent, beaucoup de contradictions purement apparentes s'évanouissent quand on a reconnu qu'un grand nombre de théories sont également valables, mais à des étages différents d'abstraction [85]. Ainsi, pour chaque grand problème de l'activité économique, y a-t-il une sorte de pyramide de théories : chacune ne Peut être comparée à une autre qu'en tenant compte de leur éloignement respectif de la base, c'est-à-dire de la réalité concrète.
La théorie de la répartition fournit un excellent exemple pour illustrer ce point de vue. Elle a marqué un progrès décisif du jour où l'on s'est demandé s'il convenait d'en donner une idée purement économique ou une théorie sociologique; du jour où, en d'autres termes, on a opposé le revenu comme catégorie économique et comme catégorie historico-juridique. Par là, était mise en circulation une distinction féconde dont, à notre sens, on n'a pas encore tiré toutes les conséquences et qui, du reste, plus clairement aperçue pour la répartition où l'élément historico-juridique, provoque des déviations qui ont attiré avec force l'attention, est valable dans tous les domaines de l'économie. Wieser l'a indiqué [86], il n'y a pas une, mais deux théories de la répartition : la première mesure l'efficacité des services producteurs : la seconde détermine l'attribution de la richesse. J. Schumpeter, de même, s'il se prononce pour la théorie économique, concentre son attention sur les facteurs de la production et l'efficacité de leur combinaison [87], non sur les déviations que les institutions juridico-sociales imposent à l'acheminement du produit vers le patrimoine des agents de la production. Du moins admet-il la légitimité des deux points de vue.
Les conséquences de cette distinction fondamentale sont nombreuses. Nous en retiendrons trois séries. Elles montrent bien que de nombreuses théories tenues pour contradictoires sont seulement inégalement abstraites. Elles serviront donc à mieux comprendre la valeur de la construction éminemment abstraite de notre auteur et à montrer par quels moyens on peut, pour chacun de ses aspects, établir les relations qu'elle soutient avec l'ensemble de la pensée économique.
1° La distinction essentielle qui vient d'être posée montre d'abord clairement que, dans une théorie vraiment complète de la répartition, il est légitime d'user de plusieurs notions de revenu. On sait combien ce concept est délicat à préciser et controversé. Pourtant les analyses des économistes sont beaucoup moins contradictoires et beaucoup plus complémentaires qu'il ne pourrait sembler. On le voit précisément en rangeant les divers concepts de revenu par étages d'abstraction, sous chacun des points de vue sous lesquels on peut procéder à l'abstraction [88].
A. Toute définition du revenu implique, quelle que soit la terminologie employée [89], que l'on établit une différence entre un produit et un coût ou, plus largement encore, entre un résultat économique obtenu et des moyens économiques employés. Sans aller plus avant, on saisit immédiatement que cette différence peut être exprimée soit en ternies de prix (revenu monétaire, I), soit en ternies de satisfaction (revenu psychologique, II) [90].
B. Si l'on se demande maintenant quels sont les caractères des différences qui peuvent exister entre un produit et un coût, qu'elles soient exprimées en termes de prix ou de satisfaction, on est amené à distinguer deux groupes. Les unes ont un caractère de périodicité, de régularité, et sont imputables à un ordre déterminé de faits volontaires. Les autres n'ont ni périodicité, ni régularité, et peuvent être imputables à des faits non volontaires. Seules les premières, d'après les classiques [91], méritent le nom de revenu - par opposition aux gains de fortune - (revenu périodique, III). Les premières et les secondes méritent également le nom de revenu suivant un certain nombre d'auteurs modernes (revenu largo sensu, IV) qui ont voulu adopter pour leurs analyses une conception plus voisine du réel, et qui, dans ce but, ont imprimé à la notion classique une déviation radicale [92]. Ainsi, notamment, de Marshall et d'Edgervorth, de C. Supino, de Ricci, d'U. Gobbi [93], de Prato. Aucun des trois caractères de la définition des classiques (périodicité, résultat de faits volontaires, résultat d'un ensemble homogène de faits volontaires) n'est alors retenu. Le concept de revenu a gagné en extension et perdu en intensité.
C. Mais - et ce sont ces dernières distinctions sur lesquelles on a le moins insisté - on petit encore se demander par rapport à qui ou par rapport à quoi celle différence entre Produit et coût doit être calculée.
On peut établir la balance par rapport à un agent économique concret ou plus exactement par rapport au patrimoine de cet agent économique concret. On ne tient alors aucun compte de l'origine des pertes ou des excédents de valeur survenus. On soustrait purement et simplement un passif global d'un actif global. C'est à cette notion que l'on doit théoriquement avoir recours pour étudier dans un groupe national par exemple les petits, les moyens et les gros revenus, après avoir choisi un critérium statistique, du reste, toujours arbitraire, pour préciser ces catégories (revenu concret global de l'agent économique, V). Mais on peut aussi considérer seulement la différence entre excédents et pertes de valeur exprimées en monnaie à l'occasion d'une série homogène de faits volontaires. Quand dira-t-on qu'une série de faits volontaires tendant à donner un excédent par rapport à un coût est homogène ? Quand elle se rattache à une même institution économico-juridique, c'est-à-dire dans le système capitaliste à l'institution du prêt à intérêt (intérêt lato sensu par opposition à intérêt pur), à celle du louage de services sous forme de contrat libre (salaire lato sensu par opposition à salaire pur), à celle de l'entreprise (profit lato sensu ou revenu de l'entreprise par opposition à profit pur). C'est là un ensemble de différences entre produit et coût exprimées en monnaie et perçues par un agent économique concret à l'occasion de faits volontaires coulés dans le moule juridico-social d'une même institution. Ce sont là les seules réalités observables directement et susceptibles d'être enregistrées par la statistique. Ce sont là aussi les seules réalités sur lesquelles puisse agir une politique économique concrète. Il importe donc de conserver soigneusement la notion de revenu qui exprime ces réalités (revenu concret spécial de l'agent économique, VI).
Mais cela ne signifie pas que cette étude dispense d'une analyse ultérieure. On peut encore en effet calculer la différence entre produit et coût, non plus par rapport à l'ensemble d'un patrimoine, ni par rapport à une série homogène de faits volontaires, mais par rapport à un facteur abstrait de la production. La part imputable à la terre, au capital, au travail, considérés indépendamment des agents qui apportent ces facteurs et des agents qui touchent le produit, pourra être considérée comme une rente pure, un intérêt pur, un salaire pur (revenu abstrait de facteur économique, VII).
Pour qui essaie d'embrasser la ligne générale de l'évolution dé la théorie de la répartition, il est clair que la théorie de l'imputation, pourvu qu'elle soit développée jusque dans ses dernières conséquences, doit conduire à la notion de revenu abstrait de facteur et, du même coup, à une théorie unitaire du revenu abstrait de tous les facteurs de la production [94].
Vu sous cet angle, tout revenu concret d'agent est composé de revenus abstraits de facteurs. En d'autres termes, tout revenu concret est complexe ou composite, mais aussi correspond à une unité organique économique et sociale qu'il n'est pas permis de négliger.
Ce tableau étant dressé dans le dessein de faire ressortir les lignes essentielles des principales définitions, abstraction faite de tout détail inutile, il apparaît comment bon nombre des définitions précédemment relevées sont des instruments logiques qui, du réel, retiennent plus ou moins, mais qui sont également légitimes et même rendent des services complémentaires.
Il est tout à fait évident que les conceptions I et II (revenu monétaire, revenu psychologique) ne s'excluent pas, mais se complètent. Plus précisément, la conception du revenu d'Irving Fisher [95] et une conception concrète quelconque de revenus monétaires (III ou IV; revenu périodique, revenu largo sensu), loin de s'exclure, se prolongent et se supposent l'une l'autre. On s'en aperçoit quand on passe aux applications fiscales de la notion de revenu. Fisher note lui-même qu'on ne peut taxer la satisfaction, mais seulement la dépense faite pour se procurer les biens et les services qui sont à l'origine de cette satisfaction [96]. La théorie de Fisher, quel que soit son intérêt pour éclairer la véritable nature du revenu et montrer que tout revenu se résout finalement en satisfactions, n'est donc « d'aucune importance au point de vue de l'économie financière [97] ». Élargissons la portée de ce jugement et disons : cette notion abstraite de revenu ne dispense pas de construire et de manier des notions plus concrètes, moins expressives sous un certain angle, mais plus appropriées à l'interprétation de la réalité économique. C'est pourquoi I. Fisher ne nous convainc pas quand il écrit [98] que les difficultés que recèlent la statistique et l'imposition des revenus l'ont confirmé dans la conviction que sa théorie est valable. I. Fisher a simplement déplacé la question : il dissout les revenus concrets (globaux ou spéciaux) d'agent en services, mais il n'a pas fait la théorie de ces revenus concrets. Ce sont là deux problèmes différents qui correspondent à des moments différents de l'enquête de l'intelligence humaine quand elle s'applique à la matière du revenu. Pour la même raison, on pourrait dire qu'U. Gobbi [99] n'a pas tout à fait raison d'écrire (non sans quelque ironie) que, si la théorie de Fisher donnait un critérium sûr à la jurisprudence et à la législation fiscales, il y aurait intérêt à l'accepter. C'est une confusion certaine. Une théorie abstraite du revenu n'a pas à fournir ce qu'U. Gobbi lui demande. Pas plus qu'une théorie du salaire ou de l'intérêt Purs ne peut donner un fondement à une politique économique concernant le salaire ou l'intérêt concrets. A un tel but, seule peut tendre une théorie sociologique des revenus concrets d'agents.
Aussi bien, il est évident que les conceptions V, VI et VII se complètent et se supposent l'une l'autre. La théorie des revenus abstraits de facteurs a une portée universelle et peut être considérée comme valable pour tout système économique, quel qu'il soit [100]. Celle des revenus concrets d'agent (globaux ou spéciaux) ne peut être correctement construite que pour un système économique donné, par exemple, pour le système capitaliste.
Ainsi, nous nous trouvons en présence d'une gamme de notions de revenu qui vont du plus concret au moins concret, mais ne se contredisent pas.
2° Quand on a bien compris cette application fondamentale de l'idée générale que nous étudions, divers points de la théorie de la répartition se trouvent du même coup éclairés.
Il s'agit d'abord du problème du revenu de l'artisan. Certes, de très nombreux auteurs admettent, plus ou moins implicitement, la distinction proposée entre théorie sociologique et théorie économique de la répartition. Mais beaucoup hésitent à en tirer toutes les conséquences qu'elle implique. Ainsi, une fois qu'elle a été comprise et admise, pourquoi se demander gravement si le revenu de l'artisan est un profit ou un salaire ? C'est un revenu concret spécial d'agent de forme et de caractère autonomes, qui appartient au système pré-capitaliste. On ne peut donc, en aucune façon, le comparer ni au profit concret (revenu de l'entreprise), ni au salaire concret (revenu du contrat de louage de services libres). Il contient des revenus abstraits de facteurs (facteurs naturels, travail et terre) comme tout autre revenu concret d'agent.
Du même coup, la définition de deux revenus : rente et profit, n'est plus considérée comme une anomalie par rapport à celle du salaire ou de l'intérêt. L'analyse progressive du concept de rente a consisté à dégager dans un revenu concret d'agent des revenus abstraits de facteurs et des surplus de conjoncture. Cette analyse, on le sait, a abouti d'une part (Clark) à la notion du revenu abstrait des facteurs naturels; d'autre part, à la notion de surplus de déséquilibre. On peut fort bien considérer que, la seconde étant un simple moyen d'analyse applicable à tout revenu concret d'agent ou à tout revenu abstrait de facteurs quel qu'il soit, seule la première est conforme à la logique de l'analyse abstraite des revenus.
De même, placée dans cette lumière, l'opposition entre les conceptions globales [101] et les conceptions analytiques du profit conservent toute leur valeur mais cessent d'être irréductibles logiquement. Dans le revenu concret de l'entreprise, comme dans tout revenu, mais d'une façon plus visible, plus apparente, on trouve des revenus abstraits de facteurs. Mais il ne s'ensuit pas pour autant qu'il ne soit pas indispensable d'étudier le revenu de l'entreprise comme ensemble organique d'une institution organique: l'entreprise. Il ne s'ensuit pas davantage que le profit concret ou revenu de l'entreprise contienne un salaire ou un intérêt. Que veut-on dire par là, en effet ? Entend-on par salaire et par intérêt les revenus abstraits des facteurs travail et capital ? Mais alors, on a, par avance, cause gagnée car le profit concret, comme tout autre revenu concret, bien que d'une façon plus apparente, contient les revenus abstraits des facteurs précités, Entend-on par salaire et par intérêt des revenus concrets ? Alors il est bien évident qu'on ne peut ramener le profit concret ou revenu de l'entreprise ni à l'un d'eux, ni à leur somme. C'est faute de préciser ces distinctions fondamentales que beaucoup d'obscurité pèse encore sur la notion même de profit ; et c'est faute d'avoir compris la distinction essentielle entre théorie purement économique et théorie sociologique de la répartition que certains [102] reprochent à des auteurs qui ont essayé de préciser les linéaments d'une théorie des revenus concrets d'agents de faire intervenir dans leur raisonnement des éléments juridiques. Chaque fois qu'on raisonne sur un système économique donné [103] on se place dans l'échelle de l'abstraction à un niveau tel que les constructions que l'on présente ne sont valables que pour certaines prémisses juridiques, techniques, sociales données, dont l'ensemble constitue précisément l'armature du système économique considéré.
3° Enfin, la distinction sur laquelle nous insistons éclaire les rapports de la production et de la répartition.
L'opposition entre les deux domaines - que l'on doit à Stuart Mill - est assez artificielle et l'on ne voit pas nettement comment on passe de l'un à l'autre si on ne conserve pas, présente à l'esprit, la distinction entre revenu concret de facteurs et revenu abstrait d'agent. Si, en revanche, on la prend pour base, on comprend que la théorie des revenus abstraits de facteurs est inséparable de celle de la production : la transition entre la formation du revenu et son acheminement vers le patrimoine des copartageants est mise au jour : la zone de passage entre les deux domaines de l'économie est éclairée. Aussi bien, la distinction en examen fait mieux comprendre la remarque célèbre de Mill suivant laquelle les faits de production sont soumis à des lois naturelles tandis que ceux de la répartition sont soumis aux contingences des institutions et des réglementations sociales. Cette seconde partie du jugement concerne les revenus concrets d'agents et la théorie sociologique de la répartition. Mais on peut dégager une théorie abstraite des revenus de facteurs qui implique les relations nécessaires qui, dans une économie hypothétiquement simplifiée, régissent les combinaisons et l'efficacité des facteurs de la production et l'imputation du produit à ces mêmes facteurs.
Par cet exemple, analysé sous ses différentes faces, on aperçoit la continuité, dans la ligne d'une abstraction décroissante, de théories qui, de prime abord, ne semblent pas conciliables et paraissent représenter des efforts dispersés de la recherche économique.
Il faut aller plus loin et dire que, faute d'apercevoir ces conjonctions et d'établir les chaînons intermédiaires entre une théorie abstraite et la réalité, on se condamne à présenter une explication économique incomplète. Pour n'avoir pas, en matière de répartition, explicité la distinction entre revenu abstrait et revenu concret, on a négligé des aspects considérables de la théorie sociologique de la répartition. Ainsi on ne possède que des embryons de recherches théoriques sur une espèce de salaires concrets: les traitements, et la théorie du revenu des professions libérales reste à faire [104].
Un autre exemple nous est offert par la théorie des cycles. Sur ce sujet une très abondante littérature s'est développée, surtout depuis la guerre, dans le sens des études expérimentales et statistiques et des recherches purement théoriques. Mais le pont n'est pas jeté entre ces deux ordres de recherches. Ainsi, on n'a pas encore systématiquement étudié les déviations et les nuances que la structure d'un capitalisme ou si l'on préfère d'une économie nationale impose au cycle. Cette notion de structure nationale d'un système économique qui est, du reste, encore mal élaborée, constituera une étape nécessaire dans l'échelle qui doit conduire de la théorie pure à la théorie sociologique des cycles, cette dernière pouvant seule servir de support à une politique du cycle. Il est très significatif que cette étude intermédiaire soit demandée à la fois aux deux pôles de la théorie du cycle : par Schumpeter qui aborde le problème sous l'angle de l'économie pure de la dynamique, et par Wagemann qui montre une extrême méfiance à l'égard des constructions théoriques et se tient sur le terrain des constatations expérimentales en matière de fluctuations économiques. Schumpeter, rendant compte de l'ouvrage de Mitchell sur les cycles [105], lui reproche de n'avoir pas assez fait étudier dans les travaux descriptifs qu'il dirige les groupes de facteurs qui font obstacle à l'internationalisation du cycle, ou, en d'autres termes, l'influence de la structure des diverses économies nationales sur la physionomie nationale du cycle [106]. Aussi bien, Wagemann [107], après avoir délimité une notion de structure de l'économie [108], insiste sur la nécessité d'étudier les relations entre le cycle et la structure des économies nationales. Cette notion de structure forme l'un des anneaux intermédiaires dans la chaîne qui conduit d'une théorie abstraite des cycles à l'étude descriptive et monographique des cycles concrets, ou de tel aspect concret d'un cycle.
Bien que Schumpeter n'ait pas toujours nettement explicité ces propositions, ce sont manifestement elles qui forment la structure méthodologique sous-jacente de son uvre. Aussi comprendon qu'il recommande de conjuguer études théoriques et études institutionnelles. Il louera, par exemple, Mitchell pour la partie de description institutionnelle contenue dans son ouvrage, approuvera l'initiative du National Bureau of Economic Research qui a abouti à l'histoire raisonnée des cycles dressée par le Dr Thorp, applaudira aux projets de Spiethoff qui a annoncé une série de monographies sur les caractères et les effets du cycle soit dans une branche donnée d'industrie, soit même dans une entreprise considérée isolément. Mais, en même temps, il félicitera Mitchell de n'avoir jamais confondu investigation institutionnelle et étude théorique et notera [109] que, si Mitchell est amené à dénombrer plus de cycles que ses prédécesseurs, c'est qu'il n'a pas élaboré avec un scrupule théorique suffisant, au départ, la notion même de cycle. Avec plus de vigueur encore, Schumpeter [110] repousse l'idée d'une opposition entre recherches théoriques et recherches statistiques. Les concepts marshalliens concernant le monopole, le facteur temps, l'élasticité de l'offre et de la demande, ouvrent la voie à toute une série de recherches statistiques à venir. Une fois de plus, il ne s'agit pas d'opposer mais d'unir. Les méthodes statistiques devront être peu à peu transformées à la demande des économistes. Par là, la recherche verra reculer les frontières que l'insuffisance des moyens d'investigations scientifique oppose à son élan [111].
Cette idée de la continuité qui existe entre des théories diversement abstraites va nous fournir un critérium pour juger de la valeur de tout système d'économie pure et de celui de J. Schumpeter en particulier. Ce dernier système, en effet, parce qu'il est un des plus abstraits qui aient été présentés, permet d'étudier avec un fort grossissement sous quelles conditions une construction d'économie pure peut être considérée comme légitime et féconde. Cette question est controversée. On affirme souvent qu'une construction d'économie pure est correcte quand elle est cohérente; qu'en une telle matière toute référence au réel n'est pas pertinente et que le seul moyen de juger une telle construction est d'éprouver sa logique interne. Il faut ici bien s'entendre. Qu'on puisse présenter des économies pures non euclidiennes, c'est-à-dire partant de prémisses que la réalité observable dément, le fait est hors de doute et ne retiendra pas l'attention de tous ceux qui considèrent la science, quelle qu'elle soit, comme un effort en vue d'atteindre le réel. Pour ceux-ci un système d'économie pure ne se justifie pas par le seul fait que ses éléments forment un ensemble cohérent, mais dans la mesure seulement où ils sont un schéma de la réalité.
Insistons sur ce point qui est d'importance.
Un schéma anatomique peut être aussi correct qu'une épreuve photographique, bien qu'il contienne moins de détails. Bien mieux, plusieurs schémas peuvent être l'un par rapport à l'autre également corrects, chacun mettant en vedette un aspect de l'organe ou du phénomène étudié. Mais il ne s'ensuit pas pour autant que toute figure schématique établie avec plus ou moins de fantaisie par un observateur soit exacte. Pour qu'un schéma soit correct, il faut qu'il permette de restituer la réalité, c'est-à-dire qu'à partir de lui, par adjonction successive de détails, on puisse progressivement retrouver l'objet ou le phénomène concret étudié.
Il en est de même pour un système d'économie pure. Il ne s'agit pas de reprocher à un tel système, et par conséquent il ne s'agira pas d'opposer à Schumpeter de ne pas atteindre toute la réalité économique, ni même d'en donner une vue trop dépouillée. Mais ce qu'on est en droit d'exiger, c'est que, à partir de l'économie essentielle que l'auteur nous offre, on puisse, par une suite d'opérations logiques et cohérentes, sans fissure ni discontinuité, reconstituer par degrés l'économie concrète. C'est à cette condition seulement que l'effort d'un théoricien de l'économie pure a une valeur explicative.
II
LE DIPTYQUE : STATIQUE-DYNAMIQUE
CHEZ J. SCHUMPETER
ET LE RENOUVELLEMENT DE LA STATIQUE
L'originalité maîtresse de la pensée de J. Schumpeter réside dans la manière dont il a conçu le diptyque statique-dynamique, et dans le choix qu'il a fait de l'intersection et de la charnière des deux « volets » du diptyque. C'est un des mérites qu'énonce Wagemann [112]. Doreen Warriner insiste davantage, et jette beaucoup de clarté sur le système que nous étudions en écrivant : « Toute la force, toute la valeur de l'enseignement de Schumpeter est concentrée sur sa nouvelle définition de l'état statique » [113]. Mais c'est, en d'autres termes, énoncer l'opinion même que nous venons de formuler : car statique et dynamique s'imbriquent à ce point pour former l'ensemble du système, qu'on ne les peut concevoir l'une sans l'autre. Seules les nécessités d'une présentation analytique les feront ici distinguer.
Pour évaluer l'apport de Schumpeter, il est indispensable de se référer à une sorte de tableau synoptique de l'évolution des conceptions statiques. Nous tenterons de l'établir.
Comme chaque fois qu'on dresse l'acte de naissance d'une théorie ou d'une institution, on discute sur le moment où le diptyque statique-dynamique a été conçu et employé dans notre discipline. Tel [114] prononce que Pareto est le vrai fondateur de la statique; tel autre [115] qu'il clôt - ou du moins conclut - la période des recherches statiques en science économique.
Distinguons. Les groupes d'idées qui soutiennent aujourd'hui, ou qui ont contribué dans le passé, à former l'opposition statique-dynamique sont très anciens. Leur analyse a permis de délimiter progressivement les catégories actuelles, sans que l'accord unanime sur ces frontières soit encore acquis aujourd'hui [116]. On ne projettera donc pas dans le passé la notion actuelle de statique, mais on dira les pièces dont elle s'est formée, et comment elle s'est distinguée de notions voisines.
Les variations terminologiques révèlent en effet des transformations de fonds survenues dans le cours même des idées ; et cette histoire de la notion d'état stationnaire qu'un économiste français [117] souhaite de voir composer est inséparable de celle de la statique. Évidemment, il n'y a pas coïncidence ni même rapports étroits entre la théorie de l'état stationnaire de Mill et celle de la statique moderne. Mais les prédécesseurs de Mill ont parlé d'états stationnaires qui, eux, sont en relation étroite avec la notion d'état statique. C'est une des raisons de l'ambiguïté des notions d'équilibre et d'état stationnaire, que le Professeur Robbins a signalée dans un article de première importance pour l'histoire et la juste compréhension des théories économiques qui nous intéressent ici [118].
Si loin qu'on remonte, la statique n'a jamais été confondue avec l'absence complète de mouvement dans une société économique, pour cette raison péremptoire qu'une telle notion ne servirait de rien [119] pour comprendre la vie économique à quelque étage de l'abstraction qu'on l'atteigne. Des Physiocrates à J. B. Clark, on l'a compris; Ricardo, dans un passage des « Lettres à Malthus » commente la différence entre stationariness et stagnation [120].
Par l'appareil statique, on s'efforce donc de saisir le fonctionnement de la vie économique, mais sous l'un ou l'autre des deux aspects suivants :
Ou bien on étudie ce fonctionnement en tant qu'il a abouti ou qu'il tend à un équilibre. On sait qu'en mécanique [121] un point matériel ou un système est en équilibre « quand la résultante des forces qui agissent sur lui est nulle», et que l'équilibre est dit stable « quand le point matériel ou le système matériel écarté de sa position d'équilibre tend à y revenir ».
Deux notions, qui, transposées en science économique, ont fourni aux recherches des schèmes généraux. On en peut dire autant de la notion de « mouvement virtuel », c'est-à-dire de mouvement qui, s'il se produisait, déterminerait une force propre à reconstituer la position primitive [122].
Mais le terme équilibre, qui a dans la langue technique le sens que nous venons de préciser, a dans la langue courante une autre acception. Il exprime pour un organisme, par exemple, une proportion heureuse des parties et un accomplissement régulier des fonctions.
Or, quand on approfondit l'analyse des théories statiques, on voit se dessiner un double courant d'idées. On a conçu la statique comme l'étude d'un fonctionnement de la vie économique qui a abouti à l'équilibre ou qui y tend. On l'a conçue aussi comme le fonctionnement normal de la vie économique.
Les deux tendances se retrouvent dans toute l'histoire de la statique.
Elles sont loin d'être identiques ou équivalentes, et il est d'autant plus nécessaire de les distinguer que, logiquement, le courant de pensée qui représente la seconde se subdivise lui-même. Comment concevoir, en effet, une activité économique normale ?
Les uns, sans référence explicite au bien-être de l'agent humain, entendent par là une activité économique régulière, allégée et épurée de tous les éléments que l'on peut considérer comme accidentels : cet état est caractérisé par la constance des mouvements économiques (répétition des mêmes circuits) en relation avec la constance des éléments économiques (quantité constante de travail, de capital, etc.). Ces auteurs considèrent le processus économique en lui-même, sans énoncer, explicitement du moins, un jugement de valeur sur son efficacité, sous le rapport de la satisfaction maxima des besoins humains.
Les autres, même si pour construire leur statique, ils n'ont pas recours à la distinction du normal et du pathologique économiques, éprouvent le besoin de la qualifier, d'énoncer un jugement de valeur sur son degré d'appropriation aux besoins de l'homme. Pour eux, l'activité économique normale, ce n'est pas seulement celle qui est dépouillée de ses accidents, mais qui fonctionne dans des conditions telles qu'elle permet le plus grand bien-être pour les êtres humains qui composent le groupe économique considéré.
Ajoutons que la statique, sous l'une des deux formes précitées, qu'on la considère comme l'étude du fonctionnement économique en tant qu'il aboutit ou tend à un équilibre, ou qu'on y voie l'étude du fonctionnement économique normal, peut être conçue très diversement en ce qui concerne ses relations avec la réalité concrète. On peut considérer que l'équilibre économique, - que le fonctionnement économique normal conçu en tant que fonctionnement dépouillé d'éléments accidentels, - que le fonctionnement économique normal conçu en tant que fonctionnement permettant d'obtenir le maximum de bien-être, ne correspondent en rien à la réalité, n'existent pas autrement que comme système de concepts. On peut estimer aussi qu'ils expriment la tendance profonde de la vie économique réelle.
Résumons en propositions simples : Équilibre peut être conçu
1° comme ajustement stable ou instable des quantités des éléments qui entrent en jeu dans une société économique; 2° comme fonctionnement normal d'une société économique. Ce qui s'entend de deux façons : a) comme fonctionnement dépouillé d'éléments qualifiés accidentels, sans référence à la satisfaction la plus complète des besoins des agents économiques; b) comme fonctionnement dépouillé d'éléments qualifiés nocifs, parce qu'ils font obstacle à la satisfaction la plus complète des besoins normaux des agents économiques.
La statique conçue comme la description de l'équilibre économique peut être conçue soit comme une simple construction de l'esprit, soit comme l'expression d'une tendance profonde de la vie économique réelle. La statique, conçue comme exprimant un état normal, peut être présentée soit comme une simple construction de l'esprit qui forge un idéal qui ne sera jamais parfaitement atteint, soit comme un schéma qui pourra exprimer le fonctionnement de la société économique réelle, quand celle-ci aura été suffisamment amendée et perfectionnée dans le sens souhaité.
Cet essai de discerner les conceptions maîtresses de la statique nous fournit les points de repère et les instruments logiques nécessaires pour suivre le développement du groupe de théories que nous nous sommes proposé d'étudier.
A. - L'état stationnaire des Physiocrates [123], qui est à la base du Tableau économique, est la plus ancienne des sources scientifiques dont sont issues, du reste par de nombreux détours, les conceptions modernes de la statique. Dans cet état, production et consommation s'ajustent et s'équilibrent. D'année en année, les biens et les services circulent en décrivant le même circuit. Cet état est qualifié sain, naturel, en entendant par là qu'il est susceptible d'octroyer le bien-être aux agents économiques. Enfin, il est considéré comme différent de la réalité économique concrète, mais non incommensurable avec elle. L'état stationnaire, expression d'un ordre naturel, est considéré comme un idéal réalisable. M. Robbins le fait remarquer avec beaucoup de raison : les variantes du Tableau données par Mirabeau montrent quels en étaient la portée et l'emploi. Ce Tableau avait pour fonction de représenter un état de la vie économique qui permet un minimum de bien-être social. On voulait, par des relevés statistiques méthodiques, dresser le tableau de la vie économique réelle. La comparaison du relevé statistique et de la construction théorique aurait permis de mesurer le degré de prospérité sociale. La conception était donc délibérément normative - elle était un moyen d'apprécier et de transformer, non d'établir, sans plus, des relations causales ou de mutuelle dépendance.
Adam Smith [124] ne donne pas de vues d'ensemble sur l'état stationnaire. De même que plus tard Marshall fera un usage limité et, pour ainsi dire, latéral de la notion de statique et peut-être pour des raisons analogues, c'est-à-dire par l'effet des tendances réalistes et anti-systématiques de l'esprit anglo-saxon, A. Smith, dans La Richesse -des Nations, n'a recours qu'occasionnellement au concept d'état stationnaire à propos de sa théorie du salaire [125].
Tandis que primitivement, avant l'appropriation privée et l'accumulation du capital, le travailleur obtient le produit total de son travail, dans une société avancée (advanced society), le travailleur est contraint de débattre le prix de son travail en face de la « coalition tacite » des employeurs. Dans ces conditions, le salaire s'établit au niveau des subsistances [126].
Cette théorie exposée, Smith, suivant une méthode qui lui est familière [127], la corrige ou mieux la circonstancie. L'employeur, quand il débat le salaire avec l'ouvrier, est contraint de prendre en considération le fonds « destined for the maintenance of labour ». L'étendue de ce fonds exerce une influence sur le niveau des salaires.
Trois cas doivent être distingués [128].
1° Si ce fonds augmente plus vite que le travail, la coalition tacite des employeurs devient inopérante et le salaire peut dépasser les subsistances. C'est ce qui se passait, selon Smith, de son temps, en Angleterre et dans l'Amérique du Nord;
2° Si ce fonds cesse d'augmenter, le salaire tend à baisser jusqu'à ce qu'il ait atteint le niveau des subsistances : c'est ce qui, pour Smith, a eu lieu longtemps en Chine;
3° Si ce fonds diminue, la misère et la famine agissent sur le nombre des travailleurs, de telle façon que le salaire fixé au niveau des subsistances soit de nouveau rendu possible. Ainsi en a-t-il été, déclare Smith, au Bengale.
On qualifie respectivement, dans ces trois cas, la société considérée : advancing ; stationary ou retrogressive.
Mais, dira-t-on, pourquoi dans le second cas le fond « destined for the maintenance of labour » cesse-t-il d'augmenter ? La réponse donne la clef de toute la construction. Parce que, répond Smith, le taux du profit est tombé si bas qu'il n'y a plus incitation à l'accumulation de capital. Et où s'établira ce niveau ? Sur ce point Smith n'est pas très clair, il insiste surtout sur le risque courant d'investissement. Pour que l'on soit incité à accumuler, il faut que, la compensation du risque mise à part, le taux des profits représente « quelque chose de plus que ce qui est nécessaire pour compenser les pertes occasionnelles auxquelles chaque placement de stock est exposé ». S'il n'en est pas ainsi, « l'amitié et la charité motivent les prêts ». [129]
Caractérisons brièvement, à la lumière des catégories logiques que nous avons distinguées, les vues de Smith.
Observons d'abord qu'abstraction faite de toute considération relative à ce qu'on appellera plus tard le fonds du salaire, Smith estime que le salaire a une tendance profonde à se fixer au niveau des subsistances. Sous les phénomènes du marché (prix du marché, profit extraordinaire, salaire concret) qui sont l'accident, il y a les phénomènes naturels (prix, profit, salaire naturels) qui représentent des tendances profondes, un ordre durable et normal (sans qu'il y ait pour le moment à impliquer un jugement de valeur dans ce dernier qualificatif). Écartés de leur niveau naturel ainsi défini, les salaires - et aussi les prix et profits - ont tendance à y revenir. Il y a donc là l'idée d'un ajustement d'éléments économiques, d'un pivot (les subsistances), autour duquel les salaires oscillent suivant l'état de la société économique, et, notamment, suivant le degré d'accumulation du capital. Il y a donc là aussi bien l'idée d'un ajustement ou, si l'on veut, d'un équilibre qui est indépendant de l'état stationnaire, progressif, ou régressif de la société.
Dans les trois cas il y a une tendance du salaire à se fixer au niveau des subsistances. Mais le décalage par rapport à ce niveau sera modifié suivant l'état stationnaire ou non de la société économique.
Considérons maintenant cet état stationnaire lui-même.
Comme le circuit naturel des Physiocrates, il repose sur la constance des éléments économiques : le capital est constant puisqu'aucune accumulation ultérieure n'est possible; la technique de même n'est pas variable, quoique Smith n'ait pas insisté sur ce point. Par conséquent, les mouvements économiques sont, eux aussi, constants; la même quantité de produit se dégage et elle se répartit en profits, salaires, intérêts, etc. qui, pendant l'unité de temps, suivent le même parcours et s'élèvent au même montant.
Mais, à la différence du circuit des Physiocrates qui est seulement un état idéal dont on peut entreprendre de rapprocher progressivement la réalité, l'état stationnaire de Smith est un état réel de la société. Sur ce point, aucune hésitation n'est possible, puisque Smith prend soin de citer comme exemple la vie économique de la Chine au moment où il écrit.
Toujours à la différence des Physiocrates, Smith rattache cet état stationnaire à un élément économique : le taux des profits ou plus exactement encore le niveau de profit minimum fixé principalement par l'étendue du risque. Un enchaînement [130] de répercussions produit un équilibre qui présente deux caractères. Il s'établit pour l'état stationnaire de façon toute, différente de ce qu'il serait dans un état advancing ou regressive. Puis, il n'y a qu'une position d'équilibre pour un niveau donné du profit. Smith ne suggère pas qu'il y ait différentes positions d'équilibre possibles dans l'état stationnaire.
A la différence des Physiocrates enfin, Smith ne considère pas l'état stationnaire qu'il décrit comme naturel ou normal, quelle que soit la portée qu'on donne à ces épithètes. L'état stationnaire, état réel d'une société économique comme la Chine, ne représente pas une tendance profonde de la société économique en général, un état normal par rapport à un état accidentel. Pas davantage cet état n'est naturel ou normal en ce sens qu'il dégage le bien-être humain maximum. Puisque le salaire est alors fixé au niveau des subsistances et s'y tient, cela est évident. Mais Smith a bien pris soin de nous dire que l'état qu'il décrit est « languissant » (dull).
Seuls les prix, profits ou salaires naturels ou normaux représentent les tendances profondes par opposition aux accidents superficiels de la vie économique. Mais nous savons déjà que ces tendances profondes se manifestent, quel que soit l'état stationnaire, progressif ou régressif de la société.
Ajoutons que Smith emploie la notion de prix ou revenu naturels et celle d'état stationnaire dans un esprit tout différent de celui des Physiocrates. Il n'a pas, comme eux, le dessein de dresser une sorte de modèle de la société future, mais bien de décrire et d'expliquer les faits.
Ainsi se forme chez Smith un carrefour théorique. D'un côté la notion d'ajustements normaux des quantités économiques qui peuvent se produire quel que soit l'état de la socié