INTRODUCTION:"La pensée économique de Joseph Schumpeter"

 

Par François Perroux, professeur à la Faculté de droit de Lyon, 1935.
Depuis : Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt et le cycle de la conjoncture (1911) de Joseph Schumpeter. Traduction française, 1935.

Table des matières

Avertissement, Juin 1935

Introduction : La pensée économique de joseph Schumpeter,
par François Perroux, professeur à la Faculté de droit de Lyon, 1935.

I. La formation, l' "équation personnelle" et la métho­de de Joseph Schum­peter

II. Le diptyque : statique-dynamique chez J. Schumpeter et le renouvellement de la statique

III. Le renouvellement de la dynamique et ses consé­quen­ces dans les prin­ci­pales directions de la théo­rie économique

A. La théorie de l'entreprise et de l'entrepreneur.

a) L'entreprise comme institution.

b) L'entreprise comme ensemble de fonctions.

c) L'entreprise comme « fonction essentielle ».

B. La théorie du crédit et dit capital.

C. La théorie du profit et de l’intérêt.

1) La structure logique de la théorie en statique.

2) La structure logique de la théorie en dynamique.

3) Les relations entre la théorie et les faits.

4) Les rapports entre la théorie de J. Schumpeter et celle de Böhm-Bawerk.

D. La théorie du cycle

i) Le cycle de la théorie générale.

ii) Le cycle et ses explications théoriques : Place de J. Schumpeter.

iii) Le cycle et l’avenir du capitalisme.

IV. Considérations finales

1. Les concepts de statique et de dynamique.

2. Les relations entre la statique et la dynamique.

3. Les conséquences théoriques.

Préfaces

Chapitre I : Le circuit de l'économie : sa détermination par des circonstances données

Le fait économique. - Les éléments de l'expérience économique. - L'effort vers l'équilibre et le phénomène de la valeur. - Économie et technique. - Les catégo­ries de biens; les derniers éléments de la production ; travail et terre. - Le facteur de production travail. - La théorie de l'imputation et le concept de la produc­tivi­té limite. - Coût et gain; la loi du coût. - Risques, « frictions », quasi-rentes. - L'écou­le­ment du temps et l'abstinence. - Le système des valeurs de l'économie individuelle. - Le schéma de l'économie d'échange. - La place des moyens de pro­­duc­tion produits dans cette économie. - La monnaie et la formation de sa valeur; le concept de pouvoir d'achat. - Le système social des valeurs.

Appendice : La statique économique. Le caractère « statique » fondamental de la théorie économique exposée jusqu'ici

Chapitre II : Le phénomène fondamental de l'évolution économique

I. Le concept d'évolution sociale. - L'évolution économique. - Sens donné ici par nous au terme « évolution économique ». - Notre problème. - Remar­ques préliminaires

II. L'évolution économique en tant qu'exécution de nouvelles combinaisons. - Les cinq cas. -L'emploi nouveau des forces productives de l'économie nationale. - Le crédit comme moyen de prélèvement et d'assignation des biens. - Comment est financée l'évolution ? - La fonction du banquier

III. Le phénomène fondamental de l'évolution. - Entreprise, entrepreneur. - Pourquoi l' « exécution de nouvelles combinaisons » est-elle une fonction de nature spéciale ? - La qualité de chef et les voies accoutumées. - Le chef dans l'économie commune et le chef dans l'économie privée. - La question de la motivation et son importance. - Les stimulants

Chapitre III : Crédit et capital

I. Essence et rôle du crédit

Coup d'œil introductif. - Le crédit sert à l'évolution. - Le créditeur typique dans l'économie nationale. - La quintessence du phénomène du crédit. - Inflation et déflation de crédit. - Quelles sont les limites à la création privée de pouvoir d'achat ou à la création de crédit ?

II. Le capital

La thèse fondamentale. - Nature du capital et du capitalisme. - Définition. - L'aspect du capital.

Appendice: Les conceptions les plus importantes touchant la nature du capital dans la pratique et dans la science. - Le concept de capital dans la comptabilité. - Le capital en tant que « forme de calcul ». - Capital, dettes

III. Le marché monétaire

Chapitre IV : Le profit ou la plus-value.

Introduction. - Discussion d'un exemple typique. - Autres cas de profit dans l'économie capitaliste. - Construction théorique dans l'hypothèse de l'exemple de l'économie fermée. - Application du résultat à l'économie capitaliste : problèmes spéciaux. - La prétendue tendance à l'égalisation des profits; profit et salaire; évolution et profit ; la formation de la fortune. - La grandeur du profit. - Nature de la poussée sociale ascendante et descendante, structure de la société capitaliste.

Chapitre V : L'intérêt du capital

Remarque préliminaire. - 1. Le problème; discussion des plus importants essais de solution. - 2. Notions fondamentales sur le « rendement net » ; l'intégration dans les calculs (Einrechnúng) -3. Les « freins » du mécanisme de l'imputation : monopole, sous-estimation, accroissement de valeur. - 4. La source de l'intérêt; les agios de valeur; les gains de valeur sur les biens. - 5. Les trois premiers principes directeurs d'une nouvelle théorie de l'intérêt. - 6. La question centrale; quatrième et cinquième principes directeurs. - 7. Discussions de principe sur le fond du problème. - 8. L'intérêt se rattache à la monnaie; sixième principe; l'expli­cation de la prédominance d'une opinion opposée; assurance contre des malentendus; points accessoires. - 9. La question définitive. La valeur totale d'une rente. - 10. Le cas le plus général ; l'intérêt dans l'économie sans évolu­tion. - 11. La formation du pouvoir d'achat. - 12. La formation des taux du crédit bancaire. - 13. Les sources de l'offre de monnaie; les capitalistes; quelques conséquences de l'existence de l'intérêt. - 14. Le temps comme élément du coût; l'intérêt comme forme de calcul des rendements. - 15. Conséquences défectueu­ses du revenu sous l'aspect de l'intérêt; leurs conséquences. - 16. Problèmes du niveau de l'intérêt.

Chapitre VI : Le cycle de la conjoncture

1. Questions. Aucun signe commun à toutes les perturbations. - Réduction du problème des crises au problème du changement de conjoncture. - La question décisive

2. La seule raison de fluctuations de la conjoncture. - a) Interprétation de notre réponse : les facteurs de renforcement; le nouveau apparaît à côté de l'ancien; les vagues secondaires de l'essor; importance du facteur-erreur; b) Pourquoi les entrepreneurs apparaissent en essaims

3. La perturbation de l'équilibre provoquée par l'essor. - Nature du processus de résorption ou de liquidation. - L' « effort vers un nouvel équilibre ».

4. Les phénomènes du processus normal de dépression. - Principalement les suites de l'unilatéralité de l'essor. - Surproduction et disproportionalité : leurs théories

5. Le processus de la dépression est proche du point mort de l'évolution. - Le processus de dépression en tant qu'accomplissement. - Les différentes catégories d'agents économiques dans la dépression. - Le salaire en nature dans l'essor et la dépression

6. Le cours anormal; la crise. - Sa prophylaxie et sa thérapeutique

AVERTISSEMENT

Juin 1935

La Collection dont voici le sixième ouvrage a été fondée en 1931 et se trouve dirigée par un comité comprenant: MM. William Oualid, Roger Picard, Gaëtan Pirou, professeurs à la Faculté de droit de Paris ; Bernard Lavergne, professeur à la Faculté de droit de Lille ; Jacques Rueff, professeur à l'Institut de statistique de l'Université de Paris, et François Perroux, professeur à la Faculté de droit de Lyon.

Le but de la Collection est double.

Depuis bien des années, diverses collections économiques ont été instituées en France, mais la plupart, à côté d'ouvrages excellents et auxquels il convient de rendre hommage, renferment des études de beaucoup moindre valeur. Il est temps, a-t-il semblé, de constituer un ensemble beaucoup plus homogène de façon que le public ait la certitude, en achetant un ouvrage de cette Collection, d'avoir affaire toujours à une œuvre de réelle valeur scientifique. Sans doute, si les faits répondent à notre ambition, le succès de cette Collection contribuerait pour une part à accroître la réputation, en France et même à l'Étranger, des économistes de notre pays.

L'intention du comité de direction est de publier, non point des manuels d'écono­mie politique - il en existe déjà plusieurs en langue française et qui sont excellents, - mais des études économiques et sociales visant moins à la vulgarisation qu'à l'appro­fondissement. Il va sans dire que la Collection, largement éclectique, ne sera inféodée à aucune école. La seule condition exigée de chaque ouvrage, pour être admis dans cette bibliothèque - dans les limites des possibilités matérielles - sera de reposer sur une méthode scientifique sûre et d'apporter une contribution intéressante et de bon aloi.

La Collection publiera aussi des œuvres économiques étrangères d'une valeur incontestée et dont la traduction manque encore à notre publie français. La science ignore les frontières nationales. C'est pourquoi la Collection s'honore de mettre à la portée des lecteurs français telles et telles œuvres maîtresses dues à la plume des meilleurs économistes étrangers.

La Collection a été brillamment inaugurée par la publication en 1932 de l'ouvrage de M. Albert Aftalion, professeur à la Faculté de droit de Paris : « L'Or et sa distri­bution mondiale ».

L'étude remarquable de M. M. J. Bonn, jusqu'à des temps récents Professeur à la Handels-Hochschule de Berlin, un des meilleurs techniciens de l'Allemagne, sur « La destinée du capitalisme allemand », forme le second volume de la Collection.

En 1933, a paru une œuvre très importante, l' « Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle », due à la plume de M. C.-E. Labrousse, qui joint à la culture de l'économiste les qualités de l'historien le plus scrupuleux.

M. Ansiaux, professeur à l'Université libre de Bruxelles, qui, de longue date, a acquis la réputation d'être un des économistes les plus avertis de notre époque, nous a récemment donné une étude des plus suggestives : « L'inflation du crédit et la pré­ven­tion des crises ».

Le 5e tome de notre Collection est un ouvrage qui étudie à fond « Le change manuel ; la thésaurisation des lingots et monnaies d'or ». Grâce à un stage fait chez les grands banquiers cambistes, l'auteur, M. P.-B. Vigreux, a acquis en la matière une compétence toute spéciale. Cet ouvrage comble une lacune fâcheuse de notre littéra­ture économique.

Nous présentons maintenant au public l'ouvrage capital de M. Joseph Schumpeter: « Théorie de l'évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l'intérêt et le cycle de la conjoncture ». La publication en langue française de cet ouvrage manquait depuis de longues années à notre littérature économique.

L'éloge scientifique n'est plus à faire de M. Schumpeter, l'un des plus éminents certes - mais non le plus orthodoxe - des économistes de l'École autrichienne.

La traduction a été faite sur la 2e édition allemande par les soins de M. J. J. Anstett, agrégé de l'Université. M. Anstett a été aidé dans cette tâche difficile par no­tre collègue, M. François Perroux, lequel a fait précéder le texte de la traduction d'une importante Introduction où toute la pensée et l'œuvre économique de Joseph Schum­peter sont analysées avec une force de pénétration tout à fait remarquable. Enfin notre collègue, M. Bongras, professeur à l'Université de Fribourg, a bien voulu vérifier, sur épreuves, l'exactitude de la traduction. Nous exprimons aux uns et aux autres nos remerciements chaleureux, convaincus que le public scientifique compren­dra l'intérêt de cette publication essentielle.

Juin 1935.

Introduction

La pensée économique
de Joseph Schumpeter

Les deux principaux ouvrages de joseph Schumpeter ont été publiés en première édition avant la guerre, l'un, Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Natio­na­lö­konomie, en 1908, l'autre, Theorie der wirtschaftlichen Entwicklung, en 1912 [1]. Bien que tous deux soient des contributions de la plus haute valeur et bien que, à notre avis, ils ne soient pas séparables l'un de l'autre, le second est de beaucoup le plus neuf et celui qui, pour le moment, forme l'apport essentiel de l'auteur à la théo­rie économique. Très remarqué quand il parut, il s'est acquis en Autriche, en Allema­gne, en Angleterre, en Italie et en Amérique, l'audience des meilleurs spécialistes. Ses thèses sont citées et commentées bien souvent dans les analyses consacrées au cycle et dans celles qui s'appliquent à la théorie générale de la dynamique. J. Schumpeter, certes, a eu dans tel ou tel domaine, des disciples. Mais, surtout, ses recherches ont eu l'efficacité d'un ferment : elles ont suscité et suscitent encore des polémiques ardentes et fécondes. Ceux-là mêmes qui n'acceptent pas les conclusions de l'auteur procla­ment sa puissance de réflexion, sa vigueur théorique et sa capacité de suggestion. Son nom a une place de choix dans une histoire des efforts accomplis par les penseurs pour construire cette dynamique économique, qui, selon Marshall, est « la Mecque des économistes au XXe siècle » ou qui, pour parler comme Gustavo del Vecchio, semble être l'objet de la « vocation scientifique de la génération qui a succédé à Vilfredo Pareto » [2].

Les travaux et les conclusions de joseph Schumpeter sont loin d'être inconnus en France. On trouve son nom cité dans nos principaux traités d'histoire des doctrines économiques [3] et dans les ouvrages consacrés aux crises [4]. Des études spéciales lui ont été dédiées [5]. Pourtant, les conceptions de Schumpeter n'ont pas été chez nous soumises à une discussion très large et très approfondie. Il y a, à cela, des raisons précises. Gaëtan Pirou, dans une intéressante étude consacrée à l'état actuel de la science économique en France [6], a noté une certaine répugnance de la pensée écono­mi­que, dans notre pays, aux constructions très systématiques et à l'élaboration pure­ment abstraite des notions et des relations économiques. Or, Schumpeter se meut dans l'abstraction, non seulement avec aisance, mais avec une sorte de joie; et quand on a démonté avec soin sa construction, on s'aperçoit que chacune des pièces qui la com­po­sent s'imbrique avec une précision et une rigueur peu communes dans un mê­me ensemble. Malgré de généreux efforts, au surplus, les instruments logiques et l'atti­tude de pensée qu'implique la théorie de l'équilibre général élaborée par Walras et par Pareto ne sont pas encore entrés dans les habitudes intellectuelles d'un grand nombre d'économistes français. Or, l'intelligence de l’œuvre de Schumpeter suppose une connaissance parfaite des théories de ]'utilité limite et de la théorie de l'équilibre. Bien mieux, la théorie de Schumpeter dépasse la théorie de l'équilibre, et cela en un double sens. Elle la dépasse évidemment en ce qu'elle ajoute une conception nouvelle de la dynamique aux conceptions presque exclusivement statiques de l'école de Lausanne. Mais, elle la dépasse aussi en ce qu'elle greffe cette dynamique non pas sur la statique de l'École de Lausanne, mais sur une statique plus abstraite, plus simplifiée, plus « dépouillée ». Par construction donc, la théorie de Schumpeter est peu propre à satisfaire ceux des économistes qui trouvent déjà la théorie de l'équilibre trop abstraite et trop éloignée du réel.

Tous ceux qui ont lu en langue allemande l'ensemble ou l'une des parties du livre qui est présenté aujourd'hui au publie français reconnaîtront les nombreuses difficul­tés que comportait la traduction. Jean-Jacques Anstett, s'est acquitté de la tâche qui lui incombait avec compétence et conscience. Certes, joseph Schumpeter ne tombe pas dans le ridicule de quelques savants allemands qui croiraient déroger s'ils employaient une terminologie sur laquelle l'accord peut se faire. Il prend la langue technique de l'économie sans la surcharger de néologismes inutiles. Il a assez d'originalité de pen­sée pour dédaigner une pseudo-originalité de nomenclature et d'expression. Mais la conception très personnelle qu'il a une fois prise de l'ensemble de l'activité écono­mi­que, et les conséquences qu'il en tire pour chacune des grandes théories de la science économique l'obligent à des distinctions, multiples et subtiles, condensées dans un nombre de pages restreint pour l'ampleur de la matière embrassée. A quoi on ajoutera que Schumpeter, par souci d'aller au plus pressé et par dédain des dévelop­pements connus, passe avec rapidité sur ses positions méthodologiques, rappelle très sommai­re­ment les notions classiques qui pourraient éclairer sa propre pensée et néglige de la préciser par des exemples. Il procède par allusion et d'un mot renvoie souvent à tout un appareil théorique subtil et complexe. Au lieu de s'étaler comme chez Sombart, l'érudition, ici, se dissimule. Mais le lecteur averti se rend aisément compte de la masse énorme de connaissances parfaitement digérées et assimilées que suppose un pareil travail. Quelque difficile que soit le style de Schumpeter, même dans le texte allemand, il reste toujours vivant. Parfois, il est coupé d'une référence historique ou littéraire; souvent au sein du développement le plus abstrait, le plus ardu et le plus serré, une drôlerie prend place : elle porte témoignage de la liberté d'esprit de l'auteur qui gambade dans le dédale théorique et, d'un clin d’œil ironique, invite le lecteur à ne pas s'y perdre.

Dans l'analyse que voici, je me propose :

1° De présenter un exposé synthétique et critique du contenu du présent ouvrage en groupant quelques renseignements qui, peut-être, aideront à en pénétrer le sens. Notamment, je mettrai au jour les positions méthodologiques de l'auteur, qui n'ont pas été longuement analysées dans le présent livre et je m'efforcerai, sans le trahir, de proposer des exemples ou des développements latéraux à l'appui de ses principales thèses.

2° De situer la théorie de l'évolution dans l'ensemble de l’œuvre économique de Schumpeter.

3° De marquer, autant qu'il me sera possible, la place de cette oeuvre dans l'en­sem­ble de la littérature économique sur le même sujet; plus spécialement j'essaie­rai de montrer l'importance de l'effort de joseph Schumpeter au milieu des théories pures de la dynamique économique.

Un livre comme celui-ci ne doit pas être seulement lu, mais étudié et « repensé » ; c'est cet effort que j'ai tenté et dont je consigne les phases. Aussi, l'auteur me per­mettra-t-il de présenter ici les objections qui se sont imposées à moi. En agissant ainsi, je me borne à suivre, avec sincérité et simplicité, le conseil qu'il a donné lui-même à chacun de ses lecteurs. Un livre n'est que la palpitation d'une pensée qui continue de vivre chez son auteur et chez autrui. Pris de ce biais, le genre que consti­tue « l'étude liminaire » perd son artifice, et l'on peut sans arrière-pensée s'y livrer.

I

LA FORMATION, L' "ÉQUATION PERSONNELLE"

ET LA MÉTHODE DE JOSEPH SCHUMPETER

Avant d'aborder l’œuvre, essayons de poser « l'équation personnelle » de l'auteur, pour reproduire une expression dont il se sert lui-même à propos de Mitchell [7]. Puisqu'il ne s'agit évidemment de rien autre que de saisir sa personnalité dans ses rap­ports avec son oeuvre économique, c'est, si l'on veut, étudier sa méthode, à condition que l'on donne aux analyses de méthode le sens à la fois large et très précis que leur donne Bruno Foà par exemple [8]. A juste titre il considère que des analyses de ce genre gagneraient à changer d'orientation. Au lieu de les appliquer aux procédés logi­ques considérés comme détachés de l'auteur qui en fait usage et de l’œuvre qu'il a produite en les employant, il semble souhaitable de faire porter le principal de l'effort sur les relations entre l'auteur, la méthode et l'œuvre. Des développements artificiels et formels pourraient être de la sorte remplacés par des études vivantes sur la métho­de, manifestation d'une personnalité et partie intégrante d'une œuvre [9]. Pour ceux des lecteurs qui ne connaîtront Schumpeter que par la lecture du présent ouvrage, cette rapide enquête est indispensable. Car, dans la théorie de l'évolution, l'auteur ne s'est pas étendu sur les principes méthodologiques qu'il a exposés ailleurs, soit dans L'Essen­ce et le contenu principal de l'économie nationale théorique, soit dans divers articles.

Joseph Schumpeter a toujours refusé de sacrifier à l'usage, répandu en Allemagne, selon lequel des économistes réputés dressent eux-mêmes un résumé biographique de leur activité scientifique et de leurs travaux [10]. Je me bornerai donc à tracer l'essentiel de son activité en puisant dans une longue lettre par laquelle l'auteur m'a fait l'hon­neur de m'éclairer sur les étapes principales du développement de sa pensée, en ayant recours à quelques rares études sur le même sujet et en groupant des renseigne­ments recueillis au cours de conversations avec des économistes français ou étrangers.

Joseph Schumpeter est né le 3 février 1883 à Triesch, en Moravie. Son père, indus­triel de la région, mourut très jeune en 1887 et ce fut sa mère qui veilla à son éducation et à son instruction, d'abord à Gratz en Styrie, puis au « lycée » [11] de Vien­ne. L'enfant avait, paraît-il, un amour passionné pour l'antiquité gréco-latine et avait déjà lu, outre les ouvrages de Kant, quelques traités obscurs de sociologie. A la fin de ses études secondaires, il avait une vocation déterminée pour la carrière universitaire (ce qui peut se comprendre) et pour l'étude de l'économie scientifique (ce qui ne manquera pas d'étonner).

En 1901, Schumpeter entre à la Faculté de droit et des sciences politiques de Vienne où il fut reçu docteur en 1906. Au cours de ces années, l'étudiant fait ces éco­les buissonnières de l'esprit qui sont toujours agréables à chacun et quasi-nécessaires aux sujets d'élite. Il. suit les enseignements universitaires avec une aimable fantaisie, exception faite des cours de droit romain qui le passionnent. Mais les loisirs que lui crée une assiduité intermittente sont studieux. Il entreprend une étude sur l'évolution des impôts directs de 1500 jusqu'à l'époque de Marie-Thérèse, avec toutes les impli­cations sociales qui comporte un tel travail largement conçu. Cet ouvrage était près d'être achevé quand le jeune historien fit la découverte de l'économie pure. Le même enthousiasme le porta du pôle concret au pôle abstrait des recherches sociales et des leçons de mathématiques occupèrent le temps consacré naguère à l'histoire. Ce mo­ment de la vie intellectuelle de Schumpeter est décisif, et c'est de lui qu'il faut dater l'orientation de son esprit vers les recherches abstraites. Mais en même temps, appa­raît un trait essentiel de l'esprit de l'auteur : son égale aptitude à la sociologie et au raisonnement abstrait qui, nous le verrons par la suite, marque toute son œuvre. Pen­dant ces années d'études universitaires, joseph Schumpeter eut la bonne fortune de travailler sous les conseils et avec les encourage­ments les plus cordiaux de maîtres tels que von Philippovich, Böhm-Bawerk et von Wieser [12]. « Il fut un temps, nous écrit Schumpeter, où je fus l'enfant gâté et l'enfant terrible de la Faculté ».

Il subit aussi l'influence de l'historien des institutions publiques, Sigmund Adler, et de l'historien et statisticien, Inama Sternegj. A ces enseignements et à ces contacts personnels s'ajoutent des lectures très variées, depuis celle de Cournot, Quesnay et Walras, - que Schumpeter considérait déjà comme les plus grands économistes qui aient jamais vécu - jusqu'à celle du physicien Ernst Mach.

Schumpeter élargit encore le cercle de son information par des voyages d'études ou d'agrément en Allemagne, en Angleterre et en France. Il se souvient avec recon­naissance d'Edgeworth, du sociologue Westermark, de l'ethnologiste Haddon; mais - fait curieux - Marshall, auquel il voue une admiration grandissante, n'exerce pas alors sur lui une influence notable. Au reste, Schumpeter était, dès cette époque, assez do­mi­né par ses propres conceptions pour se soustraire à toute emprise intellectuelle exclusive.

Après ces déplacements, il a l'idée d'exercer la profession d'avocat près des tribu­naux mixtes d'Égypte. Mais, après quelques mois de pratique, il rejoint l'Autriche. Son premier ouvrage: Essence et contenu principal de l'économie nationale théori­que, révèle la double influence de l'école autrichienne et de Walras [13]. Mais l'auteur y expose déjà une statique originale. Cet ouvrage est l'Habilitations-Schrift qui fait de l'auteur un privat-docent à l'Université de Vienne en 1909. Quelques mois plus tard, il est nommé professeur à l'Université de Czernowitz. En même temps qu'il remplit avec ardeur ses nouveaux devoirs pédagogiques, il travaille activement à la composi­tion de la Théorie de l'Évolution économique. Il est important de noter, d'après un renseignement fourni par l'auteur lui-même, que le dessein de cet ouvrage sur la dynamique économique était conçu dès 1908, c'est-à-dire l'année même où le travail sur la statique était publié. Ces dates expliquent les rapports entre les deux oeuvres qui, prises dans leur ensemble, sont, à notre sens et quoi que l'on en ait pu dire, essentiellement complémentaires. De Czernowitz, grâce à l'appui de Böhm-Bawerk, Schumpeter est nommé professeur à Gratz. Il publie sa Théorie de l'évolution écono­mique cri 1912. En 1913-1914, il passe une année à Colombia, où il enseigne comme professeur d'échange, ce qui ne l'empêche pas de donner des conférences dans 21 autres Universités. Schumpeter avait alors l'intention bien arrêtée de se consacrer exclusivement à la recherche scientifique. L'année même de la déclaration de guerre il publiait son histoire des théories économiques : Epochen der Dogmen-und Methoden­geschichte. Les bouleversements qui suivent la guerre jettent Schumpeter dans l'action. Après la révolution autrichienne, Otto Bauer le nomme Ministre des Finan­ces, C'est alors que se place la célèbre Schumpeter-Verordnung. Après la chute du Cabinet, Schumpeter devint directeur d'une grande banque à Vienne [14]. De cette activité politique ou financière, Schumpeter n'a retiré qu'une provision de mauvais souvenirs, et l'on comprend que cet homme de pensée accepte avec joie en 1925 la chaire qu'on lui offrait à l'Université de Bonn où il enseigna jusqu'à l'an dernier. Son histoire se réduit alors à celle de ses publications, de son activité professorale, et de ses voyages scientifiques (à deux reprises en 1927-1928 et en 1930, il 2, enseigné durant un semestre à l'Université de Harward). Il semble avoir été question de lui confier un enseignement à Berlin [15] mais, une fois de plus, Schumpeter s'est embarqué pour l'Amérique. La considération des facilités de travail que lui offrira sa nouvelle Université l'a incité à accepter une chaire à Harward où il a l'intention de se fixer définitivement.

Un esprit aussi ouvert, et instruit par les nombreuses expériences d'une vie si bien remplie, a accueilli et assimilé des aliments très divers qu'il a, me semble-t-il, trouvés dans cinq directions.

Il s'est nourri des classiques anglais et, pour voir à quel point il a dominé leur système, il n'est que de relire les développements qu'il y consacre, dans Epochen der Dogmen-und Methodengeschichte. Un écrivain anglais, dans un article récent, a très justement montré les liens qui existent entre le système de Schumpeter et celui de Ricardo [16] ; et l'auteur, contrairement à certains de ses commentateurs [17], estime qu'il doit plus à Stuart Mill (et à Walras), pour sa conception générale de l'équilibre qu'à J. B. Clark.

Le second groupe d'auteurs dans lequel J. Schumpeter a largement puisé, pour éla­bo­rer sa conception personnelle, est évidemment l'école autrichienne. Bien que l'idée de la « combinaison nouvelle » dans Schumpeter, avec toutes ses implications et ses conséquences, soit profondément originale, elle n'est pas sans parenté avec l'idée - si féconde - chère à von Wieser, suivant laquelle la collectivité ne peut se sou­te­nir et se développer que par un effort de création continue. De l’œuvre de Böhm-Bawerk, malgré les différences profondes qui séparent leurs conceptions, Schumpeter a accepté toute la partie critique et les développements concernant la façon dont se pose le problème. Plus généralement, il a fait usage de la méthode abstraite, plus spécialement de la méthode isolatrice et idéalisatrice de von Wieser et de la théorie de l'imputation dont [18], il montre la supériorité par rapport à ce qu'il nomme le « principe de la rente », en matière de répartition.

Les conceptions générales de Walras sur l'équilibre économique, auxquelles l'auteur ne manque jamais de rendre le plus sincère et le plus enthousiaste hommage, forment la troisième source de sa pensée personnelle. Il emploie volontiers le concept de relation fonctionnelle qui, « soigneusement élaboré par la mathématique, a un contenu clair et qui ne laisse prise à aucun doute; ce qu'on ne saurait dire du concept de cause » [19]. Comme beaucoup d'autres économistes, notamment Marshall, Schum­peter n'a pas, au reste, la superstition de la forme mathématique. Quand on parle de méthode mathématique, il n'est pas nécessaire de penser à des formules algébriques ou à des figures géométriques. « Les Jugements dont les éléments sont des quantités, écrit Schumpeter dans l'article que je viens de citer, sont aussi mathématiques qu'on les exprime par des mots ou par des symboles [20]. Dans la préface de son premier ouvra­ge, l'auteur s'explique encore plus, clairement sur sa conception concernant l'usage des mathématiques. Nous ne voulons pas, dit-il, « énoncer la proposition que la mathématique soit indispensable parce que nos concepts sont de valeur quantita­tive, ou parce que l'exactitude de la réalité économique, spécialement en ce qui con­cerne les problèmes les plus compliqués, ne peut être atteinte qu'en la forme mathé­ma­tique ». Ce qui est important en science économique, c'est le raisonnement précis, quelle qu'en soit la forme, et il suffira d'exprimer, au moyen des concepts et des relations mathématiques, celles d'entre les questions particulières qui en appellent naturellement l'emploi [21]. La conception d'ensemble de l'équilibre économique et la tendance d'esprit qu'elle suscite, à ne considérer un élément comme expliqué que lorsque l'on en a saisi les relations avec tous les autres éléments qui composent l'ensem­ble économique considéré, sont partout présentes dans l'oeuvre de notre auteur.

Il a largement puisé, par ailleurs, dans la littérature anglo-saxonne. Lui-même a, en quelque manière, jalonné cet itinéraire intellectuel par des compte-rendus d'ouvra­ges (Clark : 1906 ; Irving Fisher et Longworthy Taylor : 1909) et par l'étude qu'il publia, en 1910, sous le titre : Die neuere Wirtschaftstheorie in den Vereinigten Staaten. Dans l'emploi qu'il fait des concepts de statique et de dynamique et dans la notion dynamique de profit on reconnaîtra l'influence de J. B. Clark ; dans sa conception du capital comme pouvoir d'achat, l'influence de Hawley ; dans sa théorie des crises, celle de W. G. Taylor, etc [22].

Enfin, à chaque page de La Théorie de l'Évolution, on sent que l'économiste en Schumpeter se double d'un historien et d'un sociologue qui a lu pour en faire son profit les grands travaux des Werner Sombart et des Max Weber. Certes, on peut lui faire crédit quand il affirme que c'est l'observation directe des sociétés industrielles qui lui a suggéré l'idée maîtresse de l' « Évolution » (Entwicklung) [23]. Mais les travaux de langue allemande sur la fonction, la formation et le rôle historique, la psychologie de l'entrepreneur lui en ont facilité l'élaboration.

Ces éléments si divers et qui, à un observateur superficiel, pourraient sembler hétérogènes ont été assimilés par un esprit à la fois précis et étendu, et fondu en un tout d'une haute originalité. Quelle que soit l'impression que l'on puisse avoir à pre­miè­re lecture, Schumpeter - comme Pantaleoni et, selon nous à un beaucoup plus haut degré - est un unificateur. En aucune façon, il n'est un éclectique [24]. Un de ses com­mentateurs anglais, M. Doreen Warriner [25] a bien aperçu ce point important. Il note que si, en Allemagne, il n'y a pas eu, à rigoureusement parler, d'école orthodoxe, ni de grande élaboration théorique comparable à celle des classiques ou des néo-classiques anglais, néanmoins les recherches économiques se sont naturellement orientées dans deux directions générales : l'une historique et sociologique, l'autre mathématique et déductive. Par rapport aux travaux de langue allemande, l'originalité de Schumpeter est d'avoir tenté la synthèse des deux sortes de travaux « au moyen d'une définition nouvelle des termes statique et dynamique » [26]. Remarque parfaite­ment exacte et qui éclaire toute l'œuvre que nous étudions. Mais remarque dont il faut étendre la portée. Par rapport à l'ensemble de la pensée économique, Schumpeter, en effet, a tenté la synthèse du système de l'École autrichienne et de celui de l'École de Lausanne d'une part, de ces deux systèmes abstraits et du système historique et sociologique de Werner Sombart et de Max Weber, d'autre part.

Tout économiste de quelque envergure, dira-t-on, s'efforce à des synthèses de cette sorte. Mais le caractère de celle que nous étudions est d'être faite délibérément sur le plan abstrait. Ceux qui ont lu W. Sombart sont frappés par l'envergure de cet esprit [27] plus que par sa rigueur et sa force théorique. Ceux qui lisent Schumpeter avec attention admirent la pénétration et la vigueur de son intelligence discriminatrice. Certes, à J. Schumpeter, comme à W. Sombart, la qualification « d'artiste » s'applique naturellement [28] mais pour des raisons différentes : dans un cas, c'est le choix du trait essentiel, la capacité de subordonner tout ce qui n'est pas conforme à une conception maîtresse qui la justifie ; dans l'autre, c'est la capacité d'embrasser de vastes ensem­bles et de leur donner couleur et vie par une accumulation de détails convenablement, choisis. Pour user d'une métaphore, imparfaite comme toute métaphore, on pourrait dire que Schumpeter aborde par le sommet et Werner Sombart par la base la pyrami­de des faits économiques. Aussi, ne rencontre-t-on pas dans l'œuvre de Schumpeter ce caractère hybride [29] que l'on trouve dans celle de Sombart. C'est très nettement une analyse de théorie économique, qui témoigne d'une haute capacité philosophique mais qui est édifiée avec vigueur et virtuosité techniques, et qui présente une sorte de « sublimé » des thèses de l'École autrichienne, de l'École de Lausanne et de l'École sociologique.

Cette faculté de discrimination, dans laquelle on reconnaîtra sans doute une des composantes les moins contestables de l'intelligence théorique et que J. Schumpeter possède à un si haut degré, est présente dans toute son oeuvre. Ainsi, elle apparaît quand, avec finesse et exactitude, il étudie les « parentés intellectuelles » de Marx et de Sombart [30] ou montre les points de contact et les différences qu'on peut trouver entre un Mitchell et un Marshall [31]. Elle se révèle encore quand, en guise de protesta­tion contre l'usage de mêler théorie et doctrine et de classer les économistes d'après leurs préférences sur le plan de l'action, il écrit une histoire de la science éco­nomique [32] qui restera un modèle du genre et qui porte témoignage de la fécondité des réflexions sur la méthode [33], pour peu qu'on les applique. Elle soutient toute son étude sur la répartition [34] dans laquelle il ramène tous les principaux systèmes à deux principes, celui de l'échanger (Tauschprinzip) et celui de la rente (Rentenprinzip) dont il suit les ramifications et met au jour les rapports logiques.

Mais Schumpeter n'a pas seulement le don de découvrir les perspectives des sys­tè­mes d'autrui. La faculté de discrimination imprime son sceau non seulement à la partie critique de son oeuvre, mais aux constructions personnelles qu'elle contient, qu'elles soient d'ordre sociologique ou économique. Étudie-t-il, par exemple, l'impé­ria­lis­me à travers les siècles [35], il pose une définition liminaire - discutable sans doute - mais qui lui servira de fil directeur. Il refuse de considérer comme impérialisme la disposition agressive d'un État en vue de la poursuite d'intérêts concrets. Il entend par impérialisme une disposition, sans objet précis, d'un État à l'expansion violente sans qu'aucune limite puisse être assignée à cette expansion. On voit sur-le-champ, par cet exemple, le mérite et le vice de cette méthode, et plus précisément de cette définition. Elle concentre toute la lumière sur une des faces du phénomène étudié. Ayant un tel point de départ, Schumpeter arrivera évidemment à des conclusions assez opposées aux manières de voir courantes. Il verra essentiellement dans l'impérialisme un « état d'âme » et un « atavisme » des peuples qui est en relation directe avec la structure so­ciale historique du groupement national considéré et avec les intérêts, en matière de politique intérieure, des membres qui le composent, mais qui peut être complètement indépendant des conditions de la production à l'époque considérée. Cette conception lui permet même de soutenir, en prenant le contrepied de la thèse marxiste, que le capitalisme dégage des forces et comporte des éléments qui font obstacle à l'impéria­lis­me. Sans doute, le capitalisme donne lieu à une politique d'expansion (monopole d'exportation) mais, en même temps, il crée des types individualisés et rationalisés qui sont moins perméables à l'impérialisme, tel que le définit Schumpeter, que des membres des sociétés précapitalistes. On ne pourra s'empêcher de penser, quelque justes que soient les vues de Schumpeter convenablement interprétées, que les événe­ments d'hier et d'aujourd'hui montrent que la prétendue individualisation et rationali­sa­tion des sujets économiques par le capitalisme est à la merci de réactions politiques, et n'oppose qu'un faible obstacle à cet « atavisme » et à cette disposition sentimentale à une expansion sans limite, dans lesquels notre sociologue voit l'essence du phéno­mène qu'il s'est proposé d'étudier.

De même, quand il aborde le problème de la stabilité du capitalisme, tentant un de ces diagnostics dans lesquels on a pu voir la tâche essentielle de l'économiste [36] il trace, avec le plus grand soin [37], les limites de son enquête et distingue la stabilité d'un système économique de la stabilité politique ou sociale [38] d'une économie nationale. Il se demande si, en tant que système, le capitalisme en dépit d'oscillations tend à se con­server avec ses caractères propres ou si, au contraire, il engendre sa propre destruction [39].

Si même dans des travaux d'un caractère sociologique et général Schumpeter montre ce souci de précision, on ne s'étonnera pas qu'il s'efforce de bien délimiter les contours des concepts grâce auxquels il édifie sa théorie proprement économique. On verra dans cet ouvrage comment les notions de statique, d'Entwicklung, d'entrepre­neur, sont dégagées des opinions courantes sur le même sujet [40]. Sous ce rapport, le contraste est grand avec Sombart qui, non seulement, comme l'a justement souligné André E. Sayous [41] se contente de classifications discutables, mais encore s'accom­mode de notions et de définitions très sommairement élaborées [42].

L'opposition se poursuit en ce qui concerne le plan même des deux ouvrages. Tan­dis que, pour la présentation des matières, Sombart fait un usage beaucoup plus large qu'il ne paraît à une lecture rapide des catégories traditionnelles, au besoin en les complétant, en les doublant par des assimilations discutables [43]. Schumpeter, intelligence essentiellement discriminatrice, construit toute son oeuvre sur une notion originale d'Entwicklung ou de dynamique qui, elle-même, s'insère avec logique dans son système statique. Car, s'il y a eu en Allemagne une querelle célèbre au cours de laquelle on a voulu opposer deux Schumpeter [44], il faut la réduire à sa portée véritable. Que, sur tel point particulier, notre auteur ait évolué, et qu'on puisse relever les traces de cette évolution d'un de ses volumes à l'autre, ou d'une édition à l'autre de son second volume, le fait ne présente à mon avis que l'intérêt le plus médiocre. Dans leur état actuel, la statique et la dynamique de Schumpeter constituent vraiment, suivant les expressions mêmes de l'auteur, une « conception globale qui a ses hypothèses et son langage particulier » et. dont chaque élément ne prend sa valeur propre que par rapport à l'ensemble. Elle fait contraste avec ces ouvrages économiques qui ne sont que la juxtaposition d'études relativement indépendantes, où l'on perd de vue en cours de route les longues discussions liminaires sur la méthode, où l'on trouve naturel d'oublier la théorie générale de la valeur quand on parle de la valeur de la monnaie, où parfois même la théorie de chaque espèce de revenu est construite sans lien avec toutes les autres. Elle s'oppose même singulièrement à tels grands ouvrages conçus d'après une idée d'ensemble originale mais réalisés sans grande rigueur théorique dans le détail, comme les constructions-colosses de W. Sombart.

Comment cet esprit discriminateur, ami des concepts aux arêtes fermes et des ordonnances rigoureuses, a-t-il conçu l'explication économique ?

Depuis ses premiers travaux [45] jusqu'à ses derniers, il a affirmé la nécessité de séparer la recherche théorique de l'élaboration doctrinale et de ne jamais mêler aux jugements d'existence par quoi s'exprime la première, les jugements de valeur qui sont à la base de la seconde [46]. Il s'est tenu rigoureusement à cette règle. Mais les scien­ces sociales sont si exposées au danger du finalisme que Schumpeter arrive bien souvent au bord d'un jugement de valeur; ainsi, lorsque, parlant du profit, il est amené à définir l'exploitation, ou quand, à la fin du chapitre sur l'intérêt, il conclut que c'est là le revenu le moins nécessaire. Mais, dans son ensemble, la pensée de Schumpeter reste exclusivement théorique. Aussi devra-t-on considérer comme parfaitement ino­pé­rantes les pseudo-critiques aux termes desquelles on lui reproche d'avoir présenté une apologie de l'entrepreneur ou de l'inflation de crédit. Schumpeter, tout naturelle­ment, distingue les questions de science et celles d'art économique et, s'il donne raison aux économistes anglais de refuser de voir dans la monnaie une marchandise, il se prononce avec décision en faveur d'un retour à l'étalon-or en s'appuyant sur des considérations qui ressortissent au domaine de l'action. Cette distinction devrait être aujourd'hui si unanimement acceptée qu'il soit inutile de la mentionner autrement que par un rappel. Mais l'histoire de la pensée économique française est assombrie par la con­fusion des deux domaines et aurait pu fournir à la galerie de julien Benda [47] un assez beau lot de politiciens de l'économie. La rédaction hâtive d'un opuscule « doc­trinal » quelle qu'en soit la faiblesse technique, procure d'ordinaire à son auteur plus d'avantages matériels et de rayonnement que l'étude approfondie d'un problème théorique poursuivie dans un esprit purement scientifique. L'entraînement est si fort que des esprits d'une remarquable vigueur le subissent [48]. Raison de plus pour affirmer le vrai caractère de la recherche scientifique. Car, en science sociale comme dans tou­tes les autres branches de la science, c'est la recherche de la vérité en elle-même et pour elle-même qui est capable de provoquer des applications fécondes qui n'auront pas été le but direct du chercheur. Par là, on refuse d'assimiler la sous-littérature des comités et des congrès politiques à l'effort libérateur et purificateur des Bourguin et des Aftalion, pour ne citer que les noms de deux penseurs qui ont traité le socialisme comme objet de science et non comme occasion d'effusions personnelles.

Schumpeter est assez pénétré de l'importance de l'esprit purement scientifique et des dangers du «langage de l'action » (Sorel) pour ne pas dévier de la voie qu'il s'est tracée, même dans ses travaux de sociologie économique. Mais il a très bien compris aussi que, lorsqu'il présente une construction d'économie pure, il peut opposer un argu­ment nouveau à ceux qui voudraient de son système faire surgir une apologie ou une condamnation. Car une telle construction qui est un schéma très distant de la réalité concrète ne peut pas servir de fondement à une politique qui doit se plier à toutes les particularités de cette réalité [49].

Non moins que sur le but de l'explication économique, Schumpeter est ferme sur l'étendue du domaine dans lequel elle se ment. L'économie doit être étudiée en tant que telle, comme un ensemble qui a ses lois propres [50]. La limite de l'explication éco­no­mique est précisément marquée par le passage du dernier des facteurs économiques qu'elle invoque, à un facteur extra-économique. Schumpeter défend avec perspicacité ces frontières. Il refuse d'accepter la loi des rendements décroissants sous sa forme courante parce qu'elle est d'ordre technique et il en donne une interprétation très parti­culière qui est purement économique [51]. Aussi bien, au cours d'un compte rendu de l'ouvrage principal de Mitchell [52], il tombe d'accord avec l'auteur que le calcul en monnaie a donné à notre vie économique une précision qu'elle n'aurait jamais acquise autrement et a rationalisé [53] toute la vie sociale, mais il s'empresse de noter que cette re­marque intéresse plus le sociologue que l'économiste. Nous verrons, d'ailleurs, qu'une des originalités majeures de Schumpeter est d'avoir tenté de construire une dyna­mique proprement économique.

Le contenu et le domaine de l'explication économique étant ainsi délimités, elle consistera pour Schumpeter en une élaboration abstraite d'économie pure. Mais qu'entend-il exactement par là ? Quelle place occupe la construction de Schumpeter dans l'ensemble des systèmes d'économie pure ? Il faut esquisser une classification sommaire de ces derniers pour répondre avec précision à la question.

On peut considérer tout système d'économie pure comme une représentation d'une réalité économique concrète simplifiée systématiquement en vue d'en faire plus exactement comprendre les caractères et le jeu. Il est clair que, pour que ce système soit cohérent, il faut que la réalité économique considérée soit dépouillée, allégée de certains de ses attributs, d'une manière systématique, c'est-à-dire par application d'un même critérium. On pourra donc classer les systèmes d'économie pure d'après le prin­cipe d'élimination qui, à partir de la réalité, permet de les construire. Mais réalité économique est un terme abstrait : quand on construit un système d'économie pure, on peut se proposer d'abstraire à partir d'une matière plus ou moins étendue, d'où une nouvelle occasion de classement. On pourrait concevoir et construire l'économie pure d'un système d'économie fermée, d'un système d'artisanat, d'un système rigoureuse­ment collectiviste [54]. Mais la majorité des auteurs qui se sont livrés à des études d'économie pure ont entendu, explicitement [55] ou non, donner l'économie pure du système capitaliste [56]. D'autres économistes, par contre, prennent soin d'avertir que leur construction abstraite est, à leur sens, valable pour toutes les formes d'activité économique, c'est-à-dire pour tous les systèmes économiques quels qu'ils soient. C'est la position en France de M. Charles Bodin [57]. Or, ces deux positions extrêmes étant clairement précisées, quand il s'agit de situer par rapport à elles la théorie d'économie pure de Schumpeter, on est contraint d'introduire une distinction. Sa dynamique - l'ouvrage qui est présenté aujourd'hui au public français - est certainement une théorie pure de l'évolution du système capitaliste. Mais Schumpeter, chemin faisant, note que certaines de ses conceptions seraient valables, quoique avec des implications écono­mi­ques et sociales différentes, même pour un système collectiviste : il indique par exemple que, dans un tel système, la réalisation de combinaisons nouvelles des fac­teurs de la production produirait des fluctuations de la vie économique. Quant à sa statique, - la théorie du circuit telle qu'elle est exposée dans le premier de ses grands ouvrages ou dans le chapitre d'introduction du présent livre - elle est relativement indépendante de tout système [58] économique, quel qu'il soit, mais, comme l'a fait re­mar­quer Doreen Warriner [59], l'état ,économique qu'elle décrit se rapproche par de très nombreux traits des communautés primitives : elle pourrait, par conséquent, fournir des indications précieuses pour l'interprétation des systèmes d'économie fermée [60]. Ces analyses montrent ce que nous entendions par extension des systèmes d'économie pure.

À un autre point de vue, on peut présenter un groupement non moins important de ces systèmes. La plupart d'entre eux, même s'ils ne s'appliquent qu'au système capi­taliste, se réfèrent - sans plus - à une « société économique » où chacun des mem­bres recherche le maximum d'utilité. Des théories d'économie pure aussi différentes que celles de Walras, de Pareto, de Barone, ou récemment de Del Vecchio et de Moore [61] sont de ce type. Un auteur comme Streller [62] prend bien comme base de ses cons­tructions abstraites non « l'homme isolé, mais l'homme engagé dans les liens sociaux » et souligne avec une grande force que l'économie doit être interprétée comme une économie individuelle socialement conditionnée. Mais il continue cependant de se référer à la société économique ou, si l'on veut, à une société économique considérée in abstracto. Or, de même qu'Étienne Antonelli et plus généralement tous ceux qui font en même temps et explicitement appel aux instruments logiques de l'école mathématique (équilibre) et de l'école historico-sociologique (système) tente une synthèse de ces deux écoles, de même un penseur italien a tenté une synthèse des résultats de l'école historique et de l'école de Lausanne. M. F. Carli en effet estime qu'on peut et même qu'on doit construire la théorie pure non de la société conçue in abstracto, mais de ce groupement réel qu'est la nationTrès proche de Streller, son opinion s'en sépare donc cependant sur ce dernier point ; et cette différence dans le cadre de l'activité économique soumise à l'effort d'abstraction conduit à une diffé­rence profonde dans les hypothèses concernant les mobiles de l'agent économi­que. Raisonnant dans le cadre de la nation, F. Carli est amené à considérer non un homo oeconomicus mais un agent économique qui « identifie dans chacun de ses actes ses propres fins avec les fins corporatives et par conséquent nationales » [63]. A ma connaissance, F. Carli est pour le moment le seul économiste qui ait présenté une théo­rie pure vraiment élaborée d'une économie nationale. Schumpeter reste parmi les représentants de ce que l'auteur italien appelle la conception universaliste de l'écono­mie pure.

Enfin - et nous touchons au point le plus important - les théories d'économie pure s'opposent surtout suivant le principe selon lequel elles sont, par éliminations succes­sives, dégagées de la réalité concrète. On n'envisage pas, pour le moment, ce procédé de « dépouillement » de la réalité économique qui consiste à ramener un ensemble mouvant à un ensemble statique [64]. On se place à un point de vue plus général, et on essaye de grouper les systèmes d'économie pure d'après le principe de discrimination qu'ils impliquent. Sous ce rapport, J. Schumpeter, au même titre que Ch. Bodin, a tenté un effort original de renouvellement des hypothèses abstraites. Ch. Bodin oppose, on le sait, à l'économie complexe l'économie simple [65], c'est-à-dire celle où se trouvent exclues : 1° les satisfactions abusives ou nocives de l'agent économique, 2° les prélèvements exerces par un agent économique sur le produit du travail d'un autre agent économique. L'ensemble de ces phénomènes économiques directs [66] forme la vie économique « essentielle » [67] dégagée des éléments de contradiction qu'elle ren­ferme [68], le développement direct et normal de l'économie [69]. La charnière dans ce dyptique n'est pas l'idée de temps, mais la distinction du normal et du pathologique. Sur le premier volet du dyptique se peint le tableau abstrait de la vie économique normale, les éléments pathologiques désignés par deux disciplines : l'hygiène et la morale, étant provisoirement écartés.

Malheureusement la détermination de ce qui est pathologique sur le plan social n'a pas la même précision qu'en matière de science naturelle. Je fais abstraction des difficultés qui peuvent se présenter pour trancher si telle satisfaction est abusive ou non. Mais l'accord sur la définition du « prélèvement » n'est pas près de s'établir. Par ce biais, le subjectivisme est appelé à s'introduire [70].

Dans l’œuvre de Schumpeter, bien que l'auteur n'ait pas explicité clairement sur ce point sa position intellectuelle, on trouve aussi partout présente la notion d'éco­nomie « essentielle» opposée à celle d'économie concrète. Mais, tandis que Ch. Bodin met l'accent sur l'opposition économie simple - économie complexe et use, sans y insister, de l'opposition statique-dynamique, Schumpeter, à l'inverse, met l'accent sur cette dernière opposition et use constamment - sans le dire ou presque - de la première [71].

En face de tous les phénomènes économiques, Schumpeter cherche à en dégager l'essence. C'est là ce qui caractérise le plus profondément et le plus exactement sa démarche logique. Par là même il s'exposait de plano à la critique d'être le métaphy­sicien de l'économie. Mais, au lieu de répéter cette formule, mieux vaut la compren­dre à fond, c'est-à-dire préciser ce que Schumpeter entend exactement par essence d'un phénomène économique.

Le caractère essentiel ou typique d'un phénomène économique (fonction, acte, agent) est celui sans lequel on ne saurait concevoir ce phénomène (fonction, acte, agent). En d'autres termes plus concrets, Schumpeter abstrait le phénomène concret, réel et global, en le dépouillant de ses particularités ou accidents jusqu'à la limite où ce phénomène cesserait d'être intelligible. Mais intelligible par rapport à quoi ? Par rapport à l'ensemble de la vie économique telle que Schumpeter la conçoit, c'est-à-dire finalement par rapport à la conception maîtresse (combinaison nouvelle) qui anime tout le système.

En sorte que l'on peut imaginer toute une série d'économies essentielles ainsi comprises, également vraies par rapport à une conception maîtresse. Ainsi, par ce biais, le subjectivisme menace aussi de s'introduire, mais dans des conditions bien différentes de celles que nous relevions à propos de la pensée de Ch. Bodin. Les préoccupations de Schumpeter sont purement intellectuelles et nullement morales. Son économie « essentielle » est une vue de l'esprit et non un idéal, même considéré comme irréalisable [72]. Il soumet la réalité à un effort d'abstraction, il la simplifie et la déforme en vue de mettre au jour une conception générale qui exprime une relation économique majeure (combinaison nouvelle, entreprise). On ne pourra donc la criti­quer pertinemment que de deux façons : 1° ou bien en démontrant que cette relation économique majeure qui lui donne son angle d'observation et son point de vue n'a pas en fait l'importance qu'il lui a prêtée (nous verrons qu'on chercherait en vain à critiquer Schumpeter sur ce terrain) ; 2° ou bien, en démontrant que les déformations que ce point de vue lui impose, au degré d'abstraction qu'il a choisi, sont telles que, si certains aspects de la vie économique sont violemment éclairés, d'autres restent dans l'ombre, et que cette concentration excessive de l'attention sur une zone ne peut être obtenue qu'au détriment d'une vue suffisamment explicative de l'ensem­ble de la réalité économique (c'est dans cette direction, nous le verrons, qu'on peut faire de graves reproches à J. Schumpeter). Faute de retenir cette distinction essen­tielle, on se condamne, non seulement à ne pas comprendre la valeur positive de l’œuvre de Schum­peter, mais encore à ne pas être en état d'en marquer avec exac­titude et en adoptant le point de vue de l'auteur, les limites [73].

C'est précisément parce que Schumpeter mesure la valeur propre et irrem­plaçable [74] de l'explication théorique, mais en. même temps sa valeur toute relative [75], qu'il fait preuve du plus. grand libéralisme à l'égard des méthodes et des constructions d'autrui.

Bien qu'à l'occasion il relève ses erreurs [76], il n'hésite pas à. proclamer la grandeur de Schmoller [77], l'étendue d'esprit et l'originalité de Sombart, les mérites de Veblen [78] et de Spiethoff, l'apport fondamental à la connaissance des cycles de Mitchell [79] dont, cependant, il n'approuve en aucune façon les, tendances délibérément empiriques, l'éminente valeur de Marshall qui nous a légué « non seulement un système théorique mais un appareil d'analyse » [80].

Entre les auteurs de tendances différentes, il aime à relever les points de contact plus que les oppositions [81]. De même, tout le long de son ouvrage, il insiste avec une simplicité toute classique sur les liaisons qui existent entre lui et ses devanciers. Comme tous les vrais hommes de science, il s'efforce à une originalité par dépasse­ment, par prolongation, au lieu de se complaire dans une pseudo-originalité par opposition et contradiction [82].

Ce serait faire injure à un savant de la qualité de Schumpeter que de voir là une attitude. Les jugements qu'il exprime traduisent une conception plus profonde. Alors que tant d'économistes à tendances concrètes s'octroient volontiers le monopole d' « atteindre le réel » et critiquent avec décision les efforts des théoriciens abstraits, beaucoup de ces derniers montrent plus de tolérance. Il est très frappant de remarquer que bon nombre des théoriciens abstraits de l'économie ont une forte culture socio­logique et se sont livrés à des travaux de cette sorte. Ainsi en est-il de Walras lui-même, de Pareto, de Pantaleoni, de Wieser. Ainsi en est-il de Schumpeter qui, dans des études vigoureuses sur la structure sociale du Reich [83] et sur les classes sociales, outre la longue étude que nous avons déjà mentionnée sur l'impérialisme, a administré la preuve qu'il était en état de traiter avec. maîtrise les problèmes sociaux contempo­rains aussi bien que les questions les plus subtiles de théorie pure.

Cette tendance commune à Schumpeter et à maint autre économiste de type abstrait s'explique par plusieurs considérations. Les esprits en question sont rigoureux et satisfont leur rigueur à la lois dans la théorie abstraite et dans la sociologie. Puis, les études de sociologie sont un complément naturel des théories abstraites d'écono­mie pure. Bien loin d'être exclues, elles sont appelées par elles. Or, jusqu'à ce jour, malgré les efforts de quelques penseurs de premier plan, la jonction n'est pas opérée entre théoriciens abstraits de l'économie et sociologues [84]. Ma conviction est que, plus les deux séries d'analyses seront poussées, plus on s'apercevra non seulement qu'elles peuvent mais qu'elles doivent être conciliées. A une condition essentielle, toutefois. C'est que les économistes non seulement procèdent à des abstractions correctes, mais encore se rendent compte du degré comparé d'abstraction des diverses théories dont ils font usage. Dès à présent, beaucoup de contradictions purement apparentes s'éva­nouis­sent quand on a reconnu qu'un grand nombre de théories sont également valables, mais à des étages différents d'abstraction [85]. Ainsi, pour chaque grand pro­blè­me de l'activité économique, y a-t-il une sorte de pyramide de théories : chacune ne Peut être comparée à une autre qu'en tenant compte de leur éloignement respectif de la base, c'est-à-dire de la réalité concrète.

La théorie de la répartition fournit un excellent exemple pour illustrer ce point de vue. Elle a marqué un progrès décisif du jour où l'on s'est demandé s'il convenait d'en donner une idée purement économique ou une théorie sociologique; du jour où, en d'autres termes, on a opposé le revenu comme catégorie économique et comme caté­gorie historico-juridique. Par là, était mise en circulation une distinction féconde dont, à notre sens, on n'a pas encore tiré toutes les conséquences et qui, du reste, plus clairement aperçue pour la répartition où l'élément historico-juridique, provoque des déviations qui ont attiré avec force l'attention, est valable dans tous les domaines de l'économie. Wieser l'a indiqué [86], il n'y a pas une, mais deux théories de la répartition : la première mesure l'efficacité des services producteurs : la seconde détermine l'attri­bution de la richesse. J. Schumpeter, de même, s'il se prononce pour la théorie écono­mique, concentre son attention sur les facteurs de la production et l'efficacité de leur combinaison [87], non sur les déviations que les institutions juridico-sociales imposent à l'acheminement du produit vers le patrimoine des agents de la production. Du moins admet-il la légitimité des deux points de vue.

Les conséquences de cette distinction fondamentale sont nombreuses. Nous en retiendrons trois séries. Elles montrent bien que de nombreuses théories tenues pour contradictoires sont seulement inégalement abstraites. Elles serviront donc à mieux comprendre la valeur de la construction éminemment abstraite de notre auteur et à montrer par quels moyens on peut, pour chacun de ses aspects, établir les relations qu'elle soutient avec l'ensemble de la pensée économique.

1° La distinction essentielle qui vient d'être posée montre d'abord clairement que, dans une théorie vraiment complète de la répartition, il est légitime d'user de plu­sieurs notions de revenu. On sait combien ce concept est délicat à préciser et contro­versé. Pourtant les analyses des économistes sont beaucoup moins contradic­toires et beaucoup plus complémentaires qu'il ne pourrait sembler. On le voit précisément en rangeant les divers concepts de revenu par étages d'abstraction, sous chacun des points de vue sous lesquels on peut procéder à l'abstraction [88].

A. Toute définition du revenu implique, quelle que soit la terminologie employée [89], que l'on établit une différence entre un produit et un coût ou, plus large­ment encore, entre un résultat économique obtenu et des moyens économiques employés. Sans aller plus avant, on saisit immédiatement que cette différence peut être exprimée soit en ternies de prix (revenu monétaire, I), soit en ternies de satis­faction (revenu psychologique, II) [90].

B. Si l'on se demande maintenant quels sont les caractères des différences qui peuvent exister entre un produit et un coût, qu'elles soient exprimées en termes de prix ou de satisfaction, on est amené à distinguer deux groupes. Les unes ont un caractère de périodicité, de régularité, et sont imputables à un ordre déterminé de faits volontaires. Les autres n'ont ni périodicité, ni régularité, et peuvent être imputables à des faits non volontaires. Seules les premières, d'après les classiques [91], méritent le nom de revenu - par opposition aux gains de fortune - (revenu périodique, III). Les premières et les secondes méritent également le nom de revenu suivant un certain nombre d'auteurs modernes (revenu largo sensu, IV) qui ont voulu adopter pour leurs analyses une conception plus voisine du réel, et qui, dans ce but, ont imprimé à la notion classique une déviation radicale [92]. Ainsi, notamment, de Marshall et d'Edger­vorth, de C. Supino, de Ricci, d'U. Gobbi [93], de Prato. Aucun des trois caractères de la définition des classiques (périodicité, résultat de faits volontaires, résultat d'un ensemble homogène de faits volontaires) n'est alors retenu. Le concept de revenu a gagné en extension et perdu en intensité.

C. Mais - et ce sont ces dernières distinctions sur lesquelles on a le moins insisté - on petit encore se demander par rapport à qui ou par rapport à quoi celle différence entre Produit et coût doit être calculée.

On peut établir la balance par rapport à un agent économique concret ou plus exactement par rapport au patrimoine de cet agent économique concret. On ne tient alors aucun compte de l'origine des pertes ou des excédents de valeur survenus. On soustrait purement et simplement un passif global d'un actif global. C'est à cette notion que l'on doit théoriquement avoir recours pour étudier dans un groupe national par exemple les petits, les moyens et les gros revenus, après avoir choisi un critérium statistique, du reste, toujours arbitraire, pour préciser ces catégories (revenu concret global de l'agent économique, V). Mais on peut aussi considérer seulement la différence entre excédents et pertes de valeur exprimées en monnaie à l'occasion d'une série homogène de faits volontaires. Quand dira-t-on qu'une série de faits volontaires tendant à donner un excédent par rapport à un coût est homogène ? Quand elle se rattache à une même institution économico-juridique, c'est-à-dire dans le systè­me capitaliste à l'institution du prêt à intérêt (intérêt lato sensu par opposition à intérêt pur), à celle du louage de services sous forme de contrat libre (salaire lato sensu par opposition à salaire pur), à celle de l'entreprise (profit lato sensu ou revenu de l'entre­prise par opposition à profit pur). C'est là un ensemble de différences entre produit et coût exprimées en monnaie et perçues par un agent économique concret à l'occasion de faits volontaires coulés dans le moule juridico-social d'une même institution. Ce sont là les seules réalités observables directement et susceptibles d'être enregistrées par la statistique. Ce sont là aussi les seules réalités sur lesquelles puisse agir une politique économique concrète. Il importe donc de conserver soigneusement la notion de revenu qui exprime ces réalités (revenu concret spécial de l'agent économique, VI).

Mais cela ne signifie pas que cette étude dispense d'une analyse ultérieure. On peut encore en effet calculer la différence entre produit et coût, non plus par rapport à l'ensemble d'un patrimoine, ni par rapport à une série homogène de faits volontaires, mais par rapport à un facteur abstrait de la production. La part imputable à la terre, au capital, au travail, considérés indépendamment des agents qui apportent ces facteurs et des agents qui touchent le produit, pourra être considérée comme une rente pure, un intérêt pur, un salaire pur (revenu abstrait de facteur économique, VII).

Pour qui essaie d'embrasser la ligne générale de l'évolution dé la théorie de la répartition, il est clair que la théorie de l'imputation, pourvu qu'elle soit développée jusque dans ses dernières conséquences, doit conduire à la notion de revenu abstrait de facteur et, du même coup, à une théorie unitaire du revenu abstrait de tous les facteurs de la production [94].

Vu sous cet angle, tout revenu concret d'agent est composé de revenus abstraits de facteurs. En d'autres termes, tout revenu concret est complexe ou composite, mais aussi correspond à une unité organique économique et sociale qu'il n'est pas permis de négliger.

Ce tableau étant dressé dans le dessein de faire ressortir les lignes essentielles des principales définitions, abstraction faite de tout détail inutile, il apparaît comment bon nombre des définitions précédemment relevées sont des instruments logiques qui, du réel, retiennent plus ou moins, mais qui sont également légitimes et même rendent des services complémentaires.

Il est tout à fait évident que les conceptions I et II (revenu monétaire, revenu psychologique) ne s'excluent pas, mais se complètent. Plus précisément, la conception du revenu d'Irving Fisher [95] et une conception concrète quelconque de revenus mo­né­taires (III ou IV; revenu périodique, revenu largo sensu), loin de s'exclure, se prolongent et se supposent l'une l'autre. On s'en aperçoit quand on passe aux applications fiscales de la notion de revenu. Fisher note lui-même qu'on ne peut taxer la satisfaction, mais seulement la dépense faite pour se procurer les biens et les services qui sont à l'origine de cette satisfaction [96]. La théorie de Fisher, quel que soit son intérêt pour éclairer la véritable nature du revenu et montrer que tout revenu se résout finalement en satisfactions, n'est donc « d'aucune importance au point de vue de l'économie financière [97] ». Élargissons la portée de ce jugement et disons : cette notion abstraite de revenu ne dispense pas de construire et de manier des notions plus concrètes, moins expressives sous un certain angle, mais plus appropriées à l'inter­prétation de la réalité économique. C'est pourquoi I. Fisher ne nous convainc pas quand il écrit [98] que les difficultés que recèlent la statistique et l'imposition des reve­nus l'ont confirmé dans la conviction que sa théorie est valable. I. Fisher a simple­ment déplacé la question : il dissout les revenus concrets (globaux ou spéciaux) d'agent en services, mais il n'a pas fait la théorie de ces revenus concrets. Ce sont là deux problèmes différents qui correspondent à des moments différents de l'enquête de l'intelligence humaine quand elle s'applique à la matière du revenu. Pour la même raison, on pourrait dire qu'U. Gobbi [99] n'a pas tout à fait raison d'écrire (non sans quelque ironie) que, si la théorie de Fisher donnait un critérium sûr à la jurisprudence et à la législation fiscales, il y aurait intérêt à l'accepter. C'est une confusion certaine. Une théorie abstraite du revenu n'a pas à fournir ce qu'U. Gobbi lui demande. Pas plus qu'une théorie du salaire ou de l'intérêt Purs ne peut donner un fondement à une politique économique concernant le salaire ou l'intérêt concrets. A un tel but, seule peut tendre une théorie sociologique des revenus concrets d'agents.

Aussi bien, il est évident que les conceptions V, VI et VII se complètent et se supposent l'une l'autre. La théorie des revenus abstraits de facteurs a une portée uni­verselle et peut être considérée comme valable pour tout système économique, quel qu'il soit [100]. Celle des revenus concrets d'agent (globaux ou spéciaux) ne peut être correctement construite que pour un système économique donné, par exemple, pour le système capitaliste.

Ainsi, nous nous trouvons en présence d'une gamme de notions de revenu qui vont du plus concret au moins concret, mais ne se contredisent pas.

2° Quand on a bien compris cette application fondamentale de l'idée générale que nous étudions, divers points de la théorie de la répartition se trouvent du même coup éclairés.

Il s'agit d'abord du problème du revenu de l'artisan. Certes, de très nombreux auteurs admettent, plus ou moins implicitement, la distinction proposée entre théorie sociologique et théorie économique de la répartition. Mais beaucoup hésitent à en tirer toutes les conséquences qu'elle implique. Ainsi, une fois qu'elle a été comprise et admise, pourquoi se demander gravement si le revenu de l'artisan est un profit ou un salaire ? C'est un revenu concret spécial d'agent de forme et de caractère autonomes, qui appartient au système pré-capitaliste. On ne peut donc, en aucune façon, le comparer ni au profit concret (revenu de l'entreprise), ni au salaire concret (revenu du contrat de louage de services libres). Il contient des revenus abstraits de facteurs (facteurs naturels, travail et terre) comme tout autre revenu concret d'agent.

Du même coup, la définition de deux revenus : rente et profit, n'est plus consi­dé­rée comme une anomalie par rapport à celle du salaire ou de l'intérêt. L'analyse pro­gressive du concept de rente a consisté à dégager dans un revenu concret d'agent des revenus abstraits de facteurs et des surplus de conjoncture. Cette analyse, on le sait, a abouti d'une part (Clark) à la notion du revenu abstrait des facteurs naturels; d'autre part, à la notion de surplus de déséquilibre. On peut fort bien considérer que, la seconde étant un simple moyen d'analyse applicable à tout revenu concret d'agent ou à tout revenu abstrait de facteurs quel qu'il soit, seule la première est conforme à la logique de l'analyse abstraite des revenus.

De même, placée dans cette lumière, l'opposition entre les conceptions globales [101] et les conceptions analytiques du profit conservent toute leur valeur mais cessent d'être irréductibles logiquement. Dans le revenu concret de l'entreprise, comme dans tout revenu, mais d'une façon plus visible, plus apparente, on trouve des revenus abstraits de facteurs. Mais il ne s'ensuit pas pour autant qu'il ne soit pas indispensable d'étudier le revenu de l'entreprise comme ensemble organique d'une institution orga­ni­que: l'entreprise. Il ne s'ensuit pas davantage que le profit concret ou revenu de l'entreprise contienne un salaire ou un intérêt. Que veut-on dire par là, en effet ? Entend-on par salaire et par intérêt les revenus abstraits des facteurs travail et capi­tal ? Mais alors, on a, par avance, cause gagnée car le profit concret, comme tout autre revenu concret, bien que d'une façon plus apparente, contient les revenus abs­traits des facteurs précités, Entend-on par salaire et par intérêt des revenus concrets ? Alors il est bien évident qu'on ne peut ramener le profit concret ou revenu de l'entreprise ni à l'un d'eux, ni à leur somme. C'est faute de préciser ces distinctions fondamentales que beaucoup d'obscurité pèse encore sur la notion même de profit ; et c'est faute d'avoir compris la distinction essentielle entre théorie purement écono­mique et théorie sociologique de la répartition que certains [102] reprochent à des auteurs qui ont essayé de préciser les linéaments d'une théorie des revenus concrets d'agents de faire intervenir dans leur raisonnement des éléments juridiques. Chaque fois qu'on raisonne sur un système économique donné [103] on se place dans l'échelle de l'abstraction à un niveau tel que les constructions que l'on présente ne sont valables que pour certaines prémisses juridiques, techniques, sociales données, dont l'ensemble cons­titue précisément l'armature du système économique considéré.

3° Enfin, la distinction sur laquelle nous insistons éclaire les rapports de la production et de la répartition.

L'opposition entre les deux domaines - que l'on doit à Stuart Mill - est assez artificielle et l'on ne voit pas nettement comment on passe de l'un à l'autre si on ne conserve pas, présente à l'esprit, la distinction entre revenu concret de facteurs et revenu abstrait d'agent. Si, en revanche, on la prend pour base, on comprend que la théorie des revenus abstraits de facteurs est inséparable de celle de la production : la transition entre la formation du revenu et son acheminement vers le patrimoine des copartageants est mise au jour : la zone de passage entre les deux domaines de l'éco­no­mie est éclairée. Aussi bien, la distinction en examen fait mieux comprendre la remarque célèbre de Mill suivant laquelle les faits de production sont soumis à des lois naturelles tandis que ceux de la répartition sont soumis aux contingences des institutions et des réglementations sociales. Cette seconde partie du jugement concer­ne les revenus concrets d'agents et la théorie sociologique de la répartition. Mais on peut dégager une théorie abstraite des revenus de facteurs qui implique les relations nécessaires qui, dans une économie hypothétiquement simplifiée, régissent les combinaisons et l'efficacité des facteurs de la production et l'imputation du produit à ces mêmes facteurs.

Par cet exemple, analysé sous ses différentes faces, on aperçoit la continuité, dans la ligne d'une abstraction décroissante, de théories qui, de prime abord, ne semblent pas conciliables et paraissent représenter des efforts dispersés de la recherche éco­nomique.

Il faut aller plus loin et dire que, faute d'apercevoir ces conjonctions et d'établir les chaînons intermédiaires entre une théorie abstraite et la réalité, on se condamne à présenter une explication économique incomplète. Pour n'avoir pas, en matière de répartition, explicité la distinction entre revenu abstrait et revenu concret, on a négligé des aspects considérables de la théorie sociologique de la répartition. Ainsi on ne possède que des embryons de recherches théoriques sur une espèce de salaires con­crets: les traitements, et la théorie du revenu des professions libérales reste à faire [104].

Un autre exemple nous est offert par la théorie des cycles. Sur ce sujet une très abondante littérature s'est développée, surtout depuis la guerre, dans le sens des études expérimentales et statistiques et des recherches purement théoriques. Mais le pont n'est pas jeté entre ces deux ordres de recherches. Ainsi, on n'a pas encore systé­matiquement étudié les déviations et les nuances que la structure d'un capitalisme ou si l'on préfère d'une économie nationale impose au cycle. Cette notion de structure nationale d'un système économique qui est, du reste, encore mal élaborée, constituera une étape nécessaire dans l'échelle qui doit conduire de la théorie pure à la théorie sociologique des cycles, cette dernière pouvant seule servir de support à une politique du cycle. Il est très significatif que cette étude intermédiaire soit demandée à la fois aux deux pôles de la théorie du cycle : par Schumpeter qui aborde le problème sous l'angle de l'économie pure de la dynamique, et par Wagemann qui montre une extrême méfiance à l'égard des constructions théoriques et se tient sur le terrain des constatations expérimentales en matière de fluctuations économiques. Schumpeter, rendant compte de l'ouvrage de Mitchell sur les cycles [105], lui reproche de n'avoir pas assez fait étudier dans les travaux descriptifs qu'il dirige les groupes de facteurs qui font obstacle à l'internationalisation du cycle, ou, en d'autres termes, l'influence de la structure des diverses économies nationales sur la physionomie nationale du cycle [106]. Aussi bien, Wagemann [107], après avoir délimité une notion de structure de l'économie [108], insiste sur la nécessité d'étudier les relations entre le cycle et la structure des économies nationales. Cette notion de structure forme l'un des anneaux intermédiaires dans la chaîne qui conduit d'une théorie abstraite des cycles à l'étude descriptive et monographique des cycles concrets, ou de tel aspect concret d'un cycle.

Bien que Schumpeter n'ait pas toujours nettement explicité ces propositions, ce sont manifestement elles qui forment la structure méthodologique sous-jacente de son œuvre. Aussi comprendon qu'il recommande de conjuguer études théoriques et études institutionnelles. Il louera, par exemple, Mitchell pour la partie de description institu­tionnelle contenue dans son ouvrage, approuvera l'initiative du National Bureau of Economic Research qui a abouti à l'histoire raisonnée des cycles dressée par le Dr Thorp, applaudira aux projets de Spiethoff qui a annoncé une série de monographies sur les caractères et les effets du cycle soit dans une branche donnée d'industrie, soit même dans une entreprise considérée isolément. Mais, en même temps, il félicitera Mitchell de n'avoir jamais confondu investigation institutionnelle et étude théorique et notera [109] que, si Mitchell est amené à dénombrer plus de cycles que ses prédéces­seurs, c'est qu'il n'a pas élaboré avec un scrupule théorique suffisant, au départ, la notion même de cycle. Avec plus de vigueur encore, Schumpeter [110] repousse l'idée d'une opposition entre recherches théoriques et recherches statistiques. Les concepts marshalliens concernant le monopole, le facteur temps, l'élasticité de l'offre et de la demande, ouvrent la voie à toute une série de recherches statistiques à venir. Une fois de plus, il ne s'agit pas d'opposer mais d'unir. Les méthodes statistiques devront être peu à peu transformées à la demande des économistes. Par là, la recherche verra reculer les frontières que l'insuffisance des moyens d'investigations scientifique oppose à son élan [111].

Cette idée de la continuité qui existe entre des théories diversement abstraites va nous fournir un critérium pour juger de la valeur de tout système d'économie pure et de celui de J. Schumpeter en particulier. Ce dernier système, en effet, parce qu'il est un des plus abstraits qui aient été présentés, permet d'étudier avec un fort grossisse­ment sous quelles conditions une construction d'économie pure peut être considérée comme légitime et féconde. Cette question est controversée. On affirme souvent qu'une construction d'économie pure est correcte quand elle est cohérente; qu'en une telle matière toute référence au réel n'est pas pertinente et que le seul moyen de juger une telle construction est d'éprouver sa logique interne. Il faut ici bien s'entendre. Qu'on puisse présenter des économies pures non euclidiennes, c'est-à-dire partant de prémisses que la réalité observable dément, le fait est hors de doute et ne retiendra pas l'attention de tous ceux qui considèrent la science, quelle qu'elle soit, comme un effort en vue d'atteindre le réel. Pour ceux-ci un système d'économie pure ne se justifie pas par le seul fait que ses éléments forment un ensemble cohérent, mais dans la mesure seulement où ils sont un schéma de la réalité.

Insistons sur ce point qui est d'importance.

Un schéma anatomique peut être aussi correct qu'une épreuve photographique, bien qu'il contienne moins de détails. Bien mieux, plusieurs schémas peuvent être l'un par rapport à l'autre également corrects, chacun mettant en vedette un aspect de l'organe ou du phénomène étudié. Mais il ne s'ensuit pas pour autant que toute figure schématique établie avec plus ou moins de fantaisie par un observateur soit exacte. Pour qu'un schéma soit correct, il faut qu'il permette de restituer la réalité, c'est-à-dire qu'à partir de lui, par adjonction successive de détails, on puisse progressivement retrouver l'objet ou le phénomène concret étudié.

Il en est de même pour un système d'économie pure. Il ne s'agit pas de reprocher à un tel système, et par conséquent il ne s'agira pas d'opposer à Schumpeter de ne pas atteindre toute la réalité économique, ni même d'en donner une vue trop dépouillée. Mais ce qu'on est en droit d'exiger, c'est que, à partir de l'économie essentielle que l'auteur nous offre, on puisse, par une suite d'opérations logiques et cohérentes, sans fissure ni discontinuité, reconstituer par degrés l'économie concrète. C'est à cette condition seulement que l'effort d'un théoricien de l'économie pure a une valeur explicative.

II

LE DIPTYQUE : STATIQUE-DYNAMIQUE
CHEZ J. SCHUMPETER
ET LE RENOUVELLEMENT DE LA STATIQUE

L'originalité maîtresse de la pensée de J. Schumpeter réside dans la manière dont il a conçu le diptyque statique-dynamique, et dans le choix qu'il a fait de l'intersection et de la charnière des deux « volets » du diptyque. C'est un des mérites qu'énonce Wagemann [112]. Doreen Warriner insiste davantage, et jette beaucoup de clarté sur le système que nous étudions en écrivant : « Toute la force, toute la valeur de l'enseigne­ment de Schumpeter est concentrée sur sa nouvelle définition de l'état statique » [113]. Mais c'est, en d'autres termes, énoncer l'opinion même que nous venons de formuler : car statique et dynamique s'imbriquent à ce point pour former l'ensemble du système, qu'on ne les peut concevoir l'une sans l'autre. Seules les nécessités d'une présentation analytique les feront ici distinguer.

Pour évaluer l'apport de Schumpeter, il est indispensable de se référer à une sorte de tableau synoptique de l'évolution des conceptions statiques. Nous tenterons de l'établir.

Comme chaque fois qu'on dresse l'acte de naissance d'une théorie ou d'une insti­tution, on discute sur le moment où le diptyque statique-dynamique a été conçu et employé dans notre discipline. Tel [114] prononce que Pareto est le vrai fondateur de la statique; tel autre [115] qu'il clôt - ou du moins conclut - la période des recherches statiques en science économique.

Distinguons. Les groupes d'idées qui soutiennent aujourd'hui, ou qui ont contribué dans le passé, à former l'opposition statique-dynamique sont très anciens. Leur analy­se a permis de délimiter progressivement les catégories actuelles, sans que l'accord unanime sur ces frontières soit encore acquis aujourd'hui [116]. On ne projettera donc pas dans le passé la notion actuelle de statique, mais on dira les pièces dont elle s'est formée, et comment elle s'est distinguée de notions voisines.

Les variations terminologiques révèlent en effet des transformations de fonds survenues dans le cours même des idées ; et cette histoire de la notion d'état station­naire qu'un économiste français [117] souhaite de voir composer est inséparable de celle de la statique. Évidemment, il n'y a pas coïncidence ni même rapports étroits entre la théorie de l'état stationnaire de Mill et celle de la statique moderne. Mais les prédé­ces­seurs de Mill ont parlé d'états stationnaires qui, eux, sont en relation étroite avec la notion d'état statique. C'est une des raisons de l'ambiguïté des notions d'équili­bre et d'état stationnaire, que le Professeur Robbins a signalée dans un article de première importance pour l'histoire et la juste compréhension des théories économiques qui nous intéressent ici [118].

Si loin qu'on remonte, la statique n'a jamais été confondue avec l'absence com­plète de mouvement dans une société économique, pour cette raison péremptoire qu'une telle notion ne servirait de rien [119] pour comprendre la vie économique à quel­que étage de l'abstraction qu'on l'atteigne. Des Physiocrates à J. B. Clark, on l'a compris; Ricardo, dans un passage des « Lettres à Malthus » commente la différence entre stationariness et stagnation [120].

Par l'appareil statique, on s'efforce donc de saisir le fonctionnement de la vie économique, mais sous l'un ou l'autre des deux aspects suivants :

Ou bien on étudie ce fonctionnement en tant qu'il a abouti ou qu'il tend à un équilibre. On sait qu'en mécanique [121] un point matériel ou un système est en équilibre « quand la résultante des forces qui agissent sur lui est nulle», et que l'équilibre est dit stable « quand le point matériel ou le système matériel écarté de sa position d'équi­libre tend à y revenir ».

Deux notions, qui, transposées en science économique, ont fourni aux recherches des schèmes généraux. On en peut dire autant de la notion de « mouvement virtuel », c'est-à-dire de mouvement qui, s'il se produisait, déterminerait une force propre à reconstituer la position primitive [122].

Mais le terme équilibre, qui a dans la langue technique le sens que nous venons de préciser, a dans la langue courante une autre acception. Il exprime pour un organisme, par exemple, une proportion heureuse des parties et un accomplissement régulier des fonctions.

Or, quand on approfondit l'analyse des théories statiques, on voit se dessiner un double courant d'idées. On a conçu la statique comme l'étude d'un fonctionnement de la vie économique qui a abouti à l'équilibre ou qui y tend. On l'a conçue aussi comme le fonctionnement normal de la vie économique.

Les deux tendances se retrouvent dans toute l'histoire de la statique.

Elles sont loin d'être identiques ou équivalentes, et il est d'autant plus nécessaire de les distinguer que, logiquement, le courant de pensée qui représente la seconde se subdivise lui-même. Comment concevoir, en effet, une activité économique normale ?

Les uns, sans référence explicite au bien-être de l'agent humain, entendent par là une activité économique régulière, allégée et épurée de tous les éléments que l'on peut considérer comme accidentels : cet état est caractérisé par la constance des mouve­ments économiques (répétition des mêmes circuits) en relation avec la constance des éléments économiques (quantité constante de travail, de capital, etc.). Ces auteurs considèrent le processus économique en lui-même, sans énoncer, explicitement du moins, un jugement de valeur sur son efficacité, sous le rapport de la satisfaction maxima des besoins humains.

Les autres, même si pour construire leur statique, ils n'ont pas recours à la dis­tinction du normal et du pathologique économiques, éprouvent le besoin de la qualifier, d'énoncer un jugement de valeur sur son degré d'appropriation aux besoins de l'homme. Pour eux, l'activité économique normale, ce n'est pas seulement celle qui est dépouillée de ses accidents, mais qui fonctionne dans des conditions telles qu'elle permet le plus grand bien-être pour les êtres humains qui composent le groupe économique considéré.

Ajoutons que la statique, sous l'une des deux formes précitées, qu'on la considère comme l'étude du fonctionnement économique en tant qu'il aboutit ou tend à un équilibre, ou qu'on y voie l'étude du fonctionnement économique normal, peut être conçue très diversement en ce qui concerne ses relations avec la réalité concrète. On peut considérer que l'équilibre économique, - que le fonctionnement économique nor­mal conçu en tant que fonctionnement dépouillé d'éléments accidentels, - que le fonc­tionnement économique normal conçu en tant que fonctionnement permettant d'obtenir le maximum de bien-être, ne correspondent en rien à la réalité, n'existent pas autrement que comme système de concepts. On peut estimer aussi qu'ils expriment la tendance profonde de la vie économique réelle.

Résumons en propositions simples : Équilibre peut être conçu

1° comme ajustement stable ou instable des quantités des éléments qui entrent en jeu dans une société économique; 2° comme fonctionnement normal d'une société économique. Ce qui s'entend de deux façons : a) comme fonctionnement dépouillé d'éléments qualifiés accidentels, sans référence à la satisfaction la plus complète des besoins des agents économiques; b) comme fonctionnement dépouillé d'éléments qua­li­fiés nocifs, parce qu'ils font obstacle à la satisfaction la plus complète des besoins normaux des agents économiques.

La statique conçue comme la description de l'équilibre économique peut être conçue soit comme une simple construction de l'esprit, soit comme l'expression d'une tendance profonde de la vie économique réelle. La statique, conçue comme exprimant un état normal, peut être présentée soit comme une simple construction de l'esprit qui forge un idéal qui ne sera jamais parfaitement atteint, soit comme un schéma qui pour­ra exprimer le fonctionnement de la société économique réelle, quand celle-ci aura été suffisamment amendée et perfectionnée dans le sens souhaité.

Cet essai de discerner les conceptions maîtresses de la statique nous fournit les points de repère et les instruments logiques nécessaires pour suivre le développement du groupe de théories que nous nous sommes proposé d'étudier.

A. - L'état stationnaire des Physiocrates [123], qui est à la base du Tableau écono­mique, est la plus ancienne des sources scientifiques dont sont issues, du reste par de nombreux détours, les conceptions modernes de la statique. Dans cet état, production et consommation s'ajustent et s'équilibrent. D'année en année, les biens et les services circulent en décrivant le même circuit. Cet état est qualifié sain, naturel, en entendant par là qu'il est susceptible d'octroyer le bien-être aux agents économiques. Enfin, il est considéré comme différent de la réalité économique concrète, mais non incommen­surable avec elle. L'état stationnaire, expression d'un ordre naturel, est considéré comme un idéal réalisable. M. Robbins le fait remarquer avec beaucoup de raison : les variantes du Tableau données par Mirabeau montrent quels en étaient la portée et l'emploi. Ce Tableau avait pour fonction de représenter un état de la vie économique qui permet un minimum de bien-être social. On voulait, par des relevés statistiques méthodiques, dresser le tableau de la vie économique réelle. La comparaison du relevé statistique et de la construction théorique aurait permis de mesurer le degré de prospérité sociale. La conception était donc délibérément normative - elle était un moyen d'apprécier et de transformer, non d'établir, sans plus, des relations causales ou de mutuelle dépendance.

Adam Smith [124] ne donne pas de vues d'ensemble sur l'état stationnaire. De même que plus tard Marshall fera un usage limité et, pour ainsi dire, latéral de la notion de statique et peut-être pour des raisons analogues, c'est-à-dire par l'effet des tendances réalistes et anti-systématiques de l'esprit anglo-saxon, A. Smith, dans La Richesse -des Nations, n'a recours qu'occasionnellement au concept d'état stationnaire à propos de sa théorie du salaire [125].

Tandis que primitivement, avant l'appropriation privée et l'accumulation du capital, le travailleur obtient le produit total de son travail, dans une société avancée (advanced society), le travailleur est contraint de débattre le prix de son travail en face de la « coalition tacite » des employeurs. Dans ces conditions, le salaire s'établit au niveau des subsistances [126].

Cette théorie exposée, Smith, suivant une méthode qui lui est familière [127], la corri­ge ou mieux la circonstancie. L'employeur, quand il débat le salaire avec l'ouvrier, est contraint de prendre en considération le fonds « destined for the maintenance of labour ». L'étendue de ce fonds exerce une influence sur le niveau des salaires.

Trois cas doivent être distingués [128].

1° Si ce fonds augmente plus vite que le travail, la coalition tacite des employeurs devient inopérante et le salaire peut dépasser les subsistances. C'est ce qui se passait, selon Smith, de son temps, en Angleterre et dans l'Amérique du Nord;

2° Si ce fonds cesse d'augmenter, le salaire tend à baisser jusqu'à ce qu'il ait atteint le niveau des subsistances : c'est ce qui, pour Smith, a eu lieu longtemps en Chine;

3° Si ce fonds diminue, la misère et la famine agissent sur le nombre des travail­leurs, de telle façon que le salaire fixé au niveau des subsistances soit de nouveau rendu possible. Ainsi en a-t-il été, déclare Smith, au Bengale.

On qualifie respectivement, dans ces trois cas, la société considérée : advancing ; stationary ou retrogressive.

Mais, dira-t-on, pourquoi dans le second cas le fond « destined for the mainte­nance of labour » cesse-t-il d'augmenter ? La réponse donne la clef de toute la cons­truction. Parce que, répond Smith, le taux du profit est tombé si bas qu'il n'y a plus incitation à l'accumulation de capital. Et où s'établira ce niveau ? Sur ce point Smith n'est pas très clair, il insiste surtout sur le risque courant d'investissement. Pour que l'on soit incité à accumuler, il faut que, la compensation du risque mise à part, le taux des profits représente « quelque chose de plus que ce qui est nécessaire pour com­penser les pertes occasionnelles auxquelles chaque placement de stock est expo­sé ». S'il n'en est pas ainsi, « l'amitié et la charité motivent les prêts ». [129]

Caractérisons brièvement, à la lumière des catégories logiques que nous avons distinguées, les vues de Smith.

Observons d'abord qu'abstraction faite de toute considération relative à ce qu'on appellera plus tard le fonds du salaire, Smith estime que le salaire a une tendance profonde à se fixer au niveau des subsistances. Sous les phénomènes du marché (prix du marché, profit extraordinaire, salaire concret) qui sont l'accident, il y a les phéno­mè­nes naturels (prix, profit, salaire naturels) qui représentent des tendances profon­des, un ordre durable et normal (sans qu'il y ait pour le moment à impliquer un jugement de valeur dans ce dernier qualificatif). Écartés de leur niveau naturel ainsi défini, les salaires - et aussi les prix et profits - ont tendance à y revenir. Il y a donc là l'idée d'un ajustement d'éléments économiques, d'un pivot (les subsistances), autour duquel les salaires oscillent suivant l'état de la société économique, et, notamment, suivant le degré d'accumulation du capital. Il y a donc là aussi bien l'idée d'un ajuste­ment ou, si l'on veut, d'un équilibre qui est indépendant de l'état stationnaire, progressif, ou régressif de la société.

Dans les trois cas il y a une tendance du salaire à se fixer au niveau des subsis­tances. Mais le décalage par rapport à ce niveau sera modifié suivant l'état station­naire ou non de la société économique.

Considérons maintenant cet état stationnaire lui-même.

Comme le circuit naturel des Physiocrates, il repose sur la constance des éléments économiques : le capital est constant puisqu'aucune accumulation ultérieure n'est pos­si­ble; la technique de même n'est pas variable, quoique Smith n'ait pas insisté sur ce point. Par conséquent, les mouvements économiques sont, eux aussi, constants; la même quantité de produit se dégage et elle se répartit en profits, salaires, intérêts, etc. qui, pendant l'unité de temps, suivent le même parcours et s'élèvent au même montant.

Mais, à la différence du circuit des Physiocrates qui est seulement un état idéal dont on peut entreprendre de rapprocher progressivement la réalité, l'état stationnaire de Smith est un état réel de la société. Sur ce point, aucune hésitation n'est possible, puisque Smith prend soin de citer comme exemple la vie économique de la Chine au moment où il écrit.

Toujours à la différence des Physiocrates, Smith rattache cet état stationnaire à un élément économique : le taux des profits ou plus exactement encore le niveau de pro­fit minimum fixé principalement par l'étendue du risque. Un enchaînement [130] de répercussions produit un équilibre qui présente deux caractères. Il s'établit pour l'état stationnaire de façon toute, différente de ce qu'il serait dans un état advancing ou regressive. Puis, il n'y a qu'une position d'équilibre pour un niveau donné du profit. Smith ne suggère pas qu'il y ait différentes positions d'équilibre possibles dans l'état stationnaire.

A la différence des Physiocrates enfin, Smith ne considère pas l'état stationnaire qu'il décrit comme naturel ou normal, quelle que soit la portée qu'on donne à ces épithètes. L'état stationnaire, état réel d'une société économique comme la Chine, ne représente pas une tendance profonde de la société économique en général, un état normal par rapport à un état accidentel. Pas davantage cet état n'est naturel ou normal en ce sens qu'il dégage le bien-être humain maximum. Puisque le salaire est alors fixé au niveau des subsistances et s'y tient, cela est évident. Mais Smith a bien pris soin de nous dire que l'état qu'il décrit est « languissant » (dull).

Seuls les prix, profits ou salaires naturels ou normaux représentent les tendances profondes par opposition aux accidents superficiels de la vie économique. Mais nous savons déjà que ces tendances profondes se manifestent, quel que soit l'état station­naire, progressif ou régressif de la société.

Ajoutons que Smith emploie la notion de prix ou revenu naturels et celle d'état stationnaire dans un esprit tout différent de celui des Physiocrates. Il n'a pas, comme eux, le dessein de dresser une sorte de modèle de la société future, mais bien de décrire et d'expliquer les faits.

Ainsi se forme chez Smith un carrefour théorique. D'un côté la notion d'ajuste­ments normaux des quantités économiques qui peuvent se produire quel que soit l'état de la société; de l'autre, la notion d'un état stationnaire ou progressif de la société économique elle-même.

Chez Ricardo, la conception d'état stationnaire présente avec les vues smithiennes de grandes ressemblances (conception d'un niveau naturel des salaires; constance des éléments économiques : capital, population; niveau des profits établi de telle façon qu'aucune autre nouvelle épargne n'est faite). Comme Smith, Ricardo considère cet état avec défaveur. Mais il se sépare de son prédécesseur par la façon dont il conçoit que l'équilibre s'établit ; il s'en sépare aussi parce que le jugement qu'il porte sur l'état stationnaire n'est plus sans appel comme celui de Smith.

M. Robbins a montré lumineusement comment l'enchaînement rigoureux et objec­tif des faits, qui dans Smith conduit à l'équilibre, a été assoupli par les successeurs de Smith qui ont introduit le qualitatif et le psychologique là où l'auteur de La Richesse des Nations s'était borné à marquer des relations rigoureuses entre quantités. Pour Smith, les profits sont les seuls prix de services qui varient et cela principalement d'après le risque d'investissement. Quant au salaire, il se fixe d'après le taux de subsis­tance physiologique [131].

Or, en ce qui concerne le salaire, Malthus bien qu'influencé par cette conception indique clairement « que le salaire naturel n'est pas tant un salaire qui permet au tra­vail­leur de subsister et d'élever une famille, qu'un salaire qui l'incite à agir de la sorte » [132]. Il ne s'agit donc plus d'une variation objective et physiologique, mais sub­jec­tive et psychologique. Par conséquent, même si l'on suppose un taux des profits rigides, l'état d'équilibre stationnaire est concevable à des niveaux de salaires naturels variés. L'é­qui­libre pourra s'établir soit avec une population relativement nombreuse et un taux naturel des salaires relativement bas, soit à l'inverse avec une population relativement faible et un taux naturel des salaires relativement élevé. Il suffit pour cela d'imaginer que la classe ouvrière a une conception assez éclairée de ses intérêts véritables, ce qui dépend d'un très grand nombre d'éléments, notamment de la législation et des institutions.

Par là même, l'équilibre n'est plus mécanique, extérieur en quelque sorte à l'agent humain. L'état stationnaire n'est pas inévitablement lourd de menaces. Il peut être favorable aux membres de la société économique, et témoigner d'une civilisation avan­cée et d'une grande culture. Tout cela, étant donné son point de départ, Ricardo pouvait le dire et l'a dit expressément.

Pour ce qui est du taux du profit, J. S. Mill introduira un assouplissement analo­gue. Ce n'est pas dans les développements consacrés à l'état stationnaire, mais dans le chapitre sur l'augmentation du capital, qu'il le faut chercher. J. S. Mill y adopte, à la suite de John Rae, la conception d'un taux naturel du profit qui varie suivant « the effective desire of accumulation ». Sur ce terrain encore, la psychologie atténue la rigueur des enchaînements smithiens, et « une diversité infinie » d'équili­bres station­naires est rendue possible à des taux naturels de salaires et de profits différents.

Au terme de cette évolution, la notion de revenu naturel, salaire ou profit, s'est élargie et assouplie ; elle implique référence non seulement à un ordre des choses, à une nature des choses extérieures à l'agent économique, mais à la nature même de cet agent économique considéré non comme un automate passif mais comme un être doué de réactions psychologiques propres.

Ces transformations, comme le fait remarquer le Professeur Robbins [133], atteignent un haut degré de pureté et de puissance chez Marshall. A l'égard de la notion de statique, Marshall a montré une « aversion » [134] qui s'explique par sa conception de la science économique et de son objet [135]. La science économique doit être jugée d'après sa correspondance à la réalité concrète [136]. L'acte et le fait économiques, portions de la réalité vivante, sont essentiellement mouvement, transformation, changement [137]. Aussi comprend-on que, pour Marshall, le traitement statique appliqué à l'ensemble de l'activité économique le déforme au point de lui faire perdre son caractère propre et de laisser échapper son essence. Il s'en est expliqué dans un passage d'une lettre à J. B. Clark trop peu connue en France: « je ne peux pas concevoir un état statique, énonce-t-il, qui se rapproche assez du monde réel pour former l'objet d'une étude profitable. Il ne m'appartiendrait pas plus d'écrire un livre sur l'état statique et un autre sur l'état dynamique qu'il me serait possible décrire un livre sur un yacht se déplaçant à contre-courant à trois milles à l'heure et un autre sur un yacht se déplaçant dans des eaux tranquilles à trois milles à l'heure » [138].

Quand il s'agit d'étudier des phénomènes de progrès économique, l'emploi des formules de l'équilibre statique [139] est insuffisant. « Toute théorie simple sur les rela­tions entre coût de production, demande et valeur, est nécessairement fausse » [140]. En d'autres termes, la possibilité est niée de distinguer les aspects statiques et dynami­ques de la vie économique sans détruire la matière même qu'il s'agit d'appréhender et l'objet dont il faut rendre compte.

Marshall ne construira donc pas un système général de statique. Il se bornera à employer ce que l'on nomme improprement selon lui la méthode statique, sans faire violence à la réalité. Il considérera tel phénomène économique isolé en supposant que le réseau d'autres phénomènes dans lequel il s'insère reste constant, en admettant par hypothèse que toutes les autres conditions restent égales et en essayant ensuite progressivement de déterminer dans quel sens jouent leurs modifications et si elles tendent ou non à s'équilibrer [141].

Ce procédé de simplification logique et d'abstraction temporaire, conçue comme le point de départ d'une étude à base d'abstraction décroissante, nie que l'état statique représente le minimum essentiel, ni à plus forte raison le contenu normal du pro­ces­sus économique. La statique, dans la mesure limitée où il en est fait emploi, est une « fiction » [142], un instrument d'analyse. Elle ne traduit ni l'état réel d'une société comme chez Smith, ni la tendance profonde de la vie économique concrète comme chez divers auteurs que nous étudierons bientôt [143]. Par ailleurs il n'y a plus, dans l'équilibre total, prééminence causale d'un facteur [144] comme chez Smith, ni de plusieurs facteurs comme chez ses successeurs [145].

Nous avons, à la suite du Professeur Robbins, suivi et décrit le développement d'une première tendance théorique en touchant les conceptions de la statique écono­mique. Au départ la statique est comprise comme un état réel de la société écono­mique auquel conduit un enchaînement rigoureux de facteurs parmi lesquels on peut discerner et isoler un facteur qui joue un rôle actif et prépondérant. En fin de course, la statique est conçue comme un simple procédé logique servant de point de départ à une marche vers le concret. La vie économique est alors considérée comme essentiel­le­ment dynamique : des équilibres momentanés s'y établissent, rompus et rétablis par une série de facteurs placés dans des relations d'interdépendance et parmi lesquels on ne peut pas déceler l'action d'un facteur causal prépondérant.

B. - Suivons un second cheminement théorique. Son origine est J. S. Mill que nous avons déjà abordé latéralement mais que nous considérerons maintenant dans l'intégralité de son apport.

Cet apport est double.

J. S. Mill décrit l' « état stationnaire » qui l'a rendu célèbre et qui, selon lui, succédera un jour à l' « état progressif ». On sait que c'est là une vue sociologique concernant l'avenir à longue échéance des sociétés humaines. Le taux des profits venant à atteindre un niveau tel qu'on n'épargne plus et qu'on n'emploie plus les capitaux productivement, l'industrie étant par ailleurs limitée par le capital et ne pouvant plus se développer, il faudra. bien que la population elle-même s'adapte au niveau des subsistances ainsi atteint [146]. Cet équilibre entre les capitaux, les produits et les hommes, est l'aboutissement de l'activité économique.

C'est donc un état qui n'est pas réel mais qui le deviendra quelque jour et dont les sociétés humaines se rapprochent. Il est commandé par un enchaînement de circons­tances à l'origine duquel on trouve un facteur actif et prépondérant : le niveau des profits. Il est non pas stigmatisé, mais annoncé avec optimisme, puisque, on le sait, J. S. Mill estime qu'alors les hommes pourront distraire et employer à des fins plus hautes une fraction rendue disponible de l'activité dont ils dépensent aujourd'hui le meilleur dans la production et l'échange des biens [147]. J. S. Mill emprunte donc beaucoup à ses devanciers. Mais il projette dans le plan de la Prévision sociologique ce dont ils faisaient emploi pour la description économique du présent.

Les économistes modernes successeurs de J. S. Mill ont très souvent considéré comme insusceptible de solution précise la question générale de l'avenir économique des sociétés humaines. De la théorie de l'état stationnaire telle qu'elle vient d'être résumée, ils ont tiré un aliment pour leurs discussions sur la notion de progrès économique et social. En revanche, ils ont, pour dessiner leurs conceptions de la statique et de la dynamique, travaillé dans une autre voie ouverte par notre auteur.

J. S. Mill, au début de son chapitre sur l'influence du progrès [148], trace quelques lignes qui annoncent tout un courant de la pensée théorique moderne. Les trois précédentes parties de l'ouvrage, écrit-il, comprennent ce que « par une généralisation heureuse [149] d'un terme mathématique, on a appelé statique »; elles étudient des lois « of a stationary and unchanging society ». A ce genre d'études, fait naturellement pendant l'analyse des relations entre phénomènes économiques, dans une société « progressive et affectée de changements ». Peut-être en énonçant ces formules, J. S. Mill pensait-il plus ou moins implicitement à l'état stationnaire des classiques [150]. Il n'en suggérait pas moins une division générale de la science économique, qui elle-même, pour peu qu'on y veuille bien voir autre chose qu'un simple procédé d'exposi­tion, implique la reconnaissance de deux ordres d'activité économique : l'ordre statique qui se rencontre quand les éléments ou facteurs économiques sont constants en quantité et en qualité; l'ordre dynamique, qui est l'ensemble des liaisons que l'on peut mettre en évidence quand un changement se produit dans la quantité ou dans la qualité des facteurs.

C'est bien cet enseignement qu'ont reçu et cette leçon qu'ont entendue la plupart des économistes qui, après J. S. Mill, ont fait usage, avec toutes leurs conséquences, des concepts de statique et de dynamique.

J. B. Clark, malgré l'importance des analyses dont il a enrichi la dynamique, est un défenseur convaincu de la statique, qui seule permet d'atteindre la réalité sociale avec la précision désirable [151] et permet de formuler des lois de portée générale [152]. Cette statique ne traduit pas une société immobile, figée, mais est définie selon une métho­de qui trahit l'influence de Mill [153]. Une économie statique est celle dans laquelle tous les facteurs de la production sont doués d'une parfaite fluidité et de laquelle sont exclus cinq changements : a) l'augmentation de la population; b) l'augmentation du capital ; c) le perfectionnement des méthodes de production; d) le changement dans la forme des entreprises industrielles ; e) l'augmentation ou la multiplication des besoins des consommateurs. Ces conditions remplies, on a un état proprement statique.

J. B. Clark assimile cet état statique à l'état stationnaire des classiques anglais. Mais, ainsi que le souligne avec force le Professeur Robbins, cette assimilation n'est pas valable [154]. Dans les deux cas, les quantités des éléments ou facteurs économiques sont constantes, mais dans des conditions très différentes. Selon la vue de J. B. Clark, la constance des facteurs est la condition de l'équilibre. Selon la vue des classiques, elle est la résultante d'un processus qui tend à l'équilibre. Dans le premier cas, popu­lation et capital sont des données constantes. Dans le second, ils sont constants parce que, par l'effet des réactions des revenus (profits, salaires, intérêts, etc.), ils ont atteint une position stationnaire. On ne peut pas plus dire alors que salaires et intérêts sont constants parce que population et capital sont constants, qu'on ne peut former la proposition inverse. On peut dire seulement que, « parce que la demande du consom­ma­teur et l'état de la technique d'une part ne changent pas, et parce qu'aucune trans­for­mation fondamentale dans l'équipement humain et matériel de production d'autre part ne s'est produite, une position de repos a été atteinte ». Dans la conception classique, l'état stationnaire est la résultante de forces qui tendent à changer. Dans la conception de Clark, les facteurs sont donnés stationnaires, et l'équilibre est atteint sous ces conditions.

Il semblerait donc que les rapports entre l'équilibre statique au sens de J. B. Clark et la réalité économique sont clairement établis. Comme les conditions postulées ne sont jamais en fait réunies dans une société concrète, il semblerait que l'hypothèse statique soit sans rapport déterminable avec le déroulement réel de la vie économique. Nul plus que Clark lui-même n'a insisté sur la marge qui sépare l'une de l'autre. « Heroically theoretical is the study that creates in imagination a static society » [155]. Mais, à regarder de près sa théorie et à scruter sa fameuse comparaison ,empruntée à l'hydraulique [156], il apparaît bien que la statique et les lois qu'elle permet de dégager ne ressortissent pas seulement au domaine de l'hypothèse. Les lois statiques agissent tant dans une société immuable que dans une société dynamique, mais, dans le second cas, elles peuvent être annulées ou déviées par d'autres lois d'ordre dynamique. Malgré les changements incessants, le niveau des revenus et des prix aurait tendance à se conformer aux lois de la statique. La statique représente donc une réalité économique sous-jacente ou essentielle [157].

Cela ne signifie au reste nullement que, dans la pensée de J.-B. Clark, la statique figure un état normal et la dynamique un état anormal. « A static paradise would be intolerable; but a dynamic Purgatory would have at least one supreme charme and would be the better state of the two » [158]. Mais la statique et les lois statiques forment un ensemble vers quoi tend la vie économique.

Avec l'école mathématique, l'évolution a atteint son terme. Pour Walras comme pour Pareto, la statique est une construction idéale qui n'a jamais de parfait équivalent dans la réalité concrète. L'équilibre de la production et des échanges, écrit expressé­ment Walras, est « un état idéal et non réel ». jamais ne sont réalisées les coïncidences nécessaires à la définition théorique de l'équilibre entre l'offre et la demande des produits et des services, entre le prix de vente des produits et leurs prix de revient en services producteurs. Mais, ajoute l'économiste mathématicien, c'est « l'état normal en ce sens que c'est celui vers lequel les choses tendent d'elles-mêmes sous le régime de la concurrence appliqué à la production comme à l'échange ». Ainsi, tout en affirmant l'irréalité de l'hypothèse de l'équilibre statique, Walras n'en admet pas moins que l'état qu'il décrit exprime la tendance profonde d'un régime soumis à la libre concurrence. Aussi bien, Pareto considère que les conditions de l'équilibre statique, telles qu'il les a établies, sont plus qu'une abstraction et un simple schéma logique, bien qu'il se déclare hors d'état de dire quoi que ce soit sur le temps nécessaire pour que le système économique, les rejoigne [159].

On ajoutera que, chez Walras et Pareto comme chez tous les représentants de l'école mathématique, les constructions de J'équilibre statique sont épurées de tout jugement de valeur. Il s'agit de comprendre, de saisir et d'établir scientifiquement des relations.

De ce second courant de pensées que nous avons voulu rendre sensible par quel­ques points de repère, essayons de dégager la ligne. A partir de J. S. Mill, la notion d'état stationnaire et la notion d'état statique divergent de plus en plus.

Pour Smith et pour les classiques anglais avant J. S. Mill, l'état stationnaire est un état réalisable de la vie économique qui résulte d'une balance de forces tendant à changer. Cette conception suppose qu'on peut mettre en lumière un enchaînement de faits qui aboutissent à l'état stationnaire.

Pour les modernes qui ont travaillé dans la direction de Clark et de l'école. mathématique, l'état statique est un état hypothétique et irréalisable de la vie écono­mique qui est mis en évidence par une opération de l'esprit.

Cette conception suppose qu'en éliminant un certain nombre de mouvements on peut produire une image de la vie économique qui explique l'état vers lequel elle tend sous certaines conditions.

Dans les deux conceptions, la statique correspond bien à quelque chose de réel. Les modernes, pas plus que les classiques, ne consentent à se livrer à une opération purement gratuite de l'esprit.

Mais deux grandes différences subsistent.

La démarche logique n'est pas la même. Dans le premier cas, chez les classiques, on ne suppose, au départ, aucun élément constant ou immobile, mais on admet que l'activité de l'économie tend vers une position de repos. Dans le second, chez les mo­der­nes, on suppose constants certains éléments; on dégage par ce moyen une réalité économique sous-jacente dans laquelle on retomberait si les causes de progression ne jouaient pas. Mais l'activité de l'économie ne tend pas forcément à un état de repos : les influences dynamiques peuvent l'en éloigner de plus en plus. Dans le premier cas, le déroulement de la vie économique rapproche de l'état statique; dans le deuxième cas, le déroulement de la vie économique en éloigne.

De plus, ce qu'il y avait de normal, d'ordonné chez les classiques, c'était la stati­que par opposition aux oscillations autour des niveaux naturels qui représentaient le désordre. Pour les modernes, la qualification des phénomènes, le tracé de la frontière du normal et de l'anormal, passent au second plan. Dans la mesure où la question subsiste, ce qui est considéré comme naturel, comme normal, c'est le mouvement. A mesure qu'on passait d'une idée à l'autre, l'équilibre, au lieu d'être conçu comme un état stationnaire, un état de repos auquel conduit un enchaînement de faits, apparaît comme un moyen d'analyse exprimant les ajustements des quantités de facteurs, de biens et de services dans un ensemble essentiellement dynamique. Dès lors, il ne pouvait plus être question de mettre au jour un facteur causal prépondérant comme le faisaient les classiques, mais bien de prendre conscience d'un état général d'interdé­pendance des phénomènes économiques, les uns par rapport aux autres, comme le font les économistes qui procèdent de Walras.

En ce point, la statique de Schumpeter peut être située et son originalité comprise. Schumpeter utilise l'apport des théoriciens de l'équilibre, mais en même temps sa statique a un fondement sociologique et non mécanique. Par sa structure aussi bien que par son contenu (élimination de l'intérêt), elle se sépare substantiellement des constructions de Clark aussi bien que de celles de l'école mathématique. On peut donc parler d'un renouvellement de la statique chez Schumpeter et retenir que les particu­larités de sa terminologie expriment des différences de fonds. Le « circuit » n'est pas la statique au sens habituel de ce mot.

En renvoyant pour le détail au texte même de cet ouvrage, caractérisons som­mai­rement le circuit.

Le circuit est une représentation conceptuelle d'un état de la. vie économique dont n'a été retenue que l'essence. A chaque offre correspond une demande égale qui est connue par expérience. Dans chaque période, chaque bien décrit le même circuit fermé. Les deux facteurs originaires [160] de la production, travail et facteurs naturels, sont soumis à une combinaison traditionnelle donnée. L'exploitant [161] qui effectue cette combinaison s'adapte aux besoins sans les modifier; il subit les impulsions du milieu économique mais ne lui en imprime pas.

Pour éliminer radicalement les « avances » et les « réserves » de « biens de production produits », Schumpeter suppose l'emboîtement des périodes successives pendant lesquelles se déroule le circuit. Les travailleurs et les propriétaires de facteurs naturels échangent, au cours d'une période, leurs prestations de travail et de terre contre des biens de consommation achevés dans la période précédente. Les exploi­tants, c'est-à-dire ceux qui ont fabriqué des biens de consommation dans la période précédente, échangent ces biens contre des prestations de travail et de terre néces­saires pour fabriquer des biens de consommation dans la période suivante. En d'autres termes, dans chaque période économique, on emploie à la consommation ou à la production les seuls biens produits dans la période économique précédente, et on produit les seuls biens qui seront employés dans la période suivante [162]. Il s'opère une transformation continue de prestations de travail et de terre en biens de consommation qui à leur tour vont aux travailleurs et aux propriétaires de facteurs naturels. Dans ce circuit fermé, étant donné les termes de l'hypothèse, une réserve de biens de pro­duction produits n'a aucune fonction spéciale et peut donc être éliminée.

Il n'y a pas dans le circuit de capital conçu comme réserve de « biens de pro­duction produits ». Il n'y a pas davantage de capitaliste, quel que soit le sens que l'on donne à ce mot. Il n'y en a pas en tant qu'agent qui, en détenant une réserve de « biens de production produits » joue un rôle propre. Il n'y en a pas en tant qu'agent accu­mulant et louant des capitaux monétaires. Au circuit comme il vient d'être décrit, la présence ou l'absence de monnaie ne change rien d'essentiel [163].

Tout cela fait déjà pressentir l'innovation majeure de Schumpeter.

De la statique, ou pour parler plus rigoureusement du circuit, l'intérêt est absent. Pour plusieurs raisons que je me borne ici à grouper, chacune d'entre elles étant lon­guement analysée par l'auteur : 1° Il n'y a pas de réserve de « biens de production produits ». De plus, les « biens de production produits » n'ont aucun titre à l'imputa­tion; celle-ci doit remonter jusqu'aux facteurs originaires, travail et terre ; 2° dans le circuit, la loi de déprécia­tion du futur, analysée par Böhm-Bawerk, ne joue pas [164] ; 3° a posteriori, c'est-à-dire pour qui connaît l'ensemble de la théorie de Schumpeter, il apparaît que, dans le circuit, il n'y a pas de nouvelle combinaison [165], donc pas d'entre­prise [166], donc pas de profit [167]. Il manque par conséquent le réservoir dans lequel l'intérêt est puisé pour être versé au capitaliste.

Tels sont les traits généraux de ce qui, chez Schumpeter, correspond à la statique.

Schumpeter prend certainement place dans le second des grands courants de pen­sée que nous avons distingués avec le Professeur Robbins. Le circuit est une construc­tion abstraite, une vue de l'esprit ; dans sa rigueur on ne le trouve nulle part dans la réalité concrète pas plus que l'équilibre statique de l'école mathématique. Cela ne signifie pas au reste que le circuit soit une conception purement gratuite. A titre de représentation très schématique et très stylisée, on reconnaîtra qu'il donne une idée théorique juste et féconde des petites communautés primitives, des petits systèmes d'économie fermée [168].

Mais ce n'est pas ce trait qui permet de marquer une différence très nette entre la statique de Schumpeter et celle de Clark ou de Walras et de Pareto. Eux aussi, nous l'avons dit, n'estiment pas présenter une statique « en l'air », sans rapport avec le réel.

Les auteurs rattachés à la seconde filiation de théoriciens conçoivent la statique comme un état d'ajustements quantitatifs dont il est rendu compte par une analogie mécanique: l'équilibre. J. Schumpeter emprunte une série d'éléments aux penseurs de ce type, mais il les fond en un ensemble qualitatif qui s'exprime par une analogie biologique : le circuit. Sa théorie est essentiellement une théorie du qualitatif puis­qu'elle repose toute sur la notion de combinaison nouvelle dont l'absence définit le circuit (statique), dont la présence définit l'évolution (dynamique).

Ce jugement se précise quand on compare la construction de J. Schumpeter à celle de Walras et à celle de J. B. Clark.

J. Schumpeter va plus loin que Walras, en tentant comme lui un effort de simpli­fication abstraite. Précisément par ce qu'aucune hypothèse statique n'est nécessaire, mais simplement commode, la critique de l'hypothèse de Schumpeter est beaucoup moins aisée qu'il ne pourrait sembler à un lecteur superficiel. Pour peu qu'on réflé­chisse d'une façon attentive et sans se laisser arrêter par de simples habitudes men­tales, on apercevra que l'équilibre, de Walras et le circuit de J. Schum­peter sont deux solutions diversement « élégantes » d'un même problème.

L'équilibre walrasien implique que l'entrepreneur ne fait ni bénéfice, ni perte. En d'autres termes, l'entrepreneur ne subsiste pas en tant que tel [169]. Cet entrepreneur n'a aucune fonction ni aucun revenu spécifique. C'est un simple mot, un signe qui permet de concevoir la combinaison des facteurs de la production. Ce mot, ce signe, Schum­peter l'élimine; il ne parle même plus d'entrepreneur en statique, mais d'exploi­tant. Dans les deux cas, pour faire la construction statique, les deux auteurs acceptent cet artifice logique qui consiste à faire état d'un agent qui exerce une activité parti­culière (combinaison des facteurs de la production) sans que lui revienne d'autre revenu qu'un salaire. L'exploitant de Schumpeter a un rôle purement passif: il reçoit les impul­sions du milieu et réalise sans initiative la combinaison traditionnelle des fac­teurs de la production. Il est une réplique de l'entrepreneur « désubstantialisé » de Walras.

Mais Schumpeter va plus loin. L'équilibre ou le circuit, qui sont conçus par Walras avec le capital, le capitaliste et l'intérêt, ne peuvent-ils pas se construire sans eux ? La logique de la théorie de l'imputation ne contraint-elle pas à remonter aux facteurs originaires : travail et facteurs naturels ? Par ailleurs, s'il est vrai qu'une hypothèse statique doit être conçue suivant le principe de l'économie des moyens, quelle raison y a-t-il d'admettre le capital et l'intérêt, si le circuit peut être, dans sa structure et dans son fonctionnement, conçu logiquement et avec cohérence sans eux ? Y a-t-il plus d'illogisme à éliminer le capitaliste d'un état économique hypothé­tique où il n'a aucun rôle propre à jouer, que d'éliminer l'entrepreneur [170] de l'hypothèse statique, comme le fait Walras ? N'est-ce pas seulement pousser jusqu'à ses dernières conséquences la distinction entre facteurs primaires et facteurs dérivés de la production ? N'est-ce pas affirmer le concept de revenu abstrait de facteur et se débarrasser de la notion de revenu concret d'agent ? [171].

Invoquera-t-on que la statique de Walras « violente » moins la réalité que le circuit de Schumpeter ? Mais il est clair que ce n'est pas là la vraie question. Étant donné que toute statique « émonde » la réalité économique, ne s'agit-il pas simple­ment de savoir en quel point la « coupe » peut donner la perspective la plus frap­pante ? Ne vaut-il pas mieux rapprocher, d'une part, travail et facteurs naturels, salaires et rentes [172], d'autre part, capital et combinaison nouvelle, intérêts et profits ? Ce classement permet-il de mieux comprendre la réalité économique évolutive ? Schumpeter répond par l'affirmative ; et, ce faisant, il se borne à découper artifi­ciel­lement la réalité comme Walras, mais à choisir ailleurs la ligne de section. Cette position implique seulement que l'évolution capitaliste « ne peut pas être traitée avec le même appareil théorique qui peut être employé pour l'état statique » [173], et que seule l'évolution capitaliste ne peut être conçue et interprétée sans recours au capital, à l'intérêt et au profit. Capital, intérêt et profit sont essentiels [174], à l'évolution capitaliste et ne sont essentiels qu'à elle.

Que la construction de Schumpeter conçue sur ces bases soit parfaitement cohé­rente avec elle-même, qu'elle ne puisse pas être critiquée en partant des prémisses mêmes qu'elle implique, c'est un autre point qui sera abordé à propos de la suppression de l'intérêt. Nous avons voulu établir seulement pour le moment que le circuit de Schumpeter est dans la ligne et dans le prolongement naturel de l'équilibre de Walras [175].

On notera que, si l'image abstraite que Schumpeter donne de la réalité est allégée de plus d'éléments que l'équilibre de Walras, elle est en revanche moins mécanique, elle a des bases psychologiques et sociologiques. Elle est construite sur l'habitude, les combinaisons imposées par l'expérience, et mm sur des ajustements impersonnels et anonymes de quantités. Elle n'exclut pas le mouvement : le circuit n'est pas le repos. Elle n'exclut même pas l'adaptation à des modifications progressives basées sur les expériences précédentes [176]. La substitution de l'image physiocratique du circuit à l'ana­logie mécanique de l'équilibre et à la terminologie mathématique de la « statique » révèle une orientation générale d'esprit. Schumpeter n'oublie pas, pour construire son hypothèse statique, les enseignements de la sociologie économique de langue allemande [177].

Plus apparentes sont les différences qui séparent le circuit de Schumpeter de la statique de J. B. Clark. Schumpeter suppose bien données une certaine technique et une certaine organisation sociale. Mais ce n'est pas sur la constance de ces éléments extra-économiques qu'il met l'accent. Ce qui sert de base à sa statique, c'est cette donnée fondamentale, rigoureusement économique, de combinaison traditionnelle des facteurs de la production. Il ne définit pas, comme J. B. Clark, la statique par l'élimi­nation d'une série de facteurs, mais en la concevant comme la zone de l'habitude, du « tout fait », de l'automatisme par comparaison à la zone de l'innovation, de l'esprit créa­teur de l' « entreprise ». Cette opposition a une valeur philosophique et socio­logique qui dépasse de beaucoup les recherches économiques. Elle permet à l'auteur non seulement de donner une vue unitaire de la statique, mais encore d'éclairer le passage de la statique à la dynamique en restant dans la ligne de recherches qui lui ont servi à élaborer sa statique [178].

Quelle qu'en soit l'originalité, la construction statique de J. Schumpeter peut-elle donner pleine satisfaction à ceux qui acceptent les prémisses dont elle part et la logique qui l'anime ? Le point fondamental est celui de la suppression de l'intérêt en statique [179].

Cette opinion, qui est essentielle au système, nous semble pouvoir être critiquée en employant à peu près [180] le raisonnement du Professeur Robbins [181].

Sur un certain nombre de points, tout le monde est d'accord. Les surplus dynami­ques ont une grande importance dans la détermination du taux de l'intérêt. La dyna­mique produit des frictions qui engendrent une « épargne imposée » plus élevée que l'épargne volontaire qui eût été faite sans elles. Enfin, si l'on admet que la quantité de capital n'augmente pas en statique, on exclut par là même la possibilité de l'intérêt défini comme le revenu d'un nouveau capital.

Mais ce que Schumpeter énonce est différent. Il nie dans le circuit l'existence de l'intérêt comme revenu des « biens de production produits ». C'est là que doit se concentrer l'attention.

Schumpeter, par le moyen que nous avons indiqué, nie qu'il y ait dans le circuit à faire état de réserves de « biens de production produits », détenues par un agent éco­nomique ayant une fonction propre. Mais nie-t-il l'emploi même, dans le circuit, de « biens de production produits » ?

Le Professeur Robbins se place dans l'affirmative et peut alors objecter à Schumpeter qu'un état statique est difficilement concevable, dans lequel les moyens de production produits ne donnent pas un revenu net, c'est-à-dire dans lequel il n'y a pas, outre le salaire et la rente [182], un intérêt. Pourquoi travail et facteurs naturels seraient-ils employés au maintien, à la conservation des « biens de production produits » si aucun revenu net ne résulte de cet emploi ?

Qu'on entende exactement l'objection. Il ne s'agit nullement de chercher le motif d'une abstinence tendant à augmenter la quantité totale de « biens de production produits ». Il s'agit de dire pourquoi l'abstinence qui tend simplement à empêcher la diminution de la quantité des « biens de production produits » a lieu si aucun revenu net imputable aux biens en question ne la motive et ne la justifie.

Plus simplement [183], s'il n'y a pas un produit net imputable aux « biens de pro­duction produits », il n'y a aucune raison : 1° qui rende compte de leur formation à un moment quelconque; 2° qui explique pourquoi les agents économiques mettent un frein à leur consommation en vue de conserver la quantité de cette sorte de biens dont ils disposent.

Ainsi, c'est un certain taux d'intérêt [184] qui maintient à un même niveau la quantité des « biens de production produits » et qui empêche la transformation du capital en revenu, ou la transformation inverse. C'est un intérêt [185] qui seul rend compte de la formation des « biens de production produits » et qui décide du principe de leur main­tien une fois qu'ils sont apparus sur la scène économique. Schumpeter [186] peut admettre que dans le circuit il n'y a pas « d'accumulation » supplémentaire, mais il ne peut pas expliquer qu'il n'y ait pas (risquons le barbarisme) « décumulation », à moins qu'il ne lasse intervenir l'existence de l'intérêt.

Ce raisonnement ne nous semble pas attaquable si du moins l'on admet que Schumpeter n'exclut pas du circuit les « biens de production produits ».

Le Professeur Robbins [187] s'interroge sur les raisons pour lesquelles les objections ci-dessus n'ont pas dissuadé Schumpeter de supprimer l'intérêt dans le circuit. Il répond ingénieusement à l'aide des distinctions que nous avons utilisées à sa suite. Schumpeter aurait été prisonnier de la statique telle que la conçoit Clark et aurait eu le tort d'oublier la vue plus large selon laquelle un état stationnaire des « biens de pro­duction produits » ne peut se maintenir dans le circuit que si les agents économiques ont intérêt à utiliser et à conserver ces biens. Le chapitre 1er du présent ouvrage contient, touchant l'abstinence, des passages qui révèlent clairement ce que Schumpe­ter doit à Clark, dont il emprunte la terminologie. Or, dans la statique de Clark, l'offre de capital est rigide : la quantité de capital ne peut Pas varier; son immutabilité est une des conditions mêmes de la statique. C'est peut-être la raison pour laquelle Schum­peter, qui élimine l'abstinence en vue de l'augmentation des « biens de pro­duction produits », ne tient pas compte de l'abstinence nécessaire pour que la quantité de ces mêmes biens ne décroisse pas [188].

Il resterait, pour sauver la statique de Schumpeter, à admettre que la présence même des « biens de production produits » est exclue du circuit. Alors, le circuit ne fournirait aucune image, même très schématique, d'une société comportant l' « exis­tence de la propriété privée et de l'échange » [189]. Bien plus, il ne pourrait prétendre à figurer sur le plan abstrait qu'une économie de Robinson avant la confection du premier filet ! En d'autres termes, le circuit ne serait pas un instrument théorique ayant par lui-même une valeur quelconque pour l'interprétation de la réalité. Il ne vaudrait qu'en tant qu'amorce de la dynamique. L'un des volets du dyptique jouerait le rôle de repoussoir, tout l'intérêt se concentrant sur celui où s'étale le développement économique.

Avouons-le. Un lecteur attentif ne peut se défendre d'une impression de cette sorte. Il semble bien que J. Schumpeter, avec une extraordinaire virtuosité technique, se soit employé à éliminer de son « circuit » tous ces phénomènes : entreprise, capital, profit, intérêt, pour les réintroduire avec tout leur relief et en pleine lumière dans l' « évolution », c'est-à-dire dans la dynamique. Le drame économique est ainsi précédé non d'une scène de présentation, mais d'une scène d'attente. Si l'art n'était pas con­som­mé, on crierait à l'artifice.

La métaphore est pourtant quelque peu injuste. Cette concentration de tous les moyens d'interprétation et d'investigation est, en somme, conforme à l'évolution mê­me des théories de l'économie pure, que Schumpeter a comprise et servie.

Non seulement les économistes du XXe siècle, répondant au célèbre appel de Marshall [190], ont appliqué le principal de leurs efforts aux recherches concernant la dynamique [191], mais encore « la théorie de l'équilibre général a subi un processus de dynamisation de Walras à Moore » [192]. D'une part, on a fait effort pour exprimer quelques relations fondamentales prises dans leur développement, à travers des positions successives déduites par la méthode abstraite (Pareto) ou étudiées suivant la méthode statistique (Schulz et Moore). D'autre part, l'école de Cambridge s'est attachée à décomposer les longues périodes, - c'est-à-dire les périodes nécessaires pour neutraliser les perturbations produites par un facteur dynamique -, en périodes brèves ou très brèves [193]. Dans les deux cas on introduit le facteur temps dans la. vie économique. dans le premier on étend dans le temps la valeur de généralisations formulées par rapport à un instant donné pris comme point de départ; dans le second, on décompose en leurs éléments des tendances qui s'harmonisent par rapport à un point d'arrivée.

La plupart des auteurs qui ont collaboré à ce dépassement de la statique ne ramè­nent pas toutes les manifestations de la dynamique sous un concept commun. Or, c'est précisément ce qu'a fait Schumpeter en élaborant la notion de combinaison nouvelle. Par là même il assignait au temps un rôle important dans la vie économique puisque, dans son système, elle est rythmée par l'apparition de combinaisons nou­velles de facteurs de la production et par leur extension progressive qui, en les transformant en combinaisons courantes, leur fait perdre leur dynamisme initial. Mais ce rôle est indirect : ce n'est pas le facteur temps,. mais la « combinaison nouvelle » qui permet à Schumpeter, d'opposer la statique à dynamique.

III

LE RENOUVELLEMENT DE LA DYNAMIQUE

ET SES CONSÉQUENCES DANS LES PRINCIPALES DIRECTIONS DE LA THÉORIE ÉCONOMIQUE

La génération d'économistes qui a succédé à Walras a fait porter l'essentiel de ses efforts sur la dynamique. Ce déplacement de l'intérêt est sensible chez le plus grand nombre des théoriciens modernes. L'attitude critique qu'ils adoptent à l'égard de la statique est, à vrai dire, susceptible de degrés. Il en est chez qui elle se présente avec un telle netteté de contours qu'elle équivaut presque à une condamnation. H. J. Seraphim [194] refuse tout fondement concret aux raisonnements statiques; Moore en dénonce l'irréalité; J. B. Clark en rappelle avec instance le caractère essentiellement provisoire. D'autres auteurs, plus sympathiques à la statique dont ils reconnaissent les avantages [195], marquent clairement son insuffisance et la présentent comme une sorte d'introduction, d'étude préliminaire destinée à préparer les investigations dynamiques qui sont le devoir principal et la tâche la plus urgente de l'économiste contemporain.

Ces économistes tiennent plus ou moins explicitement pour la nature dynamique du phénomène économique [196].

Cette vue leur est imposée par les caractères du système de production et d'échan­ges dans lequel ils vivent, et qui est la matière de leur observation. Del Vecchio l'a remarqué en termes pénétrants : « Le capitalisme est un système « essentiellement dynamique » où « chaque moment de la vie économique » se présente comme un état différent de ceux qui le précèdent et le suivent » [197]. Le mouvement économique est, par excellence, le fait normal : ses aspects divers qui retiennent l'attention ne doivent pas dissimuler ses rythmes et ses lois.

Il était au reste naturel que l'effort principal portât sur la dynamique, étant donné les progrès accomplis par la statique. Les applications spéciales des principes géné­raux sont évidemment variables à l'infini et les tendances syndicales et monopo­lis­tiques de l'économie moderne donnent un nouvel aliment aux analyses statiques (Amoroso). Mais la théorie de l'équilibre général est très avancée [198] tandis que la dyna­mique est un champ encore mal défriché.

Pour la différence que nous soulignons, il faut évidemment considérer la dyna­mique comme un corps de propositions nettement définies et ajustées plus ou moins organiquement. A cet égard on s'est livré aux mêmes discussions qu'en ce qui con­cerne la date de naissance de la statique. Personne ne nie que les classiques n'aient présenté des vues théoriques sur le progrès de la société économique qui représentent déjà des contributions à l'étude de la dynamique économique [199]. Mais la dynamique n'était pas alors différenciée. Sa différenciation s'amorce avec les « Principes » de Ricardo, 1827, et s'affirme avec les «Principes » de J. S. Mill [200].

Aujourd'hui, les contributions principales à la dynamique se répartissent en trois grands groupes [201] que nous caractériserons brièvement afin de pouvoir situer et apprécier la dynamique de J. Schumpeter.

Le premier groupe comprend les auteurs qui construisent la statique en employant la méthode déductive. De cette méthode procède la théorie des positions multiples d'é­qui­libre statique. Elle consiste à décrire des positions différentes et successives d'équilibre statique, en partant du postulat que les différences entre ces formes diverses d'équilibre statique sont imputables à l'action de phénomènes dynamiques. Attitude assez illusoire, puisqu'elle renonce à atteindre la phase de transition, l'entre-deux qui sépare les équilibres successifs et qui constitue précisément la substance de la dynamique.

Dans la famille des conceptions déductives, la théorie de la société uniformément progressive de Cassel occupe une place à part. Elle se développe dans le plan du quantitatif et du continu. Elle vise trois séries de transformations : augmentation de la production proportionnelle à celle de la population (production par tête constante) ; augmentation de la production en face d'une population stationnaire (production par tête croissante) ; augmentation de la production plus rapide que l'augmentation de la population (production par tête croissante). De ces formes de « progrès » la théorie de Cassel n'étudie que la première. De son énoncé même, il résulte qu'elle repose sur une hypothèse [202] éloignée de la réalité et qu'elle n'embrasse que les faits de production.

Enfin, toujours dans le même groupe, prend place la théorie de l'équilibre écono­mi­que dynamique que Pareto a annoncée dans son Cours et dessinée dans une note parue au Giornale degli Economisti en 1911. En ce qui concerne un individu isolé, cette théorie ne s'éloigne pas beaucoup de la voie habituelle des approximations suc­cessives : elle part de l'état statique et analyse ensuite les éléments perturbateurs qui agissent sur lui [203]. Quant à l'extension de cette théorie à toute une société, qui a été tentée par Guido Sensini [204], elle se heurte à des obstacles insurmontables en l'état actuel de nos connaissances, car on ne connaît pas le système d'équations de l'équi­libre démographique et l'on connaît encore moins, par voie abstraite, le mode de variation de la population dans tous les temps.

Le second groupe comprend les auteurs qui emploient la méthode inductive et statistique. Leur trait commun est un souci de relativisme. Leurs études de dynamique ne valent que pour un système de production et d'échanges de type capitaliste. Puis, au lieu de présenter une théorie de la dynamique, ils s'efforcent de suivre les effets d'un facteur ou d'un groupe de facteurs perturbateurs, sans oublier, jamais l'arbitraire d'un procédé qui dissocie ce qui, dans la réalité, est intimement fondu. Parmi les plus connues de ces contributions, qui procèdent de la pensée de Jevons, on peut citer la théorie de Clark sur les cinq facteurs de la dynamique, la théorie de Patten sur les effets du progrès social, les théories de Pantaleoni sur le développement des dépenses fixes par rapport aux dépenses variables.

Reste le troisième et dernier groupe de recherches qui se forme autour de la théorie de l'équilibre mobile de Moore. Moore [205] entend par « oscillation économique » une fluctuation complète d'une quantité autour de sa position normale d'équilibre. Mais cette position normale n'est pas définie abstraitement. Les tendances séculaires des prix et des produits telles qu'elles peuvent être révélées par la statistique sont considérées comme représentant les situations normales. Autour de cette ligne, des oscillations économiques se produisent, qui seront étudiées telles qu'elles sont provo­quées par la concurrence réelle, concrète, historique, et non par une concurrence hypo­thétique et absolue [206]. Par ces choix, Moore estime échapper au reproche d'irréali­té que l'on peut diriger contre les théories de l'équilibre général. « L'équilibre géné­ral », déduit au moyen de fonctions irréelles et à partir d'une fausse prémisse (le régime de libre concurrence absolue), n'a pas seulement le défaut d'être hypothétique et statique : il ne peut pas être rendu semblable à un équilibre réel ou mobile, parce qu'à mesure qu'on le rapproche de la réalité on détruit toute l'armature de suppositions sur lesquelles il repose. Il en va tout différemment quand on prend les mouvements des fonctions réelles de la demande, des fonctions réelles de l'offre, des coefficients réels de production. Puisque ces fonctions sont déduites de la statistique courante, elles ne sont pas valables seulement dans les limites d'un « régime hypothétique de libre concurrence absolue », mais elles subsistent dans le complexe mobile que nous pouvons observer, d'industries concurrentes, de monopoles partiels, de monopoles totaux. Du moment que, dans la vie économique réelle, un équilibre mobile est effec­ti­vement atteint, en conformité avec ces fonctions réelles, la prémisse fondamentale que nous cherchons doit être une description sommaire des conditions sous lesquelles les fonctions réelles conduisent à l'équilibre mobile. Ces conditions se résument dans la recherche du maximum d'utilité de la part de chaque membre de la société écono­mique. C'est la concurrence dans le sens fondamental du mot et il n'est nulle­ment besoin d'invoquer une prémisse irréelle de libre concurrence absolue ni d'admettre une condition hypothétique statique dans un équilibre stable.

Embrassons maintenant l'ensemble de l'évolution théorique qui vient d'être es­quis­sée. Nous sommes partis d'une dynamique indifférenciée qui, chez les classi­ques, fait pendant à l'équilibre stationnaire : les deux conceptions s'appliquent a des états réels et concrets de la société économique, puis, avec les théoriciens de l'équilibre, statique et dynamique, revêtent le caractère de constructions abstraites et hypothéti­ques qui se détachent du réel. Avec les partisans des dynamiques partielles du type inductif et avec la théorie générale de l'équilibre mobile de Moore, on assiste à un retour au concret. On prétend maintenant dépasser l'apport de l'école mathéma­ti­que et substituer à un système d'équations des propositions logiques très voisines du réel (Marshall) ou des fonctions réelles (Moore) [207].

Quelle place occupe dans cet ensemble la pensée de Schumpeter ? De même que le « circuit » (Kreislauf) ne coïncide pas avec la statique au sens habituel de ce mot, de même l'évolution (Entwicklung) n'est pas assimilable aux notions courantes de dynamique.

Se demandant comment on peut sortir du circuit, Schumpeter se refuse à faire appel aux événements extra-économiques (techniques, politiques, sociaux), qui com­po­sent la trame de la vie d'une société concrète. Pas davantage il ne retient les faits d'adaptation continue et de progression d'une société économique à la croissance de la population ou du capital. N'admettant, pour rompre le circuit, que des éléments pure­ment économiques il énonce que du circuit à l'évolution on ne peut passer que par une combinaison nouvelle des facteurs de la production. L'évolution se définit donc, quant à sa forme, comme le déplacement d'un état d'équilibre [208] discontinu dans son allure et économique dans son origine, ou plus brièvement, comme la modifica­tion spontanée et discontinue du parcours du circuit.

L'évolution, caractérisée quant au fond, découle donc de l'exécution d'une combi­naison nouvelle. Ce concept englobe cinq cas : 1° la fabrication d'un bien nouveau [209] ; 2° l'introduction d'une méthode de production nouvelle; 3° l'ouverture d'un débouché nouveau ; 4° la conquête d'une source nouvelle de matière première; 5° la réalisation d'une nouvelle organisation (par exemple l'établissement d'une situation de mono­pole).

La réalisation de cette combinaison nouvelle est la. caractéristique de l' « entre­prise » au sens où J. Schumpeter emploie ce mot et la fonction propre de l'entre­pre­neur.

Sans entrer dans le détail de théories que nous retrouverons, notons à cette place que tous les phénomènes de la dynamique (Entwicklung) découlent de cet événement fondamental. L'entrepreneur ne peut exercer sa fonction que par l'emploi du capital monétaire ; il réalise des gains résultant de l'exécution de combinaisons nouvelles ou profits, sur lesquels le capitaliste prélève une sorte d'impôt: l'intérêt. Les crises s'ex­pli­quent par les troubles résultant de l'exécution de la nouvelle combinaison, et par le mode d'apparition des entrepreneurs sur la scène économique [210].

Nous analyserons et critiquerons ces liaisons. Mais nous en savons assez pour percevoir les rapports de la théorie du circuit avec les autres théories de la dyna­mique.

La dynamique [211] de Schumpeter repose toute entière sur un même phénomène ma­jeur : la combinaison nouvelle des facteurs de la production, qui l'explique dans tou­tes ses manifestations. De la combinaison nouvelle, quand on a exactement compris la pensée de l'auteur, dérivent tous les évènements de l' « évolution » [212]. C'est pourquoi l'on peut contester la classification de Giovanni Demaria [213], qui range notre auteur parmi ceux qui ont donné des théories dynamiques et non construit un système dynamique. J. Schumpeter a bien entendu présenter une dynamique unitaire, et on doit reconnaître (abstraction faite pour le moment de toute appréciation quant au fond) qu'il y est parvenu. Il semble donc qu'il s'oppose,- bien loin de les rejoindre-, aux économistes qui estiment que les phénomènes dynamiques ne se prêtent pas à une élaboration théorique d'ensemble [214]. Aussi bien sa conception ne rejoint pas celle de Murray suivant laquelle il y a une dynamique de l'échange, une dynamique de la dis­tribution, une dynamique de la consommation, du moins si cette opinion a un contenu positif et si elle prétend à autre chose qu'à régler une simple question de présentation. En tout cas, elle fait contraste avec toutes les dynamiques [215] qui sont construites à partir de l'énumération d'une série plus ou moins hétérogène de facteurs sans lien logique et sans connexion sociologique directe les uns avec les autres. Ainsi, la notion de combinaison nouvelle ,englobe deux des facteurs dynamiques cités par Clark (perfectionnement de la technique. perfectionnement de l'organisation), mais placés dans un jour tout différent et surtout reliés logique-ment (en compagnie de plusieurs autres) à une même idée théorique [216].

La dynamique de Schumpeter tire au surplus son originalité maîtresse de ce qu'elle n'est pas commandée par des facteurs extérieurs et extra-économiques comme la plupart des autres dynamiques. L'adaptation continue d'un système économique à des données extra-économiques telles que la croissance de la population ne nécessite pas, selon l'auteur, un appareil logique particulier [217]. Schumpeter entend étudier com­ment une société économique en état de circuit peut d'elle-même, sans recours à des influences extérieures, passer à l'état d'évolution. Il éloigne de la sorte délibérément ses représentations de la réalité concrète, mais il reste fidèle au propos qu'il a formé de construire une économie essentielle [218]. On a parfois proposé de subdiviser [219] la dy­na­mi­que en deux disciplines : la cinématique et la dynamique, stricto sensu. La pre­mière rendrait compte des mouvements économiques en fonction du temps sans considérer les forces qui les provoquent, tandis que la seconde aurait pour objet propre l'étude de ces forces. L'évolution de Schumpeter ressortit à l'un et à l'autre domaine. Elle comporte une représentation des mouvements économiques qui utilise les concepts généralement usités dans la dynamique [220]. Mais elle énonce les causes de ces mouvements en les ramenant à une cause maîtresse, intérieure au circuit : la combinaison nouvelle des facteurs de la production.

Une dynamique ainsi conçue n'a pas le caractère mécanique qu'offrent les ana­ly­ses des économistes mathématiciens ou même la théorie de Cassel sur le progrès continu de la société économique. Celles-là « statisent » la dynamique : elles décri­vent une série d'états immobiles différents et successifs pour donner une idée du mouvement. Celle-ci, en partant d'un mouvement continu, simplifie arbitrairement la réalité et a recours à une régularité purement arbitraire pour donner une idée de la vie économique qui est faite d'une combinaison de rythmes et d'irrégularités. Ces schè­mes logiques ne rendent pas compte de l'effort créateur de l'agent économique aux prises avec des résistances extérieures. Schumpeter, en revanche, travaille dans cette ligne d'observations et de recherches [221]. Son système a une signification éminemment psychologique et sociologique. La terminologie employée le révèle. Évolution (Entwicklung) remplace dynamique. Cette transformation que traduit le langage don­ne­ra au moins partiellement satisfaction à ceux qui, critiquant le terme : dynamique, proposaient de le remplacer par celui d' « économie progressive » [222].

Quels rapports exacts y a-t-il entre la dynamique de Schumpeter et la notion de « système économique » ? N'est-elle valable que pour un système de type capitaliste ou pour tout système quel qu'il soit : capitalisme, collectivisme, artisanat, économie fermée ? Il faut répondre par une distinction.

En leur principe, les notions d'Entwicklung et celle de combinaison nouvelle sont applicables à tous les systèmes économiques quels qu'ils soient, et peuvent servir de base à la construction d'une dynamique appropriée à chacun de ces systèmes. L'auteur lui-même note que le processus décrit se produirait encore dans une économie fermée ou dans une économie collectiviste. L'économie russe, par exemple, a réalisé et réalise chaque jour des combinaisons nouvelles. La Jonction d' « entreprise » au sens où la définit Schumpeter demeure donc [223]. On peut même dire qu'il y a là une des difficultés maîtresses auxquelles se heurte présentement le gouvernement des soviets. Il ne doit pas seulement faire fonctionner une économie « planifiée » qui se rapproche du circuit décrit par Schumpeter, en ce sens qu'elle tend au moyen de procédés don­nés par l'expérience à s'adapter progressivement aux besoins. Mais il doit construire une économie nouvelle, c'est-à-dire faire des prévisions et opérer des réali­sa­tions qui ressortissent à l'Entwicklung [224]. Les erreurs commises et les obstacles rencontrés montrent l'importance de la frontière que Schumpeter trace entre le « tout fait » et l'innovation dans le plan économique.

Il n'en reste pas moins que telles qu'elles sont présentées, développées et analy­sées par J. Schumpeter dans sa dynamique, les notions de combinaison nouvelle et d'entreprise expriment le développement du système capitaliste. Une partie des conséquences économiques et les conséquences sociales qu'il en tire ne sont valables qu'à l'intérieur des limites d'un tel système.

Pour achever cette série de comparaisons, on retiendra enfin que la dynamique de Moore et celle de Schumpeter ne s'opposent pas en principe. Le premier s'emploie à construire une dynamique à partir des données concrètes de la statistique. Le second fournit des vues générales et théoriques qui, au moins à titre d'hypothèses, peuvent être retenues pour interpréter les conceptions de l'équilibre mobile.

Des hypothèses de cette sorte et de cette valeur sont d'autant moins inutiles que la dynamique aujourd'hui reste encore largement descriptive et n'est pas en état d'établir des relations fonctionnelles sûres entre les diverses phases de la vie économique [225]. On est même en droit de se demander si des vues aussi simples et aussi ingénieuses que celles de Schumpeter ne conserveront pas toujours une utilité. Nous ne possédons des renseignements statistiques susceptibles d'être scientifiquement traités que depuis peu de temps. Nous sommes donc impuissants à comparer [226] des séries d'uniformités statis­tiques d'un « système économique » à l'autre, du système de l'économie fermée ou de l'artisanat par exemple au système capitaliste. A supposer par conséquent que l'écono­miste puisse un jour donner une dynamique parfaitement satisfaisante du capita­lisme [227], pour raccorder sa science à la connaissance d'un passé plus ou moins lointain, il devra avoir recours à la description historique synthétique et à l'interprétation théorique purement abstraite. Ces seules voies lui permettront de s'aventurer dans un domaine fermé à l'enquête et à l'élaboration statistiques, au sens moderne de ce mot.

A. - LA THÉORIE DE L'ENTREPRISE ET DE L'ENTREPRENEUR.

L'entreprise et l'entrepreneur sont unanimement considérés comme les ressorts fondamentaux du mécanisme de la production, des échanges et de la répartition dans une économie à base de marché. Tous les auteurs qui en ont traité récemment accep­teraient - à des nuances près - la formule de W. Sombart selon laquelle entreprise et entrepreneur sont les forces motrices de l'économie capitaliste moderne [228]. L'action prépondérante de l'entrepreneur dans l'évolution du capitalisme ne vient pas seule­ment de ce qu'il emploie des méthodes nouvelles de production, niais encore de ce que son rôle à l'égard du consommateur, - contrairement à celui du producteur de l'époque artisanale - est actif et non passif. L'entrepreneur dirige et crée de plus en plus les goûts et les besoins du consommateur. Ces goûts et ces besoins, dans le dernier stade de l'évolution de l'économie de marché, « sont un élément plus déter­miné que déterminant de la production » [229].

Qu'est-ce donc au juste que l'entreprise et l'entrepreneur ?

Malgré des progrès notables, aucune des principales réponses théoriques ne fait l'unanimité. En utilisant largement les travaux de J. Schumpeter étrangers au présent ouvrage [230], et en les éclairant par les analyses les plus récentes, nous situerons et examinerons dans un esprit critique la réponse que notre auteur donne à cette question fondamentale.

a) L'entreprise comme institution. - Le terme entreprise est employé aujourd'hui couramment dans des sens divers, non seulement parce qu'on hésite sur le critérium de distinction à retenir, mais encore parce qu'on ne détermine pas clairement le point de vue sous lequel on veut aborder le phénomène.

L'entreprise peut être considérée, au départ, comme une institution, c'est-à-dire comme un ensemble stable et organisé d'éléments et de relations, formé en vue d'ac­com­plir l’œuvre de production.

Ainsi entendue, l'entreprise est définie généralement par les auteurs de langue française en termes tels que la catégorie : entreprise est valable pour tout «système éco­nomique » : économie familiale, artisanat, capitalisme, ou, du moins, pour plu­sieurs d'entre eux [231]. Mais si, à partir des données positives de l'histoire on dégage les caractéristiques que possèdent en commun une grande exploitation de l'antiquité, une exploitation artisanale du Moyen-Age et une entreprise moderne, par exemple une société par actions, on obtient un résidu si insignifiant qu'on peut se demander s'il ne gêne pas l'explication et la compréhension, au lieu de les faciliter.

Aussi les économistes qui, directement ou indirectement, acceptent certaines des positions maîtresses de l'école historique allemande, définissent-ils l'entreprise dans les limites d'un même système économique : le capitalisme. Ils s'exposent à la diffi­culté contraire de celle qu'éprouvent les auteurs du groupe précédent. Ils ne ren­dent pas compte des continuités inhérentes au développement de la vie économique [232]. Ils ne proposent pas en conséquence une notion purement économique de l'entreprise, mais la saisissent comme l'élément d'un ensemble technique, juridique, économique, social. Elle est alors une institution qui ne se comprend qu'au milieu d'autres institu­tions. Elle est indépendante à l'égard de l'État (Sombart) et de l'économie familiale, dont elle s'est progressivement détachée (Sombart, Liefmann). Elle suppose le calcul en capital (Kapitalrechnung) (Weber, Liefmann). Elle implique séparation des fac­teurs de la production : capital et travail. Elle a pour bases la propriété et le contrat. Elle a pour but le gain en monnaie [233]. En faisant état de toutes ces simultannéités his­to­ri­ques, on est conduit à une formule du type de celle-ci:

L'entreprise est une organisation de la production dans laquelle on combine les prix des divers facteurs de la production, apportés par des agents distincts du proprié­taire de l'entreprise, en vue de vendre un bien ou des services sur le marché, pour obtenir par différence entre deux prix (prix de revient et prix de vente), le plus grand gain monétaire » [234].

On peut se rapprocher plus encore de la réalité historique concrète. J. Schumpeter le méconnaît moins que quiconque [235]. Dans l'article du Handwörterbuch cité, il montre avec une grande pénétration comment, plus on remonte dans le temps, plus l'entre­prise commerciale prend d'importance par rapport à l'entreprise industrielle, en sorte qu'on peut dire que « c'est le commerce qui a créé l'entreprise ». Il montre l'extension progressive du domaine de l'entreprise, il fait voir comment, dans les milieux où des cadres économiques et juridiques différents n'existaient pas (Amérique), elle a créé une structure sociale en rapport avec sa nature propre. Il décrit comme des types successifs l' « entreprise dans l'économie de concurrence » qui se libère progressive­ment de l'emprise de l'État et « l'entreprise du néo-mercantilisme » qui, en vertu de ses dimensions mêmes [236] aussi bien que par l'effet de sa structure, est soumise à l'emprise étatique.

Mais il est clair que, puisque Schumpeter entend isoler les faits économiques et présenter une économie « essentielle », ces élaborations de sociologie économique ne sauraient lui donner pleine satisfaction : il les utilise, mais les dépasse.

b) L'entreprise comme ensemble de fonctions. - On reste au contact des inter­pré­tations précédentes en considérant l'entreprise comme un ensemble de fonctions exercées par un organisme unitaire et vivant (Hobson, Othmar Spann) [237]. Les princi­pa­les d'entre elles sont : la coordination des facteurs de la production, leur combinaison dans des proportions déterminées, l'exécution matérielle d'une telle combinaison par une organisation permanente, enfin l'adaptation de l'offre du produit obtenu à la de­man­de. En pénétrant plus encore la réalité concrète, on aboutirait à la distinction des fonctions spéciales de l'entrepreneur dans l'administration de l'entreprise [238]. En pous­sant la description et en l'alliant dans une proportion variable avec des vues norma­tives, on met au jour les fonctions sociales de l'entrepreneur [239].

Que ces diverses fonctions soient assumées par des organismes relativement indépendants et non exercées consciemment et suivant un plan prémédité par des cen­tres administratifs, c'est ce qui permet de distinguer l'économie d'entreprise en vue du profit, de l'économie « planifiée » en vue de la satisfaction du besoin [240].

Les fonctions qui viennent d'être énumérées et qui se rattachent à un même orga­nisme, l'entreprise, peuvent être exercées par un agent économique concret ou par plusieurs. Les transformations du milieu jointes aux progrès de l'analyse ont incité les économistes à décanter progressivement leurs vues théoriques. Sous le nom de « merchant », Locke a donné une description superficielle, mais point radicalement incorrecte ni pour son temps, ni pour le nôtre, de l'entrepreneur [241]. Les classiques ont brossé le portrait du « master », du donneur de travail, mettant au jour, sous la pres­sion des faits, cette relation de dépendance entre Arbeitnehmer et Arbeitgeber qui peut être considérée comme une préfiguration ou plus exactement comme une amorce des théories socialistes de l'exploitation [242]. Quoique l'on ait exagéré cette confusion [243], les classiques anglais et surtout Ricardo et ses successeurs jusqu'à J. S. Mill [244] présen­tent la détention du capital et l'exercice du rôle d'entrepreneur comme inséparables [245].

Ce fut le mérite de J. B. Say en France et de Hermann en Allemagne [246] d'avoir dénoué cette conjonction erronée et d'avoir attribué comme fonction essentielle à l'entrepreneur le travail d'organisation. Mais le terme organisation, comme le mot anglais « management », couvre des éléments multiples et hétérogènes. Les analyses du libéralisme continental, qui accusaient un progrès sensible, étaient loin de jeter sur le phénomène examiné la clarté désirable.

L'évolution ultérieure de l'économie capitaliste a fait une fois de plus « glisser » le problème et a contraint à préciser les investi­gations. La technique de la grande entre­prise contemporaine, tout en vérifiant les distinctions de l'école française, en a imposé de nouvelles : elle a rénové le problème de la définition de l'entrepreneur.

La société par actions a non seulement accentué la scission [247] entre capital d'une part, organisation et direction d'autre part, elle a encore fait apercevoir qu'il y a une véritable opposition entre le capitaliste et le ou les individus qui assument les risques de l'entreprise [248]. La société par actions, tant par les spécialisations qu'elle suscite que par les antagonismes qu'elle révèle, étaye donc d'arguments nouveaux et éclatants la distinction du capitaliste et de l'entrepreneur.

L'évolution du capitalisme, en même temps qu'elle a circonscrit le problème, lui a donné plus de profondeur et de complexité.

Au moins dans les pays industriellement les plus avancés, la masse des opérations désignées par le terme assez vague d'organisation s'est articulée en plusieurs élé­ments, logiquement et souvent pratiquement distincts [249]. A l'origine, il faut conce­voir l'entreprise, c'est-à-dire en découvrir le principe et en supputer les chances de succès (conception : Planung). Il faut ensuite en dresser le plan et prendre toutes les déci­sions nécessaires à cet effet (Disposition). Il faut enfin réaliser ce plan, le mettre en oeuvre (Mise en oeuvre: Durchführung) [250]. Cette dernière opération se subdivise: elle suppose un travail: a) de direction; b) d'exécution matérielle.

On n'a donc plus à accorder ou à refuser à l'entrepreneur comme tâche essentielle l' « organisation » de l'entreprise. On doit dire si l'une des taches ci-dessus distin­guées mérite le titre d'activité spécifique de l'entrepreneur et, dans l'affirmative, à laquelle précisément ce titre doit être attribué.

Ces catégories logiques doivent être toujours présentes à l'esprit pour pénétrer la conception propre de J. Schumpeter, marquer ses relations avec les autres théories et en proposer une critique. J. Schumpeter, en effet, étant donné sa méthode, ne consi­dère pour sa construction personnelle l'entreprise ni comme une institution juridico-économique, ni comme un organisme complexe qui remplit un ensemble de fonc­tions, mais comme une fonction essentielle [251] de la dynamique économique.

c) L'entreprise comme « fonction essentielle ». - Dans tous les domaines de l'activité sociale, le chef a un rôle particulier (Führerschaft) [252]. Les individus qui le remplissent sont qualifiés moins par leur valeur proprement intellectuelle que par des aptitudes affirmées pour l'action. Elles se ramènent à l'initiative et à la volonté. On ne faciliterait pas la compréhension de ce phénomène social en parlant ici de travail : car il s'agit précisément d'un travail qui n'est assimilable à aucun autre [253]. Le chef « n'est pas simplement un camarade plus habile ou une sorte de contremaître » [254]. Il agit par voie d'autorité ou d'influence.

La fonction de chef n'a de sens que dans la mesure où une activité sociale doit se dérouler hors des chemins battus et comporte quelque nouveauté. Le chef à l'état pur n'est incorporé dans aucun individu concret : la fonction de chef est accompagnée d'autres activités ou « colorée » par d'autres caractéristiques sociales dont il faut, dans chaque cas, la distinguer par voie d'analyse. « Si l'activité d'une armée en campagne était faite de routine, si elle ne supposait pas la conception et la réalisation de déci­sions toujours nouvelles; si un corps politique n'était jamais aux prises avec des difficultés inédites, s'il bornait son effort à répéter le passé [255] une « administration » dans les deux cas resterait nécessaire, mais il n'y aurait pas place pour des « chefs » militaires ou politiques ».

De cette notion de Führerschaft transposée du social dans l'économique, dérive la notion d'entreprise et d'entrepreneur. L'entreprise est l'acte de réaliser, l'entrepreneur l'agent qui réalise des combinaisons nouvelles de facteurs de la production.

Tous les cas concrets désignés par là se rangent sous cinq catégories :

1° la fabrication d'un bien nouveau, c'est-à-dire qui n'est ,pas encore familier au cercle de consommateurs, à la clientèle considérée (I).

2° l'introduction d'une méthode de production nouvelle, c'est-à-dire qui est encore pratiquement inconnue dans la branche d'industrie ou de commerce considérée (II);

3° la conquête d'un nouveau débouché. Là encore on introduira une restriction analogue aux précédentes. Peu importe que le marché ait existé ou non avant que l'entre­­preneur intervienne. Il suffit qu'il s'agisse d'un marché où, en fait, l'industrie intéressée n'avait pas encore pénétré (III).

4° la conquête d'une source nouvelle de matières premières en entendant toujours le qualificatif: nouveau dans le même sens (IV).

5° la réalisation d'une nouvelle organisation de la production, le fait, par exemple, de créer un trust pour une industrie qui jusque-là avait fonctionné sous le régime de la libre concurrence (V).

Si par cette énumération on sait assez exactement ce qu'il faut comprendre par combinaison nouvelle, on peut se demander ce que J. Schumpeter entend par la « réa­li­­sation » de telles combinaisons. L'entrepreneur, pour lui, n'est pas l'inventeur qui fait une découverte, mais l'individu qui saura l'introduire dans l'industrie. Ce n'est pas Denis Papin ou Watt, mais Boulton, qui a donné la victoire, dans l'ordre industriel, à l'idée de Watt et a fondé la fabrication des machines anglaises. La fonction spécifique de l'entrepreneur consiste donc à vaincre une série de résistances. Des résistances d'ordre objectif qui tiennent à la nature même de l’œuvre entreprise. Quand on réalise une combinaison nouvelle, commerciale ou industrielle, les prévi­sions sont moins parfaites, la marge d'approximation est plus large que lorsqu'on ne sort pas des che­mins battus. Le temps et l'habitude créent un automatisme écono­mi­que que l'entrepre­neur doit rompre. Des résistances d'ordre subjectif ensuite. L'entre­pre­neur doit faire effort pour s'évader hors de l'accoutumé. L'habitude dispense de penser : elle a la vie même pour complice. Des résistances d'ordre social enfin, car cette combinaison que l'entrepreneur lui-même a eu peine à former, il éprouvera encore beaucoup plus de difficultés à la faire accepter de ses collaborateurs et des consommateurs, sans même parler des réactions trop naturelles des concurrents mena­cés par la nouveauté. La société s'efforce d'éliminer tout non-conformisme. Toutes ces résistances peuvent être étudiées avec un fort grossissement aux origines du capitalisme ; moins apparentes, elles subsistent aujourd'hui.

Plongeant dans la réalité sociologique, cette notion d'entreprise et d'entrepreneur, on le voit, permet de construire théoriquement toute l' « évolution » par opposition au « circuit ». Celui-ci est habitude, automatisme. Celle-là est innovation, émancipation de la tyrannie du « tout-fait ». Vue éminemment suggestive si toutes ses conséquen­ces ne sont point également valables, et qui rejoint la conception de Weber selon laquelle la société ne vit que par un effort de création continue.

De ce qui a été dit, il résulte clairement que l'entreprise est une fonction et qu'elle ne caractérise ni une profession ni une classe. Peu importe donc le statut juridique et social d'un individu: quel qu'il soit, l'individu en question sera entrepreneur ou non selon qu'il réalisera ou non des combinaisons nouvelles. Ce rôle pourra être joué par le propriétaire d'une entreprise aussi bien que par un administrateur ou par un action­naire influent, ou par un capitaliste [256]. Par là se trouve résolue la question de savoir où se trouve vrai­ment l'entrepreneur dans une société par actions. De même, on n'est pas entrepreneur d'une façon continue, comme l'on exerce un métier. Il est peu d'hommes d'affaires qui n'aient jamais été entrepreneurs à un certain moment ; à l'inverse, il n'est pas de grand entrepreneur qui l'ait été sans cesse au cours de son activité économique. Autant de conséquences naturelles qui découlent de la façon même dont J. Schum­peter conçoit l'entreprise. En effet, profession et classe sociale ne coïncident pas avec fonction.

La fonction de l'entrepreneur dans le système de Schumpeter ne se confond avec aucune de celles que d'autres théories lui attribuent. L'entrepreneur n'est pas l' « ex­ploi­tant » du circuit qui coordonne les facteurs travail et terre et qui règle la pro­duction conformément aux habitudes, c'est-à-dire en accomplissant une simple tâche d'administration [257]. Ce n'est pas davantage une sorte de travailleur : car cette sorte de travail qui consiste à réaliser une combinaison nouvelle n'est assimilable à aucune autre [258]. Ce n'est pas un capitaliste, car il peut jouer son rôle, non pas sans avoir recours au capital mais sans en posséder luimême si peu que ce soit. Ce n'est pas enfin un agent qui supporte les risques de la production, car il peut exercer sa fonction sans engager le moindre patrimoine dans l'affaire dont il provoque l'apparition et le fonctionnement.

Il n'est pas inutile d'éclairer ces formules abstraites par des exemples concrets que J. Schumpeter lui-même n'a pas donnés, mais dont il est facile d'enrichir son développement sans en trahir le sens.

D'après l'interprétation de J. Schumpeter, Henry Ford ne devient pas entrepreneur quand, à 43 ans, en 1906, il est un chef d'entreprise indépendant, mais quand, en 1909, il commence à fabriquer son fameux modèle T, très vite connu sous le nom de voiture Ford [259]. Ford est encore entrepreneur quand, perfectionnant la division du travail dans l'industrie automobile, il adopte le procédé du train d'assemblage, usant d'autre part d'une politique basée sur le principe de la baisse progressive des prix, combinée avec l'accroissement du débit. Il réalise alors une combinaison du second type : introduction d'une méthode de production nouvelle. Lord Leverhulme n'est pas entrepreneur quand à 20 ans il est modeste commerçant dans la petite ville ,de Wigan, mais quand il lance la fameuse marque Sunlight (Combinaison I) [260]. Alfred Krupp n'est pas entrepreneur quand à 14 ans il exploite pour le compte de sa famille la fonderie que lui lègue son père, pas plus, que, lorsque, le 24 février 1848, il devient avec son associé Soelling définitivement propriétaire de l'usine ; mais il le devient quand, l'un des premiers en Allemagne, il concentre verticalement ses usines (Com­binaison V), quand le premier il fabrique industriellement des cercles de roues sans soudures (Combinaison I), quand, le premier en Allemagne, il met en pratique le nouveau procédé imaginé par l'Anglais Bessemer et fabrique le produit qu'il appelle l'acier C (Combinaison I) [261].

Dans chaque grand capitaine d'industrie on peut donc chercher en quoi et à quel moment il a été entrepreneur au sens où J. Schumpeter emploie ce mot. D'autres fonc­tions accessoires viennent s'adjoindre en fait à cette fonction essentielle que l'analyse peut isoler. Le type de l'entrepreneur à l'état pur n'existe pas dans la réalité concrète. Les types historiques d'entrepreneur nous en offrent l'image plus ou moins oblitérée, surchargée d'éléments adventices. Comme il arrive souvent, les formes primitives du type sont les plus complexes, celles qui nous en révèlent le moins clairement l'essence.

J. Schumpeter [262] en distingue quatre qui se sont succédés historiquement [263] :

1° LE FABRICANT-COMMERÇANT. - Il était capitaliste le plus souvent, et, par conséquent, prenait place dans une classe sociale. Propriété et position d'entrepreneur étant alors moins facilement séparables qu'aujourd'hui, la seconde semblait souvent héréditaire ; en réalité, ce qui était transmis héréditairement, c'était la propriété, alors condition de l'exercice de l'entreprise. Le fabricant-commerçant a une conception auto­cratique de son rôle dans l'affaire et un attachement d'ordre affectif pour la « fir­me » qui est « sa chose » car l’ « affaire » ne s'est pas encore dépersonnalisée. Elle est alors véritablement une manifestation et un prolongement de la personnalité du chef d'entreprise. De plus, le fabricant-commerçant avait une compétence technique et commerciale, était fréquemment son propre directeur technique, son propre chef de contentieux. Autant d'éléments susceptibles d'être distingués et qui en fait furent parfois confiés, contre rémunération fixe, à des agents salariés mais qui composent la figure historique du fabricant-commerçant. La réalisation de combinai­sons nouvelles est alors placée dans une gangue d'autres fonctions hétérogènes.

2° LE CAPITAINE D'INDUSTRIE est déjà un type moins complexe, bien qu'il le reste à un haut degré. Il agit soit par influence personnelle, soit par la propriété ou le contrôle de majorités d'actions. Ce chef qui peut être président d'un conseil d'adminis­tration ou administrateur délégué, ou occuper un autre poste de même sorte, n'est plus seulement le représentant de ses propres intérêts ou de ceux de sa famille; il se peut qu'il n'ait pas de rapports directs avec des usines, de relation personnelles avec la main-d'œuvre; il n'en dirige pas moins la politique d'une ou de plusieurs entreprises sociétaires.

3° LE DIRECTEUR [264]. - Il peut avoir la conduite effective d'une affaire [265] et réaliser des combinaisons nouvelles, même s'il a une place de travailleur salarié ou une position intermédiaire, salarié intéressé aux bénéfices. Il n'est pas capitaliste ; il n'assume pas, à titre principal [266], les risques techniques ou commerciaux. Il cherche à gagner des revenus suffisants mais, parmi les mobiles ordinaires de son action, il faut inscrire, plutôt que la recherche du plus grand gain monétaire possible, le goût du travail bien fait et de la responsabilité professionnelle, le souci d'une bonne réputation parmi les techniciens de la même branche, et même la préoccupation d'être favora­blement jugé par la clientèle et par le public.

4° LE FONDATEUR (ou promotor). - C'est un individu spécialisé dans la conception et le « lancement » des « affaires » nouvelles. Une fois l'affaire lancée, il peut, après avoir reçu une rémunération fixe, s'en désintéresser complètement. Il n'est pas lié d'une façon particulière et durable avec telle usine ou telle maison de com­merce. La situation sociale et parfois la moralité de tels individus sont inférieures. Pour cette raison, et aussi parce que ceux que l'on appelle fondateurs ou lanceurs d'affaires sont, dans bien des cas, de simples intermédiaires et non des réalisateurs de combinaisons nouvelles, les théoriciens hésitent à leur reconnaître un rôle normal dans la vie économique moderne. Mais, quand un tel individu réalise une des combinaisons des facteurs de la production qui ont été plus haut mentionnées, on peut considérer qu'il est l'agent concret qui se rapproche le plus de l'entrepreneur abstrait tel que le décrit J. Schumpeter. Il n'est pas capitaliste ; il n'assure pas l'organisation et la direction de l'entreprise une fois lancée et il n'en assume pas les risques.

Pour achever la description de l'entrepreneur tel qu'il le conçoit, Schumpeter analyse les mobiles auxquels il obéit. L'évolution s'oppose en effet au circuit non seulement par les phénomènes qui y sont inclus, mais encore par les ressorts psycho­lo­giques de l'activité économique. L'exploitant., dans le circuit, combine automati­quement les facteurs de la production suivant les voies accoutumées et sous la pression des besoins. Le calcul hédonistique rend moins compte de ses décisions que la tendance à la satisfaction des besoins du groupe social dans lequel il est inséré [267]. Quant à l'entrepreneur, il n'est pas plus un homo oeconomicus dominé par le calcul hédonistique qu'il n'est l'agent d'exécution du consommateur pour la plus grande satisfaction des besoins de ce dernier [268]. Il ne réalise pas des combinaisons nouvelles pour obtenir le plus grand gain monétaire, c'est-à-dire finalement la plus grande masse de biens de consommation, car, au delà d'une limite déterminée, la satisfaction procurée par une quantité supplémentaire de biens est négligeable. Il remplit son rôle, il « crée sans répit » [269] parce qu'il est mû par un ensemble de mobiles irrationnels dont les principaux sont : la volonté de puissance, le goût sportif de la nouvelle victoire à remporter, la joie de créer et de donner forme à ses conceptions ; seul le premier de ces mobiles est en relation directe avec l'institution de la propriété privée. En imbri­quant dans sa construction d'ensemble ce schéma psychologique de l' « activisme » des entrepreneurs contemporains, J. Schum­peter a donné plus de précision et plus de retentissement théorique à une conception que Marshall, dès 1907, avait mise en lumière [270], dont la vie des grands capitaines d'industrie offre d'innombrables exemples et que H. de Man a une fois de plus signalée dans une étude récente [271].

On ne refusera à cette théorie de l'entrepreneur et de l'entreprise ni l'originalité, ni la puissance de suggestion. Cette formule d'économie pure est un sublimé de l'épopée de l'entreprise moderne. L'histoire du capitalisme [272] enseigne que les entrepreneurs jouent un rôle éminent, qu'ils ne se fixent pas en classes mais qu'au contraire ils se recrutent incessamment parmi les « hommes nouveaux », qu'ils obéissent enfin à des impulsions et à des mobiles psychologiques qui excèdent singulièrement la recherche du gain [273]. Il est frappant qu'on puisse citer à l'appui de cette thèse, outre le témoi­gnage d'une quantité d'économistes sociologues, celui d'un historien pur dont le nom est universelle ment respecté et l'autorité indiscutée - Henri Pirenne. Dans une étude [274] synthétique sur le capitalisme qui est conduite avec une immense érudition illuminée par une intelligen­ce et une puissance de discrimination hors pair, il insiste sur le rôle fondamental qu'ont joué dans la vie économique les innovations des hommes nouveaux possédés par l'esprit de découverte et de conquête. Les hommes d'affaires de la Renaissance font éclater les cadres et les traditions morales du Moyen Age. Les grands entrepre­neurs du XIXe siècle ne s'embarrassent ni de la routine, ni même de la coutume, et ne se font les champions de la liberté que pour imprimer au milieu avec lequel ils sont en lutte la marque féconde de leur esprit créateur. Le plus souvent, leurs descendants perdent leur imagination et leur furieuse énergie. Ils songent à conserver la situation acquise, servent les puissances régnantes, sacrifient au confor­misme, tiennent à dédain cette activité commerciale dont ils feignent d'oublier que, jadis ou naguère, elle les a tirés de la médiocrité, n'interviennent plus dans la produc­tion qu'en qualité de bailleurs de fonds ou de « surveillants » d'une organisation qui les dépasse, et, dans le même temps, prétendent se constituer en aristocraties. D'autres hommes nouveaux se lèvent alors qui, « hardis, entreprenants [275], se laissent auda­cieusement pousser par le vent qui souffle, et savent disposer leur voile suivant sa direction jusqu'au jour où; cette direction se modifiant et désorientant leurs manœu­vres, ils s'arrêtent à leur tour et s'effacent devant une équipe pourvue de forces fraî­ches et de tendances neuves ». Quand on relit l'étude de Pirenne dont nous extrayons ces lignes, après s'être pénétré de la théorie de Schumpeter, on est frappé de trouver dans l'une et dans l'autre les mêmes idées directrices et la même résonnance [276].

Aussi bien les analyses sur l'évolution du capitalisme contemporain donnent raison à J. Schumpeter quand il énonce [277] qu'en dépit de quelques faits qui pourraient induire en erreur, la fonction de l'entrepreneur telle qu'il la définit perd de son impor­tance. Il analyse les raisons de cette tendance en restant fidèle à sa méthode abstraite. Le corps social s'accoutume toujours mieux au renouvellement perpétuel des métho­des de production et chaque nouveauté se répand de plus en plus facilement dans l'ensemble de la société économique. La sphère de ce qui peut être exactement calculé et prévu sans qualification exceptionnelle s'élargit. Enfin, certaines des résistances qui s'opposaient à l'action de l'entrepreneur dans les débuts du capitalisme tendent à s'estomper [278].

Pour tous ces motifs, la fonction d'entrepreneur perd de son importance et de son prestige et tend à se démocratiser [279].

Pour donner un examen critique et une discussion pertinente de cette théorie de l'entreprise, on doit emprunter à l'auteur son point de départ et accepter sa propre méthode. On peut à chaque penseur indiquer des objectifs qu'il n'a pas atteints Parce qu'il n'a pas voulu les atteindre. Toute théorie économique par ailleurs s'enracine, pour peu qu'elle ait quelque profondeur, dans une philosophie sociale ou sociologique qu'il faut accepter - au moins à titre provisoire et pour les besoins de la cause - si l'on se propose de critiquer un auteur en restant dans sa ligne de recherches, en pénétrant ses conceptions intimes, au lieu d'opposer en bloc et de l'extérieur à son système de pensées un autre système de pensées.

Renonçons donc à discuter, - ce qui demanderait une longue étude indépendante, - si J. Schumpeter a raison d'opposer radicalement l'innovation à l'habitude, l'envol hors de la routine au croupissement dans les voies toutes tracées. Un auteur de langue alle­mande, E. Häussermann, l'a fait latéralement en notant que l'homme est, par nature, rerum novarum cupidus aussi bien que routinier [280]. Mais J. Schumpeter ne le nie pas. Il se borne à affirmer qu'une différence de nature [281] sépare l'exécution de combinaisons traditionnelles de la réalisation de combinaisons nouvelles, et que, si la majorité des sujets économiques est capable de la première tâche, un petit nombre seulement d'individus spécialement qualifiés peut se livrer à la seconde [282]. Qui ne sent la fécon­dité de cette philosophie de la vie sociale, du reste largement indépendante de telle ou telle construction de dynamique économique ? [283] Et qui donc, ayant une expérience quelconque de la vie des affaires, oserait énoncer que ces conceptions n'ont pas d'importance pratique? [284] On admettra donc, pour conduire la discussion, le point de départ psychologique et sociologique de l'auteur. On évitera au surplus toute fin de non-recevoir liminaire qui consisterait à dire que cette théorie est trop abstraite, trop éloignée de la réalité. Dans le domaine où nous pénétrons plus qu'en aucun autre, on doit se souvenir que J. Schumpeter a décidé de donner une économie « essentielle ». Circuit et évolution sont donc des reproductions concep­tuelles qui ne retiennent que les phénomènes sans lesquels elles ne pourraient être construites. De chacun de ces phénomènes n'est retenu que ce qui en compose l'essence.

Or, une étude ainsi entendue montre qu'il y a dans la dynamique (évolution) de J. Schumpeter une lacune. Un élément essentiel y fait défaut sans lequel on ne peut en comprendre le fonctionnement. De même que l'élimination de l'intérêt en statique n'est pas acceptable, de même J. Schumpeter a escamoté dans son « évolution » une fonction indispensable et irréductible à tout autre : celle d'assumer les risques de la production qui ne peuvent être couverts par l'assurance.

On le voit déjà en posant simplement cette question : que devient l'exploitant dans la dynamique (évolution) ?

Est-il complètement éliminé au profit de l'entrepreneur au sens où J. Schumpeter emploie ce mot ? Cesse-t-il d'être considéré comme fonction abstraite essentielle ? Alors on ne comprend plus le mécanisme de l'évolution. La réalisation d'une combi­naison nouvelle suppose une coordination des facteurs et cette coordination suppose l'existence d'un patrimoine de l'entreprise [285]. Qu'on n'objecte pas que l'entrepreneur, comme l'entend J. Schumpeter, est à la fois réalisateur de combinaisons nouvelles et coordonnateur des facteurs de la production. Ce serait aller à l'encontre de sa méthode qui consiste à dégager et à agencer des fonctions essentielles. La fonction qui consiste à réaliser [286] des combinaisons nouvelles est, pour J. Schumpeter, complètement indé­pendante de la détention d'un capital quel qu'il soit.

Il faut donc admettre que l'exploitant coordonnateur des facteurs de la production subsiste dans la dynamique (évolution). Mais alors on ne voit pas pourquoi J. Schum­peter n'a pas étudié les conséquences que l'évolution produit quant à l'exploitant. En statique (circuit) l'exploitant coordonne les facteurs de la production et les combine dans les voies de l'automatisme et sous la pression de l'habitude - il joue ce rôle indépendamment de tout capital monétaire; il ne subit pas ou à peu près pas de ris­ques. S'il en est de même dans la dynamique (évolution) et seulement sous cette condi­tion, on peut approuver le silence de J. Schumpeter. Or il est clair qu'il n'en est pas ainsi. L'exploitant, qui coordonne les facteurs de la production et qui ne peut pas opérer cette coordination sans un patrimoine, c'est-à-dire sans capital monétaire, subit des risques. Il supporte les risques de production et les risques commerciaux que ni l'assurance ni l'auto-assurance ne peuvent éliminer complètement et que G. del Vecchio a analysés [287]. En d'autres termes, si l'on admet que le type de l'exploitant ou coordonnateur des facteurs de la production subsiste dans l'évolution, on est contraint d'admettre qu'il a des caractéristiques différentes de celles qu'il présente dans le circuit et l'on voit réappa­raître la fonction d'assumer le risque que J. Schumpeter avait éliminée au bénéfice de la fonction de réalisation des combinaisons nouvelles.

La même critique peut revêtir une autre forme, plus concrète. Soit une industrie donnée. Un individu spécialisé dans le lancement des affaires nouvelles (promotor) conçoit une combinaison inédite de facteurs de la production. Disons, pour être plus précis, qu'il considère comme possible et lucrative la fabrication d'un produit nou­veau [288] : un type de machine par exemple. Il va trouver un de ses amis qu'il persua­de. Ce dernier, par hypothèse, ne soupçonnait même pas la possibilité de fabriquer indus­triellement le nouveau type de machine. Il reçoit tous les renseignements nécessaires concernant les méthodes de fabrication, les prix de la main-d'œuvre et des matières premières, les débouchés existants. Supposons même que toutes les résistan­ces qui s'opposaient à la mise en marche de l'affaire ont été vaincues par le promotor : les capitaux ont été réunis par ses soins, la main-d’œuvre rassemblée par lui, etc. Mais seul le second des personnages que nous venons de dessiner va désormais assumer les risques de la production. Des deux quel est l'entrepreneur ? J. Schumpeter répond sans hésitation: le premier, c'est-à-dire le lanceur d'affaires. A plusieurs reprises, dans son ouvrage il insiste sur ce point.

Quelle qualification économique va-t-on alors donner au second des personnages de notre exemple ? Quel titre va-t-on attribuer au rôle qu'il joue, à la fonction qu'il remplit ? L'auteur, nous le savons déjà, ne se pose pas expressément la question. La lumière violente qu'il projette sur la réalisation de combinaisons nouvelles laisse dans l'ombre le fait d'assumer des risques non assurables. Dans son système il n'y a pas de place particulière pour l'agent qui, d'une façon durable, continue d'assumer les risques non assurables de l'entreprise. Dira-t-on qu'il s'agit d'un simple capitaliste sans plus ? Mais alors on tombe dans une confusion inextricable. On assimile arbitrairement : 1° le cas du capitaliste prêteur qui loue ses capitaux sans supporter le risque inhérent à l’œuvre de production et qui touche un intérêt fixe ; 2° le cas du capitaliste qui investit ses capitaux dans une entreprise dont les résultats sont aléatoires et qui touche un revenu aléatoire, lui aussi, non stipulé dans un contrat, mais dépendant de la marge entre prix de revient et prix de vente. On retombe ainsi dans une confusion dont les classiques anglais eux-mêmes s'étaient gardés.

Toute la théorie de J. Schumpeter repose sur une notion floue celle de « réalisa­tion » d'une combinaison nouvelle. Une analyse approfondie de ce concept conduit inévitablement à reconnaître qu'il désigne une série d'opérations distinctes. Pour « réa­liser » dans toute la force du terme une combinaison nouvelle, il faut non seule­ment en concevoir le principe, en dresser le plan d'application, décider de son exécu­tion, vaincre les résistances, réunir les capitaux et les compétences nécessaires, mais encore accepter d'assumer d'une façon durable les risques de la production. Ce dernier assentiment, ce dernier acte est déterminant. Tant qu'il n'est pas fait, tous les autres restent vains.

Pourquoi donc la théorie de J. Schumpeter apparaît-elle si significative quand on l'applique à l'histoire des grands capitaines d'industrie, Ford ou Krupp, par exemple ? Parce qu'alors les deux fonctions (mettre en oeuvre une combinaison nouvelle, assu­mer les risques de la production) sont réunies sur une même tête. Un seul personnage joue les deux rôles. Lorsqu'on les isole avec soin, comme J. Schumpeter nous y invite lui-même, les réserves qui précèdent s'imposent.

Telle semble être la direction dans laquelle les conceptions de notre auteur peuvent être critiquées. En revanche, les objections formulées par E. Häussermann. dans son ouvrage récent [289] ne sont pas pertinentes si l'on a soin d'employer la méthode et d'accepter le point de vue de J. Schumpeter. Pour E. Häussermann la caractéristique et le critérium de l'entreprise et de l'entrepreneur réside dans la décision (Disposition), la détermination prise d'une libre et propre initiative et s'appliquant aux questions suivantes : Que produire En quelle quantité ? Comment ? Quand ? Où ? A quel prix .

Ces questions sont posées et résolues à différents moments de l'acte de production. E. Häussermann donne une idée de l'ensemble qu'il englobe sous le terme : Disposition, par le tableau suivant :


Achat
Combinaison
Vente

Où ? (Lieu)




Quand ? (Temps)




Quoi ? (Qualité)




Combien ? (Quantité)




Comment ? (Méthode)




Prix




Cette conception de Häussermann est à peu près celle de von Beckerath et de Mehrwart (von Beckerath, Der moderne Industrisalismus, p. 50) qui appellent entrepreneur l'agent économique qui a la conduite effective de l'entreprise. De même Werner Sombart, traduction citée, t. I, énonce que le rôle de l'entrepreneur consiste : 1° à mettre en présence le capital et le travail (coordination) ; 2° à déter­miner l'ampleur et l'orientation de la production (et les questions précitées) ; 3° à ajuster la production à la consommation.

Cette décision serait la prestation essentielle de l'entrepreneur, le fait d'assumer le risque et la possession de capitaux n'étant que des épiphénomènes, des phénomènes accessoires (Begleiterscheinungen) [290]. Admettons que la décision [291] entendue comme le souhaite E. Häussermann, soit une fonction spéciale et susceptible d'être isolée. On peut concevoir toute la dynamique de J. Schumpeter en supposant que cette fonction, pour les combinaisons qui ne sont pas des combinaisons nouvelles, est déléguée à un salarié. C'est ce qui arrive en fait bien souvent. Dans les pays de capitalisme avancé, à côté des salariés spécialisés des services techniques, financiers, commerciaux, à côté des efficiency engineers, on trouve d'autres individus qui décident de la conduite générale de l'entreprise, qui orientent sa vie, qui précisément répondent aux questions fondamentales : que produire ? en quelle quantité ? comment P à quel prix ? etc. Contrairement à ce que pense Häussermann, ces individus décident en fait souverai­ne­ment, disposent en fait librement à l'égard d'une entreprise dans laquelle ils peuvent ne pas posséder une seule action [292]. Par conséquent, selon la logique de J. Schumpeter, ce que E. Häussermann nomme la fonction de disposition peut être éliminé de l'évo­lution tant qu'il s'agit de combinaisons anciennes, traditionnelles de facteurs de la production : de simples travailleurs touchant un salaire la peuvent remplir. Il ne s'agit donc pas ici d'une de ces fonctions essentielles qui seules intéressent J. Schumpeter. Tandis qu'un travailleur touchant un salaire stipulé par contrat ou un capitaliste touchant un intérêt fixe ne peuvent pas assumer la fonction irréductible qui consiste à supporter ceux des risques qui ne sont pas susceptibles d'être assurés d'une façon adéquate.

Plutôt que radicalement inexacte, la contribution de J. Schumpeter à la théorie de l'entreprise semble donc incomplète. Il a eu le mérite de montrer l'importance de la combinaison nouvelle des facteurs de la production. Pour concentrer toute la lumière sur ce point, il a négligé de traiter à fond le problème de l'assomption des risques non assurables de la production.

Aussi son entrepreneur est-il l'incarnation [293] d'un aspect de l'esprit du capitalisme. Il symbolise les forces de « surgissement » dans les voies nouvelles qui se trouvent effectivement dans ce système; il exprime la psychologie. de quelques très grands pionniers du capitalisme moderne qui en fait n'ont pas été mus par le désir de gain, ni soutenus par une psychologie hédonistique. Mais il ne rend pas compte des forces d'adaptation, d'amortissement, d'ajustement du même système; il élimine la fonction qui consiste à assumer les risques non assurables, il ne traduit pas la psychologie de ces millions d'agents économiques qui, en assumant d'une façon durable les dits risques, permettent le jeu de tout le capitalisme mondial et qui, pris dans leur ensem­ble, restent animés par le désir de réaliser le plus grand gain monétaire possible.

B. - LA THÉORIE DU CRÉDIT ET DIT CAPITAL.

I. - Seule une combinaison nouvelle permet de sortir du circuit. Or, dans le circuit, les facteurs de la production sont liés. Ils ne peuvent pas être prêtés. Ils don­nent régulièrement le même produit d'où découlent les mêmes revenus. L'entre­preneur qui, poussé par son « activisme », entend réaliser une combinaison nouvelle, n'en a donc pas les moyens. Pour que l'évolution se produise, il faut qu'à côté de l'élément sub­jectif (l'entrepreneur porteur de la combinaison nouvelle) intervienne un élément objectif, un pouvoir d'achat créé par les banques afin de permettre à l'entrepreneur d'extraire du circuit les facteurs dont il a besoin [294]. Là réside, pour J. Schumpeter, l'essentiel du phénomène du crédit qui, au même titre que l'entreprise, est donc carac­téristique de l'évolution. Sans crédit, pas d'évolution possible; inversement, le crédit nécessaire à l'évolution ne l'est pas à l'économie statique.

Après avoir éliminé des traits pour lui secondaires, l'auteur formule une théorie de la productivité du crédit qui occupe une place originale dans l'ensemble des construc­tions relatives au même objet. Le crédit, moyen pour l'entrepreneur de prélever des facteurs de la production dans le circuit, est productif parce qu'il permet et permet seul un emploi qualitativement différent, une combinaison nouvelle et meilleure de ces facteurs [295]. Cette théorie, dans la ligne de laquelle se développent les vues d'Albert Hahn [296], diffère pourtant radicalement de ces dernières. Hahn, qui présente une théorie du crédit bancaire tandis que Schumpeter prétend fournir une théorie d'ensemble du crédit dans l'évolution capitaliste, part de prémisses qui sont très éloignées du circuit. Hahn considère comme une donnée du problème à résoudre la présence, au sein de l'économie, de capital et de travail libres. Par adjonction de ces éléments disponibles, la capacité de production de l'entreprise peut être accrue. Le crédit bancaire est productif en ce sens qu'il permet d'intégrer dans la production des doses supplémen­tai­res de capital et de travail, indépendamment de toute transformation et de toute amélioration de la combinaison des facteurs. La production s'accroît, quantitative­ment. Quand tous les capitaux et toutes les forces de travail ont pris place dans le processus de production, la limite de l'action du crédit sur la production est atteinte. J. Schumpeter part au contraire d'un circuit où tous les facteurs de la production sont liés, où par conséquent aucun n'est disponible. On peut donc dire, avec R. Hug [297], que la théorie de Schumpeter commence au point précis où celle de Hahn finit. Elle part d'un état économique qui ne peut être modifié que qualitative­ment par la réalisation d'une nouvelle combinaison.

De même la théorie de J. Schumpeter ne se confond pas avec les théories qui rat­tachent la productivité du crédit à l'épargne forcée [298]. L'expansion de crédit provo­que une hausse des prix, qui restreint la consommation des détenteurs de revenus fixes. Cette restriction entraîne l'apparition d'une plus grande quantité de moyens de pro­duc­tion. Schumpeter accueille ces considérations mais leur assigne un rôle secon­daire. L'essentiel pour lui n'est pas l'abstinence involontaire, mais l'emploi meilleur et diffé­rent des ]acteurs de la production grâce au crédit créé par les ban­ques. De cette proposition fondamentale découle une série de conséquences. L'entre­pre­neur est seul demandeur typique de crédit puisqu'il est le seul agent économique dont l'activité ne puisse pas se concevoir sans l'octroi du crédit. Le banquier ne dépla­ce pas le pouvoir d'achat, mais il le crée ex nihilo puisque dans le circuit il n'y a aucune épargne ni aucu­ne réserve de capitaux [299]. La monnaie a, dans l'évolution, une fonction radicale­ment différente de celle qu'elle assume dans le circuit. Dans le circuit elle est simple moyen d'échanges; dans l'évolution elle est condition de l'octroi du crédit. Par conséquent, au lieu de refléter les événements survenus dans la sphère des biens, elle les suscite. Le capital, c'est-à-dire le fonds de pouvoir d'achat créé par le banquier pour permettre à l'entrepreneur de réaliser la combinaison nouvelle, est une catégorie économique homogène et ne consiste jamais en un ensemble de biens. Le capitalisme est le système économique dans lequel les facteurs nécessaires à la réalisation de com­bi­naisons nouvelles sont prélevés, sur les combinaisons anciennes, par inter­vention d'un pouvoir d'achat créé par les banques et non par acte de commandement d'une autorité investie de pouvoirs de contrainte, comme dans une économie collec­tiviste. Définition qui lie l'entreprise et le capita­lis­me d'une façon indissoluble, mais l'entreprise considérée comme fonction essentielle et non comme institution [300].

Ayant ainsi défini le crédit, J. Schumpeter en explique le jeu dans l'évolution au moyen d'une théorie qui peut, dans ses grandes lignes [301], se résumer ainsi.

Le pouvoir d'achat créé par les banques et octroyé aux entrepreneurs ne pouvant être remboursé sans délai, il en résulte une hausse des prix qui provoque l'essor. Sur ce phénomène essentiel peut se greffer l'action de l'épargne forcée. L'inflation de crédit n'est limitée ni par la monnaie, ni par les biens présents, niais par les biens futurs que produira l'entrepreneur [302]. Les crédits qui ont été attribués à l'entrepreneur sont remboursés par lui après la vente du produit résultant de la réalisation de la combinaison nouvelle. L'inflation de crédit issue de la création du pouvoir d'achat par les banques est temporaire. Elle est suivie d'une déflation de crédit, qui entraîne compensation.

La monnaie, le crédit et la banque occupent, dans la théorie économique telle que la conçoit Schumpeter, une place centrale. Ces phénomènes ne sont plus l'objet de simples investigations techniques, en quelque manière extérieures, relativement indé­pen­dantes du monde de la production et de la répartition. Ils sont situés au cœur de l'évolution [303].

II. - Cette théorie du crédit permet de mieux préciser la façon dont la dynamique de J. Schumpeter se construit par rapport à la statique. L'auteur prétend sortir du circuit sans employer d'autres données que celles qui sont dans le circuit. Dans la rigueur des termes, il ne tient pas parole, et cela pour une excellente raison. Si l'hypothèse est prise dans sa parfaite pureté, par construction même, on ne peut pas sortir du circuit. Les éléments économiques (terre, travail, monnaie, revenus, consom­mation) sont constants. Les facteurs de la production ont atteint l'utilisation maxima; ils sont, par conséquent, liés. Les mouvements économiques ont une direction et une amplitude constantes. Si, par un biais quelconque, un tel état pouvait de lui-même se modifier, cela prouverait simplement que l'auteur a omis de déterminer une des conditions du circuit ou de l'équilibre, c'est-à-dire qu'il a donné de ce dernier une image scientifiquement incorrecte. La proposition selon laquelle l'évolution sort du circuit sans qu'il soit fait appel à des données extérieures au circuit doit donc être très exactement comprise. Une différence essentielle sépare J. Schumpeter des théoriciens de la dynamique du type quantitatif. Ceux-ci sortent de la statique en y appliquant des éléments nouveaux empruntés à l'observation de la vie des sociétés humaines (multi­plication des capitaux, croissance de la population) mis en formules abstraites (aug­men­tation de la quantité de capital, de la quantité de travail) [304]. J. Schumpeter sort du circuit en y introduisant deux fonctions : la combinaison nouvelle (entreprise) et la création du pouvoir d'achat (banque) empruntées à l'observation du jeu des systèmes de type capitaliste. Il fait appel à des fonctions nouvelles et non à des quantités nouvelles de facteurs de la production. Dans la première explication, les fonctions en statique et en dynamique sont toujours les mêmes, mais les quantités varient. Dans la seconde, les quantités ne peuvent varier, en dynamique, que si des fonctions nouvel­les étrangères à la statique sont prises en considération.

On remarquera qu'il n'y a pas de nécessité logique à sortir de la statique par une voie plutôt que par l'autre. On n'en crée une que si l'on suppose le problème résolu, si l'on donne comme démontré que l'essence de l'évolution capitaliste réside dans une nouvelle combinaison, c'est-à-dire dans une modification qualitative de l'emploi des facteurs de la production. Ainsi se délimite l'exacte originalité des vues de Schumpe­ter par rapport aux autres conceptions de la dynamique.

La critique de sa théorie du crédit a été mal présentée par plusieurs auteurs [305] qui en ont attaqué l'accessoire en laissant subsister l'élément principal.

Si J. Schumpeter affirmait que l'évolution découle de l'inflation de crédit parce qu'il y a épargne forcée à la suite d'une hausse des prix, si, en d'autres termes, il pré­ten­dait que l'expansion a pour cause l'épargne forcée considérée comme phéno­mène essentiel du capitalisme et jugée comme logiquement prééminente par rapport à l'épargne libre, on viendrait facilement à bout de son argumentation.

Définissons l'épargne comme le fait Cassel [306]. A chaque instant, dans une écono­mie, une satisfaction actuelle plus complète des besoins est possible. Ou, pour une même satisfaction des, besoins, une réduction du temps de travail est possible. L'épar­gne libre réside donc dans la limitation volontaire d'une plus haute satisfaction possi­ble des besoins.

Armés de cette notion d'épargne libre, il nous est aisé de voir comment l'épargne forcée ne suffit pas par elle-même à déclancher une augmentation ou une améliora­tion de la production, c'est-à-dire une « évolution » dans quelque sens que l'on défi­nisse le mot. Soit une inflation de crédit qui provoque une restriction involontaire de la consommation chez les détenteurs de revenus fixes, correspondant à une augmen­tation du revenu des travailleurs et des entrepreneurs. Il s'agit maintenant de savoir com­ment ce supplément de revenu sera employé : pour la production ou pour la consommation. Si ce supplément s'écoule en la forme d'une demande de biens de con­sommation, on ne constatera rien autre qu'une hausse des prix. C'est donc l'emploi de l'épargne forcée, c'est-à-dire une décision qui répond à la définition précitée de Cassel sur l'épargne volontaire, qui détermine un accroissement des moyens de production et une augmentation de la production. A quoi on pourrait ajouter que, pour qu'il y ait progrès ou évolution qualitative, il faut encore un certain emploi du supplément dont nous venons de parler, c'est-à-dire une décision d'une certaine sorte. Mais cela impor­te peu pour le moment. Ce qu'il faut retenir ici c'est qu'un fait d'épargne volontaire, mal aperçu de certains théoriciens de l'épargne forcée est, dans l'hypothèse discutée, à l'origine de tout l'enchaînement de phénomènes qui constitue une évolution quantitative ou qualitative de la production.

Ce raisonnement ruine les systèmes qui affirment la prépondérance logique de l'épargne forcée par rapport à l'épargne libre et qui font de l'épargne forcée la cause ou l'une des causes de l'expansion de la production.

Il laisse en revanche intacte la construction de Schumpeter. Elle s'élève en effet sur de tout autres bases : 1° l'auteur énonce l'antériorité du crédit par rapport à l'épar­gne libre parce qu'il nie la possibilité et la raison d'être de l'épargne libre dans le circuit; 2° il affirme le pouvoir créateur du crédit, en indiquant que le crédit permet de réaliser une combinaison nouvelle par prélèvement d'une partie des facteurs de la production dans le circuit. Pour atteindre le cœur du système, on doit donc adopter une attitude logique complètement différente de celle qui vient d'être exposée.

L'idée de base qui domine toute la théorie de Schumpeter ne nous paraît pas acceptable. L'auteur admet la priorité logique du crédit par rapport au capital-biens, aux moyens de production produits. Tous les phénomènes de l'évolution sont subor­donnés par rapport à la combinaison nouvelle et au crédit. Cette priorité logique [307] ne peut être, à notre sens, défendue même si l'on accepte la façon de raisonner de J. Schumpeter. Quand on entreprend de la démontrer clairement, on rencontre une fois de plus la difficulté déjà mentionnée à propos de l'intérêt en statique. Autre chose est d'éliminer des réserves de capital-biens, c'est-à-dire des ensembles, des provisions dans lesquelles on pourra puiser pour adjoindre de nouveaux éléments à une écono­mie donnée. Autre chose est d'éliminer l'existence même de ces capitaux-biens, d'admettre qu'ils ne sont pas présents dans le circuit. Pour résoudre sans ambiguïté cette alternative, il ne suffit pas de dire que le capital-biens n'a aucun droit particulier à l'imputation.

A dire vrai, en quelque sens que l'on tranche cette difficulté, on ne modifie pas profondément les propositions fondamentales de Schumpeter. Le crédit restera tou­jours un phénomène primaire, un élément logiquement prépondérant par rapport au capital-biens. Si l'existence même des moyens de production produits est niée dans le circuit, c'est leur apparition qui, dans l'évolution, est subordonnée au crédit ; si leur existence est admise, c'est leur multiplication qui est présentée comme essentielle­ment dépendante du crédit. Dans les deux cas, la catégorie nécessaire, dans la logique du système, est le crédit et non le capital-biens. Contre cette affirmation s'élève Böhm-Bawerk dans son Entgegnung [308]. Il oppose que les biens forment la « base solide des faits » sur laquelle toute théorie doit s'élever. On ne peut en effet imaginer une demande de crédit en vue de la réalisation d'une combinaison nouvelle si des moyens de production ne sont pas donnés qui, avec l'aide du crédit, pourront être combinés d'une façon plus avantageuse. La priorité logique des biens par rapport au crédit ne fait donc pas de doute. Mais il faut aller plus loin. Une combinaison nouvelle dans une évolution capitaliste ne peut être ni conçue ni à plus forte raison réalisée sans que l'entrepreneur ne prenne en considération des moyens de production produits. « La substance de laquelle un plus se dégage est l'ensemble des biens [309]. » La subs­tan­ce de laquelle un plus se dégage, dans une évolution capitaliste, est un ensemble de biens parmi lesquels se trouvent des moyens de production produits. La combi­nai­son nouvelle et la demande de crédit en vue de cette combinaison ne sont conceva­bles, « pensables », que si des moyens de production produits sont donnés. J. Schum­peter, en choisissant sa notion de capital, se dispense de fournir une théorie du capital-biens. En affirmant la priorité logique du crédit par rapport au capital-biens, il adopte une attitude qui lui est imposée par sa statique, dans laquelle il n'y a sûrement pas de « réserves » de moyens de production produits, dans laquelle même peut-être l'existence des moyens de production produits est niée. Mais cette position ne résiste pas à l'examen [310].

Prenons maintenant la création du pouvoir d'achat par les banques dont J. Schum­peter fait le pivot de sa théorie du crédit. La façon dont l'auteur raisonne expose l'interprète à un perpétuel malentendu qui est mis en lumière par une analyse rigou­reuse d'une expression telle que celle de « crédit supplémentaire ».

La réalisation de combinaisons nouvelles ne peut être obtenue que par l'intro­duction d'un crédit supplémentaire. Mais supplémentaire par rapport à quoi ? Par rapport au circuit, ou par rapport à la somme des dépôts et du capital propre de la banque qui octroie le crédit ? Les deux cas sont implicitement visés par Schumpeter. Mais ils ne sont pas soigneusement distingués. Il y a cependant deux problèmes parfaitement distincts.

1° Puisque le crédit n'est pas essentiel à la statique et puisque le système de J. Schumpeter n'admet que les éléments sans lesquels le fonctionnement de l'économie ne peut pas se concevoir, il faut éliminer le crédit du circuit. Tout crédit à l'entreprise, quel qu'il soit, sera supplémentaire par rapport à la statique. Il faut donc de ce point de vue parler de pouvoir d'achat supplémentaire. Un pouvoir d'achat supplémentaire est en effet nécessaire pour S'évader du circuit.

2° Les instituts de crédits autres que la banque centrale [311] peuvent-ils créer du crédit, c'est-à-dire octroyer sous une forme quelconque du pouvoir d'achat au delà de leurs dépôts et de leur capital propre ? J. Schumpeter donne comme résolu le second problème en fournissant une réponse au Premier. De ce qu'il n'y à pas d'épargne dans le circuit d'une part, de ce qu'un pouvoir d'achat supplémentaire est nécessaire pour l'évolution d'autre part, il conclut que la banque non seulement peut, mais doit créer ex nihilo du crédit. Une fois de plus il ne part pas de la réalité économique mais du circuit, pour dégager un certain ordre de phénomènes économiques, dont il affirmera, après les avoir mis ainsi en lumière, qu'ils sont l'essence de l'évolution d'un système capitaliste. Cette confusion étant une fois pour toutes dissipée, certaines critiques peu pertinentes adressées à Schumpeter tombent d'elles-mêmes. En même temps on aper­çoit une raison profonde de considérer sa théorie comme insuffisante.

La possibilité même pour un institut de crédit d'octroyer du pouvoir d'achat au delà de ses dépôts et de son capital propre a été niée non seulement par des théori­ciens comme Cannan, mais encore par des économistes très informés des nécessités de la pratique comme Lansburgh, voire même par des praticiens éminents comme Walter Leaf [312], président de la Westminster Bank. De ce doute, G. H. Bousquet croit pou­voir tirer argument contre le système de J. Schumpeter : « Est-il croyable, écrit-il, qu'un phénomène dont on discute jusqu'à l'existence puisse expliquer essentiellement comment a été financé le développement économique de nos sociétés ? » [313] Or, pour pouvoir opposer une fin de non-recevoir à J. Schumpeter, il ne suffit évidemment pas qu'on discute sur l'existence du phénomène en question. Il faudrait qu'on puisse administrer de façon positive la preuve ou qu'il n'existe pas ou que son amplitude est trop restreinte pour rendre compte du financement des sociétés capitalistes. Surtout, à des critiques de ce type, J. Schumpeter est en droit de répondre

« Pour me combattre vous vous tenez à l'extérieur de mon système J'affirme que pour sortir du circuit, un pouvoir d'achat supplémentaire est nécessaire. Aucune épar­gne n'étant présente dans le circuit, ce pouvoir d'achat doit être créé par un « pro­ducteur de crédit » que j'appelle banquier. J'affirme que l'ensemble du tableau que je brosse de la sorte représente l'essence de l'évolution d'un système capitaliste. A l'inter­prétation économique et volontairement schématique de tout un ensemble, il ne vous appartient pas de me répondre par des considérations de technique bancaire prises isolément ».

Acceptons ce langage et le terrain même que choisit Schumpeter. Est-il possible de concevoir la création du pouvoir d'achat par les banques comme représentant à la fois un phénomène nécessaire pour sortir du circuit et le seul moyen de financement - nécessaire et suffisant - de l'évolution ?

J. Schumpeter reconnaîtra sans doute volontiers qu'il y a une différence considé­ra­ble entre un déclanchement et une évolution, c'est-à-dire un mouvement qui se pro­lon­ge et qui se développe. Pas davantage il ne niera que son effort théorique aurait des résultats bien limités et bien insuffisants s'il rendait compte seulement du « dé­mar­rage » de l'économie par rapport à un état hypothétique : le circuit, sans faire comprendre le jeu du « développement » des sociétés capitalistes. Or, s'il accepte ce point de départ, il est, nous semble-t-il, contraint de reconnaître qu'il ne donne pas une théorie de l'évolution (dévelop­pement), mais une théorie du déclanchement (démarrage) de l'économie à partir du circuit.

En effet, il impose par construction [314] la nécessité d'une injection de pouvoir d'achat créé par les banques dans le circuit. Mais il ne rend pas compte du mouve­ment, du développement qui est la suite nécessaire de ce déclic. Sa théorie, peut-on dire, « n'est bonne qu'une fois ». Le pouvoir d'achat ayant été une fois créé et introduit dans le circuit, il n'est pas concevable que la création de pouvoir d'achat par les banques reste, demeure au cours de l’ « évolution » le seul et unique moyen de financement des combinaisons nouvelles qu'elle a été au moment du « déclanche­ment ».

L'entrepreneur, metteur en œuvre d'une combinaison nouvelle, touche un profit pur. Pourquoi ne pourrait-il employer ce montant au financement de combinaisons nouvelles ultérieures ? L'observation montre que de vastes entreprises, qui ont mis au jour un très grand nombre de combinaisons nouvelles, - au sens où Schumpeter prend ce mot -, se sont développées par voie d'autofinancement. Les annales de firmes, telles que celles de Ford ou de Krupp, en portent témoignage [315]. Au surplus, parmi les recettes de l'entreprise, figure un quantum destiné à réparer l'usure et la détérioration des installations et, plus généralement, des moyens de production. Ces quanta d'amor­tis­sement sont réalisés de façon continue. Des disponibilités sont ainsi libérées que J. Schumpeter n'étudie pas et que l'entrepreneur n'est nullement obligé de réinves­tir de la même façon que précédemment, c'est-à-dire en réalisant la même combinai­son. L'observation de l'économie contemporaine révèle que ces disponibilités sont employées par le chef de l'entreprise pour améliorer la capacité d'exploitation de ses établissements, pour perfectionner sa technique, en un mot pour réaliser des combi­naisons nouvelles.

Une fois le « déclanchement » opéré par création d'un pouvoir d'achat, de très nombreuses possibilités de financement de la combinaison nouvelle sont ouvertes à l'entrepreneur outre le recours au crédit créé par les banques. Il n'est pas concevable qu'il en soit autrement, même si l'on admet le point de départ de l'auteur. L'entrepre­neur n'est contraint qu'une fois d'avoir recours au crédit bancaire, quand il s'agit pour lui de rompre ce circuit hypothétique que l'auteur lui assigne pour point de départ, mais il n'y est pas contraint d'une façon continue au cours de l'évolution.

Tout cela Schumpeter nie saurait le méconnaître. Conduit en ce point, il peut ce­pen­dant tenter encore de justifier son point de vue en invoquant que les possibilités de financement qui viennent d'être rappelées sont des « suites de l'évolution », que par conséquent il n'a pas à s'en occuper. Il faut s'entendre.

Le profit est évidemment une suite, la suite majeure de l'évolution. Mais il n'en reste pas moins des quanta d'amortissements qui peuvent être réalisés. même lors­qu'une entreprise ne donne pas de profit pur. On pourrait par conséquent soutenir [316] que, même dans un état stationnaire, cette possibilité de financement de la combinai­son nouvelle existe indépendamment de toute création de pouvoir d'achat par les banques. Si je ne l'ai pas fait, c'est que l'amortissement suppose la pratique du calcul capitalistique et qu'une statique telle que le circuit de Schumpeter peut être conçue et construite indépendamment de cette pratique. Mais, dans une dynamique qui prétend exprimer l'essentiel du développement des sociétés capitalistes, il n'en peut être fait abstraction. De toute façon par conséquent, indépendamment des surplus entraînés par l'évolution, on ne peut nier qu'une fois le système mis en branle l'entrepreneur n'ait d'autres possibilités de financement de la combinaison nouvelle que le recours au crédit créé par les banques.

Allons plus avant dans la critique de la position de Schumpeter. Pour qu'il ait le droit de dire qu'il a présenté une théorie de l'évolution du système capitaliste, il faudrait que les faits majeurs du développement de ce système puissent être repré­sentés comme une suite de schémas de l'évolution se succédant les uns aux autres. Or, en adoptant le point de départ même de J. Schumpeter, ce développement n'est concevable qu'en tant que succession : 1° d'un schéma conforme aux vues de l'auteur (création du pouvoir d'achat) ; 2° de schémas radicalement différents du précédent (autofinancement, financement par les disponibilités résultant de la pratique de l'amortissement). Le premier seul est élaboré; les autres sont laissés dans une com­plète indétermination. On sait comment l'évolution est amorcée à la sortie du circuit : on ignore comment elle se réalise. Schumpeter décide d'appeler « évolution » ce qui n'est en réalité que la rupture d'un circuit purement hypothétique qu'il a préalablement construit, et « suites de l'évolution » tout ce qui dépasse cette rupture. Par cet artifice logique il escamote le contenu même du terme évolution (Entwicklung) et établit entre les phénomènes du développement réel des sociétés capitalistes une hiérarchie qu'il ne peut justifier que par un recours à la statique qu'il s'est préalablement donnée.

Nous avons jusqu'ici essayé de montrer que J. Schumpeter appelle indûment évo­lu­tion ce qui n'est qu'un « déclanchement: » et que sa propre théorie n'est pas poussée jusqu'à ses dernières conséquences. Car, si on met au jour tout ce qu'elle implique nécessairement, il apparaît comme inconcevable que l'évolution ne connaisse pas d'autres moyens de financement que la création du pouvoir d'achat. Ce genre de critique porte sur la structure logique de la théorie et finalement fait apparaître une analyse insuffisante du concept même d' « évolution ».

Efforçons-nous maintenant de mettre le schéma de Schumpeter en parallèle avec la réalité. Il est bien entendu que cette reproduction conceptuelle et simplifiée ne nous donnera pas toute la réalité économique. Nous sommes en droit seulement d'exiger qu'elle nous fournisse une image qui ne contredise pas cette réalité économique et qui permette de la reconstruire par adjonction d'éléments secondaires et de détails et non en élaborant d'autres schémas [317]. Pour établir ce parallèle, si malaisé, entre la réalité économique et le système de Schumpeter, R. Hug [318] a recours à ce qu'il appelle « la statique au sens large », c'est-à-dire au tableau de ce qui se passe au cours de la dépression. Ce raisonnement ne sera pas utilisé ici.

Il semble beaucoup plus logique de se représenter ainsi les choses. Dans le développement réel du capitalisme, il y a d'une part certains phénomènes concrets dont le circuit exprime l'essence (les exploitations statiques, par exemple, qui sont, d'après J. Schumpeter, le plus grand nombre) ; d'autre part, d'autres phénomènes concrets dont l'évolution exprime l'essence (les entreprises qui réalisent des combi­naisons nouvelles). Placée dans le jour de la théorie, une économie capitaliste ne se présenterait donc pas comme un tout homogène, mais comme un ensemble composé de zones de combinaisons traditionnelles et de zones de combinaisons nouvelles.

Négligeons les zones de combinaisons traditionnelles. On y use du crédit et l'on y pratique l'intérêt, mais uniquement parce que les conceptions et les habitudes de l'évolution y ont pénétré. Il n'est pas indispensable d'avoir recours au crédit, au capi­tal, à l'intérêt pour comprendre le fonctionnement des exploitations statiques de ces zones.

Portons donc notre attention sur les zones de combinaisons nouvelles. Les entre­prises qui s'y développent se sont procuré des facteurs de production en les arrachant au moyen du crédit à un circuit quelconque de la zone des combinaisons tradition­nel­les, c'est-à-dire à une des exploitations statiques ou à un des groupements d'exploita­tions statiques qui y fonctionnent. Ces entreprises n'auront donc pas recours à des facteurs de production (capitaux ou forces de travail) libres qui peuvent être attirés dans l'activité productrice. C'est en arrachant, par un crédit créé ad hoc, aux zones de combinaisons anciennes des facteurs de la production, que les entreprises, expressions de combi­naisons nouvelles, se fondent et fonctionnent. Si la théorie que nous envisa­geons signifie quelque chose par rapport à la réalité, c'est bien cela qu'elle doit signifier. C'est le sens le plus large et le plus conforme aux intentions de l'auteur que l'on peut lui prêter.

Reste dès lors à savoir si l'ensemble que nous venons de décrire représente le phénomène : 1° le plus important ; 2° le plus caractéristique du développement des sociétés capitalistes tel que nous pouvons l'observer.

a) Dire qu'il traduit le phénomène le plus important du capitalisme, c'est admettre que, dans la réalité, le plus grand nombre des entreprises qui sont porteurs de combinaisons nouvelles ou les plus puissantes d'entre elles se fondent et se financent comme il a été dit. Toutes les grandes combinaisons nouvelles de l'économie capita­liste qui ont été le fait d'industries comme celles de l'automobile ou de l'électricité sous leurs formes diverses se seraient réalisées aux dépens de combinaisons ancien­nes. Les entreprises qui, dans une nation donnée, par exemple, ont mis sur le marché les premières automobiles auraient trouvé les moyens de production nécessaires en les arrachant à des combinaisons anciennes quelles qu'elles soient, ou à des combinai­sons anciennes qui offraient des services analogues (véhicules hippomobiles, par exemple, dans le cas que nous envisageons). Mais qui ne voit que cette explication suppose que les facteurs de la production peuvent se déplacer sans résistances d'un emploi à l'autre, ce que les classiques anglais admettaient en effet mais ce que la théorie moderne a, à juste titre, mis en doute [319] ? Au surplus, étant donné l'ampleur des combinaisons nouvelles de l'industrie contemporaine, on devrait, si elles ne pouvaient se réaliser qu'aux dépens des combinaisons anciennes, assister à un écroulement massif des exploitations qui travaillent dans les voies traditionnelles au moment où une « vague d'évolution » se déclanche [320], L'observation du présent et du passé des sociétés capitalistes donne au contraire à penser que les grandes « combinaisons nouvelles » s'y sont réalisées par absorption d'une masse disponible de capitaux épargnés [321] et de forces de travail. Une fois ces entreprises (combinaisons nouvelles) réalisées, elles ont, à mesure que leur succès s'affirmait, détaché, des combinaisons anciennes appliquées à la fabrica­tion de produits similaires, du capital et du travail. S'il en est ainsi, le détachement des facteurs de la production des combinaisons anciennes, dans la mesure où il se produit, est la conséquence, et non la condition, de la réalisation de la combinaison nouvelle.

Il est donc pour le moins douteux que le processus décrit par J. Schumpeter représente l'aspect le plus important du processus réel selon lequel les combinaisons nouvelles pénètrent dans la vie économique. On aurait pu souhaiter que J. Schumpeter étayât par quelques exemples ses affirmations ou au moins nous montrât exactement le point d'insertion de sa théorie dans la réalité économique.

b) L'objection précédente se ment en somme dans le plan du quantitatif. On doit encore se demander si le processus retenu par l'auteur n'est pas le processus le plus caractéristique, le plus typique de la dynamique d'un système capitaliste. On prend alors le capitalisme comme un ensemble qui a ses motifs et ses procédés propres par comparaison à d'autres ensembles (économie domaniale fermée, par exemple, ou économie collectiviste). On tient que le capitalisme s'oppose alors aux autres systè­mes économiques en ceci que la combinaison nouvelle s'y réalise grâce à un crédit ad hoc créé par le banquier et non par une disposition impérative de l'autorité chargée d'organiser la production [322]. A cela, il n'y a pas à répondre que l'auteur commet une erreur en affirmant la liaison fondamentale du capitalisme et du crédit. Que le crédit soit un moyen très carac­téristique de réaliser les combinaisons nouvelles dans le capi­talisme, nul ne songe à le nier. « L'entrepreneur moderne devient tel le plus souvent après être devenu débiteur » [323]. Mais autre chose est d'affirmer que le moyen typique de réalisation de la combinaison nouvelle est cette sorte très particulière de crédit que vise J. Schumpeter, c'est-à-dire un crédit qui présente le double caractère : 1° d'être créé ex nihilo, par les banques ; 2° de précéder l'épargne au lieu de la suivre. Des crédits d'autres formes ont exactement, dans l'économie concrète que nous pouvons observer, les mêmes effets que ceux que Schumpeter attribue à. l'espèce de crédit qu'il a en vue.

III. - La conception même du crédit chez J. Schumpeter est exposée aux objections que nous venons de réunir. L'analyse de l'action du crédit sur l'économie appelle aussi de nombreuses réserves.

Elle est insuffisamment élaborée et mise au clair.

Elle comporte de graves difficultés logiques en ce qui concerne. la théorie de l'expansion, et celle de la compensation.

Elle laisse en dehors de son champ des aspects importants de la réalité observable, dont rien ne permet d'affirmer qu'ils sont moins essentiels dans l'évolution du capitalisme concret que les faits sur lesquels J. Schumpeter projette la lumière.

Dans plusieurs domaines la conception très particulière de la statique que Schum­peter a choisie le dispense d'élaborer à fond les notions dont il use. Elle lui permet d'escamoter des problèmes que pose l'observation de la vie économique des sociétés capitalistes. Ainsi, pour l'auteur, la création du pouvoir d'achat par les banques suscite l'inflation de crédit puisque dans le circuit se trouve la quantité de pouvoir d'achat nécessaire pour les transactions accoutumées et rien de plus. Par là même, Schum­peter est conduit à lier crédit supplémentaire et inflation de crédit et par conséquent-là négliger les conditions sous lesquelles en fait les deux phénomènes se conjuguent [324]. Il incite, par la méthode même qu'il emploie, à considérer que l'inflation de crédit est la conséquence de la création du crédit, - c'est-à-dire, si l'on veut donner un sens prati­que à cette proposition, de l'octroi du crédit au delà de l'épargne, - et à négliger les relations fondamentales entre les phénomènes monétaires et le volume des échanges. Or c'est bien une disproportion entre le volume des échanges et la masse des unités monétaires en circulation, compte tenu de leur efficacité, qui définit l'inflation de crédit. Contraint par son point de départ de concentrer l'éclairage sur l'une des faces de l'objet qu'il scrute, Schumpeter laisse toutes les autres dans l'ombre.

Le vice de sa méthode apparaît encore à propos des limites de l'inflation de crédit. Il suffit à l'auteur d'énoncer qu'elles ne sont données ni par la quantité présente de monnaie, ni par la quantité présente de biens, mais par les biens futurs que produira l'entrepreneur [325]. Si l'on part du circuit, la proposition est logique. L'épargne est éliminée. Il ne saurait être question par conséquent de dire avec Halm [326] dans quelle mesure le rapport entre accumulation et consommation limite l'expansion de crédit, ni avec G. Demaria [327] comment le rapport entre le groupe des épargnants et celui des pro­duc­teurs dans une société capitaliste produit le même effet. Il ne s'agit plus de recher­cher comment la considération du risque [328] ou celle de la plus haute productivité pour une structure économique donnée [329] limitent l'expansion du crédit. Schumpeter se satisfait d'une formule très, générale qui lui est fournie par sa statique, mais qu'il est bien malaisé de présenter comme une contribution vraiment élaborée à la théorie des limites à l'expansion du crédit dans l'évolution d'un système capitaliste. Même à titre de simple indication, cette théorie n'est pas sans danger. Elle implique que l'entrepre­neur est un élément plus déterminant que déterminé par rapport au marché du crédit [330]. Or la dépendance de l'entrepreneur à l'égard de ce marché du crédit est au moins aussi certaine que la dépendance de sens inverse [331].

Dans ces exemples, la conception du circuit impose à Schumpeter de tenir pour certaines des liaisons qui, dans la réalité des faits ou dans des ensembles théoriques moins abstraits, ne sont nullement démontrées. En revanche, en ce qui concerne la notion de compensation, son point de départ aurait dû précisément -l'inciter à des distinctions qu'il ne fait pas, et dont l'absence ne facilite pas une compréhension exacte du système. La lacune a été clairement signalée par R. Hug [332]. S'il est vrai que l'entrepreneur arrache au circuit, grâce au crédit créé ad hoc par les banques, les facteurs de la production dont il a besoin, le dit circuit sera appauvri d'autant. Pour qu'il y ait en fin de compte compensation, il faut qu'il y ait : 1° un produit qui per­mette le remboursement du pouvoir d'achat créé en vue de la réalisation de la combinaison nouvelle; 2° un produit qui permette de combler les lacunes de la pro­duc­tion des exploitations statiques. Dans ce cas, à la fin de l'opération, le produit exprimé en quantité sera plus élevé et en même temps le prix du produit aura atteint son niveau antérieur. Or Schumpeter n'a pas nettement distingué cette double compensation, indispensable dans une théorie de l'évolution qui prend pour point de départ le circuit.

Un exemple numérique que nous empruntons à R. Hug fera comprendre cette distinction.

Supposons que dans le circuit les exploitants statiques donnent une production de 100 unités de consommation (100 UC), à laquelle correspond une quantité de monnaie de 100 unités monétaires (100 UM) .25 unités de pouvoir d'achat (25 UM) sont créées par la banque pour permettre à l'entrepreneur d'extraire du circuit les facteurs nécessaires à la réalisation de la combinaison nouvelle. Par suite de ce retrait, la production du circuit tombe à 80 unités de consommation (80 UC). Sont donc maintenant en présence 80 unités de consommation et 125 unités monétaires. Envisageons deux hypothèses pour souligner la distinction qui nous occupe. Soit d'abord 45 unités de consommation (45 UC) le produit de la nouvelle combinaison. Il y a désormais 125 unités de consommation (80 + 45 UC) en face de 125 Unités monétaires (100 + 25 UM). L'inflation de crédit, aussi bien que les pertes du circuit, sont compensées. Soit maintenant 25 unités de consommation le produit de la combinaison nouvelle. Sont alors en présence 105 unités de consommation (80 + 25 UC) et 125 unités monétaires. L'inflation de crédit et les pertes du circuit ne sont pas compensées. Il y aurait eu compensation s'il n'y avait pas eu fléchissement de la production dans le circuit. On aurait eu alors : 125 unités de consommation (100 + 25 UC) contre 125 unités monétaires.

On voudrait être sûr que J. Schumpeter ait tenu compte des deux éléments à compenser qui viennent d'être analysés. Il n'a pas, en tout cas, parfaitement explicité sa pensée. Un doute pèse sur sa notion de compensation et une difficulté, créée par la statique qu'il choisit comme point de départ, reste dans l'ombre. Si Schumpeter partait d'un état de l'économie où des quantités de capitaux épargnés et des forces de travail libres sont disponibles, la compensation serait plus aisée à concevoir. Elle résulterait d'une production permettant le remboursement du crédit octroyé pour la réalisation de la combinaison nouvelle. Elle ne devrait pas nécessairement s'opérer de plus pour réparer les pertes d'un circuit auquel ont été empruntés les facteurs de la production.

Négligeons maintenant les indéterminations dont souffre la théorie de Schumpeter concernant l'action du crédit, et prenons la telle qu'elle est présentée par l'auteur. Un examen attentif révèle que le jeu du mécanisme décrit est beaucoup moins clair et moins nécessaire qu'il ne paraît à premier examen. L'expansion et la déflation qui y fait suite ne sont pas aussi rigoureusement expliquées qu'on le souhaiterait.

L'expansion, vue synthétiquement, est une chaîne de phénomènes qui se succè­dent dans l'ordre suivant [333]. Quelques entrepreneurs réalisent une combinaison nou­velle par l'emploi d'un pouvoir d'achat créé ad hoc. Ils suscitent des imitateurs dont l'intervention déclanche les événements qui composent l'expansion. La concurrence devient si grande que le profit des premiers entrepreneurs et de leurs imitateurs tombe à zéro. Succession d'événements qui semble rigoureusement liée, qui est au fond assez incertaine. Les entrepreneurs de la première série tirent du circuit les moyens de production nécessaires; ils ne peuvent rembourser sans délai; il en résulte une hausse des prix. La seconde série d'entrepreneurs, procédant de même, provoque une nou­velle hausse des prix. Mais comment admettre que les seconds pourront concurrencer les premiers puisqu'ils ont acheté plus cher qu'eux, c'est-à-dire puisque leurs coûts de production sont plus élevés ? A productivité égale, ils auront, pour une même quantité de facteurs de la production, à rembourser un montant plus élevé de crédit. Étant donné cette infériorité des épigones par rapport à leurs prédé­cesseurs, et étant donné que les banques ne peuvent ignorer cette infériorité, comment admettre qu'elles distribuent du crédit en quantité suffisante pour expliquer le mouvement généralisé de hausse des prix de la période d'expansion ? La série des phénomènes intermédiaires entre la combinaison nouvelle et la hausse généralisée des prix est donc moins solide­ment liée que l'auteur ne l'affirme. De même, le processus de disparition du crédit [334] et de baisse des prix, sous la forme que retient J. Schumpeter, peut être mis en doute. Supposons que l'entrepreneur ait au cours d'une première période de production vendu son produit : il peut rembourser le crédit qui lui a été octroyé pour la réalisation de la combinaison nouvelle. Une fois ce remboursement opéré, il n'a plus en mains que. son profit moins l'intérêt du capital. Si cette somme ne représente pas 100 % du capital originaire - ce qui ne peut pas être considéré comme le cas le plus fréquent - il devra de nouveau emprunter ou ne pas rembourser complètement son crédit. Le pouvoir d'achat supplémentaire reste donc en partie en circulation. Or, si l'on songe que, pour Schumpeter, la concurrence tend à abaisser, jusqu'à élimination complète, le profit des entrepreneurs, on ne voit pas pour quels motifs le pouvoir d'achat créé pour eux doit être nécessairement et intégralement résorbé. Pour qu'il en soit ainsi, il faut que l'entreprise ne soit pas éliminée avant d'avoir réalisé assez de profit et pen­dant assez longtemps pour que le remboursement intégral soit possible. La restitution intégrale du pouvoir d'achat emprunté par l'entre­pre­neur n'a donc pas le caractère de nécessité que lui prête l'auteur pour expliquer la baisse des prix consécutive à l'essor.

Ces aperçus critiques sur la détermination insuffisante des concepts et l'insuffi­sante cohérence des liaisons concernent la structure logique du système de J. Schum­peter. Lorsqu'on rapproche le jeu du crédit, tel qu'il le décrit, de plusieurs ensembles de faits qui, indéniablement, appartiennent à la réalité, et qui sont retenus par des théories moins abstraites que celles de J. Schumpeter, on reste insatisfait. On voit que des aspects importants de l'évolution du capitalisme restent hors des prises de la construction théorique que nous étudions.

Marshall et Wicksted ont montré l'action de la différence d'intérêt (Zinsdifferenz) dans l'expansion. Les banques peuvent, poussées par le désir du gain et pour prêter davantage, abaisser l'intérêt du prêt (Leihzins) au-dessous de l'intérêt réel (Realzins). Alors surgît pour l'entrepreneur une possibilité de gain qui l'incite à emprunter davan­tage, à accroître sa production et qui tend à provoquer l'expansion. Comme dans la théorie de Schumpeter, la banque et le crédit sont à l'origine de l'expansion, mais dans des conditions profondément différentes. Chez Schumpeter, on part d'un état : le circuit, où il n'y a ni banque ni crédit. La création du crédit suscite l'apparition du phénomène de l'intérêt. Pour Marshall et pour Wicksted, le taux de l'intérêt est donné: seuls ils peuvent donc parler d'un abaissement volontaire, par les banques du taux de l'intérêt du prêt au-dessous de l'intérêt réel [335]. Chez Schumpeter, l'intérêt est lié à la combinaison nouvelle. Dans la série de phénomènes décrits par Marshall et Wicksted, aucune combinaison nouvelle n'est nécessaire. Cela suffit à montrer que cet ensemble de phénomènes ne peut pas trouver de place dans les cadres théoriques tracés par J. Schumpeter. Étant donné que l'intérêt n'existe pour Schumpeter que dans la dynami­que, une suite d'événements qui suppose l'intérêt ne devrait, elle aussi, se situer que dans la dynamique. D'autre part, la dynamique de Schumpeter se caractérise essentiel­le­ment sur le plan qualitatif, par la combinaison nouvelle. Or l'enchaînement mis au jour par Marshall et par Wicksted se conçoit en dehors de toute nouvelle combinai­son. En sorte que leur théorie, selon la logique de Schumpeter, devrait être tenue pour essentiellement statique. Si l'on ajoute que la tendance à l'expansion consécutive à la différence de l'intérêt s'explique par un seul motif psychologique (le désir du plus grand gain chez le banquier prêteur et chez l'entrepreneur emprunteur) au lieu de supposer, comme chez Schumpeter, une double série de motifs (motifs hédonistiques dans le circuit, «activisme » non hédonistique de l'entrepreneur dansl'Entwicklung), on se persuade que le processus d'expansion étudié en ce moment reste en dehors du système de J. Schumpeter. Il en faut dire autant d'un autre schéma qui certainement exprime des faits importants de l'évolution des sociétés capitalistes : la théorie du développement purement quantitatif de la production sous l'action du crédit, telle que la présente Hahn. Pour une combinaison donnée et invariable, des facteurs de la production libres sont attirés dans le processus de production par le moyen du crédit. Une productivité accrue en résulte. Les phénomènes exprimés abstraitement par cette théorie ne peuvent être logés nulle part dans le système de Schumpeter. Une crois­sance purement quantitative et par degrés devrait ressortir à la statique: mais le circuit ne connaît ni crédit, ni provisions de facteurs disponibles de la production. Et, d'autre part, le processus « décrit n'est certainement pas dynamique, puisqu'il peut être conçu en dehors de toute combinaison nouvelle et se développe dans le plan quantitatif. Le schéma de Hahn est extérieur au système de Schumpeter.

Combinons les deux conceptions qui viennent d'être caractérisées. Nous obtenons un schéma d'expansion qui n'est pas purement hypothétique, qui a une base solide dans les faits et dans la théorie, mais qui ne peut s'insérer dans le système de Schum­peter. Un processus d'expansion est possible, en dehors de toute combinaison nou­velle, qui tire origine d'un abaissement du taux de l'intérêt par les banques et qui se réalise par une plus grande utilisation des moyens de production. Bien que les deux mots jurent, on peut donc parler, comme le fait R. Hug [336], de « conjoncture statique ». Du moins Schumpeter devrait-il, en toute logique, qualifier telle la conjoncture que nous venons de décrire.

De même qu'entre l'exploitant du circuit (Wirt, Betriebsleiter) et l'entrepreneur, il n'y a pas place pour l'agent qui assume les risques non assurables de la production, de même entre le circuit et l'évolution il n'y a pas place pour une évolution dynamique qui certainement appartient à la réalité économique, mais que, le système de Schum­peter ne recouvre pas, et ne peut pas logiquement recouvrir.

Ce genre d'évolution dynamique est fortement mêlé [337], au cours des conjonctures du dernier siècle, aux combinaisons nouvelles et discontinues de facteurs déjà inté­grés dans la production et qui en auraient été extraits par le moyen du crédit.

Il faut donc ou renoncer à la statique ou accepter de graves lacunes dans la théorie de l'évolution du capitalisme. Le dilemme s'exprime en ces termes : sacrifier la statique ou sacrifier la réalité économique dont il s'agit de rendre compte.

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Ayant étudié ce facteur objectif de l'évolution qu'est le crédit, nous sommes en mesure de mieux pénétrer la façon de raisonner de Schumpeter et de suivre la direc­tion du cheminement de sa pensée.

Une fois de plus, en matière de crédit, on retrouve la méthode qui nous est main­te­nant familière. J. Schumpeter énonce que sa notion de crédit (création ex nihilo de pouvoir d'achat en vue de la réalisation de la combinaison nouvelle) est l'essence du phénomène du crédit. Il affirme que son schéma de l'action du crédit (pouvoir d'achat supplémentaire, inflation temporaire de crédit, expansion, déflation, compensation) exprime l'essence de l'action du crédit dans la réalité.

Or, au lieu d'un recours à la réalité, la démonstration de Schumpeter implique un renvoi à la statique. Dans le circuit, l'essence d'un phénomène économique en est le résidu, à la limite où le phénomène cesse d'être concevable. Dans l'évolution, l’essen­ce d'un phénomène économique en est le résidu nécessaire et suffisant pour qu'il puisse s’emboîter dans la statique.

Mais alors le caractère artificiel et décevant de la méthode apparaît. La statique, avons-nous dit, est un « repoussoir », elle ne vaut que par ce qu'elle annonce une dynamique. Or, chaque élément de la dynamique n'est par ailleurs nécessaire que si l'on admet le point de départ statique. Ces deux arches de concepts ingénieusement construites ne tiennent qu'en s'appuyant l'une à l'autre. Mais l'ensemble de l'édifice dont on admire l'ingéniosité a des fondements mal assurés.

C. - LA THÉORIE DU PROFIT ET DE L'INTÉRÊT.

Le profit est, pour J. Schumpeter, le produit de la « combinaison nouvelle », au sens où ce terme a été défini. La théorie du profit est une pièce maîtresse de l'ensemble de la théorie de l'évolution. Elle se trouve, au surplus, intimement liée à la théorie de l'intérêt. Pour J. Schumpeter, il ne peut y avoir intérêt que s'il y a profit. Le profit est le réservoir d'où coule l'intérêt. Le profit étant un revenu essentiellement dynamique, et l'intérêt ne pouvant pas prendre sa source ailleurs que dans le profit, il en résulte que l'intérêt ne pourra apparaître que dans une économie dynamique.

Cette liaison, dans la pensée de notre auteur, corrobore les raisons théoriques qu'il donne de l'inexistence de l'intérêt en statique. On doit donc étudier ensemble les problèmes du profit et de l'intérêt, et leur analyse conjuguée permet de pénétrer plus profondément dans la connaissance des deux concepts fondamentaux de statique et de dynamique qui, par le contenu original et particulier qui leur est attribué, expriment l'enseignement principal et l'originalité essentielle de joseph Schumpeter.

Le profit étant le supplément de valeur qu'entraîne la réalisation d'une combinai­son nouvelle, il est évident qu'il n'est pas rattachable à des biens, mais à une volonté, à une décision, à un acte. Il est, par conséquent, indépendant de tout système écono­mique et de cette institution qu'est l'entreprise de type capitaliste. Dans une économie familiale ou domaniale, dans une économie artisanale, dans une économie commu­niste, le profit conçu de la sorte ne disparaît pas, si et dans la mesure où, dans de semblables économies, sont réalisées de nouvelles combinaisons. Comme dans tout système économique, la réalisation des combinaisons nouvelles ne peut avoir lieu sans l'intervention d'un chef. On peut, considérant l'agent qui exerce la fonction et non plus la fonction en elle-même, énoncer que le profit est la rémunération qui correspond à l'activité de ceux qui jouent le rôle de chefs dans l'économie. Mais cette formule prête à équivoque car, dans la vue théorique de J. Schumpeter, le revenu n'est pas qualifié par l'agent auquel il échoit, mais par la source d'où il découle. Ne devient pas un salaire, au sens économique du mot, le produit d'une combinaison nouvelle, dont on supposerait que, dans une société socialiste par exemple, il va tout entier au travailleur.

Le profit, suivant cette conception purement fonctionnelle et non institutionnelle, a un caractère éminemment personnel par opposition à la rente foncière [338].

Il implique l'existence d'un élément de monopole. Les prix des produits nouveaux mis sur le marché par les entrepreneurs se forment partiellement ou complètement selon les règles des prix de monopole. Mais le profit n'est pas un gain de monopole, sans plus. Quand la réalisation de la combinaison nouvelle consiste précisément dans l'établissement d'un monopole, ainsi dans la « trustification » d'une branche d'indus­trie qui jusqu'alors se développait sous le régime de la libre concurrence, il importe, selon notre auteur, de, distinguer avec soin : le produit de la combinaison nouvelle, c'est-à-dire d'un acte d'entrepreneur, qui est un profit, et le rendement supplémentaire de l'organisation monopolistique une fois mise en marche, qui est imputable aux facteurs naturels ou sociaux sur lesquels repose le monopole, et qui est un gain de monopole.

Sans entrer dans une discussion approfondie qui ne trouverait pas ici sa place, notons que cette distinction ne nous semble pas toujours aisée. Si la combinaison nouvelle consiste dans l'établissement d'un monopole absolu, pendant la durée du dit monopole, d'autres entrepreneurs ne pourront pas éliminer le profit réalisé par les premiers, c'est-à-dire par ceux qui ont établi le monopole absolu en question. On ne voit pas alors comment distinguer le profit temporaire résultant de la combinaison nouvelle du gain durable de monopole. Supposons qu'un certain nombre d'établisse­ments réalisent, pour un débit donné, un certain gain par unité de produit (G.). Un entrepreneur surgit qui groupe ces entreprises dans une combinaison de trust, qui exercera un monopole absolu pendant une durée de dix années. Supposons que le débit reste le même, mais que désormais chaque année le gain par unité de produit s'élève d'une certaine grandeur (G. + M.). Comment faudra-t-il nommer le gain pen­dant la période considérée : profit ou gain de monopole ? Comment distinguera-t-on les deux éléments que J. Schumpeter veut isoler, puisque la réalisation de la combinaison nouvelle consiste précisément dans l'établissement d'un monopole absolu ? Mais ce point est secondaire pour l'ensemble de la théorie envisagée.

Notons encore, à titre préliminaire, que, comme il arrive si fréquemment dans les développements de J. Schumpeter, toute son analyse théorique repose sur deux notions, distinctes en fait, mais que l'auteur englobe sous la même dénomination. Nous savons déjà que le profit est lié à la fonction qu'est la réalisation de la combi­naison nouvelle et, - comme, dans les sociétés humaines, une combinaison ne peut être réalisée sans chef, - à l'exercice de l'activité de chef. Si une combinaison nouvelle pouvait se réaliser sans chef, il n'y aurait Pas de profit. De même [339] si elle pouvait se réaliser sans octroi de pouvoir d'achat, il n'y aurait pas d'intérêt. Or, si une combi­naison nouvelle ne peut pas se réaliser dans les sociétés humaines sans l'intervention d'un chef, en revanche dans de nombreuses sociétés et à l'intérieur de nombreux systèmes économiques, elle peut se réaliser sans octroi de pouvoir d'achat. Les revenus communs à tout système économique sont donc :

1° Le salaire ou produit-limite du travail;

2° La rente ;

3° Le produit de la combinaison nouvelle.

Il y a un revenu qui n'apparaît que dans l'évolution d'un système capitaliste : l'inté­rêt. Non seulement par conséquent le profit est un revenu dynamique, mais encore il est le seul revenu dynamique essentiel. Le produit de la combinaison nou­velle peut ou non, suivant les cas, se scinder en profit et intérêt.

Par le simple énoncé de ces propositions fondamentales de la théorie de J. Schumpeter, on aperçoit qu'il utilise en réalité deux notions de profit :

1° Le profit comme synonyme de produit de la combinaison nouvelle, qui est un surplus de valeur indépendant de la forme concrète d'une économie ;

2° Le produit égal au produit de la, combinaison nouvelle moins l'intérêt, qui est le profit du système capitaliste et dont J. Schumpeter n'énonce pas les lois propres.

L'auteur est ici, comme à mainte autre reprise, sollicité en sens contraires par une tendance généralisatrice qui dépasse la notion de système économique, et par une tendance historico-sociologique qui isole des ensembles de faits considérés comme formant une unité et s'opposant à d'autres ensembles (systèmes économique:-). Or J. Schumpeter ne prend pas à fond conscience de ce contraste, de cette opposition dans les buts à atteindre et dans les méthodes à employer. De sorte que sa notion de profit, comme plusieurs autres de ses notions [340] essentielles, chevauche sur deux plans différents.

La théorie de J. Schumpeter a visiblement subi l'influence de la pensée de J. B. Clark pour lequel l'entrepreneur est un pionnier [341]. Ce pionnier opère des changements dans l'organisation économique. Par conséquent, il exerce une fonction purement dynamique. Le profit qu'il fait apparaître est un produit du changement, la consé­quence d'une friction, c'est-à-dire d'une résistance marquant le passage d'un équilibre à un autre. Le changement une fois introduit, l'entrepreneur, sous la pression de la concurrence, doit partager le profit avec la communauté, ce qui se produit soit par abaissement des prix, soit par élévation des salaires ou des intérêts. Cette théorie, qui a exercé une grande influence, a été à peine modifiée par F. H. Knight, qui a souligné que le changement dont on parle est un changement non prévu, sans quoi le surcroît de concurrence résultant de cette prévision éliminerait le profit.

Ces vues, - notre auteur le marque lui-même [342] -, sont très voisines de sa construc­tion. De part et d'autre, le profit résulte d'un changement, présente un caractère essen­tiellement transitoire, est éliminé par le jeu de la concurrence en régime capitaliste. Dans les deux cas, il est un revenu essentiellement dynamique, ce que l'on conteste rarement aujourd'hui. Mais J. Schumpeter, en empruntant, pour ses fins propres, cette théorie à J. B. Clark, est contraint de la présenter avec des limitations, des conséquen­ces, dans un « cadre » théorique, qui prêtent à objections.

On a dit [343] que J. Schumpeter a montré les conditions d'apparition du profit plus qu'il n'en a délimité l'essence. On a opposé [344] à son analyse celle de G. del Vecchio qui, en ayant recours aux théories les plus modernes, montre que la mesure du profit dépend de l'assomption par l'entrepreneur de certains risques, qui ne sont pas sus­cep­tibles d'être convenablement couverts par l'assurance. Cette opinion au reste peut, on le remarquera, être retenue dans le plan purement fonctionnel, c'est-à-dire indépen­dam­ment du point de savoir si les risques en question sont assumés par un agent économique concret ou par un patrimoine. Elle peut même être présentée indépen­damment de toute référence à une organisation juridique donnée du régime de l'assurance. Il suffit de la formuler ainsi [345]. Parmi les pertes que peut comporter l'activité économique et qui, par conséquent, font peser sur elle une incertitude, il en est de deux sortes. Tantôt nos moyens de connaissance ne nous permettent pas d'éva­luer les pertes qui se produisent d'année en année, mais ils nous permettent de les évaluer au cours d'une longue période de temps. Pour cette longue période, on pourra ajuster les moyens employés de façon à neutraliser ces pertes. Tantôt nos connais­sances ne nous permettent pas de prévoir, même approximativement, les pertes qui peuvent survenir pendant une longue période de temps. Dans ce second cas, l'ajuste­ment des moyens ne sera Pas Possible, et les pertes seront d'une importance que l'on ne pourra pas exactement définir. En pratique cette différence trace la frontière des risques qui sont assurables et de ceux qui ne le sont pas, faute d'une base de calcul.

Il est exact de dire que cette seconde sorte de risque, dans le plan économique, c'est-à-dire abstraction faite d'événements extra-économiques comme une guerre, est liée et associée à des changements produits par la volonté humaine, à des innovations. L'entrepreneur devra faire des prévisions approximatives lie comportant aucune base précise et ne pouvant prendre appui sur aucune expérience antérieure. Il est parfaite­ment exact qu'il pourra agir de la sorte sans posséder aucun patrimoine. Mais il faut bien, de toute façon, qu'un patrimoine assume ce risque, indépendamment de la question de savoir si ce sera le patrimoine de l'entrepreneur concret [346].

A partir de semblables considérations, toute une théorie économique de la prime pour les risques non assurables de la production peut être élaborée, qui reste étrangère au monde de pensées dans lequel se meut J. Schumpeter. Les relations entre le risque et le profit [347] ne prennent pas directement place dans sa thèse. Cette constatation mar­que une limite plus qu'elle n'implique une critique.

En revanche c'est bien une critique proprement dite que l'on formule, quand on enre­gistre que, pour le profit comme dans le domaine du crédit, la théorie de J. Schum­­pe­ter laisse échapper un entre-deux qui, selon sa logique, ne peut être ni stati­que ni dynamique, et qui représente certainement des phénomènes importants du déve­lop­pement d'une société capitaliste. L'essence du profit est rattachée à une com­bi­naison nouvelle. Tous les gains de l'institution entreprise qui procèdent de mouve­ments des prix autres que ceux qui tirent origine d'une combinaison nouvelle ne sont pas des profits. Ils n'ont pas de place dans le système. De même, les gains résultant d'un développement purement quantitatif de la production, d'adaptations progressives poursuivies par degrés et d'une façon continue au sein d'une entreprise donnée restent hors des prises théoriques de l'auteur. Et il en faut dire autant proba­blement - l'énoncé ne saurait être plus ferme car la notion de combinaison nouvelle dont use l'auteur est loin d'être précisée avec toute la clarté désirable des combinaisons de très médiocre importance par lesquels l'entrepreneur dans la réalité, quand il est attentif et diligent, peut augmenter sensiblement ses gains sans réaliser l'une des combinaisons des cinq types prévus et analysés par J. Schumpeter.

Aussi bien le schéma de Marshall [348], - d'après lequel le profit considéré comme une quasi-rente et comme un facteur déterminé en courte période, devient un facteur déte­rminant l'offre des nouveaux entrepreneurs en longue période, - n'est pas utilisa­ble dans l'ensemble théorique que nous propose notre auteur. En effet, pour qu'une quasi-rente puisse devenir un facteur déterminant l'offre des entrepreneurs en longue période, il faut que les entrepreneurs soient animés du mobile hédonistique. Il faut qu'ils établissent une balance entre les gains d'une part, les ennuis ou les risques d'autre part qui seront le lot de l'entreprise, et que le solde, positif ou négatif, puisse influencer leur décision. Si on se trouve en présence d'agents économiques qui créent pour créer, pour dominer ou par désir de puissance, dans un état d'esprit qui rappelle celui de l'artiste ou du conquérant, le mécanisme décrit par Marshall ne joue plus. Il ne vaut que pour des agents économiques qui ne sont pas les exploitants statiques du circuit et qui ne sont pas non plus les entrepreneurs tels que J. Schumpeter les définit. Ces agents se meuvent dans cet entre-deux, ni statique ni dynamique pour notre au­teur, où s'accumulent, à mesure qu'avance notre enquête, tant de phénomènes impor­tants de la réalité observable.

Au surplus l'assimilation que fait Schumpeter entre la plus-value et le profit est contestable. Il ne la soutient qu'en donnant de la plus-value une notion d'économie individuelle et privée. Il aurait été au moins nécessaire de spécifier que la plus-value sociale d'origine à la fois quantitative et qualitative [349] n'est pas éliminée, mais seule­ment diversement répartie par l'effet de la concurrence, chaque génération construi­sant avec les moyens économiques que lui lèguent les générations antérieures, chaque nouvelle combinaison d'une génération donnée béné­ficiant de toutes les combinaisons élaborées par les générations précédentes, et pour elles, nouvelles. La notion de plus-value individuelle retenue par J. Schumpeter dé­tour­ne l'attention de la plus-value glo­bale et sociale. L'évolution discontinue qu'il décrit risque de faire oublier ce qu'il y a de continu dans le processus de développe­ment du capitalisme. Il y a [350] une plus-value globale dans toute économie en évolution, et non pas seulement dans une économie qui se développe « par secousses », telle que celle dont J. Schumpeter nous offre le tableau.

On pourrait donc, conceptuellement, distinguer une plus-value qualitative telle que la décrit J. Schumpeter, et une plus-value quantitative correspondant à la crois­san­ce progressive et continue de l'économie [351].

Nul ne niera qu'il n'y ait de nombreux éléments à retenir dans la théorie du profit élaborée par J. Schumpeter, même si on ne l'accepte pas dans sa rigueur et si l'on refuse de la considérer comme définitive.

La théorie de l'intérêt qui en découle est exposée à des critiques, à tout prendre, plus graves et plus décisives. Au sein de l'école de Vienne, J. Schumpeter a fait, tout spécialement à cet égard, figure de grand hérétique. Vigoureusement attaqué par Böhm-Bawerk, il a répondu avec une vigueur égale quoiqu'en présentant, selon nous, une argumentation moins convaincante que celle de son maître et contradicteur. Cette polémique, qui est restée célèbre à Vienne, et qui a eu un retentissement international, se développe dans trois articles de la Zeitschrift für Volkswirtschaft, Sozialpolitik und Verwaltung de l'année 1913

A l'attaque de Böhm-Bawerk [352] J. Schumpeter répond en un long article [353]. Böhm-Bawerk riposte enfin et clôt le débat [354] qui laisse les deux adversaires sur leurs positions, mais qui est riche d'enseignements pour la théorie économique.

Supposant connu le détail de la théorie de J. Schumpeter [355], je rappellerai seule­ment que, pour l'auteur, l'intérêt productif (Produktivzins) est un revenu essentielle­ment dynamique qui n'apparaît pas en l'absence de l'entreprise, c'est-à-dire de la combinaison nouvelle des facteurs de la production, qui a tendance à disparaître quand la combinaison devient accoutumée, et qui est lié au fait que la disposition des moyens de production est acquise par l'entrepreneur grâce au pouvoir d'achat que lui procure, contre rémunération, le banquier. L'intérêt est l'agio d'un pouvoir d'achat présent sur un pouvoir d'achat futur et se paie sur le produit de la combinaison nou­velle qu'il permet de réaliser. Il n'y a donc pas d'intérêt dans toute société écono­mique quels qu'en soient la forme et l'état. Il y a, de plus, des « moments » de l'évolution d'une société capitaliste où l'on se rapproche de l'état statique, c'est-à-dire d'un état de l'économie d'où l'intérêt est absent. Böhm-Bawerk oppose à cette opinion la thèse traditionnelle [356] suivant laquelle ce revenu est un phénomène durable et non transi­toire, statique et non dynamique, que l'on retrouve dans toutes les sociétés économi­ques, qui n'est pas lié à la réalisation de combinaisons nouvelles, mais qui se révèle dans le « monde de la routine » et dans celui des «valeurs moyennes » [357] aussi bien que dans les sphères de l'innovation et de l'entreprise, au sens où J. Schumpeter emploie ce terme.

Je suivrai de près l'argumentation des deux célèbres « Viennois m. Elle nous renseigne sur les problèmes fondamentaux de toute théorie de l'intérêt. Elle permet de pénétrer à fond la connaissance du couple de concepts : statique et dynamique, chez J. Schumpeter. Enfin elle jette une vive lumière sur le comportement intellectuel de ce dernier auteur, et permet de saisir quelques-unes des insuffisances méthodologiques qui restreignent la portée de toute son oeuvre.

J'examinerai successivement :

1° la structure logique de la théorie en statique

2° la structure logique de la théorie en dynamique ;

3° les relations entre la théorie et les faits ;

4° les rapports entre la théorie de J. Schumpeter et celle de Böhm-Bawerk.

Étant donné l'extrême complexité de la matière, ce plan doit être considéré com­me un simple fil conducteur. Je ne m'interdirai pas des incursions de l'une à l'autre des subdivisions qu'il comporte.

1. La structure logique de la théorie en statique.

A. - Böhm-Bawerk part d'une considération maîtresse de J. Schumpeter. En statique l'exploitant a à sa disposition les moyens de production qui lui sont néces­saires. En dynamique, dans un milieu où règne la propriété, l'entrepreneur n'a pas à sa disposition les moyens nécessaires pour réaliser la combinaison nouvelle. Il doit surmonter l'obstacle que représente l'appropriation privative des biens. Il y parvient par le pouvoir d'achat que le banquier lui accorde moyennant le paiement d'un intérêt.

Böhm-Bawerk, s'attaquant à cette opposition fondamentale, énonce qu'il est incor­rect d'affirmer que le producteur statique a toujours à sa disposition les moyens dont il a besoin.

En statique, on ne saurait imaginer que toutes les unités de production poursuivent « indéfiniment leur activité ». Certaines naissent, d'autres meurent. Certaines finis­sent, d'autres commencent. Dès lors que la statique est le tableau si simplifié, si allé­gé, si schématique soit-il d'une société humaine [358], on ne peut pas concevoir qu'il en aille autrement. Si donc il y a apparition et disparition de Produktionsleiter indé­pen­dants, les nouveaux exploitants (Produktionsleiter) n'auront pas inévitablement, nécessairement, à leur disposition les moyens de production dont ils ont besoin. On ne peut admettre que les nouveaux exploitants seront toujours les héritiers et les seuls héritiers de ceux qui disparaissent. Il arrivera que des fils créent une exploitation indépendante du vivant de leur père, ou choisissent un autre métier; qu'un père ait plus d'un fils; que l'exploitant statique développe sa production pour répondre aux besoins d'une population accrue, sans que les rentrées de l'année précé­den­te puissent suffire à cette extension. Dans tous ces cas, l'exploitant statique n'aura pas à sa dispo­sition les moyens de production nécessaires et, dans un milieu où règne la propriété privée, devra, comme l'entrepreneur en dynamique, surmonter un obstacle pour se les procurer.

Cela prouve, poursuit Böhm-Bawerk, que J. Schumpeter n'use, pas d'un concept mais de deux concepts différents de statique. Dans sa statique stricto sensu, qui est une simple hypothèse abstraite sans rapport avec la réalité, rien ne se modifie. La statique largo sensu embrasse la « large zone des phénomènes d'adaptation » (Anpas­sung). J. Schumpeter applique à cette statique au sens large des conséquences qu'il déduit de la statique au sens étroit La faute logique est évidente [359].

L'analyse de Böhm-Bawerk, à partir d'un point particulier de la théorie de J. Schumpeter, s'épanouit donc en une critique générale du concept fondamental de statique.

A cette critique, l'intéressé [360] répond en rappelant que statique et dynamique sont de simples instruments. On les pourrait assez gros­sièrement comparer à des « lunettes d'approche » qui, diversement réglées, révèlent des zones différentes de la réalité. Ce qui semblait au premier abord une faute peut être simplement la conséquence d'un réglage inaccoutumé. Remarque d'une habilité extrême, qu'on ne saurait évidemment discuter, niais qui ne fera pas oublier la véritable question.

Pour reprendre le métaphore de J. Schumpeter, la lunette d'approche peut être réglée ou déréglée. Si une certaine correspondance entre l'appareil, la réalité et l'ob­ser­va­teur n'est pas observée, le champ sera brouillé. Ou encore: il est certaines fautes dans la construction d'un appareil optique, d'ailleurs excellent dans son principe, qui le rendent inutilisable pour 'out oeil humain.

On peut mieux comprendre maintenant les limites de la réponse de J. Schumpeter.

Oui, affirme-t-il, j'emploie les concepts de statique et de dynamique avec des extensions différentes en plusieurs endroits de mon livre, mais il n'y a là rien que de très naturel. Il y a bien dans la réalité deux groupes d'événements qui ressortissent les uns au « circuit » les autres à « l'évolution ». Mais on peut donner des premiers deux représentations conceptuelles différentes. On peut retenir leur essence, figurer leurs traits strictement essentiels (strikte essentiel), en faisant abstraction de tout chan­ge­ment. On peut aussi répartir les phénomènes économiques concrets en deux familles : ceux qui tombent sous la prise de ce tableau statique idéal, et ceux qui ressortissent à l'évolution. Dans le premier cas, on décrira en termes abstraits ce que serait l'éco­no­mie si les agents économiques agissaient, sous l'impulsion de goûts toujours les mêmes, dans des conditions connues et absolument inchangées de processus de pro­duc­tion. Dans le second cas, il s'agira de rattacher au concept (dem Begriff zu subsu­mieren) ces événements ou ces états auxquels conviennent tout à fait ou principa­lement (in der Hauptsache) les propositions retenues pour former le tableau abstrait de la statique conçue rigoureusement. J'affirme, répète J. Schumpeter, que ces événements et ces états sont ceux qui ne sont pas liés à la réalisation de nouvelles combinaisons. Dès lors, ce qui vaut pour le concept théorique et rigoureux de stati­que, vaut aussi d'une façon approchée (annähernd) pour la statique élargie. On peut parfaitement décrire d'abord un état abstrait dans lequel tous les éléments économi­ques (population, épargne) sont supposés constants, et énoncer ensuite qu'une modification de ces éléments, si l'économie s'y adapte d'une façon purement passive et par degrés, ne met au jour aucun phénomène nouveau, et ne suffirait pas à rendre compte de l'évolution concrète des sociétés capitalistes.

Au surplus, poursuit J. Schumpeter, je n'ai jamais nié que, dans un état qui de­meu­­re statique, des productions ne puissent commencer et d'autres finir, ni que la popu­lation ne puisse s'élever. Je prétends au contraire qu'un état statique de l'écono­mie, correspondant à mon tableau du circuit, est parfaitement concevable, même si de semblables événements se produisent.

Pourquoi les naissances et les morts auraient-elles pour conséquence que certains exploitants n'ont pas à leur disposition les moyens de production dont ils ont besoin ? Soit une économie composée exclusivement de paysans et d'artisans. L'exploitant nouvel arrivé recevra de son prédécesseur le produit de la période de production précédente, et il poursuivra la production dans les mêmes voies et selon les mêmes méthodes. Ce remplacement, cette « relève » qui ne modifient rien d'essentiel au processus économique, ont lieu déjà sous nos yeux, en ce qui concerne les économies artisanales et paysannes. Ne peut-on pas, de cette réalité stylisée, tirer un tableau abstrait de la statique ?

Allons plus loin. Il n'est nullement nécessaire que les nouveaux arrivants soient les héritiers et les seuls héritiers de leurs prédécesseurs. Quand les fils créent des exploitations indépendantes, embrassent de nouveaux métiers, augmentent les dimen­sions de leurs exploitations, n'ont-ils pas à leur disposition les ressources présentes de la production précédente qui a été l’œuvre de leurs pères ? Du moins est-il incon­cevable et absurde d'admettre par hypothèse qu'il en est ainsi, pour établir un schéma qui doit nous faire saisir des aspects importants de la réalité ?

Aggravons encore notre cas. Supposons qu'un fils crée une nouvelle exploitation au moyen du crédit. C'est un cas analogue au crédit consenti par les parents pour l'instruction on l'éducation. Il n'en résulte pas nécessairement un intérêt; la rémuné­ration, consentie pour cette opération peut être prélevée sur le salaire du bénéficiaire, peut être un parasite de son salaire. De tels cas de crédit à la consommation productifs ne changent rien au schéma du circuit.

Pas davantage ce schéma n'est modifié par la croissance de la population. J. Schumpeter donne moins nettement la démonstration de ce point. C'est qu'effective­ment elle est plus malaisée. Prenons trois périodes de production A, B, C. Supposons que, pour la période B, le circuit soit ajusté. En d'autres termes, le produit de la période A est suffisant et juste suffisant pour permettre la production de la période B, pour un certain chiffre de la population P. De la période B à la période C la population s'accroît (P + p). Par quel mystère le produit qui était juste suffisant pour un niveau de la population P le deviendra-t-il pour un niveau P + p ? On pourrait répondre : cette croissance de la population a été prévue. Dans un groupe économique de médiocre étendue, chaque exploitant individuel, en prévision de l'accroissement de sa famille, sèmera un peu davantage, travaillera un peu plus, et ainsi, sans rien modifier d'essentiel à sa production, l'adaptera par degrés insensibles, toujours suivant les mêmes méthodes, à l'accroissement de la population. On remarquera que tout cela suppose un acte de prévision, une restriction si minime soit-elle de la consommation ou un renoncement aux satisfactions possibles, à un moment donné, qui peut être tenu pour un fait d'épargne. De sorte que l'épargne exclue par J. Schumpeter de son circuit s'y réintroduit dès que l'on essaye de pénétrer le mécanisme de cette « adaptation progressive » grâce à laquelle l'emboîtement des périodes de production doit être continuellement assuré.

Mais admettons que cette objection soit accessoire. Supposons qu'en ayant re­cours à un jeu de compensations ou à des réparti­tions différentes des mêmes valeurs consommées il puisse être concevable qu'un groupe économique, de période en période, adapte exactement le produit aux besoins d'une population régulièrement crois­sante. Il reste seulement que J. Schumpeter a démontré que cet état est possible. Il n'a nullement démontré que cet état soit nécessaire. Faisons référence à l'opinion énoncée par le professeur Robbins [361] concernant l’ambiguïté des deux notions d'état stationnaire et d'état statique. J. Schumpeter ne veut pas que sa statique soit seulement une construction conceptuelle où les éléments sont donnés et ne peuvent pas par conséquent se modifier. Il admet que la population croît et que l'économie s'adapte à cette croissance. En même temps, il veut que cette croissance se fasse toujours sans que le circuit soit déréglé. Mais il ne nous montre pas comment le circuit ne peut pas être dérangé. Quand un théoricien du type de J. B. Clark prend cinq séries d'éléments [362] comme constants, il peut ensuite montrer comment nécessai­re­ment cer­tains événements ou certaines relations se produisent. J. Schumpeter, au contraire, est contraint de marquer seulement que l'ajustement qu'il a en vue est logiquement possible.

Surtout, en répondant comme il le fait aux objections de son maître et contra­dicteur, il administre la preuve qu'il a bel et bien hésité entre deux notions de statique. Nous ne pensons pas en ce moment à sa statique stricto sensu et à sa statique au sens large, ruais à une tout autre distinction. La statique peut être conçue soit comme un ajustement anonyme de quantités et de valeurs, soit comme le tableau abstrait de l'activité d'agents économiques agissant sous des conditions déterminées. J. Schum­pe­ter ne choisit pas clairement entre ces conceptions différentes. En plusieurs passa­ges de son oeuvre il énonce qu'il entend abstraire complètement la statique de l'agent économique [363]. Il déclare ne pas vouloir porter son attention sur des hommes agissant économiquement, mais sur les quantités de biens qui sont en leur possession. Des quantités économiques étant données, il s'agira de préciser l'état d'équilibre qu'attein­dra le marché. Schumpeter aurait pu s'en tenir à cette notion: il aurait eu alors une statique dégagée de tout contenu empirique, construite sur une analogie mécanique, et très voisine de celle de Walras. Mais il ne s'est pas contenté de répondre aux objections de Böhm-Bawerk concernant l'irréalité de sa statique, par une fin de non-recevoir. Il ne s'est pas borné à rappeler qu'il use des conceptions de l'équilibre, en dehors de toute considération du comporte­ment de l'agent économique concret. Il s'acharne au contraire à démontrer que le tableau présenté par lui peut être considéré comme une « statique de l'homme », comme fournissant un tableau simplifié d'une société économique. Par là, il aban­don­ne la première des conceptions qui viennent d'être rappelées pour adopter la seconde. Il passe d'une vue théorique empruntée à l'école de Lausanne à l'image de l'état d'une société économique travaillant toujours suivant les mêmes méthodes de production, et adaptant progressivement et par degré le produit à une consommation accrue [364].

On doit aller plus loin et retenir que, si l'argumentation de Böhm-Bawerk est, dans la forme où ce dernier l'a présentée, critiquable, elle n'en contient pas moins une grande part de vérité. J. Schumpeter oppose la statique et la dynamique à partir d'un critérium purement qualitatif (combinaison traditionnelle ou combinaison nouvelle des facteurs de la production). Il laisse de la sorte en dehors de ses prises de larges fractions de réalité qu'en pure logique il ne devrait rattacher ni à sa statique, ni à sa dynamique. Mais il ne s'en tient pas là. Comme, malgré tout, il ne veut pas négliger complètement les faits de développement Purement quantitatif de l'économie (crois­sance du capital, croissance de la population), il les rattache de gré ou de force à la statique, et pour justifier cette liaison il se contente de montrer qu'il est concevable, mais mon nécessaire [365], que de tels faits se produisent sans que le circuit soit rompu. Cela le dispense de faire la théorie des changements que Peuvent et doivent imprimer au circuit des modifications purement quantitatives survenues dans le capital et dans la population par exemple.

En d'autres termes, étant donné le point de départ de Schumpeter, on peut distin­guer, en toute rigueur, trois tableaux de la vie économique :

1° Une statique stricto sensu définie par un élément qualitatif (constance de la combinaison des facteurs de la production) et par un élément quantitatif (constance du capital et de la population);

2° Une dynamique quantitative qui, pour J. Schumpeter, est la « zone des adapta­tions passives » et qui devrait être l'étude des modifications que doivent nécessaire­ment imprimer à la statique stricto sensu des modifications survenues dans le volume de la population et du capital;

3° Une dynamique qualitative qui est l'étude des modifications que doit imprimer nécessairement à la statique stricto sensu la réalisation nouvelle des facteurs de la production.

Dans le second de ces tableaux prendraient place les phénomènes constitutifs de cet entre-deux que J. Schumpeter escamote pour rester fidèle à sa conception pure­ment qualitative du couple statique-dynamique. En d'autres termes, J. Schumpeter refuse de considérer ce que nous venons d'appeler la dynamique quantitative comme une fraction authentique de la dynamique. Mais il est contraint d'y avoir recours com­me à une zone frontière inexplorée, dans laquelle il sera toujours possible de classer non pas des faits concrets qui rentrent à titre principal (in der Hauptsache) dans sa statique, mais des faits concrets sur lesquels en réalité sa statique n'a aucune prise. Ainsi en est-il du Betriebsleiter qui court des risques mais qui ne réalise pas de combinaison nouvelle, qui par conséquent n'est mi l'exploitant du circuit, ni l'entre­pre­neur tel que le définit Schumpeter. Ainsi en est-il du processus d'expansion causé par la différence d'intérêt sans combinaison nouvelle, qui n'appartient ni à la-statique, ni à la dynamique. Ainsi en est-il des gains réalisés par modifications insensibles imprimées à l'entreprise, sans combinaison nouvelle des facteurs de la production, etc.

Il est donc bien exact de conclure sur ce premier point que, si tout n'est pas à retenir dans l'argumentation de Böhm-Bawerk, du moins l'essentiel de ce qu'elle affirme, c'est-à-dire l'existence d'une tierce zone inexplorée et mal définie théorique­ment entre statique stricto sensu et dynamique stricto sensu, reste hors de doute.

B. - Böhm-Bawerk déduit de la critique qui vient d'être analysée une autre critique, qui atteint directement la théorie même de l'intérêt présentée par notre auteur. Cette théorie serait élaborée au mépris des principes généraux de la théorie de l'imputation.

Quand l'emploi d'un facteur de la production est nécessaire pour obtenir un produit, peu importe du point de vue de la théorie de l'imputation, que l'agent écono­mique possède déjà ce facteur ou soit obligé de se le procurer. La grandeur du produit imputable au facteur restera la même dans les deux cas. Seule la façon de le calculer diffère. Tantôt on évalue le supplément d'utilité que la présence du facteur provoque, tantôt la perte d'utilité que sa disparition entraîne (Verlustgedanke). Comment J. Schumpeter qui, sur ce point, dans une controverse entre von Wieser et Böhm-Bawerk, a donné raison à ce dernier, peut-il attacher une si grande importance au point de savoir si le producteur a ou n'a pas à sa disposition les moyens de production qui lui sont nécessaires, quand il s'agit de dire si une fraction du produit imputable au capital se détache de l'ensemble du produit ?

J. Schumpeter considère ce point comme essentiel. Il estime que, si l'entrepreneur avait déjà à sa disposition les moyens de production, s'il n'était pas obligé de se les procurer en empruntant aux banques du pouvoir d'achat, il réaliserait son gain et qu' « il n'arriverait rien de plus ». Ce gain lui reviendrait comme une grandeur homo­gène, dont aucune partie ne se détache. J. Schumpeter, en admettant ce point de vue, oublie que, selon la théorie de l'imputation, le revenu n'est pas l'ensemble des valeurs qui tombent dans les mêmes mains, qui échoient à un même agent, mais une fraction de produit dont l'apparition est dépendante d'un certain facteur et peut être imputée à ce facteur.

Si l'on accepte cette théorie du revenu, le gain de l'entrepreneur, même quand ce dernier travaille avec ses capitaux propres, n'est pas un ensemble homogène, mais un agrégat de deux éléments, le profit et l'intérêt. J. Schumpeter devrait bien le recon­naître puisque, lorsqu'il raisonne de l'exploitant agricole statique, il lui attribue une rente et un salaire, bien que tous les éléments du produit de l'exploitation agricole tombent dans la même main [366].

L'argumentation de Böhm-Bawerk se dédouble par conséquent.

Elle tend à montrer d'une part que J. Schumpeter prend des libertés avec la théorie de l'imputation en attachant à un facteur juridique - la disposition des moyens de production - une importance qu'on ne doit pas lui attribuer; d'autre part qu'il modifie, suivant les besoins de la cause, la notion générale de revenu.

J. Schumpeter donne sur les deux points des réponses inégalement convaincantes. Il parvient à se laver du premier reproche, mais, à notre sens, n'arrive pas à échapper au second.

Avec une extraordinaire vigueur [367] il reconnaît que, s'il avait commis l'erreur qui consiste à faire dépendre d'une circonstance juridique l'apparition d'un quantum de produit, il mériterait le jugement le plus sévère. Mais cette confusion de « l'économie vulgaire » [368], J. Schumpeter affirme ne l'avoir point commise. Je n'ai jamais dit, déclare-t-il, que la circonstance que l'entrepreneur emprunte les moyens nécessaires pour se procurer les facteurs de la production « ajoute quelque chose à la valeur du produit », qu'elle ajoute celle grandeur de valeur qui représente l'intérêt. « Cette gran­deur de valeur est dans tous les cas présente dans le produit » de, la combinaison nouvelle. Cela, aussi bien dans l'hypothèse où l'entrepreneur a à sa disposition les moyens de production que dans celle où il se les procure en empruntant du pouvoir d'achat. Mais, dans ce second cas, un quantum de valeur « qui s'y trouvait déjà » se détache (abspaltet) du profit comme rémunération (Entgelt) [369] pour un facteur de la production (Produktionsfaktor) qui existe seulement dans l'hypothèse qui vient d'être mention­née. Ainsi pour J. Schumpeter, l'octroi par les banques d'un pouvoir d'achat à l'entre­pre­neur ne suscite Pas la grandeur de valeur qui fournira l'intérêt mais elle « informe » l'intérêt.

Cette réponse de J. Schumpeter ne nous convainc nullement. Si l'on a présente à l'esprit la définition du revenu donnée par les partisans de la théorie de l'imputation, il est trop clair que J. Schumpeter ne s'y tient pas, et que l'homogénéité ou l'hétéro­gé­néité d'un revenu sont pour lui variables suivant les cas.

Le terme « détachement », « séparation » [370], revient à maintes reprises sous sa plume pour caractériser la formation du revenu intérêt, à partir du produit de la combinaison nouvelle. Ce terme prête à amphibologie.

La « séparation » qu'implique la théorie de l'imputation est purement idéale, elle est le fait de l'économiste qui analyse les phénomènes de répartition. Il constate l'existence d'un facteur de la production, l'existence d'une fraction de produit qui dépend de ce facteur et qui lui est imputable. Il conclut à l'existence du revenu de ce facteur. Peu importe ce qui adviendra ensuite de ce revenu. Peu importe que, par suite d'accidents juridiques et sociaux, il soit ensuite lui-même distribué entre plusieurs parties prenantes. Inversement, peu importe que deux revenus, déterminés suivant les principes de la théorie de l'irnputation, confluent vers un seul et même agent. Par conséquent, si J. Schumpeter reconnaît la présence des biens capitaux et s'il reconnaît d'autre part une grandeur de valeur qui leur est imputable dans le produit de la combinaison nouvelle, il doit par la même, et sans plus conclure à la présence de l'inté­rêt, en tant que forme de revenu autonome.

C'est ce qu'il ne fait pas. Il ne le fait pas, parce que le terme de « séparation » qu'il emploie n'a pas été analysé à fond par lui. De la séparation purement idéale qui vient d'être mentionnée il passe à l'idée de la séparation de fractions de revenus par suite de l'intervention d'une fonction déterminée : l'octroi du pouvoir d'achat.

Cette fonction, il la nomme un facteur de la production (Produktionsfaktor), ce qui l'entraîne à un emploi inattendu de ce dernier terme. Pour lui en effet, si l'on prend ses affirmations au pied de la lettre, le terme facteur de la production désigne tantôt un ensemble de biens ou de services (terre, travail) communs à tous les systèmes économiques, tantôt une fonction (l'octroi du pouvoir d'achat) spéciale au système capitaliste. Dans tout cela, le capital-biens est rejeté à l'arrière-plan, ce qui permet d'éluder la véritable question de l'existence d'un surplus de valeur imputable, en stati­que comme en dynamique, à un ensemble de biens : les biens-capitaux.

Par là, qu'il le veuille ou non, il introduit dans son raisonnement des facteurs extra-économiques. En effet, l'intérêt, conçu comme il l'entend, est un revenu dérivé du profit. Il peut ou non se séparer du profit suivant que certaines circonstances sont présentes ou non. Ces circonstances se ramènent essentiellement à ceci : l'entrepre­neur a employé des moyens de production qu'il s'est procurés, avec d'autres ressour­ces que celles qu'il possédait. L'apparition ou l'inexistence de l'intérêt ne sont donc pas liés à la présence ou à l'absence d'un facteur de la production (capital), mais à la façon dont un agent économique s'est procuré ce facteur. Dans tous les systèmes tels que l'économie familiale fermée ou l'économie socialiste, où le prélèvement des moyens de production en vue de réaliser une combinaison nouvelle, se fait sans inter­vention de la banque et du pouvoir d'achat, l'intérêt n'est pas détaché, n'est pas suscep­tible d'être distingué du produit de la combinaison nouvelle. Une certaine organi­sation juridique et sociale, - et non pas la seule présence ou l'absence d'un facteur et d'une part du produit imputable à ce facteur, - commande donc l'apparition de l'intérêt.

Par là, J. Schumpeter se met en contradiction avec l'une des prémisses métho­dologiques sur lesquelles il insiste avec le plus de soin. A maintes reprises, il prétend donner une théorie purement économique du circuit et de l'évolution. On serait en droit de lui dire: « Vous vous fermez par avance toute issue. Si l'intérêt n'est que ce que vous dites, vous n'en pouvez pas faire une théorie purement économique. Il n'y a pour vous que trois revenus primaires susceptibles d'être distingués à partir de critè­res purement économiques (présence de fonctions ou de facteurs communs à tous les systèmes économiques quels qu'ils soient) : le salaire, la rente et le produit de la com­bi­naison nouvelle (profit) ; étant bien entendu que ce dernier doit être considéré abstraction faite des accidents sociaux et juridiques, présents dans le capitalisme mais absents d'autres systèmes économiques, qui peuvent provoquer sa subdivision en profit stricto sensu et en intérêt [371]. »

C. - Ce qui vient d'être dit concernant les fautes de raisonnement commises par J. Schumpeter conduit à l'erreur maîtresse, concernant la négation de l'intérêt en statique [372].

Böhm-Bawerk constate que J. Schumpeter admet la loi de détours de la produc­tion. Certains détours de la production qui demandent du temps ont une plus haute productivité, et leur emploi est lié à l'existence de moyens nécessaires à leur réalisa­tion, notamment d'un ensemble de biens. Dès lors, est-ce que, oui ou non, en statique, la présence de tels biens est indispensable pour l'emploi des moyens qui permettent les détours productifs ? S'il faut répondre oui, la différence entre le produit plus élevé que l'on obtient de la sorte et le produit moins élevé que l'on obtiendrait autrement, ne doit-elle pas être imputée à ces biens qui rendent possible le détour productif, et ne constitue-t-elle pas un intérêt ?

Ce raisonnement paraît inattaquable. Il n'est pas susceptible de réfutation propre­ment dite, si l'on admet les bases générales de la théorie de l'imputation. On ne peut que l'éluder. Ce que J. Schumpeter a fait, consciemment ou non, en statique et en dynamique, en usant de raisonnements différents.

Il a figuré la vie économique, en statique, en éliminant les provisions (Vorrãte) de biens, auxquelles on a souvent recours dans les explications théoriques. Mais il ne s'est pas rendu compte du double sens que le mot peut avoir.

On lui concédera volontiers qu'il est possible de présenter une statique sans imaginer que, dans la société économique, des ensembles de biens de consommation ou de capitaux-biens sont stockés en dehors du cycle de production, et disponibles.

Mais si l'on entend par « provision » l'ensemble des biens de consommation et de capitaux-biens inclus dans le cycle de production, et considérés dans leur ensemble, indépendamment de leur « condensation », de leur accumulation en tel ou tel point, alors on ne peut plus suivre Schumpeter dans son raisonnement.

Un certain ensemble de biens est nécessaire à l'emploi des détours productifs. Ces biens ne sont pas stockés hors du cycle de production mais présents dans tout l'orga­nisme économique. Un supplément de produit leur peut et leur doit être imputé. Sans ces biens, le détour productif ne pourrait pas être employé.

Si l'on élimine par une analyse serrée l'équivoque que peut faire peser le terme provision (Vorrat), on est donc conduit à la véritable question [373] : J. Schumpeter admet-il, oui ou non, la présence dans le circuit de biens capitaux ? S'il l'admet, il doit expliquer leur présence par un supplément de produit dont ils conditionnent l'appa­rition et qui leur est imputable, c'est-à-dire par un intérêt.

La question de la présence, de l'existence des biens-capitaux, est reléguée au second plan, dans la dynamique, par un autre procédé de raisonnement. J. Schum­peter, sans nier expressément l'existence de biens-capitaux, définit essentiellement le capital : un pouvoir d'achat. Ce pouvoir d'achat, qui est toute l'essence du capital, sert à prélever sur le circuit des prestations de travail et de terre. Si ces prestations de travail et de terre sont combinées en la forme de biens qui précisément permettent l'em­ploi de détours productifs, c'est là pour Schumpeter une question des plus secon­daires, une sorte d'accident d'ordre technique. Tout son raisonnement se déroule comme si la production pouvait se faire sans l'emploi de cette catégorie de biens qui permettent l'emploi de détours productifs. Par conséquent, il n'arrive pas, soit en statique, soit en dynamique, à élaborer sa théorie de l'intérêt en acceptant franchement les termes mêmes du problème, - c'est-à-dire l'existence de biens-capitaux, - mais en les escamotant.

On n'affirme ni ne nie que ces biens existent. On se borne à n'en point parler. On fait un demi-silence en statique puisque l'essentiel est qu'il s'y trouve, sans plus, des prestations de travail et de terre. En dynamique il en va de même: puisque l'essence du capital réside dans le pouvoir d'achat, il n'est point nécessaire de s'attarder aux problèmes que pose l'existence des biens capitaux.

On voit du même coup comment la réponse que J. Schumpeter fournit à Böhm-Bawerk [374] n'est pas pertinente. Sa théorie, prétend-il, ne se sépare que d'une façon insi­gnifiante de celles qui rattachent l'intérêt à un agio des biens de consommation présents. Celui qui ne veut pas parler de « pouvoir d'achat » peut, déclare-t-il, rempla­cer ce terme par « biens de consommation » et il « arrivera essentiellement aux mêmes résultats ». Peu importe que soit accordé à l'entrepreneur du pouvoir d'achat ou des biens de consommation, pourvu qu'il puisse obtenir les prestations de travail et de terre nécessaires à la réalisation de la combinaison nouvelle.

Sans doute, étant donné le point de vue de l'auteur. Mais la véritable difficulté ne réside pas dans les moyens mis à la disposition de l'entrepreneur : pouvoir d'achat ou biens de consommation. Elle réside dans le point de savoir si, oui ou non, J. Schum­peter admet que par ce moyen l'entrepreneur se procure une certaine catégorie de biens qui ont la propriété de permettre l'emploi des détours productifs. J. Schumpeter reproche à Böhm-Bawerk d'être systématiquement opposé à l'introduc­tion d'éléments purement monétaires dans les développements théoriques. On pourrait aussi justement reprocher à celui qui articule un tel grief, de choisir arbitrairement le « jour » dans lequel il développe sa théorie de l'intérêt, et de laisser volontairement dans l'ombre, non pas le « monde des biens » en général, mais les zones du monde des biens qui pourraient le gêner dans son effort d'élaboration personnelle.

2. La structure logique de la théorie en dynamique.

Quant à l'explication de l'existence de l'intérêt, les deux contradicteurs sont d'accord sur un point. L'offre de capital est limitée. Cette limitation, ils la motivent différemment. Böhm-Bawerk, par la limitation des biens capitaux; Schumpeter, par la limitation de la faculté qu'ont les banques de distribuer du pouvoir d'achat. Böhm-Bawerk, tout en retenant que l'assimilation du capital au pouvoir d'achat lui semble dangereuse et incorrecte [375], souligne que son désaccord essentiel avec son disciple doit être cherché ailleurs.

Pour Böhm-Bawerk, il n'est pas cohérent, dans le système de J. Schumpeter, de soutenir que la demande de capital soit illimitée. Les raisons qu'en donne Schumpeter ne sont pas convaincantes. Il ne les met en ligne qu'en usant avec une grande liberté des concepts et des relations logiques qu'il utilise [376].

J. Schumpeter définit l'entrepreneur de telle façon qu'on doit bien le considérer comme un agent économique rare. Un petit nombre de gens présentent les qualités que J. Schumpeter prête à l'entrepreneur. Si donc la demande de capital est considé­rable, c'est que l'entrepreneur suscite des imitateurs qui, eux, n'ont que des dons « un peu supérieurs à la moyenne ». Le contraste entre le Bahnbrecher et l'imitateur est tel que l'on peut se demander si J. Schumpeter a bien voulu, dans les deux cas, traiter d'une seule et même réalité, qu'il faille désigner par un seul et même vocable. Il est contraint de compter parmi les entrepreneurs la masse des imitateurs, pour rendre compte de la disproportion entre la demande et l'offre de capital. On peut donc poser la question de savoir ce que J. Schumpeter entend exactement par entrepreneur ? Les seuls pionniers (Bahnbrecher) ? Alors, comment expliquer que la demande de capital soit pratiquement illimitée ? La masse des pionniers et de leurs imitateurs ? Alors J. Schumpeter use, suivant les besoins de la cause, de deux concepts de contenu diffé­rent, et passe de l'un à l'autre, pour pouvoir présenter sa théorie de l'intérêt. La diffi­culté s'accroît encore de ce fait [377] que l'action des imitateurs tend à déprimer le profit. Avant qu'ils n'interviennent, la demande des véritables pionniers, est trop faible pour dépasser le capital. Quand ils interviennent le profit est déprimé, et avec lui l'intérêt qui en découle. Mince zone vraiment que celle où l'intérêt devra apparaître !

Une ambiguïté de même sorte pèse sur le concept de combinaisons nouvelles. Leur nombre, énonce J. Schumpeter, est pratiquement illimité, et cette circonstance explique la demande géante de capital.

Or, Böhm-Bawerk refuse de se contenter de cette affirmation, et détermine scru­puleusement les catégories de combinaisons nouvelles que J. Schumpeter peut prendre en considération.

Il en distingue trois :

1° Les améliorations possibles dans tout le développement présent et à venir de l'humanité, y compris les inventions et découvertes qui interviendront dans l'avenir le plus lointain. Leur nombre est évidemment illimité. Mais elles n'agissent pas sur la demande effective du marché du capital.

2° Les améliorations qui, étant donné les conditions de la technique et les expé­rien­ces faites, pourraient être réalisées mais pour lesquelles les moyens manquent. Ce groupe est très large. La demande qui y correspondrait permettrait de conclure au dépassement de l'offre de capital. Mais J. Schumpeter ne saurait retenir cette sorte de faits en faveur de sa thèse. En effet, l'emploi de méthodes de production déjà connues et non utilisées simplement parce que l'on manque de moyens n'exige pas l'activité innovatrice et créatrice dont J. Schumpeter fait le propre de l'entrepreneur. Elle requiert seulement un effort intelligent d'adaptation de la part de l'exploitant statique. Les faits de ce groupe militeraient donc en faveur des Partisans de l'existence de l'intérêt en statique, et non en faveur de la thèse de J. Schumpeter.

3° Les combinaisons nouvelles qui résultent d'une activité récente des entrepre­neurs, et qui n'ont pas été, par l'effet de l'imitation, repoussées dans la catégorie des combinaisons traditionnelles. J. Schumpeter n'entend-il parler que de ces dernières innovations ? Mais, dans ce cas, comment expliquer qu'un groupe aussi restreint suffi­se à provoquer une demande qui dépasse l'offre de capitaux.

A ces objections, J. Schumpeter [378] répond en reprochant, comme à l'ordinaire, à son contradicteur de n'avoir pas pénétré son point de vue, ni compris la méthode qu'il emploie. Mais sur ce point encore, nous avouerons franchement que la clarté et la logique sont du côté de Böhm-Bawerk, et que J. Schumpeter a bel et bien commis l'erreur qui consiste à employer une notion dans des sens et avec des contenus différents.

Il est trop facile en effet de répondre comme le fait notre auteur. Il n'a pas voulu [379] énoncer que tous les entrepreneurs sont des « pionniers géniaux ». Il a entendu seule­ment construire le type abstrait de l'entrepreneur et, pour le faire, il était bien contraint de penser à l'entrepreneur (1 accompli », « parfait ». jamais la réalité ne nous offre des cas correspondant exactement à une catégorie idéale. Pour prendre conscience du type du savant, on pensera à un Newton. Cela ne signifie nullement que tous les savants soient des Newton. Cela veut dire seulement que tout chercheur se livre à une sorte d'activité que l'on retrouve chez Newton portée à un très haut degré de perfec­tion. Le type de l'entrepreneur est aussi nettement séparé du type de l'exploitant statique que le type de Gœthe l'est de celui de l'imbécile pathologique : dans les deux cas il y a toute une gamme de cas intermédiaires [380]. Il est licite de construire un type abstrait, et naturel que la réalité n'offre que peu de cas approchant de ce type et un très grand nombre de cas où il n'est que fort imparfaitement réalisé.

De ce qui vient d'être dit, personne n'a jamais douté. La réalité n'offre jamais un type abstrait dans sa pureté. Mais il s'agit de savoir si, en passant du Bahnbrecher à cet « entrepreneur de seconde zone » qu'est l'imitateur ayant une capacité et une compétence seulement un peu supérieures à la moyenne, J. Schumpeter passe d'un type abstrait à une réalisation imparfaite de ce même type, ou bien d'un type à un autre. Pour résoudre le dilemme, il faut évidemment se demander quel est le contenu de la notion d'entrepreneur au sens strict du mot, et si le caractère de rareté en est un élément constitutif. Il faut répondre par l'affirmative. Les agents économiques qui peuvent s'évader de la routine, briser les cadres reçus, vaincre les résistances du vulgum pecus et imposer aux hommes, malgré eux, le progrès, les « Prométhée de l'économie » sont, par définition même, rares. La capacité de « faire du nouveau » est peu répandue. Dès lors si, après avoir construit une notion qui implique parmi ses éléments constitutifs la rareté, Schumpeter en fait usage en portant attention à tous les éléments qu'elle englobe moins un : l'élément rareté, il tombe dans une contradiction. Au surplus, n'est-il pas singulier de voir Schumpeter, si attentif aux distinctions d'ordre qualitatif, passer, sans sourciller, du groupe restreint des pionniers (Bahnbre­cher) à la troupe des imitateurs, en demeurant persuadé qu'il s'agit, dans les deux cas, d'agents économiques de même sorte et qui remplissent la même fonction ? Ne se rend-t-il pas compte lui-même, s'il creuse les analogies qu'il nous propose, qu'elles peuvent être invoquées contre sa thèse et non en sa faveur ? Il fournit deux exemples de génies : Newton, Gœthe et énonce ensuite que tout chercheur n'est pas Newton, que tout Poète n'est pas Goethe. En effet le concept de génie, étant donné l'expérience courante de l'humanité jusqu'à ce jour, implique celui de rareté et si l'on vouait édifier une théorie du génie en admettant tantôt que le génie est par essence une rareté, tantôt qu'il ne l'est pas, on tomberait dans une contradiction. Or, l'expérien­ce révèle que les entrepreneurs stricto sensu, les Bahnbrecher sont rares. On ne peut donc pas désigner, sans abus, du même nom un type économique dont une des carac­té­ristiques consti­tu­tives est la rareté (pionnier) et un type économique dont la caractéristique essentielle [381] est d'être nombreux (imitateurs). J. Schumpeter ne peut pas admettre que l'on passe Par degrés insensibles et d'une façon continue de l'entre­pre­­neur stricto sensu à l'exploitant statique, en passant par ce qu'on pourrait appeler l'entrepreneur imitateur. S'il en était ainsi, l'opposition fondamentale qu'il établit entre entrepreneur et exploi­tant statique ne se justifierait plus. Il s'agirait d'un seul et même type d'activité écono­mique porté à des degrés différents. Böhm-Bawerk a donc parfai­te­ment raison de dénoncer une incertitude dans l'élaboration du concept d'entrepre­neur qui entache toute la construction théorique de notre auteur.

Aussi bien, la réponse que J. Schumpeter fournit touchant le contenu exact de la notion de combinaison nouvelle, n'est-elle pas pleinement satisfaisante. J. Schumpeter écarte le premier des groupes distingués par Böhm-Bawerk : les innovations de cette sorte sont, pour sa théorie, sans intérêt. Il en dit autant du second groupe. Dire que des combinaisons nouvelles Pourraient être réalisées mais que l'on n'en a pas les moyens signifie que leur réalisation, ou bien physiquement n'est pas possible, ou bien écono­miquement n'est pas rentable. C'est ce qui se produit quand les moyens nécessaires à la réalisation de la combinaison nouvelle ne pourraient être acquis qu'à un prix trop élevé. J. Schumpeter a visé ce cas et l'a éliminé. Reste le troisième groupe. En ce qui concerne les combinaisons de cette dernière sorte, Schumpeter affirme qu'à chaque instant leur nombre dépasse pratique­ment de beaucoup les possibilités de réalisation. Cette énonciation n'est pas susceptible de vérification statistique, mais ne fait, pour J. Schumpeter, aucun doute. A toute époque, les connaissances techniques que l'on pos­sé­dait n'ont pas été prati­que­ment toutes exploitées. Dès le début du XIXe siècle, on aurait pu avoir des lignes de bateaux à vapeur et, il y a soixante ans, des tramways électriques. Par ailleurs, dans un cercle donné de connaissances techniques, on pour­rait faire un nombre illimité d'améliorations, (évidemment avec un gain progressi­vement amoindri), et on les ferait si l'intérêt tombait à zéro.

Dans cette réponse J. Schumpeter ne dit rien concernant la remarque de Böhm-Bawerk selon laquelle le second groupe de combinaisons précédemment visées milite en faveur de l'existence d'un intérêt en statique. Ces combinaisons de production pour lesquelles tout est prêt : connaissances techniques, expériences, ne peuvent-elles se réaliser par l'effet d'une simple adaptation intelligente de la part de J'exploitant stati­que ? Dans ce cas, même dans un état de l'économie supposé statique, la demande de capital n'aurait-elle pas tendance à dépasser l'offre ?

D'autre part, J. Schumpeter ne répond pas directement à l'argument présenté par Böhm-Bawerk concernant le troisième groupe de combinaisons. L'essentiel n'est pas que des combinaisons de cette dernière sorte soient, en principe, illimitées. Ce qu'il faudrait prouver, c'est qu'à chaque instant des combinaisons récentes de cette sorte sont en nombre assez grand ou revêtent une importance assez considérable pour expliquer le courant du profit, et par conséquent celui de l'intérêt. Il faudrait alors dire à quel moment une combinaison cesse d'être nouvelle et cela, sans énoncer que c'est au moment où elle ne donne plus de profit, ce qui constituerait une pétition de principe.

La plupart des concepts fondamentaux de J. Schumpeter ne sont pas élaborés avec une clarté parfaite. Quand on les examine de près, ils font penser aux tracés ap­proxi­matifs d'une esquisse plus qu'aux traits rigoureux d'une épure. Il en résulte que le dessin, s'il est toujours suggestif, est peu souvent irréprochable.

3. Les relations entre la théorie et les faits.

Quelqu'abstrait que soit un théoricien, il est, en dernière instance, justiciable de la réalité, et Böhm-Bawerk l'a énergiquement [382] rappelé à son disciple.

Tout lecteur attentif de J. Schumpeter est frappé de la facilité avec laquelle l'auteur se contente de quelques références aux faits, sommaires et souvent à peine analysées, pour justifier les points les plus discutables de sa construction théorique. Plus que de preuves ou de vérifications, il s'agit là de simples allusions. On souhaite­rait que l'auteur ait pris plus de peine soit pour démontrer la correspondance entre sa théorie et la réalité, soit, du moins, pour énoncer les raisons plausibles de la discor­dance qu'on constate entre elles. Aucune théorie ne « cliche » le réel, mais seule celle qui le schématise, sans le trahir, appartient à la science. Qu'il s'agisse de statique stricto sensu ou de statique élargie, la réalité conservera toujours ses droits.

J. Schumpeter le sent bien qui, dans sa réponse à Böhm-Bawerk [383], précise, beau­coup plus exactement qu'il ne l'avait fait dans le texte de sa première édition, en quel sens et pourquoi il entend que sa statique n'est pas une construction conceptuelle sans aucune relation avec la vie économique observable. Il le fait en propositions courtes et rigoureusement classées que nous reproduisons avant d'aborder la discussion de leur contenu [384].

L'affirmation selon laquelle la statique répond à des phénomènes réels a un double sens :

1° Les groupes de faits embrassés par la statique Peuvent être distingués des autres, dans la réalité.

a) Dans le comportement de chaque sujet économique, l'accomplissement du circuit et l'effort vers l'équilibre se distinguent de l'activité éventuellement déployée pour la réalisation de combinaisons nouvelles.

b) Dans l'économie capitaliste, on peut distinguer le « courant statique », c'est-à-dire l'ensemble des opérations qui se déroulent dans les voies accoutumées, du «courant dynamique », c'est-à-dire de l'ensemble des nouveautés et des innovations.

c) Dans les phases de dépression, l'économie se rapproche du tableau de l'écono­mie statique. Dans cette « statisation » de l'économie, on peut trouver le (1 sens », l'explication des périodes de dépression, bien que ces périodes soient trop courtes pour permettre à l'économie de devenir rigoureusement statique, au sens strictement théorique de ce mot.

2° Il y a, dans la réalité observable, des économies qui sont des approximations du tableau idéal de la statique. Il en est ainsi notamment des économies extra-capitalistes.

Les rapports entre statique et réalité étant ainsi établis, en quel sens peut-on considérer que l'absence d'intérêt exprime un fait, en entendant par intérêt l'intérêt productif (Produktivzins) et non l'intérêt à la consommation (Konsumtivzins) ?

Sur ce point encore, Schumpeter répond par des propositions distinctement classées.

1° Il n'y a pas d'intérêt à la production dans les économies où manque l'évolution (Entwicklung) au sens que J. Schumpeter donne à ce mot. Ce sont :

a) Les économies non capitalistes : économie des Naturvölker, économie médiévale, Oikenwirtschaft.

b) Les unités de production qui, quoique situées dans une économie capitaliste imprégnée d' « évolution », ne participent pas à cette évolution. Ce sont essen­tiel­lement :

1° les unités de production précapitalistes qui subsistent en régime capitaliste (exploitations paysannes, exploitations artisanales) ;

2° les unités de production capitalistes qui, en fait, sont dépassées et ont acquis un caractère statique.

Dans les deux hypothèses a) et b), l'absence d'intérêt peut, selon J. Schumpeter, être démontrée.

2° Il y a, dans les économies capitalistes au cours des périodes de dépression, une tendance à l'élimination de l'intérêt qui aboutirait à une élimination de fait si ces périodes étaient assez longues pour que les forces qu'elles recèlent puissent jouer jusqu'à fin de course.

3° Il n'y a pas d'intérêt dans des économies mon statiques même s'il y a évolution, si elles sont

fermées ou sans échange (verkehrslos).

4° L'intérêt, quand il existe, peut pénétrer dans des économies statiques.

Cette pénétration ne se produit pas toujours. Le chef de l'exploitation paysanne ou artisanale travaille sans payer d'intérêt. Il ne bénéficie pas régulièrement de ce sur­plus, produit de la combinaison nouvelle, d'où découle normalement l'intérêt. Quand l'intérêt est payé par lui, il l'est comme parasite du salaire ou de la rente foncière. Cela explique les difficultés que comporte la distribution du crédit aux chefs d'exploita­tions de type artisanal. Ces exploitations n'obéissent à leur loi que lorsque l'artisan achète de nouvelles matières premières avec les ressources qu'il obtient par la vente de ses produits, c'est-à-dire quand son comportement se rapproche de celui de l'exploitant statique du circuit.

Mais l'intérêt productif pénètre dans l'économie statique dans deux cas :

1° Quand les dépenses engagées dans la production et la vente du produit n'ont pas lieu d'une façon continue. Alors l'exploitant statique peut employer son pouvoir d'achat oisif pour lui faire produire un intérêt.

2° L'intérêt productif pénètre encore dans l'économie statique par voie de réper­cussion. Supposons que je veuille me construire une maison et que j'aie les moyens nécessaires. Je dois aussi tenir compte du fait que je pourrais prêter mes fonds à, des entrepreneurs. Cette option tendra à restreindre la tendance que j'ai à construire la dite maison. Le même fait agira sur tous les agents économiques dési­reux de construire. On construira finalement moins de maisons qu'on ne l'eût fait sans l'option qui vient d'être rappelée. Ainsi l'agio résultant de la combinaison nouvelle provoquera indirec­tement l'apparition d'autres agios.

Enfin, en apparence, l'intérêt pénètre dans les zones statiques de l'économie parce que tous les produits sont finalement exprimés en la forme de l'intérêt.

Tous ces développements se réduisent essentiellement à l'affirmation : 1° que des systèmes économiques tout entiers fonctionnent sans intérêt, et 2° que dans un systè­me capitaliste il y a, à un moment quelconque, des zones d'où l'intérêt est exclu et, périodiquement, le retour de phases de dépression, où se manifeste une tendance à l'élimination de l'intérêt.

Ces propositions doivent être examinées de très près.

Quand on veut rechercher si, dans un système économique déterminé, l'intérêt est ou non présent, il faut savoir de quoi l'on parle, c'est-à-dire adopter une définition de l'intérêt. Böhm-Bawerk et J. Schumpeter ont chacun la leur. Le premier entend par intérêt : une fraction du produit imputable à l'ensemble des biens qui permettent la réali­sation des détours productifs ; le second : la somme versée par l'agent économi­que qui réalise la combinaison nouvelle, pour obtenir la disposition d'un pouvoir d'achat. Armés chacun de leur propre concept, ils affirment, l'un que l'on n'a jamais nulle part vu de société sans intérêt [385], l'autre que les sociétés précapitalistes en général ne connaissent pas l'intérêt. Est-ce à dire qu'il faille renvoyer les adversaires dos à dos, et conclure, comme le souhaiterait si vivement J. Schumpeter [386], qu'ils ont donné l'un et l'autre un tableau théorique aussi correctement conçu et aussi riche en enseignements ?

Je ne le pense pas.

Lorsque J. Schumpeter énonce que Böhm-Bawerk, pour prouver l'existence de l'intérêt dans toutes les sociétés économiques, doit avoir recours à ses trois éléments explicatifs de l'intérêt [387], que sa position n'est compréhensible que « du point de vue et dans l'ensemble d'une théorie de l'intérêt déterminée » [388], je ne puis le suivre. Böhm-Bawerk donne une définition de l'intérêt [389] et s'y tient. C'est à partir d'une définition, et non d'une théorie préconçue de l'intérêt, qu'il demande que l'on ait recours aux faits. L'intérêt est une part du produit imputable à un ensemble de biens qui présentent le caractère de permettre la réalisation de détours productifs. Cela étant admis, il s'agit de rechercher si, dans les économies historiques considérées, des biens ayant ce caractère sont présents et si une part du produit leur peut être rattachée. Seule l'éco­no­mie qui subsisterait sans emploi de biens qui permettent la réalisation de détours productifs, et auxquels une fraction du produit peut être imputée, devrait être consi­dérée comme une économie sans intérêt. La définition de Böhm-Bawerk pose donc des questions précises auxquelles peut répondre l'enquête historique.

Aussi J. Schumpeter obscurcit-il inutilement la question quand il écrit [390] : « Il est possible que les résultats de notre analyse nous obligent à dire qu'il y a un intérêt chez les nègres australiens mais aussi bien il ne me semble pas qu'on puisse invoquer cela comme un fait incontestable. Pour pouvoir parler d'intérêt du capital dans ce cas, il faut être convaincu de l'exactitude d'une théorie [391] de l'intérêt qui impose cette con­clusion. »

Il ne s'agit encore une fois pas de théorie mais de définition. Or, J. Schumpeter, pour énoncer les affirmations opposées à celles qu'il critique, part lui aussi d'une définition. Il est bien évident que, si l'on définit le capital « un certain fonds de pouvoir d'achat créé par les banques pour permettre la réalisation des combinaisons nouvelles », il n'y a de capital-et d'intérêt - que dans une société de type capitaliste. C'est notre tour de dire à J. Schumpeter : « Votre négation de l'intérêt ne s'impose pas comme un fait inébranlable, mais ne vaut que pour une certaine définition [392] du capital et de l'intérêt : la vôtre. Votre attitude est analogue à celle de Böhm-Bawerk à une diffé­rence importante près toutefois. La théorie de l'intérêt de Böhm-Bawerk trouve sa place naturelle dans une théorie de l'imputation. Votre théorie de l'intérêt repré­sente un cas particulier, une singularité dans l'interprétation des lois de la répartition par un auteur qui prétend ne pas répudier les enseignements de la théorie de l'im­putation. »

Dire qu'il existe des sociétés où il n'y a pas d'intérêt et de capital au sens où J. Schumpeter prend ces mots, c'est énoncer cette constatation assez banale que la fonction de distribution du pouvoir d'achat en vue d'emplois productifs n'existe pas dans les sociétés non capitalistes. L'absence d'intérêt s'explique dans ce cas par des raisons de structure. Les conditions de structure nécessaires à l'apparition de l'intérêt (appareil bancaire, instruments propres à représenter le pouvoir d'achat, demande moti­vée par le désir de réaliser des combinaisons nouvelles de facteurs de la produc­tion) font défaut.

Il n'en est plus de même dans les cas que nous abordons maintenant.

Au sein d'une économie capitaliste, c'est-à-dire dans un milieu où toutes les conditions de structure sont réunies pour que les phénomènes décrits par J. Schumpe­ter se déroulent, des zones entières se rapprocheraient de l'état statique. J. Schumpeter affirme expressément que la plupart des exploitants sont des exploitants statiques, qui, par conséquent, ne réalisent pas de profit, mais touchent seulement des revenus statiques : salaires de direction, rente foncière, éventuellement intérêt de leurs capi­taux propres.

A l'appui de son opinion, Schumpeter cite, sans l'analyser autrement, le cas des sociétés par actions qui, dit-il, « ne vivent pas éternellement et ne paient pas réguliè­rement pendant des dizaines d'années des dividendes ». N'échappent à cette loi que celles qui jouissent d'une position de monopole ou qui font toujours du nouveau (banques d'affaires). Aux critiques qui lui sont adressées sur ce point par Böhm-Bawerk, J. Schumpeter répond en répétant sa formule et en ajoutant - ce que personne n'a jamais entendu discuter - qu'une démonstration statistique rigoureuse n'est pas possible.

L'analyse critique de Böhm-Bawerk [393] méritait mieux. Elle reste debout en dépit de la faible riposte de notre auteur.

L'absence de dividendes, à supposer qu'elle fût démontrée, demanderait en effet pour avoir la valeur explicative que lui prête J. Schumpeter, à être analysée de beau­coup plus près qu'il ne l'a fait. Elle peut être due à des circonstances exceptionnelles qui ne se rattachent en rien au processus de statisation de l'économie. Des dividendes proprement dits, dans certains cas, ne seront pas payés, la société versant toutefois à ses créanciers par priorité, à ses déposants, à ses escompteurs, un intérêt : il faudra bien qu'elle le puise dans un supplément de produit qui dépasse le salaire et la rente foncière. Enfin, pour être rigoureux, il faudrait encore éliminer les cas où une entreprise a été « dépassée » par le progrès technique. Dans ce cas, l'exploitant n'a pas procédé à cette adaption par degré qui doit être le fait du producteur statique. Il n'a donc pas de supplément de valeur au delà du coût, soit. Mais cela résulte non de ce que le producteur en question ne dépasse pas les autres, mais de ce qu'il est dépassé par eux dans une évolution qui se développe continuement et par degrés.

Au surplus, même si le nombre des sociétés par actions qui ne paient pas de dividendes était très grand, la thèse de J. Schumpeter ne se trouverait pas encore véri­fiée. Si elle était exacte, c'est le paiement des dividendes qui devrait être la très rare exception.

Pour les entreprises qui n'affectent pas la forme d'une société par actions, J. Schumpeter se trouverait sans doute encore plus embarrassé de montrer que sa cons­truc­tion est autre chose qu'une vue théorique.

Prenons le cas, dit Böhm-Bawerk, de la construction d'une maison d'habitation à usage locatif. Cette opération n'implique aucune combinaison nouvelle. Elle suppose seulement l'adaptation aux conditions de lieu et d'usage d'un type connu de bâtiment qui sera habité peut-être pendant cent années. « Schumpeter veut-il sérieusement nous faire croire que de telles maisons, régulièrement et à longue échéance, ne produisent rien de plus qu'un salaire pour le travail d'administration et une rente foncière, mais ne rémunèrent pas le capital investi dans la construction » [394].

L'expérience proteste. Qu'il s'agisse des 'phases d'évolution, au cours desquelles, selon J. Schumpeter, l'intérêt « se répand » dans toute l'économie, ou des intervalles statiques, les maisons en question rémunèrent le capital investi.

J. Schumpeter, peut-on dire, n'a pas administré la preuve que dans une économie capitaliste en évolution la majeure partie du système économique est formée par des zones statiques au sens qu'il prête à ce mot.

Sa démonstration me semble aussi faible en ce qui concerne l'apparition pério­dique de phases de dépression qui méritent d'être rapprochées de l'état statique tel qu'il le conçoit. Par ce retour d'états statiques alternant avec les phases d'évolution

Schumpeter construit toute sa théorie des crises. Mais il se contente de vérifica­tions beaucoup trop vagues pour être satisfaisantes.

Considérons la Phase de dépression en elle-même, puis le passage de la phase d'essor à la phase de dépression.

J. Schumpeter affirme que dans les phases de dépression se révèle une tendance à l'élimination de l'intérêt. Que peut-on au juste entendre par là ?

Il ne peut être question de soutenir que des modifications essentielles de structure se produisent, pendant la phase de dépression, qui auraient pour effet d'éliminer les conditions mêmes d'apparition de l'intérêt. La fonction de création et de distribution du pouvoir d'achat et les organes par quoi elle s'exerce, ne disparaissent pas en phase de dépression. J. Schumpeter ne peut même pas, étant donné sa façon de voir, soutenir qu'elle perde de son importance. La fonction bancaire a autant d'importance dans la dépression que pendant l'essor. C'est elle qui permet par exemple le processus régulier de remboursement par les entrepreneurs, sans lesquels le prêt ne serait pas possible ni même concevable. La fonction bancaire a donc simplement une fonction différente dans la dépression, mais non moins importante, puisque, pour J. Schum­peter, la déflation en elle-même n'est pas anormale. La banque, en tant qu'instrument de déflation, est aussi nécessaire, dans le système de Schumpeter, pour se rapprocher du circuit (statique) qu'elle l'est pour en sortir.

Il faut donc chercher une autre interprétation de l'idée que l'intérêt tend à dispa­raître en phase de dépression.

Il ne suffit évidemment pas de constater une baisse de l'intérêt pour conclure que ce revenu tend à disparaître.

La pensée de l'auteur est que la baisse se produirait jusqu'à disparition complète de l'intérêt si les phases de dépression étaient assez longues. Cela implique que les causes qui tendent à faire disparaître l'intérêt pourraient jouer indéfiniment sans provoquer des réactions qui les neutralisent.

Voilà bien le point essentiel. En phase de dépression jouent des causes qui, si elles agissaient pendant un temps assez long, pourraient annuler l'intérêt sans se heurter nécessairement à des obstacles qui les paralysent et sans susciter des réactions con­traires. C'est à cette condition seulement que J. Schumpeter peut prouver que l'intérêt en dépression n'est pas influencé seulement dans son montant, mais dans son principe, qu'il n'est pas seulement exposé à diminuer, mais qu'il est menacé de mort. Alors, et alors seulement, il pourrait dire que la baisse de l'intérêt en statique est l'amorce d'un mouvement qui « devrait » aboutir à la disparition de l'intérêt.

Pour que l'intérêt tombe à zéro, il faudrait que l'offre de capital soit très grande et que la demande de capital tombe très Las.

C'est ce qui se produit, selon J. Schumpeter, au cours de la dépression. La vertu des combinaisons nouvelles qui ont provoqué l'essor s'est épuisée. De nouvelles combinaisons ne produisent pas encore leur effet. Par conséquent, il arrive un mo­ment où la demande de capital est pratiquement insignifiante. Mais est-il conce­vable, si le mouvement de baisse se prolongeait indéfiniment, que les producteurs ne deman­dent pas du capital pour des améliorations de détail, des adaptations progres­sives, qui ne sont pas des combinaisons nouvelles au sens de J. Schumpeter, mais des transformations d'une combinaison traditionnelle. Pour comprendre (Weiss) [395] les possibilités d'améliorations de la production qui s'offrent quand l'intérêt est égal à zéro, il n'est besoin que d'un minimum d'intelligence et de sens économique. Un grand nombre de personnes en sont capables. Elles alimenteront la demande dont nous parlons. Si l'on prolonge les lignes, on entrevoit donc la possibilité d'un nouveau départ de l'activité économique, tirant son origine d'un taux d'intérêt considérable­ment abaissé et non d'une combinaison nouvelle des facteurs de la production. Une perspective est donc ouverte non sur l'état statique que voudrait J. Schumpeter, mais sur un nouvel état dynamique [396] qui ne correspond pas au schéma de l'essor consécutif à la réalisation de la combinaison nouvelle.

Que se passe-t-il du côté de l'offre du capital, au cours d'une phase de dépres­sion ?

Des réactions doivent sous ce rapport nécessairement se produire qui contrarieront le mouvement de baisse indéfinie de l'intérêt.

On se souvient que, pour J. Schumpeter, l'intérêt ne peut découler que du profit. Les profits fléchissent à mesure que la dépression s'accuse: si ce mouvement se pro­longeait indéfiniment, ils tomberaient à zéro. L'intérêt étant puisé dans le réservoir du profit, il faudra bien aussi que l'intérêt disparaisse.

Cette façon de raisonner ne tient pas compte d'une considération pourtant essen­tielle : l'intérêt dans une économie capitaliste est incorporé au coût. La masse des entrepreneurs doit avoir assez de bénéfices pour payer l'intérêt afférent aux capitaux empruntés (Hahn) [397]. Sinon, des refus ou des révocations de crédit auront lieu et la production se fera à un coût plus élevé. La production qui, après cette réaction, se fera de nouveau avec l'aide de crédit sera de nouveau avantageuse et entraînera, par conséquent, un paiement ultérieur d'intérêts du capital. « Quand l'intérêt est une fois introduit dans l'économie, il y reste [398]. »

Cela, du reste, se comprend aisément, si l'on part seulement du fait que l'intérêt est incorporé au coût. Chaque producteur doit payer les éléments de son coût. Par de nouvelles combinaisons, on peut abaisser d'autres éléments du coût. Mais, pour une opération de production donnée, l'octroi du prêt étant antérieur à la réalisation de la nouvelle combinaison, il engendre un élément du coût incompressible. Aucune con­currence ne peut éliminer l'intérêt une fois qu'il est incorporé au coût.

Enfin, si l'intérêt tombait effectivement à zéro, il y aurait destruction de capital [399]. Qu'est-ce qui pourrait détourner le capitaliste de consommer un capital qui ne lui rapporte absolument rien, et par conséquent d'en tirer le seul avantage que ce capital pourrait désormais présenter ? Si on prolonge indéfiniment le mouvement de baisse de l'intérêt, on aboutit donc non à un état statique devant donner naissance à une nou­velle phase d'essor, mais bien à un état où, le capital-biens étant détruit, l'économie menace ruine.

J. Schumpeter est encore placé dans une situation difficile, lorsqu'il s'agit d'expli­quer comment le passage d'une phase d'essor à une phase de dépression est conce­vable dans sa thèse, et comment le tableau qu'il en dresse correspond à la réalité.

Pour le prouver, Böhm-Bawerk [400] rappelle que la théorie de J. Schumpeter conduit logiquement à attribuer à un « porteur » (Träger) durable de revenu, par exemple à un bien foncier, une valeur infinie. J. Schumpeter esquive l'attaque en invoquant qu'en statique de tels biens sont en dehors de la circulation, qu'ils n'ont ni valeur, ni prix, qu'ils peuvent être au maximum « échangés », mais non « vendus ».

Qu'à n'y ait pas normalement de marché des biens fonciers en statique peut se justifier par plusieurs raisons que J. Schumpeter ne prend pas soin d'analyser et de distinguer avec toute la rigueur théorique désirable.

La discussion, par conséquent, reste, sur ce point, assez malaisée.

On peut, me semble-t-il, proposer trois explications différentes.

La terre, peut-on dire d'abord, est dans le circuit considérée Par hypothèse comme liée. Par hypothèse il n'y a pas de terre disponible. C'est là une raison théorique qui découle des conditions que la théorie se donne pour construire la statique. Si J. Schum­peter adoptait cette manière de voir, il ne resterait plus qu'à prendre cette im­pos­si­bilité des transactions foncières comme une des pièces de son hypothèse statique et à juger, ensuite, si cette hypothèse, considérée dans son ensemble, est féconde ou non. Mais, nous avons eu l'occasion de le souligner, J. Schumpeter présente une statique de l'homme, c'est-à-dire reproduisant l'image d'une société humaine, qui agit dans des conditions simplifiées. Aussi doit-il justifier l'absence de transactions régulières sur les biens fonciers par d'autres voies.

Il le fait en invoquant une raison psychologique. Dans un milieu où il n'y a pas de combinaisons nouvelles (industrielles et commerciales) des facteurs de la production, chaque famille tient au plus haut point à son sol, qui est le seul « porteur » de revenus sans travail [401].

Il pourrait encore le faire en invoquant une raison objective, tirée de l'exacte adaptation du produit aux besoins. Les terres ne seraient pas négociées parce que, pour une combinaison traditionnelle donnée, chaque terre donne juste ce qu'il faut pour assurer la subsistance de la famille qui la met en valeur. Si l'on en cédait une fraction, cet équilibre se trouverait menacé.

Les deux derniers motifs qui viennent d'être mis en ligne n'ont de valeur que parce que la statique est l'image d'une société humaine et doit être comprise en tant que telle. Admettant ce point de départ, J. Schumpeter tombe dans une contradiction quand il énonce d'une part que l'économie statique s'adapte à la croissance de la population, d'autre part que les biens fonciers sont liés [402]. Pour que cette adaptation soit possible, il faut en effet que la quantité moyenne des terres possédées par tête diminue. Si la répartition des biens fonciers s'adapte à une population croissante, il en doit résulter des partages d'héritages, des transactions, qui, à la longue, doivent entraîner la formation d'un marché et d'un prix des terres. Cette conséquence est logique. Elle est, de plus, vérifiée par l'histoire. Le développement qui précède (et qui, par voie d'incidence, conduit à une critique de la notion de dynamique chez J. Schumpeter) a seulement pour objet de démontrer la base théorique d'une très grave difficulté à laquelle se heurte notre auteur quand il doit faire comprendre la transition de l'essor à la dépression, c'est-à-dire d'un état dynamique à un état statique de l'économie.

D'après la théorie de la capitalisation de J. Schumpeter, la valeur en capital des porteurs de revenu durable doit s'élever continuement à mesure que l'intérêt s'abaisse [403]. Soit un bien immobilier qui donne chaque année un revenu de 5.000 florins. Si au faîte de l'évolution le taux de l'intérêt est de 5 % la valeur en capital du bien considéré sera de 100.000 florins. Par suite de l'abaissement successif du taux d'intérêt (4 %, 2 %, 1%) la valeur en capital deviendra 125.000, 250-000, 500-000 florins. Par abaissement successif de l'intérêt à 1/2, à 1/10e %, la valeur en capital s'élèvera à 1 et finalement à 5 millions de gulden [404].

Et si l'intérêt tombe à zéro ?

Supposons que le bien immobilier, - une maison à usage locatif par exemple, - ait eu un coût de 10.000 florins. Est-ce que la valeur finale de ce bien au terme de l'évo­lu­tion que nous avons décrite sera infinie comme le demande la théorie de la capita­li­sation de Schumpeter ? Est-ce qu'elle sera égale au Prix de coût comme le demande la théorie de la statique du même auteur ? Dans le dernier cas, poursuit Böhm-Bawerk, J. Schumpeter soutiendra-t-il sérieusement que la courbe des valeurs, qui part de 100.000 florins pour y aboutir finalement, passe par les valeurs intermé­diaires de 250.000, 500.000 florins, 1 million de gulden, 5 millions de gulden, pour tomber, de ce niveau, à 100.000 florins après la disparition de la dernière fraction de pourcentage d'intérêt ?

J. Schumpeter essayera peut-être de se tirer d'embarras au moyen de l'argu­mentation suivante [405]. La maison à usage locatif ne restera pas, d'une façon inchangée, porteur d'un revenu de 5.000 florins. Avec la chute de l'intérêt, le revenu de la maison baissera progressivement jusqu'à un niveau représenté par le salaire d'administration et la rente foncière. Mais avons-nous en pratique un seul exemple d'une évolution de ce genre ? Pourquoi le loyer baisserait-il si le besoin d'appartements et le pouvoir d'achat par lequel il s'exprime reste les mêmes ? Et pourquoi exactement jusqu'au salaire correspondant au travail d'administration ?

A cette objection J. Schumpeter répond [406] sur le plan théorique que, bien qu'il ne soit pas absurde de parler de valeur infinie [407], sa conception ne conduit pas à une valeur infinie des porteurs durables de revenus. Il admet, en effet, l'influence du risque de survie sur l'appréciation des valeurs. La valeur du sol, dans tous les cas, doit donc être finie. L'appréciation formulée par un homme sans enfants à l'égard de son domaine est fonction de la durée de sa vie.

C'est ici le lieu de marquer une distinction qui, si elle est acceptée, ruine la portée de la réponse de J. Schumpeter. Quand on dit qu'en l'absence d'intérêt la valeur d'un bien porteur durable de revenu doit être infinie, on peut énoncer deux choses. Ou bien que, pour qui, de l'extérieur, applique, des règles de l'imputation, cette valeur est telle. Ou bien qu'elle l'est pour le possesseur du porteur de revenu durable.

Böhm-Bawerk considérant une terre, indépendamment de son possesseur actuel et, par conséquent, indépendamment de la durée de la vie de cet individu, déduit dans l'hypothèse de J. Schumpeter et par application des règles de l'imputation, que la valeur de cette terre doit être infinie.

J. Schumpeter ne répond pas à la question mais se place sur un autre terrain, celui de l'appréciation des valeurs par un agent économique intérieur au circuit, par le possesseur de la terre porteur de revenu durable.

La difficulté est déplacée plus que résolue.

Aussi J. Schumpeter ne s'en tient pas là.. Il est exact, répète-t-il [408], que la valeur des porteurs durables de revenu s'élève parallèlement à la baisse de l'intérêt quand l'économie passe à un état statique. Mais chacun sachant en fait qu'une nouvelle expansion se produira, l'abaissement du taux de l'intérêt exerce une action moins énergique. Les maisons [409] ou, plus exactement, les fonds sur lesquels elles sont bâties ont, en période de dépression, un prix relativement élevé. Mais ce mouvement a une amplitude limitée, en raison de la prévision d'un retour du processus d'expansion.

Nous sommes en présence d'une réponse tout à fait caractéristique de la « maniè­re » de J. Schumpeter. N'oublions pas en effet que le problème qu'il discute en ce moment n'est pas celui de la cohérence de son système, mais des relations entre ce système et la réalité. On serait donc en droit de s'attendre à ce qu'il compare ce qu'il construit et ce qui est, étant bien entendu qu'une marge entre construction théorique et réalité devra toujours subsister. Or J. Schumpeter met bel et bien en parallèle ce qu'il construit et ce qui Pourrait être. La valeur des terres dans la dépression serait extrê­mement élevée si les agents économiques ne savaient pas que l'expansion doit suivre, c'est-à-dire si les choses étaient autrement qu'elles ne sont. Étant donné cette foi dans une interprétation théorique personnelle construite malgré les faits, tout recours définitif à l'expérience devient impossible. Une simple élévation du prix des terres en période de dépression, tenue par J. Schumpeter pour certaine, l'autorise à affirmer que l'on tend vers une valeur très élevée des terres. C'est un mode de raisonnement que nous connaissons déjà. Il est semblable au raisonnement suivant lequel la baisse de l'intérêt en phase de dépression révèlerait que l'on tend vers une disparition de l'intérêt. Dans les deux, cas, pour l'auteur, le recours à la réalité obser­vable apparaît comme une sorte de luxe dont on pourrait à la rigueur se passer. Méthode de l'artiste qui construit « son propre monde », et non de l'homme de science qui observe et exprime le monde d'un chacun.

Sur deux points enfin, l'argumentation de Böhm-Bawerk nous semble convain­cante et achève de démontrer que l'appel aux faits n'est pas favorable à la théorie de Schumpeter.

Cette théorie, remarque Böhm-Bawerk [410], devrait, si elle était correcte, rendre compte, non seulement de la nature, mais des proportions, de la grandeur, du phéno­mène étudié. Peut-on croire que le courant de l'intérêt coule tout entier de cette vague de valeur qui doit être imputée aux nouvelles combinaisons d'un petit nombre de Bahnbrecher ?

L'amplitude de ce courant est certes difficile à déterminer. Mais quelques faits d'observation donnent une idée de son ordre de grandeur.

1° Même dans une économie, médiocrement prospère, le revenu du capital repré­sente un pourcentage considérable du revenu national, abstraction faite du profit.

2° Ce courant de revenu du capital ne coule pas d'une façon intermittente mais continue. Il se déverse sans interruption, en phases d'essor comme en phases de dé­pres­sion, un peu réduit au cours de ces dernières, mais certes point dans la proportion qu'exigerait la théorie de J. Schumpeter. Il ne faut pas confondre en effet le taux d'in­té­rêt et la masse de l'intérêt, qui oscille, elle aussi, mais dans une proportion moindre que le taux. Une fraction notable des placements : emprunts d'États, obligations de priorité, emprunts hypothécaires ne voient pas leur intérêt diminué pendant les pério­des de dépression. Au cours de ces dernières périodes, des milliards et des mil­liards d'intérêt circulent encore dans l'économie. Cela étant, comment admettre que ce courant trouve uniquement sa source dans des profits temporaires imputables aux seules combinaisons nouvelles qui provoquent et caractérisent l'essor ?

Une conclusion analogue est au débouché d'une autre suite de pensées. Rappro­chons dans un même tableau les éléments suivants : le pourcentage important que le profit et l'intérêt représentent dans l'ensemble du revenu national; la continuité de ces courants de revenu même en période de dépression; le passage rapide des valeurs qu'ils représentent dans le revenu réel des autres classes sociales, par suite d'une élévation des rentes foncières et des salaires; le fait que des combinaisons nouvelles et couronnées de succès doivent augmenter le revenu national si rapidement et si continuement que les revenus visés puissent avoir d'une façon continue une étendue importante; la brièveté relative des cycles économiques; enfin le fait que, depuis quatre cents ans, le revenu du capital a, sans interruptions, constitué une fraction importante du revenu national. Cherchons maintenant à déterminer selon quel rythme et par quel progrès accumulés ce mouvement aurait dû élever le montant réel du revenu par tête de la population depuis l'an 1500 jusqu'à nos jours. On arrivera, en raisonnant de façon aussi prudente que possible, non à un ou plusieurs doublements mais à un centuplement de ce revenu. Ce qui est contraire aux données de l'ex­pér­ience [411].

Böhm-Bawerk enfin, examinant une dernière défense possible de J. Schumpeter, traite [412] une question de plus haut intérêt théorique.

J. Schumpeter pourrait objecter que le défaut de concordance entre la réalité et sa théorie procède de ce qu'il a étudié le seul intérêt productif (Produktivzins) et laissé de côté l'intérêt à la consommation (Konsumtivzins).

Argumentation qui, dans l'ordre quantitatif, est dépourvue de portée puisque J. Schumpeter réduit autant qu'il est possible l'importance de l'intérêt à la consomma­tion. Des circonstances exceptionnelles pourraient faire apparaître l'intérêt à la consommation en statique. Mais ce serait une simple anomalie. Par conséquent [413] J. Schumpeter ne serait pas en droit d'invoquer cette « anomalie », ce fait « exception­nel » pour rendre compte de la grandeur du phénomène étudié que n'explique pas sa propre théorie.

Mais le problème doit être poussé plus loin. Sa vraie signification est théorique. Y a-t-il un ou plusieurs intérêts ? Y a-t-il une ou plusieurs théories de l'intérêt ?

Böhm-Bawerk répond par la vigoureuse affirmation de l'unité de la théorie de l'intérêt. On peut, si l'on veut, pour tel objet particulier de recherches, distinguer plusieurs espèces d'intérêts (Produktivdarlehen, Produktivzins ; Konsumtivdarlehen, Konsumtivzins). Mais il n'y a qu'un intérêt [414].

Il ne vient à l'esprit de personne de parler d'un Produktivpreis et d'un Konsumtiv­preis des céréales selon qu'on emploie ces denrées comme bien de production (semences) ou comme biens de consommation. Pas davantage, on ne parle de Produktivlohn et de Konsumtivlohn. On distingue seulement deux branches de la demande de céréales, deux branches de la demande de travail. Toutes deux ont une action sur la formation des prix. De même il y a deux branches de la demande de capital qui correspondent au Produktivzins et au Kansumtivzins. Mais il serait faux de supposer que chacune de ces branches prise isolément exerce seulement une action sur la formation et le niveau d'un intérêt qui lui correspond, mais ne sert de rien pour l'explication de l'intérêt correspondant à l'autre branche. La réalité est autre. Ou bien les, deux sortes de demande unies sont assez étendues pour dépasser l'offre, et, dans ce cas, il y a intérêt. Ou bien il n'en est pas ainsi, et il n'y a pas d'intérêt. Mais qu'une des espèces de demande ne suffise pas et qu'il s'agisse de telle ou telle, importe peu.

Supposons, par exemple, que le désir des biens destinés à des buis de consomma­tion soit si faible qu'il puisse être complètement satisfait par les capitalistes qui auraient un plaisir positif à céder des capitaux inutiles pour leurs buts propres. Le crédit à la consommation comporterait cependant un intérêt si l'on se trouvait en présence d'une demande de biens destinés à la production qui dépasse l'offre totale. On aurait alors à expliquer le Konsumtivzins par des causes appartenant au « côté » du Produktivzins. Si l'on suppose que le besoin en crédit de consommation est assez grand pour dépasser à lui tout seul l'offre de capital faite sans agio, alors apparaît non pas un « intérêt à la consommation » mais « un intérêt » sans autre qualification. Cela pourrait se produire sans combinaison nouvelle, sans Entwicklung. Si le capitaliste peut recevoir à gré un intérêt à la consommation, il n'emploiera son capital dans des prêts à la production que s'il en tire autant d'intérêt que des prêts à la consommation.

Combien sommaire et peu convaincante est la réponse que J. Schumpeter donne à cette critique qui, contrairement à ce qu'il énonce [415], atteint le cœur de son système ?

Je reconnais, dit-il en substance, qu'une théorie de l'intérêt doit être unitaire. Mais aussi c'est bien le caractère de ma propre théorie, car [416] je reconnais expressément que le phénomène de l'intérêt est toujours un agio de valeurs du pouvoir d'achat présent. Comme si la véritable question n'était pas de savoir si. l'intérêt à la production et l'intérêt à la consommation s'expliquent par des éléments communs. Or, J. Schumpe­ter répète lui-même [417] que les bases de la plus haute estimation du pouvoir d'achat présent sont différentes dans les deux cas du prêt à la production et à la consom­mation. De plus, toute sa dynamique peut être conçue sans avoir recours au prêt à la consommation, et jamais, dans ses développements, il ne fait état de la demande en matière de prêt à la consommation comme d'un facteur de la demande totale de capi­tal. Bien mieux, même en statique, le prêt à la consommation est un « accident», une « anomalie », et, pour cette raison traité par prétérition [418]. Ce n'est donc pas sans surprise que l'on entend J. Schumpeter soutenir qu'il donne une théorie unitaire de l'intérêt. Par définition une telle théorie doit englober dans un même inonde de pen­sées et situer dans le cadre d'une même explication toutes les formes du phéno­mène qu'elle étudie. Expliquer l'une de ces formes comme si l'autre n'existait Pas est une attitude profondément différente, quoiqu'en puisse dire J. Schumpeter. Ami des distinctions, ne devrait-il pas ici en faire une qui est décisive ? Autre chose est de construire la théorie d'un même phénomène qui présente plusieurs formes et de reconnaître que ces formes en fait n'ont pas dans la réalité observable une importance égale. Autre chose est de traiter théoriquement chacune de ces formes comme deux réalités distinctes qui n'ont de commun que le nom.

4. Les rapports entre la théorie de J. Schumpeter

et celle de Böhm-Bawerk.

Les deux auteurs ont établi un parallèle entre leurs théories, Böhm-Bawerk dans son premier article (§ 1, pp. 2 à 12; § 3 pp. 38 et 39) marque que la théorie de son disciple lui paraît fausse, et met l'accent sur les différences qu'elle présente avec sa propre théorie. J. Schumpeter (Entgegnung, § 2, pp. 606 à 61l) refuse d'admettre que les oppositions soient si profondes; il ne considère pas que la théorie de Böhm-Bawerk soit radicalement fausse ; il souligne seulement qu'elle est construite à partir d'autres postulats, qu'elle appartient à un autre « monde de pensées » que la sienne. Sa conclusion est que les deux théories forment deux tableaux généraux dominés, l'un (Böhm-Bawerk) par l'idée de l'écoulement du temps (Zeitablauf), l'autre (Schumpe­ter) par l'idée de l'introduction d'une nouveauté (Einführung des Neuen), qu'elles sont également cohérentes, et qu'entre elles le lecteur peut choisir [419].

Ce que nous avons déjà dit prouve que la cohérence des théories n'est pas égale. Pas davantage J. Schumpeter ne nous convainc en soulignant avec insistance la res­sem­blance des deux constructions.

Certes, dans les deux ras, on a une théorie de l'échange (Tauschtheorie) [420], c'est-à-dire une théorie qui s'attache à l'échange d'un pouvoir d'achat ou d'un ensemble de biens présents contre un pouvoir d'achat ou un ensemble de biens futurs [421]. Dans les deux cas, on a une théorie de l'agio (Agiotheorie), qui considère que l'essence du phénomène de l'intérêt consiste en un agio de valeur. Schumpeter admet comme Böhm-Bawerk que la valeur des biens qui entrent dans le coût (Kostengüter) reflète fidè­le­ment la valeur du produit final, que par conséquent l'intérêt ne peut pas apparaître « en première instance », mais doit être expliqué par d'autres circonstances. Enfin, les deux théories sont des théories de l'offre et de la demande [422], en ce sens que toutes deux placent à l'origine de l'intérêt un déséquilibre entre une offre limitée et une demande pratiquement illimitée.

Mais les ressemblances ne vont pas plus loin.

Analyse-t-on les raisons du déséquilibre [423] entre offre et demande de capital ? Des différences radicales apparaissent déjà. Pour J. Schumpeter l'offre est limitée pour des raisons qui tiennent au mécanisme de la banque et du crédit; pour Böhm-Bawerk par l'étendue d'un ensemble de biens dans une économie donnée. Pour J. Schumpeter le caractère pratiquement illimité de la demande provient du nombre, illimité lui aussi, des combinaisons nouvelles réalisables à un moment donné. Pour Böhm-Bawerk ce caractère découle du nombre des détours de productions possibles, catégorie en un sens plus large que celle des combinaisons nouvelles et non encore rentrées dans la pratique courante, dont parle J. Schumpeter, puisqu'elle englobe toutes les amélio­rations [424] de combinaisons déjà connues.

Pousse-t-on plus avant l'enquête, en la dirigeant successivement sur chacun des trois éléments retenus par Böhm-Bawerk pour expliquer l'intérêt ? Le rapprochement, quoiqu'en pense J. Schumpeter, apparaît encore moins aisément praticable. Dans cha­cune des explications de Böhm-Bawerk, J. Schumpeter parvient à découvrir un élément commun entre elle et sa propre théorie. Mais il n'y parvient qu'en la dépouil­lant du sens et de la valeur dont elle est chargée par l'auteur de l' « Histoire critique des théories de l'intérêt » et de la « Théorie positive du capital ».

Ainsi, J. Schumpeter estime que sa théorie se rattache intimement au premier élément de Böhm-Bawerk (différence entre la satisfaction des besoins dans le présent et dans l'avenir au détriment du premier) sous le prétexte que lui aussi met au jour une « différence de la situation économique dans le présent et dans le futur » (Unglei­chheit der wirtschatflichen Lage in Gegenwart und Zukunft) [425]. Mais il doit aussitôt reconnaître [426] que cette différence n'est pas un facteur essentiel du circuit. « Au cours d'un processus économique qui se répète toujours dans les mêmes voies, elle n'est pas indispensable [427]. » Ce premier facteur est donc considéré comme secondaire dans un état statique tandis que, pour Böhm-Bawerk, il reste, dans un tel état de l'économie, fondamental.

Le second élément (sous-estimation des besoins futurs) présenté par Böhm-Bawerk comme une tendance psychologique fondamentale de l'agent économique n'est pas nié « d'une façon absolue » [428] par J. Schumpeter, mais considéré par lui com­me impropre à fournir une explication de l'intérêt. Il conviendrait de le rattacher à des circonstances particulières telles que le risque, la modification des conditions écono­mi­ques. Il n'aurait aucune action dans le circuit où les mêmes opérations se répètent indéfiniment. Après quoi, J. Schumpeter s'efforce de justifier sa théorie par une conclusion qui lui est coutumière. « Si je puis expliquer l'intérêt sans ce facteur, j'ai pour des motifs d'ordre général le droit (aus allgemeinen Grundsätzen fliesst das Recht) de faire abstraction de ce moyen. Et, si l'on veut à tout prix du côté de l'adversaire retenir le dit facteur, il ne restera qu'à proposer les deux tableaux théori­ques nécessairement contradictoires au jugement de l'avenir. »

Est-il besoin de faire remarquer qu'une formule de ce genre est une pseudo-répon­se ? Interprétons « pour des motifs d'ordre général » (aus allgemeinen Grundsätzen) d'une façon tout à fait précise et entendons que J. Schumpeter vise par là ce principe de l'économie des moyens qui est valable dans la Logique comme dans l'Économique. Il permet de distinguer des solutions plus ou moins « élégantes » d'un même problème. Encore faut-il que le problème soit résolu ! Il appartient à J. Schumpeter de faire abstraction du second des facteurs analysés si, en agissant de la sorte, il rend compte aussi bien du phénomène étudié. Mais non s'il n'en peut faire abstraction qu'en ayant recours à une hypothèse gratuite (sa statique) qui mutile le phénomène qui doit être expliqué, et découpe arbitrairement la réalité économique observable. Quand J. Schumpeter demande au lecteur, une page plus loin [429], de se placer « à son point de vue », cela signifie essentiellement qu'il l'invite à accepter sa statique. Or nous avons dit les raisons qui incitent à ne pas acquiescer à ce vœu [430].

En ce qui concerne le troisième élément (la supériorité technique des biens pré­sents, qui découle de la plus haute productivité des détours de production qui de­man­dent du temps), J. Schumpeter estime qu'une parenté profonde unit sa conception et celle de Böhm-Bawerk [431]. Cette parenté serait telle que tout le système de J. Schum­peter pourrait être présenté comme un « développement de ce troisième élément ». Que dit Böhm-Bawerk, en, effet, sinon que la provision de biens de l'économie s'accroît, c'est-à-dire que la possession d'une certaine catégorie de biens présents est la condition de la possession d'une plus grande quantité de biens dans l'avenir ? Or J. Schumpeter n'affirme-t-il pas la même chose ? Sans doute mais, comme il le dit lui-même [432], il ne s'attache pas aux détours de pro­duction qui demandent du temps en tant que tels et en eux-mêmes. Dans le circuit où ces détours ont été une fois introduits, un agio de valeur des biens présents ne se produira pas par répétition des mêmes méthodes. C'est dans la mesure de leur nou­veauté, parce qu'ils rompent avec la com­bi­naison traditionnelle, que les détours pro­ductifs qui demandent du temps expliquent l'apparition de l'intérêt.

Dans la joute courtoise qui s'engage entre Böhm-Bawerk et J. Schumpeter et au cours de laquelle ils s'acharnent avec une ardeur égale à souligner, l'un ce qui les sépare, l'autre ce qui les, unit, on doit donc donner raison au premier. Les ressemblan­ces sont extérieures. Les différences sont fondamentales. L'impression contraire ne pourrait être que celle d'un lecteur superficiel qui n'aurait pas exactement compris que deux auteurs peuvent construire des théories inconciliables en usant des « instruments logiques » d'une même école.

Se dégage-t-on du contenu positif des deux systèmes pour en analyser seulement l'esprit, l'opposition persiste. Böhm-Bawerk, par sa théorie de l'intérêt, représente la tendance universaliste [433] de l'école autrichienne. J. Schumpeter donne une théorie de l'intérêt, qui est valable seulement dans les limites d'un système économique déter­miné : le capitalisme, et par là, démontre qu'il accueille, en le « dépouillant » à l'extrê­me et en le présentant en langage abstrait, un des enseignements essentiels de l'école historico-sociologique [434].

D. - LA THÉORIE DU CYCLE­

La théorie du cycle de J. Schumpeter est une partie intégrante de son système et en constitue aussi, en quelque manière, le couronnement.

Elle est rattachée à l'apparition périodique des entrepreneurs et des combinaisons nouvelles [435]. Le mouvement ondulatoire (Wellembewegung) qu'est la crise n'est pas en lui-même anormal, mais est une condition et un aspect essentiel du progrès économi­que et du développement social.

Dans la querelle des « abstraits » et des « concrets » qui sévit ,en matière de cycle, J. Schumpeter est un des chefs du premier camp par le contenu de sa théorie, et non par méthode exclusive ni parti-pris d'école. Il comprend mieux que quiconque que, si l'étude des cycles est appelée à rénover la science économique, cette rénovation ne pourra se faire que par l'effort conjugué des « théoriciens » et des « empiriques ». Le passé témoigne de ce que sera l'avenir. La connaissance positive du cycle économique s'est élaborée à partir d'une masse de connaissances empiriques systématiquement classées. Mais les théories abstraites l'ont aussi puissamment aidée. Depuis la guerre, le développement de l'appareil statistique a imposé une certaine scission entre les économistes qui ont surtout recours à l'observation et ceux qui font principalement appel aux constructions abstraites [436]. Mais il s'agit là d'une division du travail, et non d'un divorce entre représentants de méthodes substantiellement opposées.

Le « jugement de proportion » formé par les théoriciens concernant les cycles s'est modifié [437]. Autrefois tenu pour une péripétie accidentelle et passagère du drame économique, le cycle est con sidéré aujourd'hui comme en formant la trame même. Si l'on tient compte de l'époque à laquelle J. Schumpeter a écrit, il fait, à maints égards, figure de précurseur. La plupart des problèmes qui nous passionnent aujourd'hui, surtout le rapport entre la théorie du cycle et la théorie économique générale, sont placés par J. Schumpeter dans un jour nouveau et éminemment suggestif.

1. Le cycle et la théorie économique générale.

Les relations entre l'étude des cycles et la théorie économique générale, spéciale­ment la théorie statique, avaient été, dès 1898, signalées par Böhm-Bawerk dans le compte rendu d'un traité de Bergmann publié dans la Zeitschrift für Volkswirtschaft, Sozial-Politik und Verwaltung [438]. Le maître viennois affirmait que la théorie de la conjoncture forme le couronnement d'un système complètement élaboré de théorie économique [439].

F. E. Trautmann (Probleme der Wirtschaftskrisen in der klassischen Nationa­lökonomie, Munich, 1926) met bien en lumière une des raisons pour lesquelles A. Smith, Ricardo, J. S. Mill ont réservé aux crises une place exiguë dans leur système. La plupart des perturbations violentes au cours des années 1763-1847 étaient associées à des causes extérieures à l'économie telles que les guerres, les transforma­tions techniques, les mauvaises récoltes, etc.

Or, la liaison, entre cycle et théorie générale, n'a été longtemps que fort mal opérée.

Chez beaucoup, la théorie économique générale et celle de la conjoncture sont mal fondues, parfois même ne sont pas rapprochées.

Peut-on dire que la théorie de la conjoncture de Cassel soit une partie intégrante de sa théorie générale des prix ? Pense-t-on que la théorie des fluctuations industri­elles de Pigou admette le même genre de conduite rationnelle de l'agent économique, qui se trouve à la base de la théorie « marshallienne » de l'équilibre de l'offre et de la demande? [440]

Plus généralement chaque théorie - ou presque - de la conjoncture peut être cons­truite à partir de plusieurs théories différentes de la valeur sans que sa structure s'en trouve pour autant modifiée [441]. La théorie de la conjoncture, le plus souvent, n'a donc pas été intégrée organiquement aux systèmes économiques généraux.

J. Schumpeter a eu le mérite incontestable d'éclairer et de perfectionner les rela­tions logiques qui existent entre l'étude du cycle et la théorie économique générale, principalement la théorie statique. Presque à la même époque la théorie du cycle était améliorée par des travaux dont chacun marquait une étape et annonçait, dans des directions distinctes, une longue suite de progrès ultérieurs. Mitchell en 1913 pré­sentait le problème du cycle dans sa pleine extension expérimentale; J. Schumpe­ter, presque en même temps, proposait une théorie d'économie dynamique dont le cycle devenait une partie intégrante [442]. Depuis, dans les deux directions les travaux se sont multipliés.

On a mieux aperçu que J. Schumpeter, s'il a compris le véritable problème de la place, du sens et de la fusion d'une théorie du cycle dans l'ensemble de la théorie économique, ne l'a pas cependant parfaitement résolu.

A. Loewe [443] a montré, avec pénétration et richesse de pensée, où réside la difficul­té. La plupart des théories explicatives du cycle impliquent la négation d'une des conditions générales qui constituent les prémisses de toute théorie économique : notamment le caractère rationnel de la conduite de l'agent économique, ou l'interdé­pen­dance stricte de tous les éléments du système. De la sorte, un fossé se creuse entre la théorie générale, plus spécialement la théorie statique, et la théorie du cycle.

Lœwe démontre sa thèse en dressant une classification critique dans laquelle les théories se répartissent en cinq groupes :

1° Le groupe anti-théorique. - Il invoque l'erreur ou l'anarchie de la production. Par conséquent, il suppose - contrairement aux conditions admises pour l'élaboration de la théorie économique abstraite -, que l'agent économique ne se conduit pas ration­nellement (Hardy, Pigou);

2° Le groupe des raisonnements circulaires. - Il prend son point de départ non dans l'état statique, mais dans une phase donnée de dépression (Aftalion, Cassel). Selon Loewe, la solution est alors contenue dans les prémisses;

3° Le groupe des théories « de la généralisation » (Sombart, Liefmann, J. Schum­peter). - Il suppose qu'au cours du phénomène étudié une perturbation, partielle à l'origine, se généralise. Cela implique que la dite perturbation n'est pas compensée sur le champ, ce qui ne coïncide pas avec les conceptions de l'équilibre économique;

4° Le groupe des théories « de la différence de temps ». - Dans ce groupe se range, par exemple, la théorie de Fisher sur les mouvements du taux de l'intérêt, dans leurs rapports avec le développement du cycle. Or, quand on fait la théorie abstraite d'un système économique, on suppose l'interdépendance parfaite des éléments de ce système. L'intervalle de temps qui s'écoule entre le début d'un changement ou d'une perturbation, et la survenance de ses dernières répercussions sur tous les éléments, doit être égal pour chacun des éléments considérés. Autrement on ne peut pas parler d'interdépendance absolue et générale

5° Le groupe des théories « des variables indépendantes ». - Ces théories expli­quent le cycle par des facteurs extérieurs au système économique: conditions natu­relles, progrès techniques, etc. Ce qui revient à dire que le cycle n'a pas d'explication économique.

Négligeons le point de savoir si J. Schumpeter est mis à sa place dans la classi­fication ci-dessus [444]. Ne retenons que l'essentiel du problème posé par A. Loewe. On voit alors que, si Schumpeter a donné une théorie des crises qui est une partie inté­grante de sa théorie économique générale, il l'a fait au mépris des conditions géné­rales que l'on place d'ordinaire à la base de toute théorie statique. Lui aussi écarte la condition de l'action rationnelle de l'agent économique, non certes Pour l'ensemble des exploitants et des consommateurs, mais pour l'entrepreneur, qui n'est pas animé de mobiles hédonistiques rationnels mais dont l'activité est commandée par des facteurs essentiellement irrationnels (désir de puissance, joie de créer, etc.). On peut donc dire que, si chez Schumpeter la coupure entre théorie du cycle et théorie écono­mique générale s'efface, c'est uniquement parce qu'en un certain sens [445] une scission subsiste entre dynamique et statique [446] et par conséquent, entre théorie du cycle et statique.

J. Schumpeter, par la façon même dont il construisait son système, ne pouvait pas davantage saisir, dans leur complexité et leur plénitude, les difficultés résultant de l'ajustement de la théorie du cycle aux théories de l'équilibre économique.

La possibilité même de cet ajustement a été révoquée en doute par des arguments qui méritent la plus sérieuse attention [447].

La théorie de l'équilibre général suppose que tout changement survenu dans l'offre ou la demande provoque une réaction qui le compense et rétablit l'équilibre. Pour que l'équilibre soit atteint il faut que les diverses réactions se produisent dans le même laps de temps. Il faut, par exemple, que, dans le même laps de temps où la demande influence le prix, le prix influence la demande. Cela étant admis, trois cas peuvent alors se présenter :

1° Les coefficients de temps sont tous égaux : l'équilibre est alors obtenu direc­tement ;

2° Ils ne sont pas tous égaux, mais le deviennent après plusieurs périodes de transformations; l'équilibre est atteint après un certain temps;

3° Ils ne sont pas égaux et ne le deviennent jamais : l'équilibre ne s'établit pas.

Avant de parler d'équilibre, conclut P. N. Rosenstein-Rodan, on -doit au moins prouver que le troisième cas est impossible. « L'omission du coefficient de temps par Pareto, implique l'hypothèse insoutenable du rythme identique de tous les phéno­mènes économiques. » Il nous importe peu ici de poursuivre plus loin [448] cette analyse. Ce que nous en avons dit prouve que la difficulté signalée ne pouvait pas être abordée et dépassée par J. Schumpeter. Il a employé avec liberté [449] les conceptions et les rela­tions de l'équilibre, mais dans une synthèse qui relègue l'élément temps et met au premier plan l'élément : combinaison nouvelle. La difficulté que marque Rosenstein-Rodan par rapport à la statique de la théorie de l'équilibre s'estompe par rapport à une statique telle que celle de 1. Schumpeter, qui est une construction hybride compo­sée de traits empruntés à la théorie de l'équilibre et de traits formant l'ima­ge de l'activité d'une société économique agissant dans des conditions simpli­fiées [450].

2. Le cycle et ses explications théoriques

Place de J. Schumpeter.

Bien que Wagemann la classe parmi les «anciennes théories » [451] des crises, la théorie de Schumpeter, au moment où elle a été formulée, annonce l'avenir beaucoup plus qu'elle ne résume le passé. Aujourd'hui même, elle se trouve en relations directes avec les grands courants de pensée économique.

Elle est en contact avec les études qui sont consacrées aux rapports entre les cycles et le capitalisme, et plus précisément encore entre les cycles et les différentes structures, dans le temps [452] et dans l'espace [453], du système capitaliste. Cela était inévi­ta­ble, puisque la théorie du cycle est chez J. Schumpeter le couronnement d'une dyna­mi­que, qui, avec les implications qu'il retient, ne vaut que pour le système capitaliste [454].

L'alternance des phases d'essor et de dépression est présentée comme le rythme même de l'évolution du système capitaliste. J. Schumpeter met l'accent sur l'aspect normal du phénomène du cycle en deux sens différents. Les fluctuations du système économique sont considérées comme normales au lieu d'être présentées comme des événements irréguliers et exceptionnels. Le cycle, en lui-même, dépouillé de ses accidents et de ses complications adventices, remplit des fonctions essentielles au développement d'une société de forme capitaliste.

La théorie de J. Schumpeter doit, d'autre part, être rapprochée du grand courant des pensées que forment les théories dites monétaires des crises, par le rôle fonda­mental qu'elle assigne au crédit, dans le déclanchement et le jeu du cycle. Mais elle ne doit pas cependant être confondue avec elles. Ludwig von Mieses a pu soutenir qu'il n'y a que des théories monétaires de la conjoncture [455]. Certes, si l'on attribue ce titre à toutes celles qui assignent au crédit ou aux facteurs monétaires en général une fonction essentielle dans le cycle. Mais si, pour éviter tout malentendu, on réserve, avec Hawtrey, ce nom aux seules conceptions selon lesquelles certains mouvements monétaires ou certains phénomènes de crédit sont des conditions néces­saires et suffisantes pour expliquer le phénomène du cycle, on est contraint de conclure que J. Schumpeter a donné une explication du cycle qui n'est ni exclusi­ve­ment, ni même principalement monétaire. Cette explication moniste [456] rattache l'ex­pan­sion à la réalisation des combinaisons nouvelles et la fin de l'expansion à l'inter­vention de la troupe (Schar) des entrepreneurs. Ce sont là les éléments derniers de l'analyse théo­rique. Tout le reste (crédit, psychologie de l'entrepreneur, etc.) sont des facteurs nécessaires au jeu du mécanisme mais qui n'en suscitent mi le déclic, ni l'arrêt.

Or, prise en ce qui en constitue l'essence, cette théorie du cycle n'est pas satis­faisante, même si on la juge, - sans recourir aux faits, - selon ce critérium de la Denknotwendigkeit qu'un Erich Carrel [457] veut considérer comme seul pertinent. Les cadres abstraits : statique-dynamique, procurent à J. Schumpeter le grand avantage de situer son analyse du cycle au coeur de la théorie. Mais ils lui impose-nt de voir tout le cycle par rapport à la combinaison nouvelle, c'est-à-dire par rapport à l'activité de l'entrepreneur au sens où il emploie ce mot. Or, les raisons pour lesquelles cette activité se reproduit et se développe périodiquement ne nous sont pas fournies. J. Schumpeter ne nous dit pas comment et pourquoi les entrepreneurs font irruption dans l'état statique, et se multiplient avec une périodicité qui est celle du cycle. Il ne s'agit pas là, on l'entend bien, d'une précision « arithmétique » [458]. Ce que l'on voudrait c'est une explication théorique de l'apparition « par grappes » des entrepreneurs à des intervalles de temps de « l'ordre de grandeur » qui exprime l'alternance des phases d'essor et de dépression. Cette explication, qui seule pourrait fonder toute sa théorie, J. Schumpeter n'est pas en état de la fournir. On doit plutôt considérer sa conception du cycle comme un tableau de la « connexion des mouvements et des quantités, c'est-à-dire de la détermination mutuelle des revenus, des coûts et des prix en tant qu'affectée par une variable indépendante: l'activité de l'entrepreneur » [459]. En ce sens on peut dire que la théorie de J. Schumpeter est plus un « dissolvant » qu'une « solution » [460] du problème du cycle.

3. Le cycle et l'avenir du capitalisme [461].

La théorie du cycle de J. Schumpeter, située dans le « monde de pensées » de l'auteur, rend compte de l'opinion qu'il formule sur l'avenir du capitalisme et de la position qu'il adopte touchant la stabilité d'un tel système. Abstraction faite de causes externes de déséquilibre (vicissitudes monétaires, difficultés créées par l'économie russe), peut-on dire que le capitalisme à ses lois propres qui lui permettent de persé­vérer dans son être, ou tend-il à se détruire lui-même ?

Il convient de distinguer avec soin les transformations de la structure du capitalis­me, de celles du système capitaliste même. J. Schumpeter le fait, en employant une terminologie un peu différente de la nôtre [462]. Comme tout le monde, il s'appuie sur les transformations structurelles du système capitaliste et propose de distinguer, à titre de très large approximation, le « capitalisme de concurrence » (XIXe siècle) et le capi­talisme « trustifié » ou organisé XXe siècle), utilisant par là des catégories devenues courantes, et que W. Sombart a maintes fois illustrées. Ces transformations exercent une action [463] sur les conditions de fonctionnement interne du système capitaliste.

Ce système, par son essence même, comporte une alternance de phases d'essor et de dépression, qui est la forme normale de sa vie et de son développement. Les modifications de structure précitées amortissent ces mouvements. Le capitalisme sous ce rapport « gagne en stabilité » [464]. Il reste que la «fonction de l'entrepreneur, par son jeu même et en dehors de toute perturbation, ou de tout processus de croissance », tend normalement dans un système capitaliste « à rompre l'équilibre qui s'était établi ou qui était en voie de s'établir »; et que cette action se produit d'une façon « discon­tinue », par « vagues successives » [465] - Mais le cycle produit des mouvements secon­daires qui ramènent la vie économique à un nouvel équilibre. Aussi les cycles « ne s'additionnent pas » [466]. On peut dire qu'ils ne tendent pas à modifier l'essence du capitalisme [467].

Est-ce à dire que cette « essence » ne soit pas menacée? J. Schumpeter se garde sur ce point de toute prophétie formulée en termes tranchants. « Notre diagnostic, écrit-il [468], n'est pas plus suffisant, comme base de prédiction, que le diagnostic d'un docteur, qui affirme qu'un patient n'a pas le cancer, ne suffit à prouver que cet homme vivra longtemps. Le capitalisme est au contraire dans un processus de transformation évident qui, selon notre auteur, le conduira, « non sous la pression des nécessités économiques et même probablement au prix d'un sacrifice de bien-être économique, à un ordre de choses que chacun pourra appeler ou non socialisme, suivant ses préférences de goût et de terminologie » [469].

J. Schumpeter, tout en reconnaissant qu'économiquement le capitalisme est viable et même bienfaisant, admet donc, en partant de l'observation de ses modifications de structure et en tenant compte de facteurs sociaux, la possibilité et même la vraisemblance de sa transformation en un système qui ne serait ni le socialisme pur, ni le capitalisme obéissant à ses lois propres [470].

IV

CONSIDÉRATIONS FINALES

A J. Schumpeter nous devons la profonde estime que méritent ceux qui, dans quel­que ordre que ce soit des connaissances humaines, ne se sont pas contentés de décou­vrir ou d'élaborer des vérités fragmentaires, mais qui ont étreint dans un systè­me général l'ensemble de la matière qu'ils se proposaient de comprendre. J. Schumpeter le dit clairement [471]. Il a voulu, dans son second ouvrage, « donner une représentation conceptuelle du processus de l'économie en général, et de l'économie capitaliste en particulier ». Dessein grandiose, qui commande l'admiration.

Mais la phrase même que nous venons de citer, et dans laquelle ce dessein s'affirme, trahit l'hésitation fondamentale dont J. Schumpeter n'a pas su se délivrer et qui entache tout son effort.

« Économie en général »; « Économie capitaliste en particulier ». Sur quel objet de connaissance et selon quelle méthode l'auteur a-t-il donc concentré son attention ? Même après examen consciencieux, une réponse parfaitement claire à cette question reste difficile. Il faut comprendre exactement pourquoi.

Dans l'œuvre de J. Schumpeter se rencontrent deux grands courants de pensée : l'un historique et sociologique, représenté par les études de l'école allemande sur la forme des systèmes économiques qui se succèdent dans le temps, et sur les caractères et le fonctionnement du capitalisme; l'autre, déductif et abstrait, constitué par l'apport de l'école autrichienne et de l'école de Walras.

Esprit unificateur et non éclectique, J. Schumpeter a tenté la synthèse des con­clusions obtenues dans ces deux directions maîtresses. Ce propos, en lui-même, est légitime et n'est pas fait pour surprendre. Tandis que tant d'économistes « concrets » s'arrogent le monopole d'atteindre le réel, bon nombre de théoriciens abstraits font preuve de moins d'ostracisme. De très grands parmi eux, Walras, Pareto, Pantaleoni, Wieser, non seulement ont eu une forte culture sociolo­gique, mais encore n'ont jamais prétendu que théorie pure et sociologie dussent s'ignorer. Mais, pour qu'une authen­tique synthèse entre les contributions de ces deux disciplines soit obtenue, il ne faut pas que le tableau qui la figure n'ait ni la précision de valeur particulière de l'histoire, ni la rigueur de valeur générale de la théorie abstraite. N'est pas une synthè­se la théorie qui déforme considérablement la réalité observable pour la plier à des cadres théoriques qu'elle ne peut pas exactement respec­ter. La tentative de synthèse dont nous parlons offre donc de redoutables dangers.

Elle a été opérée par J. Schumpeter au moyen d'une nouvelle notion de la statique et de la dynamique. L'élément qui définit chacun de ces concepts et qui les oppose l'un à l'autre est qualitatif. Il réside dans la « combinaison nouvelle des facteurs de la production », dont l'absence définit la statique et dont la présence définit la dyna­mique. Cette vue générale constitue bien un renouvellement des hypothèses abstraites sur lesquelles est construite l'économie pure. On s'en persuade en situant, si sommai­rement que ce soit, la contribution de Schumpeter dans l'ensemble des théories de la statique et de la dynamique [472]. On comprend alors que, quel que soit le jugement que l'on doive formuler au fond, elle méritera toujours une place dans l'histoire de la statique et de la dynamique.

Mais représente-t-elle un apport positif ou joue-t-elle comme un ferment, qui a obligé à repenser la théorie économique sous un aspect nouveau, à en réviser et à en critiquer les bases plus qu'à la modifier radicalement ? En un mot, l’œuvre de J. Schumpeter enrichit-elle la science, ou doit-elle être considérée plutôt comme une « erreur féconde », pour exprimer en une formule courte et frappante une opinion qui semble bien être celle du professeur Robbins [473] ?

Nous nous proposons, en conclusion, de fournir quelques éléments de conviction en faveur de cette dernière interprétation.

Il y a des hésitations fondamentales, des flottements indiscutables dans la façon même dont J. Schumpeter conçoit et ajuste les deux notions de statique et de dynamique. Il ne nous semble parfaitement au clair ni sur leur contenu ni sur leur rapport. Il en résulte des erreurs ou des lacunes pour toutes les grandes théories élaborées. Si abstrait qu'il soit, J. Schumpeter est donc une illustration vivante de cette proposition, qui a si peu de succès auprès de certains économistes, que l'on ne saurait trop abstraire. Il suffit d'abstraire correctement, et surtout de, se rendre compte du degré d'abstraction auquel on s'est placé, et ne de pas user, dans une même théorie, de concepts plus ou moins abstraits suivant les besoins de la cause.

Cette analyse terminale se développera en trois étapes.

Elle portera sur les concepts de statique et de dynamique considérés isolément. Elle dégagera ensuite les rapport logiques entre les deux concepts. Elle mettra enfin très sommairement et synthétiquement au jour les conséquences d'une conception fautive de la statique et de la dynamique en ce qui concerne les principales contri­butions théoriques de Schumpeter.

1. Les concepts de statique et de dynamique.

Il est frappant que J. Schumpeter, qui montre tant de souci de distinguer quand il expose ou défend ses théories, n'ait pas éprouvé le besoin de donner en tête de ses développements théoriques, en quelques lignes, dans lesquelles aucune erreur d'inter­prétation ne puisse se glisser, ses définitions de la statique et de la dynamique. Un exposé scientifique doit « donner prise ». Celui de Schumpeter ne répond pas à cette exigence, car les conceptions maîtresses sur lesquelles il repose ne sont pas parfaitement déterminées.

La statique de J. Schumpeter décrit-elle des relations entre des quantités de biens ou le comportement d'un agent économique agissant dans certaines conditions déterminées ? Que l'on étudie les déclarations de l'auteur [474] ou le contenu positif de son système, il est impossible de trancher en toute sécurité ce dilemme. Il a énoncé lui-même qu'il fait abstraction de l'agent économique, pour ne considérer que les conditions dans lesquelles un état d'équilibre s'établit entre les quantités du circuit. L' « exploitant » du circuit est un automate qui correspond à l'entrepreneur « désubs­tan­tialisé » de Walras : il importe si peu, il est si parfaitement passif que J. Schum­peter va jusqu'à écrire que, dans le circuit, c'est en réalité le consommateur qui coordonne les facteurs productifs et dirige la production. Ce consommateur, au reste, est lui-même dans la pénombre : seules importent les quantités de biens qu'il consom­me et, éventuellement, le changement de ses goûts, qui dans le circuit n'est pas de grande amplitude, ni de grande conséquence puisqu'il n'entraîne que des phénomènes d'adaptation. On peut employer des termes abstraits qui éliminent l'agent économique; on peut parler de la coordination des facteurs et non de l' « exploitant », de la demande et non du consommateur.

Soit. Mais alors pourquoi J. Schumpeter se donne-t-il un mal infini pour démon­trer que son circuit peut être conçu comme l'image de la vie d'un ensemble d'agents économiques ? Le glissement est particulièrement apparent dans la polémique célèbre avec Böhm-Bawerk relativement à la conception dynamique de l'intérêt [475]. Böhm-Bawerk, nous l'avons vu [476], veut démontrer qu'il n'est pas concevable que le producteur statique ait toujours à sa disposition les moyens de production dont il a besoin. Or J. Schumpeter répond à son contradicteur en se plaçant sur le même terrain. En invoquant notamment l'idée de la compensation de phénomènes de sens contraire, ou d'une répartition différente des valeurs consommées, il arrive à montrer en effet que l'adaptation constante du produit d'une période de production donnée aux exigences de la période de production suivante est concevable dans l'hypothèse d'une population régulièrement croissante. Mais, en agissant de la sorte, il est loin de son propos initial d'étudier des relations entre quantités données de biens et l'équilibre résultant de l'ajustement de ces quantités.

J. Schumpeter a donc hésité visiblement entre une conception empruntée à l'école mathématique et l'image d'un état stationnaire où des agents économiques se meuvent dans un cadre déterminé par la théorie.

Une autre hésitation est de plus lourde conséquence. Le professeur Robbins, dans l'article déjà souvent cité de l'Economic Journal, a mis en lumière l'ambiguïté que comportent le terme et la notion d'équilibre stationnaire. Les classiques anglais, avant Stuart Mill, ont conçu un état stationnaire dans lequel les éléments économiques ne sont pas présentés comme constants : leur quantité peut varier. Mais ces éléments agissent les uns sur les autres. et atteignent finalement un état de repos : il convient d'étudier par quel processus cet état de repos est atteint et comment il se maintient. A l'inverse de cette conception des classiques, beaucoup d'auteurs modernes étudient l'état statique en partant der l'hypothèse que les éléments économiques : le capital ou le travail par exemple, ne peuvent pas varier. Leur quantité est donnée : par hypot­hèse, elle restera inchangée. C'est par rapport à ces, éléments constants, et sous la condition qu'ils le demeurent, que, l'on étudiera les mouvements et les ajustements dans une société économique. La différence entre les positions est radicale. Dans le premier cas, par exemple, la théorie montre comment la quantité de capital donnée comme variable atteint un état de repos. où elle se fixe. Dans le second cas la théorie montre dans quel sens et comment, si la quantité de capital est donnée comme invariable, d'autres éléments économiques seront influencés.

Il pourra peut-être sembler paradoxal de prétendre que J. Schumpeter n'est resté sans faiblesse fidèle ni à l'un ni à l'autre de ces points de vue. Il dit expressément que son circuit donne l'image d'une société où la population peut se développer progressivement, en entraînant des phénomènes d'adaptation qui n'ont pas un carac­tère dynamique. Une croissance des moyens de production produits ne serait-elle pas également concevable ? Or J. Schumpeter n'a pas pris garde que, si l'augmentation de ces biens est présentée comme possible, leur diminution ne l'est pas moins. On ne se trouve plus dans le plan d'une hypothèse abstraite dans laquelle la quantité d'une certaine sorte de biens est immuable On se trouve dans un cadre théorique plus large où il doit devenir concevable que le comportement de l'agent écono­mique maintienne cette quantité à niveau. Cette simple remarque méthodo­logi­que contient en germe, nous le savons, la réfutation de la thèse centrale de J. Schumpeter sur l'inexistence de l'intérêt en statique.

Schumpeter a, malgré les apparences, hésité entre les deux familles de statique, et on peut admettre qu'il a été ici influencé par la conception de la rigidité de l'offre du capital chez J. B. Clark, sans se rendre compte que sa propre conception n'était pas conciliable avec le point de départ de ce dernier auteur.

Étant donné que la dynamique de J. Schumpeter est la partie la plus originale de son oeuvre, on pourrait penser qu'il en a serti minutieusement les contours. Mais en dépit des épithètes, qui semblent au premier abord rigoureuses, et d'une énumération en apparence méthodique, une analyse serrée montre que le concept de dynamique est fuyant. Quant à sa forme, l'évolution est un mouvement discontinu (ruckartig) et spontané, c'est-à-dire qui se développe à. partir du circuit sans l'intervention d'élé­ments extérieurs au circuit. Nous rappellerons bientôt pourquoi cette dernière formule promet plus qu'elle ne tient. Nous voulons seulement ici marquer comment le contenu même de la notion de combinaison nouvelle n'est pas soigneusement déterminé. La nouveauté d'une combinaison des facteurs de la production, leur emploi différent ne suffisent certainement pas, pour l'auteur lui-même, à caractériser l'évolution. Il vise implicitement un emploi meilleur ou, si l'on veut, une combinaison qui réussit. Pourquoi dès lors se contenter de l'idée floue de nouveauté par rapport au circuit, quand il s'agit d'une notion qui doit fournir la base et marquer les limites de tout un système de dynamique ? D'autant plus que l'énumération des cinq cas de combinaison nouvelle ne constitue en aucune façon ni à aucun degré une élaboration théorique. Ils sont si larges qu'à l'un d'eux [477] on peut rattacher toute la théorie de J'activité mono­polistique et du prix de monopole ! Nous devrons donc nous contenter d'une épithète générale et de cas concrets qui ont été fournis à J. Schumpeter par l'histoire du capitalisme et qu'il a plus ou moins rigoureusement répartis en familles. Une fois encore, le conflit entre la tendance abstraite et généralisatrice, et la tendance concrète et historique se révèle. On ne peut pas conclure qu'il ait été résolu au profit d'une synthèse supérieure dans l'élaboration des deux concepts de statique et de dynamique pris isolément.

2. Les relations entre la statique et la dynamique.

Le même conflit qui aurait pu être fécond, mais qui n'a pas été surmonté, rend compte des fautes que J. Schumpeter a commises en ce qui concerne le lien logique qui existe entre ces concepts, et leur « emboîtement » l'un dans l'autre.

Hésitant entre une conception universaliste et une conception historique de l'acti­vité économique, Schumpeter a finalement exprimé, dans le langage abstrait de l'école de Lausanne et de l'école de Vienne, un « sublimé » de l'épopée, capitaliste. Sa statique et sa dynamique ne s'appliquent pas à un même objet soumis à deux proces­sus d'abstraction diversement énergiques : elles s'appliquent à deux objets différents.

Pour rendre ce point fondamental aussi clair que possible, partons des déclarations mêmes de notre auteur. Il signale bien que la notion de combinaison nouvelle pourrait être utilisée pour construire la dynamique de systèmes non capitalistes, d'une écono­mie socialiste par exemple. Mais il reconnaît cependant que la dynamique qu'il a donnée avec toutes ses implications économiques et sociales est essentiellement une dynamique du système capitaliste.

Cela étant souligné, demandons-nous comment l'étude de l'évolution du capita­lisme peut être faite. Nous apercevrons que toutes les façons de traiter ce problème se ramènent à deux types généraux que, pour la clarté de l'exposé, nous nommerons dynamique du type A et dynamique du type B, sans insister, pour le moment, sur le point de savoir si la première mérite vraiment ce titre.

La dynamique du type A qui est la seule que veuillent connaître les historiens et les sociologues, montre et essaye d'expliquer comment se fait le passage d'un système non capitaliste à un système capitaliste. Puisqu'elle oppose des « tranches » ou « périodes » ou « styles de vie » économique, elle est amenée à insister moins sur les transformations quantitatives que qualitatives. Elle insistera moins sur les différences de proportions entre l'artisanat et le capitalisme que sur les fonctions nouvelles, par exemple; l'entreprise, et sur l'esprit nouveau: la poursuite du plus grand gain moné­taire, qui caractérisent le dernier de ces systèmes. On a, de la façon la plus fondée, émis des doutes sur la valeur pleinement explicative d'uniformités ainsi dégagées. On peut contester qu'elles puissent être constituées en un ensemble qui mérite vraiment le nom de dynamique. Il n'en reste pas moins que la ligne dans laquelle une dynamique d'inspiration historique, - partant, par exemple, de la théorie des degrés - peut être construite est celle que nous venons de dégager, et ne peut pas être différente.

Portons maintenant attention à ce que nous appellerons la dynamique du type B. Celle-ci étudie comment un même système économique, le système capitaliste, par exem­ple, ou un système économique défini abstraitement, abandonne sa position d'équi­­libre et doit nécessairement l'abandonner. Soit, par exemple, la dynamique de Clark. Toutes les fonctions que l'on rencontre dans la dynamique se trouvent déjà dans la statique. Ainsi en est-il de l'entreprise. Aussi bien, l'esprit qui anime les agents économiques, leur « motivation » pour employer un barbarisme commode, sont les mêmes en statique et en dynamique. Par cette façon de voir, l'économiste est incité à mettre l'accent sur les variations quantitatives, ainsi, sur l'influence de l'accroissement de la population ou du capital.

La simple comparaison de ces deux familles de dynamique met en évidence que Schumpeter a été influencé par l'une et par l'autre.

Il se propose bien d'expliquer abstraitement, comme le ferait un Walras ou un Clark, comment le système économique abandonne une position d'équilibre. Mais, pour le faire, il a recours à un monde de représentations qui lui est fourni par la théorie des degrés.

Aussi adopte-t-il une attitude opposée à celle qu'impliquent les dynamiques du type B. Elles s'attachent principalement aux variations quantitatives et ne se cons­truisent pas sur des fonctions, ni sur une motivation de l'agent économique, qui ne soient pas déjà présentes dans la statique. J. Schumpeter, à l'inverse, refuse aux variations purement quantitatives le droit de cité dans sa dynamique et la construit tout entière sur des fonctions nouvelles : l'entreprise et le crédit, et sur un esprit nouveau: l' « activisme » de l'entrepreneur. Plus précisément encore, J. Schumpeter recueille les enseignements essentiels de l'école historico-sociologique sur l'entreprise et les conclusions principales des études de psychologie économique sur les grands entrepreneurs. Il en tire une fonction qui lui fournira la ligne de démarcation entre deux tableaux abstraits: la statique et la dynamique. Il est donc bien vrai de dire que ces appareils logiques ne s'appliquent pas à un même objet de con-naissance. J. Schumpeter pourrait se proposer d'étudier les conditions de la modification et de l'équi­libre soit d'un système non-capitaliste (économie familiale fermée, collecti­visme), soit d'un système capitaliste, soit d'un système économique abstrait, défini hors de la théorie des degrés par quelques conditions telles que la propriété privée, le mobile hédonistique, l'échange. Mais, dans tous ces cas, c'est le même système qu'il devrait étudier au repos et en mouvement. Il ne pouvait, sous peine d'incertitude et de confusion, étudier un système au repos, un autre système en mouvement et affirmer qu'il avait donné ainsi une théorie pure de l'évolution du capitalisme.

3. Les conséquences théoriques.

Contraint, d'après ce qui vient d'être dit, de résoudre deux problèmes à la fois, J. Schumpeter n'a pu mettre sur pied une solution qu'en étant infidèle à la fois aux exigences d'une théorie pure vraiment rigoureuse, et à celles d'une théorie socio­logique véritablement adaptée à l'évolution capitaliste.

1° Il ne se tient pas, tout le long du développement de sa théorie, au même degré d'abstraction [478], ou, si l'on préfère, il ne prend pas parfaitement conscience du degré d'abstraction qu'il choisit. Sur le point fondamental qu'est, dans son système, la théo­rie de l'intérêt, il hésite entre la tendance abstraite, générale, unificatrice de la théorie de l'imputation, et la tendance sociologique, particulariste de l'école historique qui attribue aux divers « systèmes » économiques une importance décisive en ce qui concerne la théorie de la formation et de la distribution des revenus [479].

2° J. Schumpeter hésite en ce qui concerne la délimitation exacte du couple statique-dynamique qu'il veut renouveler. Étant donné ces hésitations, la statique et la dynamique superposées ne peuvent pas atteindre tout l'essentiel du capitalisme. Elles laissent échapper un entre-deux qui, pour Schumpeter, ne peut être ni statique, ni dynamique.

Schumpeter, présentant une théorie d'économie pure, ne retient que l'essence des phénomènes étudiés; en d'autres termes, il les dépouille de leurs accidents jusqu'à la limite où ils cesseraient d'être concevables [480]. Mais il use de ce procédé d'une façon sensiblement différente quand il s'agit de la statique et quand il s'agit de la dyna­mique.

La statique de J. Schumpeter, avons-nous dit, est le tableau abstrait du fonction­nement d'un système non capitaliste, d'une communauté vivant sous un régime d'éco­no­mie fermée par exemple. De la vie d'une telle communauté, Schum­peter retient les fonctions, les ajustements de quantités et de valeurs sans laquelle elle ne serait pas concevable.

Se proposant ensuite de construire une dynamique du capitalisme, va-t-il agir de même ? Va-t-il, sans se préoccuper de sa statique, retenir les phénomènes et les fonctions sans lesquels on ne peut concevoir le fonctionnement d'un système capita­liste considéré en lui-même ? En aucune façon, car il se trouve lié par sa statique. Il ne procédera donc pas à son analyse abstraite à partir du capitalisme. Mais, parmi les fonctions et les phénomènes que l'on rencontre dans le capitalisme, il ne retiendra comme essentiels que ceux qui sont indispensables par rapport à sa statique. En d'autres termes, il ne donnera un rôle propre dans sa dynamique qu'à ceux des phénomènes du capitalisme qui sont nécessaires pour sortir du schéma abstrait du circuit.

Cette méthode l'oblige à ignorer des aspects de l'évolution capitaliste qui ne sont pas essentiels pour sortir du circuit, mais qui cependant correspondent à des faits majeurs de la dynamique capitaliste, ou sans lesquels même celle dynamique ne peut pas être conçue.

Considérons, par -exemple, la théorie du crédit chez J. Schumpeter. Pour sortir du circuit, seule est nécessaire la création ex nihilo du pouvoir d'achat en vue de la réalisation de la combinaison nouvelle. Schumpeter affirmera donc que cette fonction représente l'essence du crédit, et en même temps que l'essence de l'expansion est donnée par le schéma suivant : création de pouvoir d'achat, inflation temporaire de crédit, hausse des prix. Tous les autres phénomènes du crédit ou de l'expansion seront considérés comme des phénomènes « seconds » ; ou, si l'on veut, comme des « suites » de l'évolution. Cette manière de voir serait à la rigueur acceptable si l'on pouvait compléter le schéma de Schumpeter en y incorporant ces phénomènes. Alors on pourrait dire que Schumpeter a donné une vue incomplète de la réalité ou qu'il a établi une hiérarchie inexacte des faits étudiés. Mais on ne pourrait pas soutenir que sa théorie est inconciliable avec la réalité.

Or, cette adjonction est impossible [481] dans une série de cas de première impor­tan­ce. Soit, par exemple, cet ensemble de faits de l'expansion que Marshall et Wicksted ont rattaché à la différence d'intérêt (Zinsdifferenz). Le banquier, poussé par l'appétit du gain et pour prêter davantage, abaisse l'intérêt du prêt audessous de l'intérêt réel. L'entrepreneur est incité par cette occasion supplémentaire de gain à produire davan­tage. L'expansion est amorcée. Cet enchaînement qui n'est pas un aspect négligeable de l'expansion peut-il se loger dans les schémas de J. Schumpeter et y trouver une place, si subordonnée soit-elle, parmi les phénomènes seconds de l'évolution ? Non, à rigoureusement parler. Étant donné que l'intérêt et la fonction bancaire n'existent pour Schumpeter que dans la dynamique, une suite d'événements qui suppose, elle aussi, l'intérêt ne peut logiquement se situer que dans .a dynamique. Mais, d'autre part, la dynamique de J. Sc