www.lalignedhorizon.org/html/textes/partant/index.htm
www.solidarite.asso.fr/publications/alire.htm
"Aussi longtemps que nous assimilerons l'évolution de notre société à celle de l'humanité avançant vers un terme à la fois idéal et indéfiniment futur, aussi lontemps que nous verrons dans nos progrès scientifiques et techniques la preuve de cette évolution d'ensemble, nous ne parviendrons même pas à imaginer un projet politique nouveau." François Partant
L'association des amis de François Partant, tente depuis plus de dix ans de poursuivre la réflexion que François Partant a exprimée dans ses livres (Que la crise s'aggrave, La fin du développement, la ligne d'horizon, etc.) et dans ses articles. Depuis sa création l'association a organisé plusieurs colloques (sur le travail, sur l'imposture économique, etc.). En 1999, elle décidait de préparer un colloque international sur "l'après développement", et de donner à connaître les alternatives qui, en partie, expriment déjà sur le terrain le refus de la suprématie de l'économie et du développement. Vaste chantier qui s'est concrétisé, en une première étape, par ce colloque de février 2002.
Pour qui travailler ?
Ce texte aurait dû paraître dans Tumulte N° 18 de mai 1982
La question du partage des emplois a fait l'objet de tristes considérations
dans le dernier numéro de Tumulte 2. Mais il faut encore faire état
d'une hypothèse, qui est au centre de la réflexion d'un bon nombre
de types à la recherche de l'alternance .
S'il n'y avait pas de SMIC, de conventions collectives, de charges sociales,
etc), on pourrait concevoir qu'un patron qui a, d'une part, un certain nombre
de postes de travail à pourvoir, d'autre part une masse salariale maximale
à distribuer, dise à la population laborieuse ou désireuse
de le devenir : "Répartissez-vous les postes et le fric comme vous
l'entendez, moi, je m'en tape ! L'essentiel est que le travail soit fait".
L'ANPE lui adresserait une foule de gens, qui se concerteraient en faisant le
calcul suivant : si chacun de nous ne va que deux heures par jour au turbin,
il n'aura pas beaucoup de pesetas. Mais il disposera de beaucoup de temps, qu'il
pourra consacrer à construire sa maison, à cultiver son potager
et à élever des poulets. Chacun choisirait alors la durée
de son travail, en fonction des économies qu'il espère réaliser
en produisant, pour lui-même et librement, une partie de ce qu'il consomme.
Une telle proposition ne peut pas être farfelue, puisque elle est avancée
par une association patronale : "l'Etic". mais il est curieux de constater
qu'elle correspond aussi, à peu de choses près, à l'hypothèse
qu'envisage André Gorz (alias Michel Bosquet du Nouvel Observateur) dans
son dernier ouvrage "Adieux au prolétariat"3.
Constatant que la productivité du travail, qui s'est constamment améliorée,
va considérablement augmenter grâce au robot, Gorz pense qu'on
pourrait arriver à une société dualiste, les travailleurs
consacreraient peu de temps à la production socialement nécessaire,
donc en disposeraient de beaucoup pour produire d'une manière autonome
ce qu'il appelle le superflu. En fait il élude quantité de questions,
comme d'ailleurs tous les auteurs qui s'émerveillent devant nos prouesses
technologiques. Mais ce serait trop long ici de faire le tour de ces questions,
pour démontrer que l'informatique et la robotique vont nous apporter
tout le contraire de ce qu'on attend d'elles. Ne retenons que cette idée
d'un partage du temps entre deux types de production.
De fil en aiguille ...
il est certain que si, à mes heures de loisir, je construis ma maison
avec des copains et cultive un carré de choux (ce qui suppose, bien sûr,
que je dispose d'un terrain, de matériaux de construction, d'outils,
etc) j'ai besoin de moins d'argent, donc moins besoin de travailler à
l'usine (qui produit par exemple des téléviseurs). Mais je prive
d'un peu de travail un maçon, un agriculteur, un commerçant en
fruits et légumes, un transporteur de choux en provenance de Bretagne,
etc Tous ces honnêtes travailleurs ont donc moins de fric pour s'acheter
un téléviseur.
D'ailleurs achèterai-je moi-même un téléviseur ?
Pas sûr ! construisant ma maison en joyeuse compagnie, je n'ai rien de
commun avec le pauvre type qui empile des briques contre un salaire. Je vais
me mettre à chanter, comme le faisaient jadis les travailleurs manuels,
avant que les cadences, vérifiées par un contremaître, ne
leur rentrent les sons dans la gorge. Du coup je n'aurai plus envie de m'abrutir
le soir en écoutant Sheila et des mecs à guitare électrique.
Donc plus de télévision ! Et on peut s'amuser à continuer
ainsi. Grâce à mes activités en plein air et une nourriture
saine (pas de pesticides dans mon carré de choux), je me porte comme
un charme, au grand désespoir de mon médecin et des laboratoires
pharmaceutiques. Sans parler de Péchiney nationalisée, dont le
département des pesticides va tomber en faillite.
Bref ! vous verrez qu'en très peu de temps j'aurais ruiné la France
entière, y compris l'usine de télévision qui me versait
un petit salaire, donc me permettait d'acheter des petits trucs par-ci par-là,
donc m'évitait de vivre comme Robinson sur son île (ou un peu moins
bien que lui, puisque hélas ! sans un Vendredi à exploiter).
Au fond ceux qui plaident pour une société dualiste de ce genre
- et ils sont fort nombreux 4 - croient que l'évolution du système
capitaliste peut aboutir à des résultats sociaux diamétralement
contraires à ceux qu'elle a eus jusqu'ici.
Il y a une cinquantaine d'années, existait encore en France ce qu'Ingmar
Granstedt 5, à la suite d'Ivan Illich et de son école (dont Gorz),
appelle le mode de production autonome. En dehors de la classe ouvrière,
de très nombreux travailleurs produisaient à partir de ressources
locales, à l'aide d'instruments simples et d'un usage souple, de quoi
satisfaire leurs besoins propres et ceux d'un groupe social relativement étroit.
A ce mode de production s'est rapidement substitué le mode de production
intégré, qui met en oeuvre des moyens techniques lourds, des capitaux
importants, et qui impliquent des spécialisations poussées, de
sorte que toutes les activités productives deviennent interconnectées
(donc les travailleurs interdépendants) à une échelle planétaire.
Aujourd'hui, si un puits de pétrole s'enflamme en Arabie saoudite, le
four de notre boulanger de village s'arrête.
Cette évolution du mode de production s'est accompagnée de la
transformation en activités marchandes de toutes les activités
sociales (culturelles, sportives, etc) qui pouvaient le devenir. Du coup, l'individu
se trouve complètement "socialisé", c'est-à-dire
pris en charge, de sa naissance à sa mort et à tous les instants
de sa vie, par le Capital et l'État. Tandis que l'un ou l'autre de ces
deux pouvoirs lui donne un travail (à près de 90% de la population
active), le capital lui fournit une baraque préfabriquée, des
choux calibrés, un téléviseur pour recevoir chez lui Sheila
Si bien que le travailleur, à ses heures de loisir et en dépensant
son salaire, contribue à la prospérité générale
autant qu'en travaillant. Quand à l'État, il fournit à
l'individu d'innombrables services (depuis le certificat de naissance jusqu'au
permis d'inhumer), ainsi qu'un policier pour le protéger, un juge pour
le foutre en prison en cas de besoin, un gardien pour éviter qu'il n'en
sorte, etc
Tous les goûts étant dans la nature, vous n'aimez peut-être
pas Sheila (moi non plus) ni les casques policiers (moi, d'une façon
générale, je n'aime pas les uniformes). Mais il n'empêche
que n'importe quelle production de biens ou de services, même sans la
moindre valeur sociale, même dangereuse ou condamnable (armements, centrales
nucléaires, etc) doit être préservé dès lors
qu'elle existe. Et cela, non seulement parce qu'elle crée des profits
et des emplois, mais parce qu'elle a un effet d'entraînement direct et
indirect sur d'autres activités. De ce point de vue, l'économie
est un peu comme un tissu. Si vous tirez sur un fil, vous risquez d'entraîner
les autres jusqu'à défaire le tissu. Vous déclenchez une
crise.
Et s'il y avait une crise ?
Dans son essai "L'impasse industrielle", Ingmar Granstedt plaide,
comme André Gorz, en faveur d'une plus grande autonomie des individus.
Mais il a poursuivi sa réflexion en se situant dans une perspective assez
différente. Il ne part plus de l'hypothèse qu'envisage André
Gorz et qui est tout-à-fait irréaliste. Il constate que le tissu
socio-économique est en train de se défaire de lui même.
Prenant l'exemple d'une entreprise qui doit licencier le tiers de son personnel,
première étape d'une liquidation totale, il se demande ce que
deviendrait le niveau de vie des travailleurs, s'ils acceptaient, pour conserver
à chacun son emploi, de réduire d'un tiers leur salaire et leur
temps de travail.
En se basant sur les dépenses d'un ménage type, Granstedt essaie
de chiffrer ce que les travailleurs peuvent se procurer, grâce à
leur salaire d'une part, grâce à la production qu'ils effectuent
pendant leur temps libéré, d'autre part. Ses conclusions, encore
provisoires, paraîtront dans le prochain numéro de la revue Autogestion
6. Elles ne manquent pas d'intérêt. Il semble en effet que la réduction
du pouvoir d'achat n'aura pas en définitive une incidence très
considérable sur le niveau de vie réel.
Bien sûr, cette étude n'aborde pas certaines questions pourtant
importantes, en particulier celle que pose la sécurité sociale,
le financement qu'elle implique et les services qu'elle assure. En revanche,
elle prend en compte celle qui a été évoqué plus
haut : le capital de production que nécessite l'autonomie individuelle
(notamment les outils) pourrait être collectif et constitué, par
exemple, par la commune. Il y aurait en quelque sorte des ateliers communaux,
où les travailleurs à temps partiel (ou chômeurs à
mi-temps) viendront produire ce qu'ils ne peuvent plus acheter.
Ce genre d'étude peut conduire à quelques conclusions pratiques.
Mais son intérêt tient surtout à ce que certains aspects
cachés de notre mode de production sont mis en lumière. Celui-ci
permet une très haute productivité du travail, qui passe pour
assurer le bien-être matériel de la société. Et il
est vrai que nous consommons beaucoup plus de produits et de services divers
qu'il y a cinquante ans (d'où la conclusion que nous sommes beaucoup
plus heureux).
Mais ces gains de productivité ont moins bénéficiés
aux travailleurs qu'on ne le croit. Ils ont surtout permis une accumulation
capitalistique au profit du Capital et de l'État, c'est-à-dire
des deux pouvoirs qui s'exercent sur la société et dont les moyens
d'action se sont considérablement accrus. Ils ont par là même
favorisé la naissance ou le développement d'innombrables activités
qui n'auraient pas lieu d'exister dans un autre cadre socio-politique (publicité
pour les produits de beauté, produits de beauté extraits de cachalots
en voie de disparition, etc), ainsi que le détournement par l'État
de fonds publics pour rentabiliser les entreprises du Capital (construction
d'infrastructures, élimination des pollutions industrielles, etc). Les
gains de productivité ont permis de créer un contexte socio-économique
global de prospérité, contexte au sein duquel le niveau de vie
des individus est plus apparent que réel, plus statistique que vécu.
Par conséquent, si ce contexte change, si la prospérité
globale est compromise, il en résultera pour la plupart des individus
un changement du genre de vie, plus que du niveau de vie.
Un niveau de vie de con
Onze mois par ans de travail imbécile, abrutissant, pour un mois de vacances
sur une plage bondée, avant de revenir dans sa boite à roulettes,
à la queue leu leu sur l'autoroute, vers son deux-pièces-cuisines
où la télévision apportera ( voir plus haut), c'est là
le sort de la plupart des citoyens dans un pays dit développé.
Mais il doit bien y avoir aussi des gens heureux, qui trouvent dans leur travail
l'occasion de s'épanouir intellectuellement. Par exemple les cadres,
ces types qui sont pas cons du tout (vu la position qu'ils occupent dans la
société). Eh bien non ! L'autre jour, la CGC exprimant son point
de vue à 18 heures 55 sur FR3, un spécimen de l'espèce
à exposé ses craintes devant un possible écrasement de
la hiérarchie des salaires : les cadres seront moins motivés.
Sans un salaire élevé qui les différencie nettement du
petit peuple, ils vont laisser leur cervelle en sommeil.
Sur le moment, on est un peu surpris d'apprendre que pour le cadre, comme pour
n'importe quel OS sur sa chaîne, l'important n'est pas le travail, mais
sa contrepartie : le salaire. Puis, réflexion faite, on se dit qu'il
n'est en effet pas très drôle d'utiliser sa matière grise
comme le font les cadres : penser, onze mois par ans, à améliorer
la production, l'emballage et la vente d'une crème de beauté ou
autres cochonneries. Un tel effort de réflexion sur un problème
idiot mérite bien un haut salaire, afin que le cadre puisse, un mois
par an, prendre l'avion pour aller brunir sur une plage à l'autre bout
du monde, par exemple en Afrique.
En Afrique, près des hôtels de luxe, les plages sont aussi bondées
qu'en Europe. Mais le public n'est pas mélangé. Il est riche.
On est entre soi, nettement séparé de la masse de la population
autochtone, de ces Africains qui sont pauvres et qui ne viennent pas s'allonger
sur la plage à côté de vous : ils sont bien assez noirs
comme ça. Noirs et naïfs. Ils croient que tous les Européens
sont riches. Ils rêvent parfois d'aller en Europe pour y travailler et
devenir riches à leur tour. Des mendiants ou des chômeurs déguisés.
Pourtant, lorsqu'on connaît un peu mieux leur pays, on se rend compte
qu'il suffirait de peu de chose pour qu'ils puissent y vivre très correctement,
sans même travailler autant que nous. Il suffirait que l'État (avec
sa bureaucratie, ses experts en développement, ses gendarmes déguisés
parfois en militaires, ses collecteurs d'impôts, etc) leur foute la paix.
Cette condition préalable étant remplie, ils pourraient fort bien
s'organiser pour produire tout ce qui est nécessaire à la satisfaction
de tous leurs besoins. Certes, ils n'auraient pas notre niveau de vie. Mais
quelle importance, s'ils ont un niveau de vie moins con que le nôtre ?
Un tel genre de vie, c'est un peu celui que choisissent des types qui vont s'installer
dans des fermes abandonnées, dans l'Ariège ou dans l'Aude, sans
télévision ni produit de beauté, mais qui semblent au total
plus heureux que ces cadres de la CGC dont le niveau de vie, hélas !
parait compromis.
Au fond, peut-être Granstedt a-t-il raison ? Une quantité croissante
de Français va devoir, comme les Africains, essayer de s'organiser pour
pouvoir travailler, produire autre chose, vivre autrement
2. Voir le chapitre 7 du présent recueil (Les dés pipés).
3. Adieux au prolétariat, par André Gorz (Editions Galilée mais aussi dans la collection Point des éditions du Seuil).
4. Travailler davantage pour soi-même a été le thème d'un colloque international organisé en 1981 par Synopsys (Institut de recherche alternative, 34 Lodève), ce thème étant au centre des préoccupations des alternatifs allemands.
5. L'impasse industrielle, par Ingmar Granstedt (Editions du Seuil)
6. Revue Autogestions (Privat éditeur). Voir également la revue Silence N°8 et 9 de janvier et février 1983. Cette étude est reprise dans la brochure Du chômage à l'autonomie conviviale, Ingmar Grandstedt, 1983, co-édition La Ligne d'Horizon, Silence, Utovie, MRERS.
"l'économie-monde" en question
Ce texte est paru dans CRISE & CHUCHOTEMENTS, Interrogations sur la pertinence d'un concept dominant, Editions PUF / Paris, Institut universitaire d'étude du développement / Genève - 1984
Le développement des forces productives, qui implique une accumulation de capitaux, assure en principe, grâce à l'augmentation de la production et de la productivité du travail, un croissant bien-être matériel à la société ou à une fraction de celle-ci. Il est un objectif commun au capitalisme et au socialisme (qui ont aussi une origine européenne commune, ceci expliquant cela), tous deux privilégiant la formation de la richesse par une utilisation rationnelle du progrès technique. Car si celui-ci favorise la croissance de la production, la croissance à son tour permet de dégager les ressources nécessaires au financement de nouveaux progrès. L'évolution économique et celle des techniques se nourrissent l'une l'autre. Or, traditionnellement, le progrès des techniques est considéré comme marquant les étapes de l'évolution humaine (âge de pierre, âge de bronze, etc). Ainsi, le développement technico-économique peut passer pour être la finalité même de cette évolution. Cette conception de l'Histoire, implicite dans la pensée libérale (mais sous une forme nuancée, qui la rende compatible avec un certain "humanisme") est explicite chez Marx. En effet, pour lui, le développement des forces productives permet d'éliminer la rareté, donc d'abolir les rapports marchands et d'instaurer le communisme, stade ultime de l'évolution des sociétés.
Ce développement a été très rapide depuis le XIXe siècle dans les quelques pays où la révolution industrielle s'était produite. Disposant d'une périphérie, que ce soient des colonies ou des zones d'influence, ces pays ont pu promouvoir chez eux un nombre considérable d'activités productives, en utilisant le reste du monde tantôt comme source d'approvisionnements (en énergie, matières premières et produits agricoles), tantôt comme débouché pour leur production de biens élaborés et encore comme champ d'action pour les nombreuses activités de services dont ils détiennent aujourd'hui encore le monopole. Ils ont creusé le grand déséquilibre Nord-Sud qui est celui des capacités mondiales de production, et leur développement a provoqué le sous-développement de leur périphérie. Négligeant néanmoins les conditions historiques très particulières dans lesquelles le sous-développement est apparu, les pays industrialisés se prétendent "en avance" sur une voie de développement ouverte à tous. Ils auraient une avance "historique". Mais ils inviteraient les autres pays à combler le retard que ceux-ci auraient pris.
Pourtant, ce type de développement des pays avancés fait l'objet de critiques de plus en plus radicales. Après celles de Marx lui-même (sur les rapports de production et les conditions sociales de l'accumulation), un courant de pensée, né aux Etats-Unis et marqué par Ivan Illich, a mis en doute la valeur sociale des progrès accomplis, y compris celle des réalisations les plus représentatives du développement, tels les systèmes d'enseignement, de santé, de transport. Illich souligne la détérioration des rapports sociaux: dans des pays où la croissance démographique est à peu près nulle, la progression de la délinquance, de la violence et du refus social est, quant à elle, très forte et régulière. Ceux qui croyaient à une relation entre prospérité et harmonie sociale peuvent constater qu'elle n'existe pas. En revanche, la vaine recherche de l'abondance a de graves contreparties que dénoncent les écologistes: exploitation abusive de ressources non renouvelables, destruction d'un capital génétique naturel au profit d'espèces animales et végétales hautement productives mais standardisées et de ce fait très vulnérables; enfin les multiples pollutions dont les effets se conjuguent et qui ont peut-être déjà dépassé la cote d'alerte dans l'ensemble de l'hémisphère nord. "Halte à la croissance ?", telle était la question du Club de Rome. Ce type de développement ne peut ni se poursuivre indéfiniment ni se généraliser à la planète entière; il ne peut qu'entraîner la destruction de la biosphère, donc de l'espèce humaine elle-même.
Une voie de non-retour
Malheureusement, le développement ne peut pas non plus s'interrompre.
En effet, I'évolution technico-économique résulte de la
dynamique qu'impulsent les entreprises en concurrence et les Etats en compétition.
Une dynamique concurrentielle étant, par nature, non maîtrisée
et non maîtrisable, I'évolution qu'elle provoque ne l'est pas davantage.
Elle l'est d'autant moins que les économies sont de plus en plus intégrées,
les appareils nationaux de production tendant à n'être que les
parties indissociables, et sans cohérence propre, d'un seul et même
appareil de production international.
Le Capital a en effet mondialisé son champ d'action alors que le pouvoir
politique de I'Etat ne s'exerce que dans les limites du cadre national, qui
est aussi celui où les forces sociales sont capables de s'organiser.
Dans cette "économie-monde", nul ne peut renoncer à
la concurrence sans en devenir la victime. Cette logique de la compétition,
qu'illustre d'une manière tragique la course aux armements des grandes
puissances, s'impose à l'humanité entière, par suite de
son organisation en Etats-nations qui consacre des égoïsmes collectifs,
par suite aussi de son organisation économique qui suscite des contradictions
d'intérêts entre nations étroitement interdépendantes.
Ainsi toutes les nations et plus encore les nations industrialisées sont-elles
condamnées à la fuite en avant.
La croissance, impératif social
L'évolution technico-économique ne pouvant conduire qu'à des catastrophes de tous ordres, I'arrêt de la croissance, qui est survenu au début des années soixante-dix, aurait dû être perçu comme une donnée positive. Mais on a pu alors constater que la croissance correspond aussi à un impératif social, dès lors que la société est hiérarchisée et très inégalitaire . De plus, I'âpreté de la concurrence sur un marché mondial qui ne s'élargissait plus a accéléré l'évolution des techniques. Pour améliorer leur compétitivité, les entreprises ont cherché à réaliser des gains de productivité en adoptant des progrès techniques qui réduisent les emplois. Le chômage qui a régulièrement augmenté ne pourrait être résorbé que par le retour à une croissance forte. C'est du moins ce que d'aucuns pensent en espérant.
Crise ou désorganisation générale ?
Depuis dix ans, il n'est question que de cette crise économique dans laquelle s'enlise le monde capitaliste et qui n'épargne d'ailleurs pas le camp socialiste. Mais le terme de crise est impropre, dans la mesure où une crise est presque par définition provisoire. On ne l'emploiera ici que par commodité. Il s'agit bien plutôt d'un processus de désorganisation économique et de décomposition sociale qui affecte inégalement les pays, qu'ils soient ou non industrialisés, mais qui ne s'accompagne pas ou pas encore d'un véritable ébranlement de l'appareil mondial de production. C'est d'ailleurs pour cela que d'innombrables entreprises, et en particulier les principales firmes multinationales, continuent de réaliser de confortables profits et que certains économistes, parmi lesquels Jacques Attali, ont pu dire que la crise était terminée.
En fait, la mondialisation du champ économique, provoquée par la dynamique concurrentielle du Capital, met en évidence certains vices profonds du mode de production. L'activité économique assure encore la reproduction élargie du Capital, ainsi que celle d'une force de travail de plus en plus réduite, mais non celle de la société dans son ensemble. Le sous-emploi et la faible rémunération de la force de travail, qui était jadis une caractéristique du sous-développement du Tiers Monde, sont des phénomènes observables désormais partout dans le monde. Les problèmes sociaux qui en résultent et qui sont tout à fait insolubles (sauf à en créer de nouveaux sur le plan économique) vont-ils favoriser une transformation du système sociopolitique et économique ? Vont-ils permettre l'émergence d'une "alternative" ? Tentons de répondre à cette question en envisageant successivement la situation du tiers-monde et celle des pays jndustrialisés, car le monde capitaliste forme un tout hétérogène, mais indissociable.
L'engrenage du développement
Rappelons d'abord que le concept de sous-développement peut recouvrir deux réalités fort différentes. Une société est dite sous- développée lorsque les moyens de production qu'elle met en oeuvre sont d'un faible niveau technique comparé à celui des pays industrialisés (qui eux continuent à élever le leur). Il ne faut toutefois pas en conclure que cette société est nécessairement misérable,pas plus que ne l'étaient la Rome antique ou I'Egypte des Pharaons. Elle peut au contraire bénéficier d'un bien-être matériel certain, surtout si son organisation socio-politique est harmonieuse et si les valeurs produites sont équitablement redistribuées en son sein.
Le sous-développement que nous connaissons depuis l'expansion coloniale
européenne et la révolution industrielle est d'une autre nature.
Il résulte de l'échange entre une économie dominante et
une économie dominée et se traduit par un appauvrissement au moins
relatif de cette dernière. Un pays sous-développé est condamné
par la concurrence à ne plus pouvoir produire la totalité de ce
dont il a besoin (moyens de production et biens de consommation). Il doit ensuite
exporter un volume croissant de produits, donc travailler de plus en plus pour
pouvoir acquérir une même quantité de biens et de services
fournis par le pays industrialisé.
Pour enrayer cet appauvrissement, il semble logique d'importer, fût-ce
à crédit, des moyens techniques qui améliorent la productivité
du travail. C'est ce qu'ont fait tous les pays du tiers-monde, qu'ils aient
opté pour le capitalisme ou pour le socialisme. Cette politique dite
de développement a contribué puissamment, pendant un quart de
siècle, à la prospérité des pays qui les équipaient
ou qui les "aidaient". Afin de payer ces équipements, ils devaient
accroître leurs exportations. Pris dans cet engrenage, ils devenaient
de plus en plus dépendants de l'économie mondiale organisée
par les pays industrialisés et à leur profit. Jusqu'au jour où
ils n'ont plus pu payer.
Hélas quel gâchis ! Partout le tissu social traditionnel s'est défait. Associé à un système de gouvernement (l'Etat) qui concentre le pouvoir entre les mains d'une minorité, le nouveau mode de production, très productif mais aussi très capitalistique, permet à ceux qui possèdent la terre et les moyens de production modernes de drainer à leur profit les ressources financières que dégagent les activités productives. Tandis que la minorité dirigeante et possédante, vivant à l'occidentale, s'enrichit et que se forme une classe moyenne composée presque exclusivement de fonctionnaires (en particulier de militaires), les masses populaires s'enfoncent dans la misère. Et la faim progresse d'année en année.
Cette progression de la faim émeut surtout l'opinion internationale. Des experts indépendants des gouvernements se sont employés à en dénoncer les causes et à suggérer des remèdes 1 sans parvenir à infléchir les politiques officielles. Pourtant, depuis peu, la FAO et la Banque mondiale, dont le conservatisme ne peut être mis en doute, arrivent à des conclusions voisines des leurs : il faudrait que les pays du Tiers Monde cessent de produire prioritairement pour les pays industrialisés (produits dits exotiques tels que café, thé et cacao, produits comme le manioc ou le soja pour l'alimentation du bétail europeen, etc) et qu'ils cherchent autant que possible à assurer leur autosuffisance alimentaire. Cela implique des réformes agraires car les affamés du Tiers Monde sont pour l'essentiel des paysans sans terre ni travail. N'ayant pas accès aux moyens de production (et à aucune aide publique puisque leur pays est pauvre), ils n'ont pas de ressources pour acheter la nourriture qui est produite ou pourrait l'être localement.
Mais ces deux objectifs ne sont-ils pas incompatibles avec une politique de développement ? L'extraversion de l'agriculture du Tiers Monde, provoquée à l'origine par la colonisation, est devenue la conséquence de l'industrialisation. Pour les pays qui n'ont ni matières premières ni pétrole à exporter, elle est aussi la condition impérative de celle-ci. Sauf le cas, bien entendu, où les industries sont elles-mêmes extraverties et où les pays qui les vendent en récupèrent le prix en achetant leur production dont on dénonce alors ici la concurrence "sauvage".
Quant aux réformes agraires, elles s'imposent en effet dans bien des pays, surtout en Amérique latine où les grandes propriétés sont souvent une aberration, même sur le plan économique. Pourtant la concentration des terres correspond à une tendance très générale de la "modernisation". Pour maintenir leur revenu, les agriculteurs sont obligés d'accroître les rendements et la surface cultivée par travailleur, de sorte qu'ils sont de moins en moins nombreux. Il est très naturel que cette tendance existe aussi dans le Tiers Monde. Elle traduit le développement et en est la conséquence.
La politique agricole reste dépendante des choix économiques généraux et les gouvernements ont jusqu'ici toujours favorisé une intégration croissante des pays sous-développés à l'économie mondiale. Face aux nombreux échecs, d'aucuns en sont arrivés à préconiser un développement autonome, endogène et autocentré. Parmi eux, Jean-Pierre Cot, qui fut ministre de la Coopération en France; il ne pouvait guère le rester longtemps, tant ses idées justes et généreuses étaient irréalistes. Ce type de développement implique en effet une inversion du processus d'intégration et d'homogénéisation provoqué par le Capital et ses normes internationales, chaque pays adoptant celles qui correspondent le mieux à son milieu physique, à sa culture, à ses problèmes spécifiques (par exemple le chômage) et aux besoins de sa population. La forte protection contre la concurrence et la réduction importante des échanges extérieurs que devraient appliquer les pays qui font un tel choix risqueraient de mener à un éclatement de l'économie mondiale, à un fractionnement du monde capitaliste, donc à l'affaissement, sinon à la ruine des pays industrialisés. Or comment le développement du tiers-monde peut-il être autonome si celui des pays "avancés" ne l'est pas non plus ?
L'espoir d'un autre développement
Iln'empêche qu'un pays sous-développé devrait quand même chercher à reconstruire son économie d'une manière autonome 2, quitte à accepter pendant un certain temps le type de sous-développement que tous connaissaient avant la colonisation et la révolution industrielle. Ce souhait n'était jusqu'ici ni dans l'intérêt des classes dirigeantes des pays du tiers-monde ni dans celui des pays industrialisés. Un développement autonome et endogène paraissait donc une éventualité politiquement invraisemblable. Mais elle l'est aujourd'hui beaucoup moins.
La faillite des politiques de développement, dont il ne peut être question d'exposer ici les causes, se traduit par une montée inexorable de l'endettement du tiers-monde qui risque fort d'être contraint à une autonomie relative, faute de pouvoir payer ce qu'il importe et de pouvoir vendre ce qu'il a à exporter. En ce sens, la crise peut être une chance pour les masses populaires, pour autant que les structures socio-économiques internes et le système de pouvoir soient radicalement tranformés. C'est là un espoir, car la réduction des échanges extérieurs et les difficultés économiques devraient affaiblir les pouvoirs de l'Etat. Les rapports de forces, favorables aux minorités privilégiées toujours soutenues par une ou plusieurs grandes puissances, s'en trouveraient modifiés. Dans plusieurs pays d'Amérique latine, on voit d'ailleurs d'ores et déjà que des paysans commencent à s'auto-organiser hors du contrôle de l'Etat. Ils retrouvent des pratiques anciennes de travail en commun, produisent pour leur groupe social et eux-mêmes à l'écart du marché et de ses lois.
Ces initiatives pourront-elles se généraliser ? Cela dépendra pour partie de la désorganisation économique interne, pour partie aussi de l'évolution de la situation générale dans l'ensemble des pays industrialisés dominants.
Mondialisation de la crise
Pour l'heure, les pays industrialisés, avec une croissance à
peu près nulle en moyenne générale, diffèrent la
récession en maintenant le flux de leurs exportations vers le tiers-monde
insolvable. Une partie des crédits qu'ils consentent à cet effet
se retrouvent à l'actif de leurs banques, sous forme de créances
irrécouvrables augmentées d'intérêts impayés
et capitalisés.
Cette spéculation financière, qui camoufle un appauvrissement
encore faible pour chaque pays, mais certain et durable, ne pourra pas se poursuivre
éternellement. Et il y a fort à parier qu'elle débouchera
sur un krach financier international, dont les conséquences seront beaucoup
plus dramatiques que celles de Wall Street en 1929. Plus dramatiques, car les
économies sont plus intégrées, les activités plus
interdépendantes (même les paysans ne seraient pas épargnés)
et les individus plus socialisés qu'ils ne l'étaient alors. Mais,
pour des raisons politiques (soutien aux régimes en place) aussi bien
qu'économiques et financières, les pays industrialisés
sont obligés de continuer à prêter, quitte parfois à
devenir à leur tour emprunteurs sur les marchés financiers internationaux.
On pourrait dire que le déséquilibre Nord-Sud qu'ils ont provoqué
depuis la révolution industrielle est en train de se redresser lentement,
non "par le haut", comme les actions de développement étaient
supposées le faire, mais "par le bas", comme conséquence
de ces actions qu'ils ne peuvent interrompre et qui accélèrent
le processus d'appauvrissement lui-même.
Cependant, les difficultés économiques et sociales qu'ils connaissent ne sont pas imputables à la seule politique d'aide au tiers-monde et à celle que le Capital y a menée depuis la dernière guerre. Elles tiennent aussi à leur propre organisation sociale ainsi qu'à leur mode de production qui tend à devenir trop capitalistique. Alors que ce dernier exigerait un constant élargissement des débouchés, le marché solvable, dont le tiers-monde ne fait déjà plus partie, se restreint aussi au plan interne, par suite de l'extension du chômage et de la prolifération des emplois précaires, à temps partiel et mal payés. Il faut ajouter que les moyens de production, de plus en plus performants d'un point de vue technique, ont une productivité financière décroissante. Le taux de profit étant insuffisant, il ne peut être question de relever les salaires comme l'exigerait le "fordisme". Il est parfois même nécessaire de réduire les transferts sociaux (allocations familiales, sécurité sociale, indemnisation du chômage et retraites) qui ont permis jusqu'ici, tout au moins en Europe, de maintenir un pouvoir d'achat indépendant de la conjoncture de l'emploi, donc d'éviter une brutale contraction de la consommation et la récession qui s'ensuivrait. Enfin on ne parlera pas des taux d'intérêts trop élevés ou des fluctuations dans la parité des monnaies, car il s'agit-là de phénomènes conjoncturels qui, disparaissant, ne modifieraient en rien les problèmes de fond qui se posent, pas plus que ne le fait la hausse ou la baisse du prix du pétrole.
Sur le plan social, on observe, outre la montée du chômage, la
segmentation du monde du travail. Les tenants du libéralisme économique
qui, jusqu'ici, prédisaient que la division en classes de la société
alliit s'estomper grace à une prospérité collective, vantent
maintenant les mérites d'une socio-économie duale. Tandis que
la majorité des travailleurs est employée dans une économie
mondialisée, avec des salaires confortables et une certaine sécurité
de l'emploi, une minorité vit de petits métiers, de sous-traitance
et de travaux précaires. Ces deux socio-économies, qui sont complémentaires,
assureraient une grande souplesse à l'économie d'un pays, comme
le démontre, paraît-il, I'exemple japonais ou celui de l'Italie.
Sans discuter ce point de vue, constatons que ces deux socio-économies
existent bel et bien dans la plupart des pays industrialisés, comme elles
existent aussi dans les pays du tiers-monde, où c'est cependant la minorité
qui est employée dans la partie mondialisée de l'économie.
Si elles ne sont que très relativement complémentaires, celle
qui est en position dominée dépend de l'autre et ne survit que
dans la mesure où la socio-économie dominante fonctionne bien
et assure des revenus à la majorité des travailleurs qu'elle emploie.
Or, il y a tout lieu de supposer que l'évolution technico-économique,
qui a entraîné la segmentation du monde du travail et la marginalisation
d'un nombre croissant de travailleurs, se poursuivra. Les effets de la conjoncture
se répercuteront de haut en bas et les victimes de l'évolution
seront de plus en plus nombreuses. Il est dès lors fort à craindre
que la société ne se décompose et que tous les appels à
la solidarité nationale ne deviennent vains, ceux qui possèdent
ou travaillent ne pouvant prendre en charge une masse de pauvres sans emploi.
La question est de savoir si ce processus de décomposition sociale provoquera
le chaos, avec d'inévitables réactions violentes, ou s'il favorisera
au contraire la recherche d'une "alternative".
On a vu que la critique du système capitaliste n'est plus formulée
en termes politiques classiques, notamrnent marxistes et au nom du socialisme.
Elle est beaucoup plus radicale et englobe le mode de production dans les pays
du socialisme réel. Mais on a vu aussi que le développement, qu'il
s'effectue par la voie capitaliste ou par la voie socialiste, ne peut plus guère
être présenté comme un projet délibéré
(sauf dans le tiers-monde) puisqu'il est le résultat d'une évolution
non maîtrisée. Or, chaque nation est parfaitement conditionnée
par le système, non pas seulement intellectuellement (car la plupart
des gens croient encore à la possibilité d'accroître indéfiniment
production et consommation) mais matériellement. Quand bien même
les travailleurs seraient conscients des dangers que leur activité fait
courir à l'humanité (armements, industries polluantes, etc), ils
ne s'arrêteraient pas de travailler. Ils ne le peuvent pas. De leur côté,
les détenteurs des pouvoirs économiques sont soumis à la
logique du capitalisme.
Quant à l'Etat, sa marge de manoeuvre est des plus réduites. Il
ne peut utiliser son pouvoir et les moyens dont il dispose qu'à mettre
le pays qu'il a en charge en bonne position dans la compétition internationale,
afin d'éviter qu'il ne s'engage dans la voie d'un sous-développement
relatif. Il fallait le rappeler, car une conclusion en découle : une
"alternative" ne peut pas être envisagée dans le cadre
classique de l'action politique. Elle ne saurait être "nationale".
Des "alternatives" possibles au secours de la crise : vivre autrement
Une "alternative" ne peut être imaginée que comme le produit d'une minorité qui décide de vivre autrement que la majorité, mais qui cherche à résoudre les problèmes mondiaux, ce que les nations ne peuvent faire. Elle n'est en effet "alternative" que si elle apparaît comme susceptible de se substituer à un terme plus ou moins éloigné à un système qui est lui-même mondial, en occupant progressivement tout le champ social, par exemple à la faveur de l'approfondissement de "la crise".
Or, la minorité marginale qui propose l'"alternative" existe déjà. Partout en Occident, on assiste à une prolifération d'expériences de démocratie associative et d'autonomie économique qui se qualifient elles-mêmes "d'alternatives". Bien qu'elles soient très hétérogènes, inégalement réussies et ambitieuses, elles peuvent fort bien être l'amorce d'un mouvement plus général, dont l'importance historique dépendra de sa prise de conscience et de son rôle.
Pour l'instant, ce ne sont que des expériences. Encore trop peu nombreuses,
dispersées, non coordonnées, sans territoire qui leur soit propre,
elles demeurent plus ou moins intégrées au système. Pour
changer de nature, il faudrait qu'elles se détachent progressivement
de lui en acquérant une autonomie économique, un peu comme ces
paysans du Tiers Monde dont il a été question plus haut. Mais
elles préfigurent déjà la base sociale qu'implique l'autonomie
qui n'est envisageable que dans un cadre totalement démocratique, puisqu'il
faut que les travailleurs (qui sont aussi des consommateurs) soient d'accord
pour produire et échanger à des conditions différentes
de celles du marché, quitte à accepter une baisse de leur niveau
de vie. Ils ne feront le choix de ces objectifs de production et des moyens
pour les atteindre que s'ils détiennent collectivement le pouvoir économique.
Or, les expériences tentées ici et là sont presque toujours
marquées par une volonté de démocratie véritable.
Ce sont par exemple des coopératives de production, sans hiérarchie
ni spécialisation trop poussée, où chacun prend part aux
décisions et recoit le même salaire.
De plus, bien qu'elles dépendent du marché, ces expériences
privilégient les rapports interpersonnels et sociaux, plutôt que
l'efficacité économique et le profit. Elles inversent les priorités,
s'interdisent tout rapport de domination. Elles doivent imaginer les conditions
de production et d'échange qui éviteront les contradictions d'intérêts,
puisque aussi bien ceux-ci sont à l'origine de la plupart des rapports
de domination institutionnalisée. Elles affichent des ambitions individuelles
et collectives à l'opposé de celles que le système, du
fait de sa dynamique compétitive, exige de chacun et de tous : produire
davantage, I'emporter sur autrui, en particulier par la possession, s'affirmer
socialement par la consommation, etc. Bref, elles postulent un nouveau système
de valeurs qui rend envisageable la mise en forme d'un autre système
économique et technique.
Penser une autre société
Il est vrai que, pour l'heure, elles n'y songent guère. Souvent d'inspiration illichienne, ces expériences s'en tiennent à la définition de l'autonomie que propose André Gorz dans son ouvrage Adieux au prolétariat 3 : une autonomie individuelle qui permet à chacun de produire une partie de ce qu'il consomme, tout en bénéficiant des avantages de la production intégrée destinée à la consommation de masse. Les individus qui se marginalisent ainsi en micro-société organisée autonome peuvent, à la frange de l'appareil productif, bénéficier assez largement de l'enrichissement qu'il assure. Toutefois, I'approfondissement des difficultés socio-économiques peut, pour préserver leur autonomie individuelle, les obliger à s'associer afin de mettre en ceuvre une autonomie collective.
Il y a moins d'un siècle, en Europe et en Amérique du Nord, bien
des micro-régions vivaient pratiquement sur elles-mêmes. C'est
encore le cas de certains groupes sociaux (Tibet, Andes, etc) parfois très
restreints, qui sont contraints à l'autarcie ou qui l'ont choisie parce
qu'elle leur donnait une possibilité de survie. Le niveau de vie d'une
société autonome dépend de plusieurs facteurs : des ressources
du territoire qu'elle occupe (elle ne peut pas en acquérir beaucoup à
l'extérieur); de son importance numérique qui conditionne la diversification
des activités; de ses techniques de production. Pour ces dernieres, rappelons
que, si certaines technologies ne sont utilisables que pour une production de
masse, beaucoup d'autres sont susceptibles de s'adapter à de petites
séries. Les sources d'énergie, en particulier, pourraient être
beaucoup plus décentralisées qu'elles ne le sont à l'heure
actuelle, sans que le prix de l'énergie augmente. Le niveau de vie, moins
axé sur la consommation de biens marchands, impliquerait une autre organisation
sociale. Il serait d'autant plus élevé que la société
serait plus démocratique.
En éliminant la hiérarchie, la démocratie directe fait
disparaître de nombreuses fonctions parasitaires ainsi que de nombreuses
activités qui ne sont justifiées que par la hiérarchie,
de sorte que le travail socialement nécessaire s'en trouve réduit
d'autant. Travailler moins, choisir avec les autres ce qu'il faut produire,
pour une société dont on approuve l'organisation et l'objectif
qu'elle se donne, ce sont là des données qui devraient etre prises
en compte dans le niveau de vie.
La formation d'une économie autonome présuppose l'existence d'un organe technique qui coordonne les projets et assure leur cohérence. Une sorte de planificateur souple qui ne devienne pas un pouvoir, I'organe de la démocratie économique n'étant que le lieu où s'élabore la décision collective. Sans définir ici ce que pourraient être son organisation et ses principes de fonctionnement, notons qu'il devrait, d'une part, disposer de ressources pour financer le démarrage de nouvelles activités productives, d'autre part, avoir la fonction d'un bureau d'études, capable en particulier de programmer la formation d'autres entités socio-économiques autonomes, y compris dans le Tiers Monde, en précisant les relations économiques à envisager avec elles.
Pour ce qui concerne les ressources financières necessaires à la formation assez rapide d'une entité socio-économique autonome, tout dépendra de l'image que les "alterniltifs" donneront d'eux-mêmes. A cet égard, il est très étonnant que ceux-ci d'ores et déjà obtiennent, notamment en Allemagne fédérale, des contributions privées relativement importantes. Si l'on peut avoir de la sympathie pour certaines de leurs initiatives et les approuver de vivre leur idéal social, ils ne sont porteurs d'aucun espoir précis. Mais ils mériteraient d'être soutenus et le seraient à coup sûr s'ils affirmaient et prouvaient que leurs actions présentes sont de nature à améliorer progressivement ce qui doit impérieusement l'être, à savoir les rapports sociaux et internationaux. Il faudrait pour cela que leurs expériences s'inscrivent dans le cadre d'un projet politique.
Admettons que ce projet existe. Suscitées par des individus qui s'excluent eux-mêmes du système, les expériences "alternatives" peuvent s'ouvrir à ceux qui en sont exclus : chômeurs et paysans ruinés par l'évolution des prix relatifs. Elles prennent alors une tout autre ampleur. L'Etat, qui au début les a combattues (en France et en RFA notamment), puis qui leur a permis de se développer (elles réduisent quelque peu les tensions sociales et le chiffre du chômage) finira sans doute par les encourager. Elles seront peut-être la seule voie de salut, lorsque l'Etat aura renoncé à résoudre les problèmes du chômage et ceux que posent les chômeurs à la population active, mais elles mèneront à une fracture de la nation et à une nouvelle répartition du territoire national auxquelles les vieilles démocraties libérales ne pourront s'opposer à la manière des dictatures d'Amérique latine. L'Etat devra se rendre à l'évidence que la fraction de la population marginalisée par I'évolution technico-économique est désormais répartie dans tous les pays du monde et qu'elle augmente partout. Il ne lui restera plus qu'à la laisser s'organiser, puisqu'il ne pourra pas l'anéantir.
Si les "alternatifs" parviennent à se constituer en société, celle-ci ne serait ni nationale ni régionale, même si ses choix économiques sont fonction des spécificités d'un milieu physique et de I'originalité d'une culture. Plus que toute autre société, elle sera soudée par son idéologie : par les principes qui président à son organisation, par les valeurs qui sous-tendent ses choix, par ce qu'elle croit et par ce qui détermine son genre de vie par rapport à la nature, par ses objectifs, etc. Même si les individus qui la composent ne cherchent qu'à résoudre leurs problèmes personnels (comme aujourd'hui les "alternatifs"), du seul fait qu'ils réadaptent, fût-ce par nécessité, leur appareil de production à un milieu spécifique, ils contribuent à créer le contexte qui peut permettre aux peuples du tiers-monde de résoudre le leur. C'est d'ailleurs là une dimension politique essentielle de leur démarche. En outre, I'originalité de leur entreprise tient à ce qu'elle présuppose un changement radical du rapport à autrui. Or, autrui n'est pas seulement au sein de la société qu'ils constituent, mais partout où existent des sociétés analogues.
Des nouveaux termes d'échange
Ce qu'ils entreprennent n'est pas indépendant de ce que tentent les paysans du tiers-monde dont on a parlé. Il faudrait qu'ils s'entr'aident autant que possible. Il faudrait que, partout dans le monde, des micro-sociétés s'auto-instituent et se coordonnent pour en susciter d'autres. Les champs du politique et de l'économique ne doivent plus être dissociés aussi gravement qu'ils le sont aujourd'hui. Certes, deux entités socio-économiques autonomes peuvent fusionner, si leur organisation est identique et si leurs objectifs sont à ce point conciliables qu'ils peuvent devenir un projet commun. Mais elles peuvent encore mettre leurs ressources en commun par le jeu des échanges sans fusionner et sans perdre la maîtrise de leur propre reproduction sociale (cette maîtrise qui est la définition de l'autonomie économique et dont plus aucune nation ne jouit aujourd'hui). Mais ce sont surtout les conditions de l'échange qu'il faudrait alors reconsidérer. Car une balle de coton vaut autant qu'une locomotive, si l'échange de ces biens entre deux sociétés permet à chacune d'elles d'atteindre l'objectif qu'elle s'est fixé.
Soit dit en passant, il est moins utopique qu'on ne pourrait le croire d'attribuer à des biens échangés une valeur purement subjective ou circonstancielle, en fonction seulement de leur utilité finale. Après tout, les exportations d'un pays industrialisé ne s'effectuent presque jamais aux conditions qu'exigeraient le libéralisme économique et les lois du marché. Par exemple, les produits d'une agriculture largement subventionnée sont subventionnés à l'exportation pour s'écouler au cours mondial qui est un cours de surplus; en France, les industries exportatrices sont dégrevées d'impôts, leur vente à l'étranger ne se réalisant que grâce à des crédits à moyen ou long terme et à des taux d'intérêt plus faibles que ceux de l'inflation, etc Ces entorses aux lois d'une économie de marché ne se font que dans l'intérêt de ceux qui les pratiquent. Ainsi l'exigent le cadre socio-politique dans lequel nous vivons et la logique de la compétition à laquelle nous sommes soumis.
Si ce cadre changeait, on pourrait parfaitement concevoir une autre problématique économique. A l'opposé de ce qui se passe aujourd'hui, toutes les entités socio-économiques indépendantes devraient pouvoir coopérer afin d'assurer la reproduction sociale de chacune d'elles. La réadaptation de l'appareil de production au milieu physique propre à chaque société, préalable indispensable au rééquilibre socio-économique du monde, passe par la rupture des échanges tels qu'ils se pratiquent aujourd'hui. L'objectif ne serait pas de rompre les rapports qui se sont noués entre les peuples, ni même les relations économiques qui en forment la base trop exclusive, mais de transformer ces rapports d'interdépendance conflictuelle en liens de solidarité effective.
L'autonomie économique collective n'est donc pas une fin en soi. Elle n'est que le moyen et sans doute le seul de reconstruire progressivement le monde pour qu'il devienne peut-être un peu moins injuste, un peu moins déchiré par des contradictions d'intérêts : de bas en haut.
La crise : une chance pour les nations ?
La crise, a-t-on dit, pourrait être une chance pour les peuples du tiers-monde. Elle pourrait aussi en être une pour les nations "post-industrielles" si leur destin de pays industrialisés s'effondre. Car si elles ont jusqu'ici bénéficié, sur les plans économique et technique, des contradictions d'intérêts que le système "organise", il en va tout autrement sur le plan socio-politique. Elles sont tenues à un impérialisme qui ne se manifeste pas nécessairement par des ingérences politiques et militaires à l'étranger (les Suisses ou les Suédois, par exemple, ne s'en rendent pas coupables, puisque d'autres assurent pour compte commun l'ordre international institué), mais qui peut fort bien les entraîner dans un conflit dont elles seraient elles-mêmes victimes.
L'impérialisme militaro-politique des grandes puissances traduit ]'extrême vulnérabilité de cette construction technico-économique mondiale dont les nations industrialisées occupent le faîte dynamique. Ces nations doivent éviter à tout prix que le tiers-monde qu'elles utilisent n'échappe à leur contrôle. Jusqu'ici, I'antagonisme Est-Ouest n'a provoqué de conflits armés que dans cette périphérie. Mais un affrontement direct des grandes puissances n'est nullement exclu. En s'y préparant, I'Europe le rend de plus en plus vraisemblable. Et si, sous prétexte de se défendre avec un armement atomique, elle se suicide, les Européens non impliqués dans le conflit n'échapperont pas à l'holocauste.
Que "la crise" mette un terme à cette aventure collective qui a permis à quelques nations d'exercer leur suprématie à l'échelle planétaire, par des moyens économiques et techniques qui sont venus conforter le rapport de domination militaire, politique et culturel qu'elles avaient institué depuis quelques siècles sur le reste du monde, voilà qui devrait servir d'hypothèse de travail à tous ceux qui redoutent les catastrophes auxquelles conduit cette aventure. Une hypothèse qui n'est donc pas "catastrophique", même si les intérêts matériels d'une fraction très minoritaire de la population mondiale seraient compromis, puisque c'est son existence qui le serait dans le cas contraire. Cette hypothèse est tout à fait vraisemblable, mais elle implique une réflexion quant aux moyens à mettre en oeuvre pour qu'elle se réalise, à la condition bien entendu de préparer dans le meme temps une "alternative".
Une chance bien mince pourtant
Guerre nucléaire possible; krach financier international plus que probable;
appauvrissement lent des pays industrialisés sans le moindre profit pour
les autres; décomposition sociale avec progression inévitable
du chomage et de la pauvreté dans tous les pays; renforcement inévitable
des régimes politiques à mesure que les intérêts
à préserver apparaissent plus minoritaires.., les perspectives
d'avenir ne sont guère réjouissantes. Il est fort possible qu'on
en arrive à un chaos social généralisé, sans qu'aucune
réaction positive ne se dessine. Les victimes de "la crise"
subiraient leur sort ou ne chercheraient qu'à améliorer leur condition
individuelle, par exemple en optant pour la délinquance. Bien des raisons
donnent à penser qu'il en ira ainsi.
De fait, le discours sur la crise encourage à attendre passivement la
fin des difficultés. Une amélioration de la conjoncture pendant
quelques mois aux Etats-Unis suffit à faire renaître tous les espoirs
: la machine redémarre et va entrainer l'ensemble du monde capitaliste
Par ailleurs le discours sur la troisième révolution industrielle
et les récents progrès technologiques vont, dit-on, nous faire
entrer dans une ère nouvelle. On s'émerveille et on attend.
S'y ajoute le discours de la classe politique, qui doit afficher sa confiance
dans l'avenir pour conserver celle du corps électoral. Et puis, il y
a tous les auteurs conscients de l'ampleur de la crise, qui savent bien que
les indicateurs économiques n'en appréhendent que la surface,
que les difficultés iront croissant, mais qui n'imaginent une éventuelle
"alternative" que nationale et mise en forme par la nation entière,
en particulier par "les travailleurs". Ces auteurs, peut-être
parce qu'ils sont politiquement engagés et qu'ils acceptent alors le
cadre traditionnel de l'action politique, favorisent eux aussi une certaine
passivité. Si leurs idées sont débattues dans d'innombrables
colloques ou séminaires, elles méconnaissent les intérêts
en jeu, ceux des forces sociales concrètes qui ne constituent pas un
ensemble homogène de travailleurs conscients et capables de réagir.
Ces idées ne peuvent pas déboucher sur des propositions crédibles;
les appels à la révolution prolétarienne ont fait place
à des appels pour une conversion de la société. Les premiers
étaient illusoires et les seconds restent incantatoires. On attend et
on espère.
A cet égard, la position des écologistes français est très révélatrice. Une de leurs associations s'est réunie récemment à Paris en colloque, avec de nombreuses personnalités de la politique et du monde où l'on réfléchit à l'économie. Hier, ils dénonçaient le productivisme. Aujourd'hui, constatant que la croissance est un impératif social, ils deviennent "réalistes"; ils préconisent la croissance et cherchent comment l'écologie pourrait la favoriser... au moment où précisément elle se révèle techniquement impossible ! Il n'existe ainsi aucune organisation politique, aucune force sociale, aucun courant de pensée qui prenne réellement en compte "la crise". Comment dès lors espérer qu'on cherchera à mettre en forme une "alternative" pour échapper au chaos qu'elle risque de provoquer ?
Cette impuissance à imaginer un autre avenir a sans doute aussi une cause idéologique. Nous sommes immergés dans un monde que les techniques ont transformé et nous jugeons invraisemblable, sinon une régression économique, du moins celle qui en résulterait sur le plan technologique; le bouleversement de nos conditions d'existence représenterait à nos yeux une régression "pour l'humanité". Il est des hypothèses qui nous paraissent absurdes parce qu'elles semblent contraire au sens de l'Histoire. Car on l'a déjà vu attribuant pour finalité à l'évolution humaine ce qui n'était que les ambitions et les espoirs des sociétés occidentales, nous croyons que le sens de l'Histoire est celui que les Occidentaux lui ont donné pour une période qui aura duré quatre ou cinq siècles; c'est fort peu de temps à l'échelle de l'histoire de l'humanité. Il est inconcevable pour nous que cette période s'achève, puisque nous continuons de réaliser les progrès qui sont censés donner la preuve qu'elle continue.
L'évolution de l'humanité, a fortiori celle d'une société
particulière, ne se mesure pas à l'aune des progrès scientifiques
et techniques. Ceux que les pays industrialisés réalisent, souvent
très remarquables, ne sont guère comparables à ceux qui
le furent antérieurement, dans d'autres contextes socio-politiques. Ils
ne sauraient en tout cas être présentés comme de nature
à assumer l'épanouissement de "I'homme" (donc de tous
les hommes). D'abord parce qu'ils ont pour contrepartie la misère provoquée
par les transferts de capitaux et de ressources qu'ils impliquent à l'échelle
mondiale, puis parce qu'ils servent inévitablement les intérêts
étroits de ceux qui les financent, à savoir le Capital, notamment
les multinationales, et les pouvoirs d'Etat.
Le seul véritable progrès est politique. Il est dans l'aptitude
des hommes à se gouverner, individuellement et collectivement, en mettant
leurs connaissances et les techniques au service de cet art de vivre ensemble.
Mais ils doivent oublier le cadre actuel de l'action et de la réflexion
politique (la nation, donnée historique, provisoire comme toute donnée
historique), car ce n'est pas au sein d'une micro-société, fût-elle
une grande nation, qu'ils ont à vivre. Le Capital à tissé
entre eux des liens d'interdépendance à une échelle quasi
planétaire et c'est à cette échelle que doit être
conçu un projet politique.
Ce sont ceux qui se disent "alternatifs", ultra minoritaires, qui sont peut-être porteurs de ce projet utopique, inconsciemment ou non. Alors que quelques milliards d'hommes nous donnent quotidiennement le spectacle de toutes les folies dont ils sont capables, par suite de leur organisation sociale, du système de pouvoir qui s'impose à eux, des intérêts qu'ils défendent, des ambitions ou espoirs qu'ils nourrissent, des croyances qui les font agir et des valeurs au nom desquelles ils se massacrent, la poursuite de cette utopie est l'unique chance de modifier cette réalité.
1 Voir en particulier, par Francois de Ravignan en collaboration avec Albert
Provent, Le nouvel ordre de la faim, Seuil, Paris, 1977; en collaboration avec
Jacques Berthelot, Les sillons de la faim, L'Harmattan, Paris, 1980; par Susan
George Comment meurt l'autre moitié du monde, Laffont, Paris, 1978; Les
stratèges de la faim, Grounauer, Genève, 1981; La faim dans le
monde, Maspéro-La découverte, collection "pour débutants",
Paris, 1983. Enfin par Frances Moore Lappé et Joseph Collins, L'industrie
de la faim, traduit de l'américain, L'Etincelle, Montréal, 1978.
2 La reconstruction d'une économie "autonome" était le sujet de La guérilla economique, Le Seuil, 1976.
3 André Gorz, Adieux au prolétariat : au delà du socialisme, Galilée, Paris, 1980.