L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat

 

Friedrich Engels

L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État par Friedrich Engels (1884) Traduction française, 1952

Table des matières

Préface de la première édition (1884)

Préface de la quatrième édition (1891)

I. Les stades préhistoriques de la civilisation a) l’état sauvage b) la barbarie

II. La famille

III. La gens iroquoise

IV. La gens grecque

V. Genèse de l’État athénien

VI. La gens et l’État à Rome

VII. La gens chez les Celtes et les Germains

VIII. La formation de l’État chez les Germains

IX. Barbarie et civilisation

Appendice : Un cas récemment découvert de mariage par groupe

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION (1884).

Les chapitres qui suivent constituent, pour ainsi dire, l'exécution d'un testament. Nul autre que Karl Marx lui-même ne s'était réservé d'exposer les conclusions des recherches de Morgan, en liaison avec les résultats de sa propre - et je puis dire, dans une certaine mesure, de notre - étude matérialiste de l'histoire, et d'en éclairer enfin toute l'importance. En effet, en Amérique, Morgan avait redécouvert, à sa façon, la conception matérialiste de l'histoire, découverte par Marx il y a quarante ans, et celle-ci l'avait conduit, à propos de la comparai­son entre la barbarie et la civilisation, aux mêmes résultats que Marx sur les points essentiels. Or, pendant des années les économistes professionnels d'Allemagne avaient mis autant de zèle à copier Le Capital que d'obstination à le passer sous silence; et l'Ancient Society [1] de Morgan ne fut pas autrement traitée par les porte-parole de la science « préhistorique » en Angleterre. Mon travail ne peut suppléer que faiblement à ce qu'il n'a pas été donné à mon ami disparu d'accomplir. Je dispose cependant d'annotations critiques qui se trouvent parmi ses abondants extraits de Morgan [2], et je les reproduis ici, dans la mesure du possible.

Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l'histoire, c'est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais, à son tour, cette production a une double nature. D'une part, la production de moyens d'existence, d'objets servant à la nour­ri­ture, à l'habillement, au logement, et des outils qu'ils nécessitent; d'autre part, la pro­duc­tion des hommes mêmes, la propagation de l'espèce. Les institutions sociales sous les­quel­les vivent les hommes d'une certaine époque historique et d'un certain pays sont déter­minées par ces deux sortes de production: par le stade de développement où se trouvent d'une part le travail, et d'autre part la famille. Moins le travail est développé, moins est grande la masse de ses produits et, par conséquent, la richesse de la société, plus aussi l'influence prédominante des liens du sang semble dominer l'ordre social. Mais, dans le cadre de cette structure sociale basée sur les liens du sang, la productivité du travail se développe de plus en plus et, avec elle, là propriété privée et l'échange, l'inégalité des richesses, la possibilité d'utili­ser la force de travail d'autrui et, du même coup, la base des oppositions de classes: au­tant d'éléments sociaux nouveaux qui s'efforcent, au cours des générations, d'adapter la vieil­le organisation sociale aux circonstan­ces nouvelles, jusqu'à ce que l'incompatibilité de l'une et des autres amène un complet boule­versement. La vieille société basée sur les liens du sang éclate par suite de la collision des classes sociales nouvellement développées: une socié­té nouvelle prend sa place, organi­sée dans l'État, dont les subdivisions ne sont plus consti­tuées Par des associations basées sur les liens du sang, mais par des groupements territoriaux, une société où le régime de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété, où désormais se développent libre­ment les oppositions de classes et les luttes de classes qui forment le contenu de toute l'histoire écrite, jusqu'à nos jours.

C'est le grand mérite de Morgan que d'avoir découvert et restitué dans ses traits essentiels ce fondement préhistorique de notre histoire écrite, et d'avoir trouvé, dans les groupes consanguins des Indiens de l'Amérique du Nord, la clef des principales énigmes, jusqu'alors insolubles, de l'histoire grecque, romaine et germanique la plus reculée. Mais ses écrits ne furent pas l'œuvre d'un jour. Pendant près de quarante années il a été aux prises avec son sujet, avant de le dominer tout à fait. Et c'est pourquoi son livre est une des rares oeuvres de notre temps qui font époque.

Dans l'exposé qui va suivre, le lecteur fera, dans l'ensemble, aisément le départ entre ce qui émane de Morgan et ce que j'y ai ajouté. Dans les chapitres historiques sur la Grèce et sur Rome, je ne me suis point limité aux données de Morgan, mais j'y ai joint ce que j'avais à ma disposition. Les chapitres sur les Celles et les Germains sont essentiellement mon ouvrage; là, Morgan ne disposait guère que de sources de seconde main et, quant aux Germains, Morgan n'avait - à part Tacite - que les mauvaises contrefaçons libérales de M. Freeman. J'ai remanié tous les développements économiques qui, chez Morgan, suffisent au but qu'il se pro­po­se, mais sont nettement insuffisants pour le mien. Enfin, lorsque Morgan n'est pas ex­pres­sé­ment cité, il va sans dire que j'assume la responsabilité de toutes les conclusions.

PRÉFACE DE LA QUATRIÈME ÉDITION (1891).

Les gros tirages antérieurs de cet ouvrage sont épuisés depuis près de six mois, et, depuis plus longtemps encore, l'éditeur me prie de préparer une réédition. Des travaux plus pressants m'en ont empêché jusqu'ici. Depuis qu'a paru la première édition, sept années se sont écou­lées, au cours desquelles la connaissance des formes primitives de la famille a fait d'impor­tants Progrès. Il m'a donc fallu corriger et compléter d'une main diligente, d'autant que le clichage projeté du présent texte m'empêchera, pour un certain temps, d'y apporter d'autres modifications.

J'ai donc revu très soigneusement le texte entier, et j'y ai fait une série d'additions grâce auxquelles, je l'espère, compte sera tenu, comme il se doit, de l'état actuel de la science. De plus, je donnerai, dans cette préface même, un bref aperçu du développement suivi par l'his­toi­re de la famille, de Bachofen à Morgan; et cela principalement parce que l'école préhistori­que anglaise, teintée de chauvinisme, continue à faire tout son possible pour passer sous silence la révolution accomplie par les découvertes de Morgan dans les laçons de considérer l'histoire primitive, sans toutefois se gêner le moins du monde pour s'approprier les résultats pie celui-ci a obtenus. Dans d'autres pays encore, cet exemple anglais n'est parfois que trop suivi.

Mon ouvrage a été l'objet de diverses traductions en langues étrangères. D'abord en italien: L'Origine della famiglia, della proprieta privata e dello stato, versione riveduta dall' autore, di Pasquale Martignetti, Benevento 1885. Puis en roumain: Origina familei, proprie­tatei private si a statului, traducere de Joan Nadejde, dans la revue de Jassy: Contemporanul, septembre 1885 à mai 1886. En danois: Familjens, Privatejendommens og Statens Oprindel­se, Dansk, af Forfatteren gennemgaaet Udgave, besoerget al Gerson Trier. Koebenhavn, 1888. Une traduction française d'Henri Ravé, basée sur la Présente édition allemande, est sous presse.

***

Jusqu'en 1860 environ, il ne saurait être question d'une histoire de la famille. Dans ce do­mai­ne, la science historique était encore totalement sous l'influence du Pentateuque. La forme patriarcale de la famille, qui s'y trouve décrite avec plus de détails que partout ailleurs, n'était pas seulement admise comme la plus ancienne, mais, - déduction faite de la polyga­mie, - on l'identifiait avec la famille bourgeoise actuelle, si bien qu'à proprement parler la famille n'avait absolument pas subi d'évolution historique; on concédait tout au plus que dans les temps primitifs pouvait avoir existé une période de rapports sexuels exempts de toute règle. A vrai dire, on connaissait, à part la monogamie, la polygamie orientale et la polyan­drie indo-thi­bé­taine; mais ces trois formes ne pouvaient être rangées dans un ordre de succes­sion historique et figuraient sans aucun lien les unes à côté des autres. Que, chez certains peuples de l'histoire ancienne aussi bien que chez certains sauvages de l'époque actuelle, la des­cen­dance se comptât non par le père, mais Par la mère, autrement dit que la lignée fémi­nine fût seule considérée comme légitime; que le mariage, chez un grand nombre de peuples actuels, soit interdit à l'intérieur de certains groupes assez vastes qu'on n'avait pas alors étudiés de plus près, et que cette coutume se retrouve dans toutes les parties du monde, - tous ces faits étaient certes connus, et l'on en recueillait des exemples toujours plus nombreux. Mais on ne savait Pas en tirer Parti, et même dans le livre de E. B. Tylor: Researches into the Early History of Mankind, etc., etc. (1865), ils ne figurent encore qu'à titre de «coutumes bizarres», à côté de l'interdiction en vigueur chez quelques sauvages de toucher le bois en train de brûler avec un instrument de fer, et autres calembredaines religieuses de même espèce.

L'histoire de la famille date de 1861, de la parution du Droit maternel de Bachofen. L'auteur y énonce les affirmations suivantes: 1º L'humanité a d'abord vécu dans des rapports sexuels dépourvus de toute règle, qu'il désigne par le terme malencontreux d'hétaïrisme [3]; 2º Comme de tels rapports excluent toute paternité certaine, la filiation ne pouvait être comptée qu'en ligne féminine - selon le droit maternel -, ce qui lut originairement le cas chez tous les peuples de l'antiquité; 3º, En conséquence, on accordait aux femmes, en tant que mères, seuls parents certains de la jeune génération, un haut degré de respect et de prestige qui, selon la conception de Bachofen, alla jusqu'à la parfaite gynécocratie; 4º Le passage au mariage conjugal, où la femme n'appartenait qu'à un seul homme, comportait la violation d'un antique commandement religieux (autrement dit, en fait, une violation du droit traditionnel des autres hommes à la même femme), violation qui devait être expiée, ou dont la tolérance devait être achetée Par la femme en se donnant à d'autres pour un temps limité.

Bachofen trouve les preuves de ces assertions dans d'innombrables passages de la litté­rature classique de l'Antiquité, rassemblés avec le plus grand zèle. D'après lui, le passage de l' « hétaïrisme » à la monogamie et du droit maternel au droit paternel s'accomplit, en parti­culier chez les Grecs, par suite d'une évolution des idées religieuses, de l'implantation de dieux nouveaux représentant la conception nouvelle dans le groupe traditionnel des dieux repré­sentant la conception ancienne, si bien que celle-ci est de plus en plus repoussée à l'arrière-plan par celle-là. Ce n'est donc pas le développement des conditions d'existence ef­fec­­­tives des hommes, mais le reflet religieux de ces conditions d'existence dans les cer­veaux de ces mêmes êtres humains qui a produit, d'après Bachofen, les changements histori­ques dans la position sociale réciproque de l'homme et de la femme. En conséquence, Bachofen présente L'Orestie d'Eschyle comme la description dramatique de la lutte entre le droit maternel déclinant et le droit Paternel naissant et victorieux à l'époque héroïque. Pour l'amour de son amant Egisthe, Clytemnestre a tué soit époux Agamemnon revenant de la guerre de Troie; mais Oreste, le fils qu'elle a d'Agamemnon, venge le meurtre de son père en tuant sa propre mère. C'est pourquoi il est poursuivi par les Érinnyes, protectrices démonia­ques du droit maternel, selon lequel le matricide est le plus grave, le Plus inexpiable des crimes. Mais Apollon qui, par son oracle, a incité Oreste à cet acte, et Athénê, qui est appelée comme juge, - les deux divinités qui représentent ici l'ordre nouveau, l'ordre du droit pater­nel, - le protègent; Athénê entend les deux parties. Toute la controverse se résume briève­ment dans le débat qui met aux Prises Oreste et les Érinnyes. Oreste fait valoir que Clytemnestre a commis un double forfait: elle a tué son propre époux et, du même coup, elle a tué son père à lui. Pourquoi donc est-ce lui que les Erinnyes poursuivent, et non pas Clytemnestre qui, elle, est beaucoup plus coupable? La réponse est concluante:

« L'homme qu'elle a tué, elle ne lui était pas unie par les liens du sang. »

Le meurtre d'un homme à qui l'on n'est pas uni par les liens du sang, et même s'il est l'époux de la meurtrière, peut être expié, il ne regarde pas les Érinnyes; leur fonction consiste seulement à Poursuivre le meurtre entre consanguins, et, selon le droit maternel, le meurtre le plus grave et le plus inexpiable, c'est le meurtre d'une mère. Apollon prend alors la défense d'Oreste; Athénê fait voter les Aréopagites, - les échevins athéniens; les voix sont en nombre égal pour l'acquittement et pour la condam­nation; en qualité de présidente, Athénê donne alors sa voix pour Oreste et l'acquitte. Le droit paternel a remporté la victoire sur le droit maternel, les « dieux de jeune souche », comme les appellent les Érinnyes elles-mêmes, l'emportent sur les Érinnyes, et celles-ci finissent par se laisser persuader d'assumer une fonction nouvelle au service de l'ordre nouveau.

Cette interprétation de L'Orestie, neuve, mais absolument juste, est l'un des plus beaux et des meilleurs passages de tout le livre, mais elle prouve en même temps que Bachofen croit ait moins autant aux Érinnyes, à Apollon et à Athénê qu'Eschyle y croyait de son vivant. Il croit en effet qu'à l'époque grecque héroïque ces divinités ont accompli le miracle de renverser le droit maternel au profit du droit paternel. Il est évident qu'une telle conception, où la religion est considérée comme le levier déterminant de l'histoire universelle, doit finale­ment aboutir au pur mysticisme. Aussi est-ce une besogne ardue, et souvent peu profitable, que de s'assimiler de bout en bout le gros in-4º de Bachofen. Mais tout cela ne diminue point son mérite de novateur; c'est Bachofen qui, le premier, a remplacé la formule creuse d'un état primitif inconnu où auraient régné des rapports sexuels exempts de toute règle, par la prouve que la littérature classique de l'Antiquité abonde en traces fort nombreuses témoignant que, chez les Grecs et les Asiatiques, il a effectivement existé avant le mariage conjugal un état de choses où non seulement un homme avait des rapports sexuels avec plusieurs femmes, mais aussi une femme avec plusieurs hommes, sans pécher contre les mœurs; Bachofen a égale­ment prouvé que cette coutume n'a point disparu sans laisser des traces dans un abandon temporaire de la femme aux autres hommes, par lequel les femmes devaient acheter le droit à un mariage conjugal; il a prouvé que, par suite, la descendance ne pouvait primitivement être comptée qu'en ligne féminine, d'une mère à l'autre; que cette validité exclusive de la filiation féminine s'est maintenue longtemps encore à l'époque du mariage conjugal avec la paternité qui y était assurée ou du moins généralement admise; et que cette situation primitive des mères, comme seuls Parents certains de leurs enfants, leur assurait, et assurait du même coup aux femmes en général, une position sociale plus élevée qu'elles n'en connurent jamais depuis lors. Il est vrai que Bachofen n'a pas énoncé aussi clairement ces propositions, - sa concep­tion mystique l'en empêchait. Mais il les a prouvées, et cela équivalait, en 1861, à une révo­lution totale.

Le gros in-4º de Bachofen était écrit en allemand, c'est-à-dire dans la langue de la nation qui alors s'intéressait le moins à la préhistoire de la famille actuelle. C'est Pourquoi il resta inconnu. Son premier successeur dans le même domaine apparut en 1865, sans avoir jamais entendu parler de Bachofen.

Ce successeur, J. F. Mac Lennan, était tout le contraire de son devancier. Au lieu du mysti­que génial, nous voici en présence du juriste desséché; au lieu de la débordante imagi­nation Poétique, nous avons cette fois les combinaisons plausibles de l'avocat plaidant. Mac Lennan trouve, chez beaucoup de peuples sauvages, barbares et même civilisés des temps anciens et modernes, une forme de mariage où le fiancé, seul ou avec ses amis, doit enlever la future à ses Parents par une feinte violence. Cette coutume doit être le vestige d'une coutu­me antérieure, selon laquelle les hommes d'une tribu enlevaient réellement de vive force les femmes qu'ils prenaient au dehors, dans d'autres tribus. Comment naquit ce «mariage par rapts? Tant que les hommes purent trouver suffisamment de femmes dans leur propre tribu, il n'y avait à cela nulle raison. Mais nous trouvons non moins fréquemment que, chez des peuples non évolués, existent certains groupes (qu'on identifiait encore bien souvent avec les tribus vers 1865), à l'intérieur desquels le mariage est interdit, si bien que les hommes sont contraints de prendre leurs femmes, et les femmes leurs hommes, en dehors du groupe, tandis que chez d'autres la coutume veut que les hommes d'un certain groupe soient contraints de ne prendre leurs femmes qu'à l'intérieur de leur groupe même. Mac Lennan qualifie les premiers d'exogames, les seconds d'endogames, et construit sans plus de façons une opposition rigide entre les « tribus » exogames et endogames. Et, bien que ses propres recherches sur l'exoga­mie lui mettent le nez sur le fait qu'en bien des cas, sinon dans la plupart ou même dans la totalité, cette opposition n'existe que dans sa propre imagination, il en fait cependant la base de toute sa théorie. Selon celle-ci, des tribus exogames ne peuvent prendre leurs femmes que dans d'autres tribus; et, étant donné l'état de guerre Permanent entre tribus conforme à l'état de sauvagerie, cela n'aurait pu se faire que par le rapt.

Mac Lennan se demande encore: d'où vient cette coutume de l'exogamie? Cela n'aurait rien à voir, selon lui, avec la notion de consanguinité et d'inceste, car ce seraient là des conceptions qui ne se sont développées que beaucoup plus tard. Mais cela pourrait bien venir de la coutume, fort répandue chez les sauvages, qui consiste à tuer dès leur naissance les enfants de sexe féminin. Il en résulterait, dans chacune des tribus, un excédent d'hommes, et la conséquence nécessaire immédiate serait que plusieurs hommes possédassent en commun la même femme: la polyandrie. Et, conséquence de cet état de choses, on saurait qui est la mère d'un enfant, mais -non qui en est le père: d'où la parenté comp­tée uniquement en ligne féminine, à l'exclusion de la ligne masculine - le droit maternel. Et une seconde conséquence de la pénurie de femmes à l'intérieur de la tribu - pénurie atténuée, mais non pas supprimée par la Polyandrie -, c'était précisément le rapt systématique et violent des femmes d'autres tribus.

« Comme l'exogamie et la polyandrie proviennent d'une seule et même cause - le déséquilibre numérique entre les deux sexes -, il nous faut considérer toutes les races exogames comme adonnées primitivement à la Polyandrie ... Et c'est pourquoi nous devons regarder comme incontestable que le premier système de parenté fut, chez les races exogames, celui qui ne connaît les liens du sang que du côté maternel. (MAC LENNAN: Studies in Ancient History, 1886. Primitive Marriage, p. 124.) »

C'est le mérite de Mac Lennan que d'avoir montré l'extension générale et la grande importance de ce qu'il appelle l'exogamie. Il n'a certes pas découvert le fait qu'il existe des groupes exogames et il l'a encore moins compris. Sans compter les relations antérieures, iso­lées, de nombreux observateurs, - et ce sont précisément les sources de Mac Lennan, - Latham (Descriptive Ethnology, 1859) avait décrit avec beaucoup d'exactitude et de justesse cette institution chez les Magars de l'Inde, et il avait dit qu'elle était très généralement répan­due et se rencontrait dans toutes les parties du monde: - passage cité par Mac Lennan lui-même. Notre Morgan lui aussi, dès 1847, dans ses Lettres sur les Iroquois (publiées dans l'American Review), et en 1851, dans The League of the Iroquois, l'avait indiquée et fort justement décrite chez cette peuplade, tandis que l'intelligence avocassière de Mac Lennan, comme nous le verrons par la suite, engendra sur ce point une confusion beaucoup plus grande que ne l'avait fait l'imagination mystique de Bachofen dans le domaine du droit maternel. C'est encore un mérite de Mac Lennan que d'avoir reconnu comme étant l'ordre primitif le régime de filiation selon le droit maternel, bien que Bachofen l'eût devancé sur ce point, comme il l'a reconnu plus tard. Mais là encore, il n'y voit pas clair; il parle toujours de «parenté en ligne féminine seulement» (kinship through females only). Cette expression, juste pour une étape antérieure, il l'emploie constamment aussi pour des étapes ultérieures de développement, où, certes, la descendance et le droit de succession sont encore pris en considération exclusivement selon la ligne féminine, mais où la parenté du côté masculin est également reconnue et exprimée. C'est là l'esprit étroit du juriste qui se crée un terme de droit fixe et continue à l'appliquer sans changement à des circonstances qui l'ont, entre temps, rendu inapplicable.

Malgré toute sa vraisemblance, il semble que la théorie de Mac Lennan -ne parut cepen­dant pas à son propre auteur trop solidement établie. Du moins, il est frappé lui-même du fait qu'il est

remarquable que la forme du rapt [simulé] des femmes est la plus marquée et s'exprime de la façon la plus nette justement chez les peuples où domine la parenté masculine [c'est-à-dire la filiation en ligne masculine] (p. 140). »

Et il note encore:

« C'est un fait étrange: autant que nous sachions, le meurtre des enfants n'est jamais pratiqué systématiquement là où coexistent l'exogamie et la forme la plus ancienne de parenté (pp 146). »

Ce sont là deux faits qui heurtent de Iront sa manière d'expliquer les choses et auxquels il ne peut opposer que de nouvelles hypothèses, encore plus embrouillées.

Malgré cela, sa théorie connut en Angleterre beaucoup de succès et de retentissement: Mac Lennan y fut considéré généralement comme le fondateur de l'histoire de la famille et comme la première autorité dans ce domaine. Bien qu'on pût constater nombre d'exceptions et de modifications isolées, son opposition entre « tribus » exogames et endogames resta cepen­dant le fondement reconnu de la conception dominante et devint la paire d'œillères empê­chant la vue d'embrasser librement le terrain exploré et, de ce fait, rendant impossible tout progrès décisif. Comme contrepoids à la surestimation des mérites de Mac Lennan, passée à l'état d'usage en Angleterre et, à l'instar de l'Angleterre, dans d'autres pays encore, on se doit de souligner qu'avec son opposition, qui repose sur un pur malentendu, entre « tribus » exogames et endogames, il a causé plus de dommages qu'il n'a rendu de services Par ses recherches.

Cependant, on vit bientôt surgir des faits de plus en plus nombreux qui ne rentraient pas dans les cadres gracieux de sa théorie. Mac Lennan ne connaissait que trois formes du mariage: la polygamie, la polyandrie et le mariage conjugal. Mais, une fois l'attention attirée sur ce point, on trouva des preuves toujours plus abondantes du fait que, chez des peuples non évolués, existaient des formes de mariage où toute une série d'hommes possédaient en commun toute une série de femmes, et Lubbock (The Origin of Civilization, 1870) reconnut ce mariage par groupe (Communal Marriage) comme un fait historique.

Peu de temps après, en 1871, Morgan apporta une documentation nouvelle et, sous maints rapports, décisive. Il s'était convaincu que le système original de parenté ayant cours chez les Iroquois était commun à tous les aborigènes des États-Unis, qu'il était donc répandu sur tout un continent, bien qu'il fût en contradiction absolue avec les degrés de parenté tels qu'ils résultent en fait du système de mariage qui y est en vigueur. Il obtint que le gouverne­ment fédéral américain recueillît des données sur les systèmes de Parenté des autres peuples, en se basant sur des tables et des questionnaires que Morgan avait établis lui-même. Et voilà ce qu'il trouva, d'après les réponses: 1º Le système de parenté américano-indien ré­gnait éga­le­ment en Asie et, sous une forme légèrement modifiée, en Afrique et en Australie, chez de nom­­breuses peuplades; 2º Ce système s'expliquait parfaitement à partir d'une forme de mariage par groupe, en voie de disparition dans l'île d'Hawaï et d'autres fies australiennes; 3º Mais dans ces mêmes îles, à côté de cette forme de mariage, il subsistait un autre système de parenté, qui ne s'expliquait que par une forme de mariage par groupe encore plus primitive et tombée maintenant en désuétude. Dans ses Systems of Consanguinity and Affinity (1871), Morgan publia les informations recueillies et les déductions qu'il en tirait et, ce faisant, il porta le débat sur un terrain infiniment plus étendu. En partant des systèmes de parenté pour reconstituer les formes de famille qui leur correspondent, il ouvrit une voie nouvelle d'inves­ti­gation et permit une vue rétrospective beaucoup plus vaste sur la préhistoire de l'humanité. Si cette méthode S'imposait, la mignonne construction de Mac Lennan se dissipait en fumée.

Mac Lennan défendit, sa théorie dans la nouvelle édition du Primitive Marriage (Studies in Ancient History, 1876). Tandis qu'il combine lui-même, uniquement à coups d'hypothèses et d'une façon tout à fait artificielle, une histoire de la famille, il exige de. Lubbock et de Morgan non seulement des preuves pour chacune de leurs allégations, mais encore des preu­ves d'une validité inattaquable, telles qu'elles sont seules admises par un tribunal écossais. Et c'est le même homme qui, du rapport étroit entre l'oncle maternel et le fils de la sœur chez les Germains (Tacite: Germania, 20), du fait relaté par César que les Bretons, par groupes de dix ou douze, avaient en commun leurs femmes, et de toutes les autres relations des écrivains anciens sur la communauté des femmes chez les Barbares, conclut sans hésitation que la polyandrie régnait chez tous ces peuples. On croit entendre un procureur générai qui peut se permettre toutes les libertés pour présenter à sa façon une affaire mais qui exige du défenseur, pour chacune de ses paroles, la preuve, juridique­ment valable la plus formelle.

Le mariage par groupe n'est que une invention, prétend-il, et, ce faisant, il rétrograde bien loin derrière Bachofen. Quant aux systèmes de parenté de Morgan, ce ne seraient que simples prescriptions de courtoisie sociale, et la preuve, c'est que les Indiens emploient le terme de frère ou de père en s'adressant même à un étranger, à un Blanc. C'est comme si l'on voulait prétendre que les dénominations de père, mère, frère, sœur ne sont que des laçons d'adresser la parole vides de sens, parce qu'on les emploie en s'adressant aux prêtres et aux abbesses catholiques et que des moines, des nonnes, même des francs-maçons et les membres des associations professionnelles anglaises, en usent dans leurs séances solennelles. Bref, la défense de Mac Lennan était d'une faiblesse lamentable.

Mais il restait encore un point sur lequel il n'avait pas été battu. L'opposition entre « tribus » exogames et endogames, sur laquelle reposait tout son système, non seulement restait inébranlée, mais encore on la reconnaissait universellement comme le pivot de toute l'histoire de la famille. On concédait que la tentative de Mac Lennan pour expliquer cette op­po­sition était insuffisante et contredisait les faits qu'il énumérait lui-même. Pourtant l'oppo­­sition elle-même, l'existence de deux sortes de tribus autonomes et indépendantes s'exclu­ant mutuellement, les unes prenant leurs femmes à l'intérieur de la tribu, tandis que cela était absolument interdit aux autres, - cette opposition passait pour un dogme indis­cu­table. Qu'on se réfère, par exemple, aux Origines de la famille, de Giraud-Teulon (1874), et même encore à Origin of Civilization de Lubbock (4e édition, 1882).

C'est ce point-là qu'attaque l’œuvre capitale de Morgan: Ancient Society (1877), ouvrage qui sert de base à la présente étude. Ce que Morgan ne pressentait qu'obscurément encore en 1871 y est développé en pleine conscience. L'endogamie et l'exogamie ne constituent Point des contraires; nulle part l'existence de « tribus » exogames n'a été démontrée jusqu'ici. Mais au temps où dominait encore le mariage par groupe - et, selon toute probabilité, il a dominé par­tout à un moment donné -, la tribu se divisait en un certain nombre de groupes consan­guins du côté maternel, en gentes, à l'intérieur desquelles le mariage était strictement interdit, de sorte que les hommes d'une gens pouvaient bien prendre leurs femmes à l'intérieur de la tribu et les y prenaient ordinairement, mais qu'ils devaient les prendre en dehors de leur gens. Donc, si la gens était strictement exogame, la tribu, qui comprenait la totalité des gentes, n'était pas moins strictement endogame. Du coup, le dernier reste des élucubrations de Mac Lennan s'effondrait.

Mais Morgan ne s'en tint pas là. La gens des Indiens américains lui servit encore à faire le second progrès décisif dans le domaine qu'il explorait. Dans cette gens organisée selon le droit maternel, il découvrit la forme primitive d'ou était issue la gens ultérieure, organisée selon le droit paternel, la gens telle que nous la trouvons chez les peuples civilisés du monde antique. La gens grecque et romaine, restée jusqu'alors une énigme Pour tous les historiens, trouvait son explication grâce à la gens indienne, et toute la Préhistoire recevait, du même coup, une base nouvelle.

Cette découverte, qui retrouvait dans la gens primitive, organisée selon le droit maternel, le stade précédant la gens selon le droit paternel, telle que la connaissaient les peuples civili­sés, a pour l'histoire primitive la même importance que la théorie darwinienne de l'évolution pour la biologie, et la théorie marxiste de la plus-value pour l'économie politique. Elle permit à Morgan d'esquisser, pour la première fois, une histoire de la famille, où tout au moins les étapes classiques de l'évolution sont fixées grosso modo et provisoirement, autant que le per­mette la documentation actuellement connue. Que ce soit là le début d'une ère nouvelle pour l'étude de la préhistoire, c'est l'évidence même. La gens selon le droit maternel est devenue le pivot autour duquel tourne toute cette science; depuis sa découverte, on sait dans quel sens et vers quel but orienter les recherches, et comment grouper les résultats obtenus. Aussi les progrès accomplis dans ce domaine sont-ils beaucoup plus rapides qu'avant le livre de Morgan.

A l'heure actuelle, les découvertes de Morgan sont universellement admises par les préhistoriens, même en Angleterre, ou plus exactement les préhistoriens se les sont appro­priées. Mais presque aucun n'avoue franchement: c'est à Morgan que nous devons cette révo­lution dans les conceptions. En Angleterre, son livre a été passé sous silence dans la mesure du possible; quant à l'auteur, on s'en débarrasse par un éloge condescendant de ses recherches antérieures; on épluche avec ardeur les détails de son exposé, on tait obstinément ses décou­ver­tes réellement importances. L'édition originale de Ancient Society est épuisée; en Améri­que, un ouvrage de ce genre ne trouve point de débouchés rémunérateurs; en Angleterre, le livre, semble-t-il, a été systématiquement étouffé, et de cette oeuvre qui fait époque, la seule édition qui circule encore dans le commerce, c'est ... la traduction allemande.

D'où vient cette réserve, qu'il est difficile de ne point considérer comme une conspiration du silence, surtout étant donné les nombreuses citations de pure politesse et autres preuves de. camaraderie dont fourmillent les écrits de nos préhistoriens réputés? Serait-ce parce que Morgan est Américain, et qu'il semble bien dur aux préhistoriens anglais, malgré tout leur zèle fort méritoire dans l'accumulation de documents, d'être tributaires, pour les points de vue généraux en vigueur dans l'ordonnance et le groupement de ces documents, bref, pour leurs idées mêmes, de deux étrangers de génie, Bachofen et Morgan ? L'Allemand, passe encore; mais l'Américain ? En face de l'Américain, tout Anglais devient patriote, et j'en ai vu, aux États-Unis, des exemples divertissants. Mais à cela s'ajoute encore le fait que Mac Lennan était pour ainsi dire fondateur et chef officielle­ment reconnu de l'école préhistorique anglaise, et qu'il était de bon ton préhistorique, en quelque sorte, de ne parler qu'avec le plus grand respect de son échafaudage historique tarabiscoté, menant de l'infanticide à la famille selon le droit maternel en passant par la poly­an­­drie et le mariage par rapt. Le moindre doute sur l'existence de « tribus » exogames et endoga­mes qui s'excluraient mutuellement d'une façon absolue passait pour une hérésie crimi­nelle; et par suite, Morgan dissipant en fumée tous ces dogmes consacrés, commettait une sorte de sacrilège. Par surcroît, il les dissipait d'une manière telle qu'il suffisait de l'énon­cer pour qu'elle fût aussitôt convaincante; si bien que les adorateurs de Mac Lennan qui jusque-là titubaient, désemparés, entre l'exogamie et l'endoga­mie, auraient dû, pour un peu, se frapper le front de leurs propres poings en s'écriant: « Com­ment pouvions-nous être assez bêtes pour ne pas trouver ça tout seuls, depuis longtemps! »

Et comme si ce n'était pas là crime suffisant pour interdire à l'école officielle d'agir autre­ment qu'en l'écartant froidement, Morgan dépassa la mesure non seulement en critiquant la civilisation, la société de la production marchande, forme fondamentale de notre société actu­elle, d'une façon qui rappelle Fourier, mais aussi en parlant d'une transformation future de cette société en termes qu'aurait pu énoncer Karl Marx. C'est donc bien fait pour lui si Mac Lennan, indigné, lui jette au visage que 41a méthode historique lui est parfaitement anti­pa­thi­que » et si M. le professeur Giraud-Teulon, à Genève, lui confirme encore celle opinion en 1884. Et pourtant, ce même M. Giraud-Teulon, désemparé, titubait encore en 1874 (Origi­nes de la famille) dans les labyrinthes de l'exogamie de Mac Lennan, d'où Morgan dut enfin le tirer!

Je n'ai pas besoin d'insister ici sur les autres progrès que la préhistoire doit à Morgan; on trouvera là-dessus, au cours de mon étude, les indications nécessaires. Les quatorze années qui se sont écoulées depuis la parution de son œuvre capitale ont puissamment enrichi notre documentation sur l'histoire des sociétés humaines primitives. Aux anthropologues, aux voyageurs et aux préhistoriens de profession, se sont joints les spécialistes de droit comparé, apportant soit des faits nouveaux, soit de nouveaux points de vue. Mainte hypothèse de détail, établie par Morgan, est devenue par là chancelante ou même caduque. Mais nulle part la documentation nouvelle n'a conduit à remplacer par d'autres ses grands points de vue essentiels. Dans ses traits principaux, l'ordre qu'il a établi dans la préhistoire reste encore aujourd'hui valable. Oui, l'on peut dire qu'il trouve un assentiment toujours plus général, dans la mesure même où l'on dissimule quel est l'auteur de ce grand progrès [4].

Londres, 16 juin 1891. Friedrich ENGELS.

I-LES STADES PRÉHISTORIQUES DE LA CIVILISATION

Morgan est le premier qui tente, en connaissance de cause, de mettre un certain ordre dans la préhistoire de l'humanité; tant qu'une documentation considérablement élargie n'im­po­sera pas des changements, sa manière de grouper les faits restera sans doute en vigueur.

Des trois époques principales: état sauvage, barbarie, civilisation, seules l'occupent évi­dem­­ment les deux premières et le passage à la troisième. Il divise chacune des deux premiè­res époques en stades inférieur, moyen et supérieur, selon les progrès accomplis dans la produc­tion des moyens d'existence; car, dit-il,

« l'habileté dans cette production est décisive pour le degré de supériorité et de domination sur la nature atteint par l'homme; de tous les êtres, l'homme seul est parvenu à se rendre presque absolument maître de la production des moyens de subsistance. Toutes les grandes époques de progrès humain coïncident plus ou moins exactement avec des époques d'extension des sources d'alimentation. [5] »

Le développement de la famille va de pair, mais il n'offre pas, pour la division en périodes, de caractères aussi frappants.

I - L'ÉTAT SAUVAGE.

1. Stade inférieur. - Enfance du genre humain qui, vivant tout au moins en partie dans les arbres (ce qui explique seul qu'il se soit maintenu malgré les grands fauves), résidait encore dans ses habitats primitifs, les forêts tropicales ou subtropicales. Des fruits avec ou sans écorce, des racines servaient à sa nourriture; le résultat principal de cette époque, c'est l'élaboration d'un langage articulé. De tous les peuples dont on a connaissance durant la période historique, aucun n'appartenait plus à cet état primitif.

Bien qu'il ait pu s'étendre sur de nombreux milliers d'années, nous ne pouvons le prouver par des témoignages directs; cependant, une fois accordé que l'homme descend du règne animal, il devient inévitable d'admettre cette période de transition.

2. Stade moyen. - Il commence avec la consommation de poissons (aussi bien que de crustacés, de coquillages et autres animaux aquatiques) et avec l'usage du feu. Les deux cho­ses vont de pair, par la consommation de poisson n'est rendue pleinement possible que par l'usage du feu. Mais, grâce à cette nouvelle alimentation, les hommes s'affranchissent du cli­mat et des lieux; en suivant les fleuves et les côtes, ils ont pu, même à l'état sauvage, se répandre sur la majeure partie de la terre. La diffusion sur tous les continents des outils de pierre grossièrement travaillés et non polis de la première époque de l'âge de la pierre, connus sous le nom de paléolithiques et appartenant tous ou pour la plupart à cette période, témoigne de ces migrations. L'occupation de zones nouvelles, aussi bien que l'instinct de découverte et d'invention constamment en éveil et la possession du feu par frottement, ont procuré de nou­veaux moyens de subsistance, tels que les racines et les tubercules féculents, cuits dans des cendres chaudes ou dans des fours creusés à même la terre, tels que le gibier aussi, qui, avec l'invention des premières armes, la massue et la lance, devint un appoint occasionnel de nourriture. Il n'y a jamais eu de peuples exclusivement chasseurs comme ils figurent dans les livres, c'est-à-dire de peuples qui vivent seulement de la chasse; car le produit de la chasse est beaucoup trop aléatoire. Par suite de la précarité persistante des sources d'alimentation, il semble que le cannibalisme apparaît à ce stade pour se maintenir longtemps après. Les Aus­tra­­liens et beaucoup de Polynésiens en sont encore, de nos jours, à ce stade moyen de l'état sauvage.

3. Stade supérieur. - Il commence avec l'invention de l'arc et de la flèche, grâce aux­quels le gibier devint un aliment régulier, et la chasse, une des branches normales du travail. L'arc, la corde et la flèche forment déjà un instrument très complexe, dont l'invention présup­pose une expérience prolongée, répétée, et des facultés mentales plus aiguisées, donc aussi la connaissance simultanée d'une foule d'autres inventions. Si nous comparons les peuples qui connaissent bien l'arc et la flèche, mais ne connaissent pas encore la poterie (de laquelle Morgan date le passage à l'état barbare), nous trouvons déjà, de fait, quelques premiers établissements en villages, une certaine maîtrise de la production des moyens d'existence, des récipients et des ustensiles de bois, le tissage à la main (sans métier) avec des fibres d'écorce, des paniers tressés d'écorce ou de jonc, des outils de pierre polie (néolithiques). La plupart du temps, le feu et la hache de pierre ont déjà fourni la pirogue creusée dans un tronc d'arbre et, dans certaines régions, des poutres et des planches pour la construction d'habitations. Nous trouvons par exemple tous ces progrès chez les Indiens du nord-ouest de l'Amérique, qui connaissent bien l'arc et la flèche, mais non la poterie. L'arc et la flèche ont été, pour l'état sauvage, ce qu'est l'épée de fer pour l'âge barbare et l'arme à feu pour la civilisation: l'arme décisive.

2. - LA BARBARIE.

1. Stade intérieur. - Il date de l'introduction de la poterie. Celle-ci, dans bien des cas prouvés et vraisemblablement partout, est née de la pratique qui consistait à recouvrir d'argile des récipients de vannerie ou de bois, afin de les rendre réfractaires au feu, ce qui permit bientôt de découvrir que l'argile façonnée à elle seule, et même sans* le récipient intérieur, suffisait à l'usage.

Nous pouvions jusqu'ici considérer, d'une façon générale, la marche du développement comme valable chez tous les peuples pour une période donnée, sans égard aux régions qu'ils habitaient. Mais, avec l'avènement de la barbarie, nous avons atteint un stade où entrent en ligne de compte les qualités naturelles particulières à chacun des deux grands continents. Le facteur caractéristique de la période de barbarie, c'est la domestication et l'élevage des ani­maux, ainsi que la culture des Plantes. Or le continent oriental, qu'on appelle le vieux monde, possédait presque tous les animaux aptes à la domestication et toutes les sortes de céréales propres à la culture, sauf une; le continent occidental, l'Amérique, ne possédait comme mam­mi­­fère apte à la domestication que le lama (et cela uniquement dans une partie du Sud), et n'avait qu'une seule de toutes les céréales cultivables, mais la meilleure: le mais. Ces condi­tions naturelles différentes ont pour effet qu'à partir de ce moment la population de chaque hémis­phère suit sa marche propre et que les points de repère, aux limites des stades particu­liers, sont différents dans chacun des deux cas.

2. Stade moyen. - Il commence dans l'Est avec l'élevage d'animaux domestiques, dans -l'Ouest avec la culture de plantes alimentaires au moyen de l'irrigation et avec l'emploi pour les constructions d'adobes (briques séchées au soleil) et de pierre.

Nous commençons par l'Ouest, car ce stade n'y a été dépassé nulle part jusqu'à la con­quête européenne.

Chez les Indiens au stade inférieur de la barbarie (parmi lesquels figurent tous les Indiens rencontrés à l'est du Mississipi), il existait déjà, au temps de leur découverte, une certaine culture maraîchère du maïs, et peut-être aussi des courges, des melons et autres plantes de jardin, qui fournissaient une part très essentielle de la nourriture; ils habitaient des maisons de bois, dans des villages palissadés. Les tribus du Nord-Ouest, et plus particulièrement celles qui peuplaient la vallée de la Columbia, en étaient encore au stade supérieur de l'état sauvage et ne connaissaient ni la poterie, ni la culture d'aucune sorte de plantes. Par contre, les Indiens de ce qu'on appelle les pueblos [6] du Nouveau-Mexique, les Mexicains, les habi­tants de l'Amérique centrale et les Péruviens se trouvaient, au temps de la conquête, au stade moyen de la barbarie; ils habitaient des espèces de forteresses construites d'adobes ou de pierre; ils cultivaient, dans des jardins artificiellement irrigués, le mais et d'autres plantes ali­men­taires qui variaient avec la situation et le climat et fournissaient la principale source d'ali­men­tation; ils avaient même domestiqué quelques animaux: les Mexicains, le dindon et d'au­tres volatiles, les Péruviens, le lama. De plus, ils connaissaient le travail des métaux, - à l'ex­cep­tion du fer, et c'est pourquoi ils ne pouvaient toujours pas se passer des armes et des outils de pierre. Puis la conquête espagnole brisa tout développement autonome ultérieur.

Dans l'Est, le stade moyen de la barbarie commença avec la domestication d'animaux susceptibles de fournir du lait et de la viande, tandis que la culture des plantes semble être restée inconnue jusqu'à une époque fort avancée de cette période. La domestication et l'éleva­ge du bétail, la formation d'assez vastes troupeaux semblent avoir amené la séparation des Aryens et des Sémites d'avec la masse des autres Barbares. Les dénominations du bétail sont restées communes aux Aryens d'Europe et d'Asie, mais les dénominations des plantes culti­vées ne le sont presque jamais.

La formation des troupeaux conduisit à la vie pastorale, dans les régions appropriées; pour les Sémites, dans les plaines herbeuses de l'Euphrate et du Tigre; pour les Aryens, dans celles des Indes, de l'Oxus et de l'Iaxarte [7], du Don et du Dniepr. C'est aux confins de ces terres de pacage qu'à dû se faire tout d'abord la domestication du bétail. C'est ainsi qu'aux générations postérieures les peuples pastoraux sembleront originaires de contrées qui, bien loin d'être le berceau de l'humanité, étaient presque inhabitables pour leurs sauvages aïeux, et même pour des hom­mes du stade inférieur de la barbarie. Inversement, dès que ces barbares du stade moyen se furent accoutumés à la vie pastorale, il n'aurait jamais pu leur venir à l'esprit d'abandonner volontairement les plaines herbeuses des fleuves pour retourner dans les régions forestières, patrie de leurs ancêtres. Et même lorsqu'ils furent repoussés vers le Nord et vers l'Ouest, il fut impossible aux Sémites et aux Aryens de s'établir dans les régions boisées de l'Asie occiden­tale et de l'Europe avant que la culture des céréales leur eût permis de nourrir leur bétail sur ce sol moins favorable, et surtout d'y passer l'hiver. Il est plus que probable qu'ici la culture des céréales naquit tout d'abord du besoin de fourrage pour le bétail et ne prit que par la suite de l'importance pour l'alimentation humaine.

C'est peut-être à l'abondance de la viande et du lait dans l'alimentation des Aryens et des Sémites, et particulièrement à ses effets favorables sur le développement des enfants qu'il faut attribuer le développement supérieur de ces deux races. De fait, les Indiens des pueblos du Nouveau-Mexique, qui sont réduits à une nourriture presque entièrement végétale, ont un cerveau plus petit que les Indiens du stade inférieur de la barbarie, qui consomment plus de viande et de poisson. En tout cas, l'anthropophagie disparaît peu à peu, au cours de ce stade, et ne se maintient qu'à titre d'acte religieux ou, ce qui revient ici presque au même, à titre de sorcellerie.

3. Stade supérieur. - Il commence avec la fonte du minerai de fer et passe à la civilisa­tion avec l'invention de l'écriture alphabétique et son emploi pour la notation littéraire. Ce sta­de qui, nous le répétons, ne connaît que dans l'hémisphère oriental un développement auto­­no­me, est plus riche, quant aux progrès de la production, que tous les stades précédents pris ensemble. C'est à ce stade qu'appartiennent les Grecs de l'époque héroïque, les tribus italiotes quelque temps avant la fondation de Rome, les Germains de Tacite [8], Des Normands de l'époque des Vikings).

Avant tout, c'est à ce stade que nous trouvons pour la première fois la charrue de fer traî­née par des animaux, qui rendit possible la culture des champs sur une grande échelle, l'agri­cul­ture, et du même coup un accroissement des moyens d'existence pratiquement illimité, eu égard aux conditions de l'époque; de là également le défrichage des forêts et leur transforma­tion en terres arables et en prairies, transforma­tion impossible elle aussi, à large échelle, sans la hache de fer et la bêche de fer. Mais de là encore vint l'accroissement rapide de la popu­la­tion, et la densité de celle-ci sur un espace restreint. Avant l'agriculture, il eût fallu nécessai­re­ment des conditions tout à fait exception­nel­les pour qu'un demi-million d'hommes eussent pu se grouper sous une seule direction centrale, et cela ne s'était probablement jamais produit.

L'apogée du stade supérieur de la barbarie se présente à nous dans les poèmes homéri­ques, en particulier dans L'Iliade. Des outils de fer perfectionnés, le soufflet, le moulin à bras, le tour du potier, la préparation de l'huile et du vin, le travail perfectionné des métaux en passe de devenir un métier artistique, le chariot et le char de guerre, la construction de navi­res au moyen de poutres et de planches, les débuts de l'architecture comme art, des villes ceintes de murailles avec des tours et des créneaux, l'épopée homérique et la mythologie tout entière, - tels sont les principaux héritages que les Grecs ont fait passer de la barbarie dans la civilisation. Si nous comparons à cela la description que César et même Tacite font des Germains, qui se trouvaient au début du même stade de culture d'où les Grecs homériques s'apprêtaient à passer à un degré plus élevé, nous voyons quel riche développement de la production embrasse le stade supérieur de la barbarie.

Le tableau du développement de l'humanité à travers l'état sauvage et l'état barbare jusqu'aux débuts de la civilisation, que je viens d'esquisser ici d'après Morgan, est déjà assez riche en traits nouveaux et, qui plus est, incontestables parce qu'ils sont directement emprun­tés à la production. Pourtant, ce tableau paraîtra terne et indigent, comparé à la fresque qui se déroulera au terme de nos pérégrinations; c'est alors seulement qu'il sera possible de mettre en pleine lumière le passage de la barbarie à la civilisation, et le contraste frappant entre l'une et l'autre. Pour l'instant, nous pouvons généraliser comme suit la classification établie par Morgan: État sauvage: Période où prédomine l'appropriation de produits naturels tout faits; les productions artificielles de l'homme sont essentiellement des outils aidant à cette appropriation. Barbarie: Période de l'élevage du bétail, de l'agriculture, de l'apprentissage de méthodes qui permettent une production accrue de produits naturels grâce à l'activité humaine. Civilisation: Période où l'homme apprend l'élaboration supplémentaire de produits naturels, période de l'industrie proprement dite, et de l'art.

II -LA FAMILLE

Morgan, qui a passé une grande partie de sa vie parmi les Iroquois établis, de nos jours encore, dans l'État de New York, et qui fut adopté par l'une de leurs tribus (celle des Senecas), trouva en vigueur parmi eux un système de parenté qui était en contradiction avec leurs rapports de famille réels. Chez eux régnait ce mariage conjugal, facilement dissoluble de part et d'autre, que Morgan désigne par le terme de « famille appariée » (Paarungs­fami­lie). La descendance d'un tel couple était donc patente et reconnue par tous; il ne pouvait y avoir de doute sur les personnes que devaient désigner les titres de père, mère, fils, fille, frère, sœur. Mais l'usage [effectif] de ces termes contredit cette constatation. L'Iroquois n'appelle pas seulement du nom de fils et de filles ses propres enfants, mais aussi ceux de ses frères; eux, de leur côté, le nomment leur père. Par contre, il appelle « neveux » et « nièces » les enfants de ses sœurs qui, eux, l'appellent leur oncle. Inversement, l'Iroquoise appelle non seulement ses enfants, mais aussi ceux de ses sœurs, « fils » et « filles », et ceux-ci l'appellent leur mère. Par contre, elle appelle « neveux » et « nièces » les enfants de ses frères, et elle s'appelle leur tante. De même, les enfants de frères se nomment entre eux « frères » et « sœurs », tout comme le font entre eux les enfants de sœurs. Par contre, les enfants d'une femme et ceux de son frère s'appellent mutuellement « cousins » et « cousines ». Et ce ne sont pas seulement des noms vides de sens, mais bien les expressions d'idées effectivement régnantes sur la proximité et l'éloignement, l'égalité et l'inégalité de la parenté consanguine; et [ces conceptions] servent de base à un système de parenté complètement élaboré, capable d'exprimer plusieurs centaines de rapports de parenté différents pour un seul individu. Qui plus est: ce système n'est pas seulement en pleine vigueur chez tous les Indiens d'Amérique (on n'y a trouvé jusqu'ici nulle exception), mais il règne aussi, presque sans changement, chez les aborigènes de l'Inde, chez les tribus dravidiennes du Dekkan et les tribus Gauras de l’Hindoustan. Les noms de parenté concordent encore de nos jours, pour plus de deux cents rapports de parenté différents, chez les Tamouls de l'Inde méridionale et les Iroquois Senecas de l'État de New York. Et chez ces tribus hindoues comme chez tous les Indiens d'Amérique,. les rapports de parenté tels qu'ils résultent de la forme de famille en vigueur sont en contradiction avec le système de parenté.

Comment expliquer cela ? Étant donné le rôle décisif que la parenté joue dans le régime social chez tous les peuples sauvages et barbares, il n'est pas possible d'éliminer à l'aide de quelques phrases l'importance de ce système si largement répandu. Un système qui règne par­tout en Amérique, qui existe également en Asie chez des peuples d'une race toute différente, et dont on rencontre à foison, par toute l'Afrique et l'Australie, des formes plus ou moins modifiées, [un tel système] demande qu'on l'explique historiquement, et non point qu'on s'en débarrasse par des mots, comme Mac Lennan, par exemple, a tenté de le faire. Les dénomi­nations de père, enfant, frère, sœur ne sont pas de simples titres honorifiques, mais entraînent avec elles des obligations mutuelles très précises, très sérieuses, dont l'ensemble forme une part essentielle de l'organisation sociale de ces peuples. Et l'on en a trouvé l'expli­cation. Aux îles Sandwich (Hawaï), il existait encore, dans la première moitié de ce siècle, une forme de famille qui présentait exactement des pères et des mères, des frères et des sœurs, des fils et des filles, des oncles et des tantes, des neveux et des nièces tels que les requiert le vieux système de parenté des Indiens aborigènes d'Amérique. Mais, chose curieu­se: le système de parenté qui était en vigueur à Hawaï ne concordait pas, lui non plus, avec la forme de famille qui y existait effectivement. Dans ce pays, en effet, tous les enfants de frè­res et sœurs, sans exception, sont frères et sœurs, et sont considérés comme les enfants com­muns, non seu­lement de leur mère et des sœurs de celle-ci, ou de leur père et des frères de celui-ci, mais encore de tous les frères et sœurs de leurs parents, sans distinction. Donc, si le système de pa­ren­té américain présuppose une forme plus primitive de la famille qui n'existe plus ,en Amérique, et que nous rencontrons encore réellement à Hawaï, le système de parenté ha­waïen nous ramène, d'autre part, à une forme de la famille encore plus originelle dont nous ne pouvons plus, il est vrai, établir nulle part l'existence, mais qui doit nécessairement avoir existé, parce que, sans cela, le système de parenté correspondant n'aurait pas pu se créer.

« La famille, dit Morgan, est l'élément actif; elle n'est jamais stationnaire, mais passe d'une forme inférieure à une forme plus élevée, à mesure que la société se déve­loppe d'un degré infé­rieur à un degré plus élevé. Par contre, les systèmes de parenté sont passifs; ce n'est qu'à de longs intervalles qu'ils enregistrent les pro­grès que la famille a faits au cours du temps, et ils ne subissent de transfor­mation radicale que lorsque la famille s'est radicalement transformée [9]. »

Marx ajoute: « Et il en va de même pour les systèmes politiques, juridiques, religieux, philosophiques en général [10].» Tandis que la famille continue de vivre, le système de parenté s'ossifie, et tandis que celui-ci persiste par la force de l'habitude, la famille le dépasse. Mais avec la même certitude que Cuvier pouvait conclure des os marsupiaux d'un squelette animal trouvés près de Paris que ce squelette appartenait à un kangourou, et que des kangourous, alors disparus, avaient jadis vécu en cet endroit, avec la même certitude nous pouvons con­clure, d'un système de parenté historiquement transmis, à l'existence d'une forme de famille aujourd'hui disparue, et qui lui correspond.

Les systèmes de parenté et les formes de famille que nous venons de citer diffèrent de ceux qui règnent actuellement en ce que chaque enfant a plusieurs pères et mères. Dans le système de parenté américain, auquel correspond la famille hawaïenne, un frère et une sœur ne peuvent pas être le père et la mère d'un même enfant; mais le système de parenté hawaïen présuppose une famille dans laquelle, au contraire, ceci était la règle. Nous nous trouvons en présence d'une série de formes de famille qui sont en contradiction directe avec les formes de famille ordinairement admises jusqu'ici comme seules valables. La conception traditionnelle ne connaît que le mariage conjugal, avec à côté de lui la polygamie d'un homme et, à la ri­gueur, la polyandrie d'une femme, et elle passe sous silence, comme il sied au philistin mora­­li­sateur, que la pratique transgresse sans mot dire, mais sans façon, ces barrières imposées par la société officielle. L'étude de l'histoire primitive, par contre, nous révèle des conditions où les hommes vivent en polygamie et leurs femmes, simultanément, en polyan­drie, et où les enfants communs sont d'ailleurs considérés, pour cette raison, comme leur étant communs, conditions qui subissent elles-mêmes toute une série de changements avant de se résoudre finalement dans le mariage conjugal.

Ces changements sont de telle sorte que le cercle qu'enserre le lien conjugal commun, et qui à l'origine était très vaste, se rétrécit de plus en plus jusqu'à ne laisser finalement subsister que le couple conjugal qui prédomine aujourd'hui.

Morgan, reconstituant ainsi l'histoire de la famille, remonte, en accord avec la plupart de ses collègues, jusqu'à un état de choses primitif où des rapports sexuels sans entraves régnaient à l'intérieur d'une tribu, si bien que chaque femme appartenait également à chaque homme, et chaque homme à chaque femme. Dès le siècle dernier, il avait été question de cet état de choses primitif, mais seulement en termes généraux; le premier, Bachofen - et c'est là un de ses grands mérites - le prit au sérieux et en chercha les traces dans les traditions histo­riques et religieuses. Nous savons aujourd'hui que ces traces qu'il a trouvées ne ramènent nullement à un stade social de rapports sexuels sans entraves, -mais à une forme de beaucoup postérieure, le mariage par groupe. Quant à l'autre stade social primitif, en supposant qu'il ait vraiment existé, il appartient à une époque si reculée que nous ne pouvons guère nous atten­dre à trouver chez des fossiles sociaux, chez des sauvages arriérés, des preuves directes de son ancienne existence. Le mérite de Bachofen, c'est précisément d'avoir placé cette ques­tion au premier plan de la recherche [11].

Dans ces derniers temps, la mode s'est établie de nier ce stade initial de la vie sexuelle humaine. On veut épargner cette « honte » à l'humanité. Aussi l'on insiste sur l'absence de toute preuve directe, et par ailleurs on fait essentiellement appel à l'exemple du reste du règne animal; c'est là que Letourneau (Évolution du mariage et de la famille, 1888) a recueilli de nombreux faits selon lesquels des rapports sexuels dépourvus de toute règle appartiendraient, là aussi, à un degré inférieur. Mais de tous ces faits, la seule conclusion que je puisse tirer, c'est qu'ils ne prouvent rigoureusement rien pour l'homme et ses conditions primitives d'exis­tence. Les accouplements à long terme chez les vertébrés s'expli­quent suffisamment par des causes physiologiques, par exemple, chez les oiseaux, par le besoin de protection qu'a la femelle pendant la couvaison; les exemples de fidèle monogamie tels qu'on les trouve chez les oiseaux ne prouvent rien pour les hommes, puisque ceux-ci, justement, ne descendent pas des oiseaux. Et si la stricte monogamie est le comble de toute vertu, la palme revient au ver solitaire qui possède, dans chacun de ses cinquante à deux cents anneaux ou articles, un appareil sexuel masculin et féminin complet et passe toute son existence à s'accoupler avec lui-même dans chacun de ses segments. Mais si nous nous en tenons aux mammifères, nous trouvons chez eux toutes les formes de la vie sexuelle, la promiscuité sans règle, des formes analogues au mariage par groupe, la polygamie, le maria­ge conjugal; il n'y manque que la polyandrie, car seuls des êtres humains pouvaient la prati­quer. Même nos plus proches parents, les quadrumanes, nous offrent toutes les diversités possibles dans le groupement des mâles et des femelles; et si nous traçons des limites encore plus étroites et ne considérons que les quatre espèces de singes anthropoïdes, Letourneau sait seulement nous dire qu'ils sont parfois monogames, parfois polygames, tandis que Saussure prétend, chez Giraud-Teulon [12], qu'ils sont monogames. Les récentes affirmations de Westermarck sur la monogamie des singes anthropoïdes (The History of Human Marriage, Londres, 1891) sont bien loin d'être des preuves. Bref, les informations sont telles que l'honnête Letourneau avoue que

« d'ailleurs, il n'y a aucune relation rigoureuse, chez les mammifères, entre le* degré de développement intellectuel et la forme des rapports sexuels [13]. »

Et Espinas va jusqu'à dire:

« La peuplade est le plus élevé des groupes sociaux que nous puissions observer chez les animaux. Elle est, ce, semble, composée de familles, mais même à l'ori­gine la famille et la peuplade sont antagoniques: elles se développent en rai­son inverse l'une de l'autre. (Des sociétés animales, 1877.) [14] »

Comme le montre déjà ce qui précède, nous ne savons pour dire rien de précis sur -les groupes de famille ou autres groupements en société des singes anthropomorphes; les don­nées que nous possédons là-dessus se contredisent diamétralement les unes les autres. Et cela n'a rien de surprenant. On sait combien sont déjà contradictoires, combien nécessitent l'examen et le crible critiques les informations que nous possédons sur les tribus humaines à l'état sauvage; mais les sociétés de singes sont encore bien plus difficiles à observer que les sociétés humaines. jusqu'à plus ample informé, il nous faut donc rejeter toute conclusion tirée de ces données absolument douteuses.

En revanche, la phrase d'Espinas que nous citions tout à l'heure nous fournit un meilleur point d'appui. Chez les animaux supérieurs, la horde et la famille ne sont pas complémen­taires l'une de l'autre, mais opposées. Espinas montre très joliment comment la jalousie des mâles, à l'époque du rut, relâche ou dissout temporairement tout lien d'association dans la horde.

« La où la famille est étroitement unie, nous ne voyons pas de peuplades se former [15], sauf de rares exceptions. Au contraire, les peuplades s'établissent en, quelque sorte naturellement là où règne soit la promiscuité, soit la polygamie ... Il faut, pour que la borde prenne naissance, que les liens domestiques se soient dé­ten­dus en quelque sorte, et que l'individu ait repris sa liberté. C'est pourquoi les peuplades organisées sont si rares chez les oiseaux ... En revanche, c'est par­mi les mammifères que nous trouvons des sociétés quelque peu organisées, préci­sément parce que dans cette classe l'individu ne se laisse pas absorber par la famille ... La conscience collective de la peuplade ne doit donc pas avoir à sa naissance de plus grand ennemi que la conscience collective de la famille. N'hésitons pas à le dire: si une société supérieure à la famille s'est établie, ce ne peut être qu'en s'incorporant des familles profondément altérées, sauf à leur per­mettre plus tard de se reconstituer dans son sein à l'abri de conditions infini­ment plus favorables. » (Espinas, loc. cit., cité par GIRAUD-TEULON: Origines du mariage et de la famille 1884, pp. 519-520.)

On voit ici que les sociétés animales ont bien une certaine valeur pour les conclusions à en déduire quant aux sociétés humaines, mais seulement une valeur négative. Le vertébré supérieur ne connaît. pour autant que nous le sachions, que deux formes de famille: la polygamie ou l'appariement unique, ces deux formes ne permettent qu'un seul mâle adulte, un seul époux. La jalousie du mâle, à la fois lien et limite de la famille, oppose la famille animale à la horde; la horde, forme plus élevée de sociabilité, est tantôt rendue impossible, tantôt disloquée ou dissoute pendant la période du rut, ou tout au moins freinée dans son développement par la jalousie des mâles. Cela seul suffit à prouver que famille animale et société humaine primitive sont deux choses incompatibles; que les hommes primitifs, s'arrachant par le travail à l'animalité, ou bien ne connaissaient point du tout la famille, ou bien en connaissaient tout au plus une forme qui n'existe pas chez les animaux. Un animal aussi désarmé que l'homme en devenir pouvait peut-être arriver à se maintenir, en nombre restreint, même dans l'état d'isolement dont la forme de sociabilité la plus élevée est l'union individuelle telle que Westermarck, sur le rapport de chasseurs, l'attribue au gorille et au chimpanzé. Pour sortir de l'animalité, pour accomplir le plus grand progrès qu'offre la nature, il fallait un autre élément: il fallait remplacer l'insuffisante capacité défensive de l'individu par la force unie et l'action collective de la horde. A partir de conditions telles que celles où vivent aujourd'hui les singes anthropomorphes, le passage à l'humanité serait purement inexplicable; ces singes font bien plutôt l'effet de lignes collatérales aberrantes qui vont à une extinction graduelle et qui sont en tout cas sur leur déclin. Cela seul suffit pour qu'on rejette tout parallèle concluant de leurs formes de famille à celles de l'homme primitif. Mais la tolérance réciproque entre mâles adultes, l'affranchissement de toute jalousie étaient les conditions premières pour la formation de ces groupes plus vastes et durables, au sein desquels pouvait seule s'accomplir la métamorphose de l'animal en homme. Et de fait, que trouvons-nous comme la forme la plus ancienne, la plus primitive de la famille, celle dont nous pouvons indéniablement attester l'existence dans l'histoire, et qu'encore aujourd'hui nous pouvons étudier çà et là? Le mariage par groupe, la forme de manage où des groupes entiers d'hommes et des groupes entiers de femmes se possèdent mutuellement et qui ne laisse que peu de place à la jalousie. Et, de plus, nous trouvons à une étape postérieure de développement la forme exceptionnelle de la polyandrie qui, certes, est un défi à tous les sentiments de jalousie et qui est, pour cette raison, inconnue aux animaux. Mais comme les formes de mariage par groupe qui nous sont connues s'accompagnent de conditions si singulièrement enchevêtrées qu'elles nous renvoient nécessairement à des formes antérieures et plus simples du commerce sexuel et, du même coup, en dernier ressort, à une période de commerce sexuel sans entraves qui corres­pond au passage de l'animalité à l'humanité, les références tirées des unions animales nous ramènent justement au point qu'elles devaient nous permettre de franchir une fois pour toutes.

Qu'entend-on par « commerce sexuel sans entraves » ? On veut dire que les interdictions limitatives, en vigueur de nos jours ou dans une période antérieure, n'avaient point cours. Nous avons déjà vu tomber la barrière de la jalousie. Si une chose est sûre, c'est bien que la jalousie est un sentiment qui s'est développé relativement tard. Il en va de même pour la notion d'inceste. Non seulement, à l'époque primitive, le frère et la sœur étaient mari et femme, mais de nos jours encore les rapports sexuels entre parents et enfants sont permis chez de nombreux peuples. Bancroft l'atteste pour les Kaviats du détroit de Behring, les Kadiaks de l'Alaska, les Tinnehs au centre de l'Amérique du Nord britannique (The Native Races of the Pacific Coast of North America, 1875, vol. I); Letourneau recueille des exem­ples du même fait chez les Indiens Chippeways, les Coucous du Chili, les Caraïbes, les Karens d'Indochine [16]; sans parler de ce que relatent les anciens Grecs et Romains sur les Parthes, les Perses, les Scythes, les Huns, etc. Avant que l'inceste eût été inventé (car c'est bel et bien une invention, et même très précieuse), le commerce sexuel entre parents et enfants. pouvait ne pas être plus repoussant qu'entre d'autres personnes appartenant à des générations différentes; or, celui-ci se présente de nos jours, même dans les pays les plus prudhommes­ques, sans soulever une profonde horreur; même de vieilles « demoiselles » de plus de soixan­te ans épousent parfois, si elles sont assez riches, des jeunes gens d'une trentaine d'an­nées. Mais si nous enlevons aux formes les plus primitives de famille que nous connaissions les notions d'inceste qui s'y rattachent, - notions totalement différentes des nôtres et qui, bien souvent, leur sont diamétralement opposées, - nous arrivons à une forme de commerce sexuel qui ne peut être appelée que « sans règles ». « Sans règles », puisque les restrictions imposées plus tard par la coutume n'existaient pas encore. Mais il ne s'ensuit pas nécessairement, pour la pratique quotidienne, un pêle-mêle inextricable. Des unions individuelles temporaires ne sont pas du tout exclues: même dans le mariage par groupe, elles constituent maintenant la majorité des cas. Et si le plus récent négateur d'un tel état de choses primitif, Westermarck, qualifie du nom de mariage tout état dans lequel les deux sexes restent unis jusqu'à la naissance de la progéniture, il convient de dire que cette sorte de mariage pouvait fort bien exister dans l'état de commerce sexuel sans règles, sans être en contradiction avec l'absence de règles, autrement dit, l'absence de barrières imposées par la coutume au commerce sexuel, Westermarck, il est vrai, part du point de vue que « le manque de règles implique l'étouffe­ment des inclinations individuelles », si bien que « la pros­ti­tution en est la forme la plus authentique [17] ». Il me semble plutôt qu'il demeure impos­sible de comprendre les conditions primitives tant qu'on les regarde avec l'optique du lupanar. Nous reviendrons là-dessus à propos du mariage par groupe.

Voici, d'après Morgan quel développement subit, vraisemblablement de très bonne heure, cet [état primitif du commerce sexuel sans règles:] [18]

1. La famille consanguine. - Première [étape] [19] de la famille. Ici, les groupes conjugaux sont séparés suivant les générations: dans les limites de la famille, tous les grands-pères et les grand-mères sont entre eux maris et femmes; de même leurs enfants, autrement dit les pères et les mères dont les enfants, à leur tour, formeront un troisième cercle d'époux communs, et les enfants des enfants, autrement dit les arrière-petits-enfants des premiers, formeront le quatrième cercle. Dans cette forme de famille, les droits et les devoirs (dirions-nous) du mariage sont donc exclus seulement entre ascendants et descendants, parents et enfants. Les frères et les sœurs, les cousins et les cousines du premier, du second et des autres degrés sont tous entre eux frères et sœurs, et c'est justement pourquoi ils sont tous maris et femmes les uns des autres. Le rapport de frère et sœur inclut tout naturellement, à cette période, l'exercice du commerce sexuel entre eux [20]. La forme typique d'une telle famille se composerait de la descendance d'un seul couple, dont à leur tour les descendants de chaque différent degré sont entre eux frères et sœurs et, pour cette raison même, entre eux maris et femmes.

La famille consanguine a disparu. Même les peuples les plus grossiers dont parle l'his­ne nous en fournissent point d'exemple incontestable. Mais il faut qu'elle ait existé: le système de parenté hawaïen, ayant encore cours aujourd'hui dans toute la Polynésie, nous oblige à l'admettre, car il exprime des degrés de la parenté consanguine tels qu'ils ne peuvent se créer que sous cette forme de famille; de même tout le développement ultérieur de la famille qui suppose obligatoirement cette forme comme stade préalable nécessaire.

2. La famille punaluenne. Si le premier progrès de l'organisation consista à exclure les parents et les enfants du commerce sexuel entre eux, le second progrès fut l'exclusion des frères et des sœurs. Étant donné la plus grande égalité d'âge des intéressés, ce progrès était infiniment plus important, mais aussi plus difficile que le premier. Il s'accomplit peu à peu, en commençant, selon toute probabilité, par l'exclusion du commerce sexuel entre frères et sœurs utérins (c'est-à-dire ceux du côté maternel); concernant d'abord des cas isolés, cette exclusion devint peu à peu la règle (à Hawaii, il se présentait encore des exceptions en notre siècle), pour finir par interdire le mariage même entre frères et sœurs collatéraux, c'est-à-dire, selon notre termino­logie, entre enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de frères et sœurs; d'après Morgan, ce progrès constitue « une excellente illustration de la manière dont agit le principe de la sélection naturelle [21] ». Incontesta­ble­ment, les tribus dans lesquelles l'union consan­gui­ne fut limitée par ce progrès durent se développer plus vite et plus complè­te­ment que celles où le mariage entre frères et sœurs restait règle et loi. Et quel prodigieux effet résulta de ce progrès, c'est ce que prouve l'institution qui en découle directement et dépasse de beaucoup le but initial, celle de la gens, qui constitue la base du régime social de la plupart des peuples barbares de la terre, sinon de tous, et de laquelle, en Grèce comme à Rome, nous passons immédiatement à la civilisation.

Chaque famille primitive devait se scinder au-plus tard après quelques générations. L'économie domestique primitive, économie communiste qui règne sans exception jusque bien avant dans le stade moyen de la barbarie, exigeait une étendue maxima de la commu­nau­té familiale, variant selon les circonstances, mais assez bien déterminée dans chaque localité. Dès que l'idée d'inconvenance s'attacha au commerce sexuel entre enfants d'une même mère, cette idée dut jouer un rôle dans les scissions d'anciennes communautés domes­ti­ques et la création de communautés nouvelles (qui, d'ailleurs, ne coïncidaient pas nécessai­re­ment avec le groupe familial). Une ou plusieurs séries de sœurs devinrent le noyau de certaines d'entre elles, leurs frères utérins, le noyau d'autres. C'est ainsi, ou d'une façon analo­gue, que de la famille consanguine sortit la forme de famille que Morgan appelle punaluenne. D'après la coutume hawaïenne, un certain nombre de sœurs, sœurs utérines ou plus éloignées (c'est-à-dire cousines du premier, du second ou d'un autre degré) étaient les femmes commu­nes de leurs maris communs, à l'exclusion cependant de leurs propres frères; entre eux, ces hommes ne s'appelaient plus frères, ce que d'ailleurs ils n'étaient plus nécessai­rement, mais Punalua, c'est-à-dire compagnon intime et, pour ainsi dire, associé. De même, une série de frères utérins ou plus éloignés possédaient en mariage commun un certain nombre de fem­mes, qui n'étaient point leurs sœurs, et ces femmes se nommaient entre elles Punalua. Telle est la forme classique d'une formation familiale qui, plus tard, admit une série de variations, et dont le trait essentiel était le suivant: communauté réciproque des hommes et des femmes à l'intérieur d'un cercle familial déterminé, mais d'où étaient exclus les frères des femmes, d'abord les frères utérins, plus tard également les frères plus éloignés, et inversement aussi les sœurs des hommes.

Cette forme de famille nous fournit avec la plus parfaite exactitude les degrés de parenté qu'exprime le système américain. Les enfants des sœurs de ma mère restent toujours ses enfants et, de même, les enfants des frères de mon père sont aussi les enfants de mon père, et tous sont mes frères et sœurs; mais les enfants des frères de ma mère sont maintenant ses neveux et nièces, les enfants des sœurs de mon père sont ses neveux et nièces, et tous sont mes cousins et cousines. En effet, tandis que les maris des sœurs de ma mère sont toujours les maris de ma mère, et que les femmes des frères de mon père sont encore les femmes de mon père - en droit, sinon toujours en fait -, la réprobation par la société du commerce sexuel entre frères et sœurs a divisé en deux classes les enfants de frères et sœurs, traités eux-mêmes jusqu'alors et indistinctement comme frères et sœurs: les uns restent, après comme avant, frères et sœurs (plus éloignés) entre eux; les autres, les enfants du frère, d'une part, de la sœur, d'autre part, ne peuvent pas être plus longtemps frères et sœurs, ils ne peuvent plus avoir de parents communs, ni le père seul, ni la mère seule, ni les deux ensemble; et c'est pourquoi la catégorie des neveux et des nièces, des cousins et des cousines devient pour la première fois nécessaire, alors qu'elle eût été un non-sens dans le régime familial antérieur. Le système de parenté américain, qui semble purement absurde dans toute forme de famille basée sur le mariage conjugal, est rationnellement expliqué et naturellement motivé jusque dans ses moindres détails par la famille punaluenne. Dans toute la mesure où s'est étendu ce système de parenté, il doit, à tout le moins, y avoir existé également, avec la même extension, la famille punaluenne, ou quelque forme de famille analogue.

Cette forme de famille, dont il a été prouvé qu'elle existe réellement en Hawaï, nous eût été probablement fournie par toute la Polynésie, si les pieux missionnaires, tout comme jadis les moines espagnols en Amérique, avaient pu voir dans ces situations contraires à la morale chrétienne autre chose que de simples « abobinations » [22]. Quand César, parlant des Bretons qui se trouvaient alors au stade moyen de la barbarie, nous relate qu' « ils ont dix ou douze femmes en commun entre eux, et la plupart du temps, entre frères et frères, entre parents et enfants [23] », la meilleure explica­tion de cet état de choses est [le mariage par groupe] [24]. Des mères barbares n'ont pas dix ou douze fils en âge de pouvoir prendre des femmes en commun; mais le système de parenté américain, qui correspond à la famille punaluenne, fournit beaucoup de frères, parce que tous les cousins proches et éloignés d'un homme sont ses frères. Quant aux « parents et enfants », peut-être s'agit-il d'une interprétation erronée de César; toutefois, il n'est pas absolument exclu dans ce système que le père et le fils, ou la mère et la fille, puissent se trouver dans le même groupe conjugal; mais il est impossible que s'y trouvent le père et la fille, ou la mère et le fils. De même, cette forme [du mariage par groupe, ou une forme analogue] [25] fournit l'expli­cation la plus facile des récits d'Hérodote et d'autres écrivains anciens sur la commu­nauté des femmes chez des peuples sauvages et barbares. Il en va de même pour ce que Watson et Kaye (The People of India) nous racontent des Tikours de l’Aoudh (au nord du Gange):

« Ils vivent ensemble (c'est-à-dire qu'ils ont des rapports sexuels) presque indis­tinc­te­ment en grandes communautés, et si deux d'entre eux sont considérés com­me mariés ensemble, leur lien n'est pourtant que nominal. »

Dans l'immense majorité des cas, l'institution de la gens semble être directement issue de la famille punaluenne. Il est vrai que le système de classes [26] australien présente également un point de départ pour cette institution; les Australiens ont des gentes; ils n'ont pas encore de famille punaluenne [mais une forme plus rudimentaire du mariage par groupe] [27].

Dans toutes les formes de la famille par groupe, on ne peut savoir avec certitude qui est le père d'un enfant, mais on sait à n'en point douter qui est sa mère. Bien qu'elle appelle tous les enfants de l'ensemble de la famille ses enfants, et qu'elle ait envers eux des devoirs maternels, elle distingue pourtant ses propres enfants parmi les autres. Il est donc évident que, tant qu'existe le mariage par groupe, la descendance ne peut être prouvée que du côté maternel, et que seule la filiation féminine est donc reconnue. C'est en effet le cas chez tous les peuples sauvages et appartenant au stade inférieur de la barbarie; et c'est le second grand mérite de Bachofen que de l'avoir découvert le premier. Cette reconnaissance exclusive de la filiation maternelle et les rapports d'héritage qui en résultent avec le temps, il les désigne par le terme de «droit maternel»; je garde cette dénomination pour sa brièveté; mais elle est impropre, car à ce stade de la société il n'est pas encore question de « droit » au sens juridique du mot.

Prenons maintenant, dans la famille punaluenne, l'un des deux groupes typiques, celui d'une série de sœurs germaines ou plus éloignées (c'est-à-dire descendantes de sœurs germai­nes au premier, au second ou à d'autres degrés), avec leurs enfants et leurs frères uté­rins ou plus éloignés du côté maternel (qui, d'après notre supposition, ne sont pas leurs maris), et nous avons exactement le cercle des personnes qui, plus tard, apparaissent comme mem­bres d'une gens, dans la forme primitive de cette institution. Elles ont toutes pour aïeule une mère commune et, en vertu de cette filiation, les descendantes féminines sont sœurs de génération en génération. Mais les maris de ces sœurs ne peuvent plus être leurs frères, ils ne peuvent donc descendre de cette même aïeule; ils n'appartiennent donc pas au groupe consanguin qui sera plus tard la gens; mais leurs enfants appartiennent à ce groupe, puisque la filiation du côté maternel est seule déterminante, étant seule certaine. Dès que s'implante la réprobation du commerce sexuel entre tous les frères et sœurs, y compris les collatéraux les plus éloignés du côté maternel, le groupe précité s'est effectivement transformé en gens, c'est-à-dire qu'il s'est constitué en un cercle fixe de consanguins en ligne féminine, qui n'ont pas le droit de se marier entre eux; et ce cercle, dès lors, par d'autres institutions communes, tant sociales que religieuses, se consolide de plus en plus et se différencie des autres gentes de la même tribu. Nous en reparlerons plus longuement par la suite. Mais si nous trouvons que la gens se développe non seulement d'une manière nécessaire, mais aussi d'une façon toute naturelle à partir de la famille punaluenne, (nous serons portés] [28] à considérer comme presque certain que cette forme de famille ait existé antérieurement pour tous les peuples chez qui les institutions gentilices sont incontestables, c'est-à-dire pour presque tous les peupler. barbares et civilisés.

Lorsque Morgan écrivit son livre, nos connaissances sur le mariage par groupe étaient encore très restreintes. On connaissait quelques rares détails sur les mariages par groupe des Australiens organisés en classes et, par ailleurs, Morgan avait publié, dès 1871, les infor­ma­tions qui lui étaient parvenues sur la famille punaluenne en Hawaï [29]. La famille puna­lu­enne fournissait d'une part l'explication complète du système de parenté en vigueur parmi les Indiens d'Amérique qui avait été pour Morgan le point de départ de toutes ses recherches; elle constituait d'autre part le point de départ tout préparé d'où l'on pouvait faire dériver la gens à droit maternel; enfin elle représentait un stade de développement beaucoup plus élevé que les classes australiennes. Il était donc compréhensible que Morgan l'interprétât comme le stade de développement précédant nécessaire­ment le mariage apparié et lui attribuât une dif­fus­ion générale aux temps antérieurs. Depuis lors, nous avons eu connaissance d'une série d'autres formes du mariage par groupe et nous savons maintenant qu'en l'occurrence Morgan allait trop loin. Mais cependant il eut le bonheur de rencontrer, dans sa famille punaluenne, la forme la plus élevée, la forme classique du mariage par groupe, la forme à partir de laquelle s'explique le plus simplement le passage à une forme supérieure.

L'enrichissement le plus substantiel de nos connaissances sur le mariage par groupe, nous le devons au missionnaire anglais Lorimer Fison, qui a étudié pendant des années cette forme de famille sur son terrain classique, l'Australie. Lorimer Fison trouva le degré de développe­ment le plus bas chez les nègres australiens du Mount Gambier, en Australie méridionale. Là, toute la tribu est divisée en deux grandes classes [30], les Krokis et les Koumites.

Le commerce sexuel est rigoureusement interdit à l'intérieur de chacune de ces classes; par contre, tout homme de l'une des classes est l'époux-né de toute femme de l'autre classe; et celle-ci est son épouse-née. Ce ne sont pas les individus, ce sont les groupes tout entiers qui sont mariés l'un à l'autre, une classe avec l'autre classe. Et, nous le soulignons, il n'existe pas ici de restriction quelle qu'elle soit, pour différence d'âge ou consanguinité spéciale, sauf la restriction qui découle de la séparation en deux classes exogames. Un Kroki a de droit pour épouse toute femme koumite; mais comme sa propre fille, en tant que fille d'une femme koumite, est également Koumite selon le droit maternel, elle est du même coup l'épouse-née de tout Kroki, donc aussi bien de son propre père. A tout le moins, l'organisation par classes, telle qu'elle s'offre à nous, n'y met point d'obstacles. Donc, ou bien cette organisation a surgi à une époque où, malgré l'obscure tendance à limiter l'union consanguine, on ne voyait encore rien de particulièrement abominable dans le commerce sexuel entre parents et enfants, - et dans ce cas, le système des classes aurait surgi directement d'un état de commerce sexuel sans entraves; ou bien, au contraire, le commerce sexuel entre parents et enfants était déjà prohibé par la coutume quand les classes se constituèrent, et dans ce cas le système actuel remonte à la famille consanguine et constitue le premier pas pour en sortir. La dernière supposition est la plus probable. On ne cite point, que je sache, d'exemples de relations con­ju­gales entre parents et enfants fournis par l'Australie et, de plus, la forme ultérieure de l'exoga­mie, la gens à droit maternel présuppose en général, tacitement, comme un fait déjà établi lors de sa fondation, l'interdiction de ces relations.

En dehors du Mount Gambier en Australie du Sud, le système des deux classes se trouve également sur le fleuve Darling, plus à l'est, et dans le Queensland, au nord-est; il est donc largement répandu. Il exclut seulement les mariages entre frères et sœurs, entre enfants de frères et entre enfants de sœurs du côté maternel, parce que ceux-ci appartiennent à la même classe; par contre, les enfants d'une sœur et de son frère peuvent se marier entre eux. Chez les Kamilaroï du fleuve Darling, dans la Nouvelle-Galles du Sud, nous constatons un pas de plus pour empêcher l'union consanguine; les deux classes originelles y sont scindées en quatre, et chacune de ces quatre classes est mariée également en bloc avec une autre classe déterminée. Les deux premières classes sont l'une pour l'autre des conjoints-nés; selon que la mère appar­te­nait à la première ou à la deuxième, les enfants passent dans la troisième ou la quatrième; les enfants de ces deux dernières classes, mariées également l'une à l'autre, appartiennent de nouveau à la première ou à la deuxième classe. Si bien que toujours une génération appartient à la première et à la deuxième classe, la génération suivante à la troisième et à la quatrième et la génération qui vient ensuite appartient de nouveau à la première et à la deuxième classe. Il en résulte que les enfants de frères et sœurs (du côté maternel) ne peuvent être mari et femme, mais les petits-enfants de frères et sœurs le peuvent fort bien. Ce régime singulière­ment compliqué devient encore plus enchevêtré parce que viennent s'y greffer - plus tard, il est vrai - des gentes à droit maternel; mais nous ne pouvons entrer plus avant dans ce sujet. On le voit, la tendance qui pousse à interdire le mariage entre consanguins s'affirme constam­ment, mais par tâtonnements tout instinctifs, sans claire conscience du but à atteindre.

Le mariage par groupe qui est encore, en Australie, un mariage par classe, l'union conju­gale en bloc de toute une classe d'hommes souvent répandue sur toute la surface du conti­nent, avec une classe de femmes tout aussi répandue, ce mariage par groupe, vu de près, ne semble pas aussi abominable que se le représente l'imagination des philistins, habituée à ce qui se passe dans les lupanars. Au contraire, il a fallu de longues années pour qu'on en soup­çon­nât seulement l'existence et, d'ailleurs, cette existence est à nouveau contestée depuis peu. L'observateur superficiel n'y voit qu'un mariage conjugal aux liens lâches, et en certains en­droits, une polygamie, accompagnée d'infidélité occasionnelle. Il faut, comme le firent Fison et Howitt, consacrer à cette étude des années pour découvrir dans ces conditions matri­mo­niales, dont la pratique semblerait plutôt familière à l'Européen moyen, la loi régulatrice, la loi selon laquelle le nègre australien étranger trouve, à des milliers de kilomètres de son pays natal, parmi des gens dont la langue lui est incompréhensible, mais assez souvent d'un campe­ment à l'autre, d'une tribu à l'autre, des femmes qui font ses volontés, sans résistance et sans malice; la loi selon laquelle l'homme qui a plusieurs femmes cède l'une d'elles à son hôte pour la nuit. Là où l'Européen voit immoralité et absence de loi règne en fait une loi rigou­reuse. Les femmes appartiennent à la classe conjugale de l'étranger et sont, pour cette raison, ses épouses-nées; cette même loi morale qui les destine l'un à l'autre interdit, sous Peine d'opprobre, toutes relations en dehors des deux classes conjugales qui s'appartiennent mutuellement. Même là où se pratique le rapt des femmes, ce qui est fréquent, ce qui est de règle en maints endroits, la loi des classes est soigneusement observée.

D'ailleurs, dans le rapt des femmes se manifeste déjà une trace du passage au mariage conjugal, du moins sous la forme du mariage apparié: quand le jeune homme, avec l'aide de ses amis, a enlevé la jeune fille par force ou par séduction, ses amis la possèdent tous à tour de rôle, mais elle est ensuite considérée comme l'épouse du jeune homme qui a provoqué l'enlèvement. Inversement: si la femme enlevée s'enfuit de chez son mari et qu'elle est captu­rée par un autre homme, elle devient l'épouse de celui-ci, et le premier perd ses préro­gatives. A côté, et au sein même du mariage par groupe, qui subsiste en général, se forment donc des rapports d'exclusivité, des accouplements pour un temps plus ou moins prolongé, et la polygamie s'y juxtapose; si bien que le mariage par groupe est, ici encore, en voie de dispari­tion, et qu'il s'agit maintenant de savoir ce qui, sous l'influence européenne, disparaîtra tout d'abord de la scène: le mariage par groupe, ou ses adeptes, les nègres d'Australie.

Le mariage par classes entières, tel qu'il règne en Australie, est en tout cas une forme très inférieure et primitive du mariage par groupe, tandis que la famille punaluenne en est, autant que nous sachions, le degré suprême de développement. Le premier semble être la forme qui correspond à l'état social de sauvages errants, la seconde présuppose déjà des établissements relativement fixes de communautés communistes, et mène sans transition au stade de déve­loppe­ment immédiatement supérieur. Entre les deux, nous trouverons certainement encore bien des degrés intermédiaires. C'est là un domaine de recherches qui vient seulement de s'ouvrir et où l'on n'a guère pénétré jusqu'ici.]

3. La famille appariée. Une certaine forme d'unions par couple, pour un temps plus ou moins prolongé, existait déjà sous le régime du mariage par groupe, ou plus anciennement encore; l'homme avait, parmi les nombreuses femmes, une femme principale (on ne peut guère parler encore d'une favorite), et il était pour elle le mari principal, parmi les autres. Cette circonstance a largement contribué aux erreurs des missionnaires qui voient dans [le mariage par groupe [31]], tantôt une communauté des femmes sans règle aucune, tantôt l'adul­tère à discrétion. Mais ces unions coutumières devaient s'affermir de plus en plus, au fur et à mesure que la gens se développait et que devenaient plus nombreuses les classes de « frères » et de « sœurs » entre lesquelles le mariage était désormais impos­sible. L'impulsion donnée par la gens à l'empêchement du mariage entre consanguins alla plus loin encore. Ainsi, nous trouvons que chez les Iroquois et chez la plupart des autres Indiens au stade inférieur de la barbarie, le mariage est interdit entre tous les parents que compte leur système, et il y en a plusieurs centaines de sortes différentes. Dans cette compli­ca­tion croissante des interdictions de mariage, les mariages par groupe devenaient de plus en plus irréalisables; ils furent sup­plan­tés par la famille appariée. A ce stade, un homme vit avec une femme, mais cepen­dant la polygamie et l'infidélité occasionnelle restent le droit des hommes, bien que la première se présente rarement, pour des raisons d'ordre économique; cependant, la plupart du temps, la plus stricte fidélité est exigée des femmes pour la durée de la vie commune, et leur adultère est cruellement puni. Mais le lien conjugal peut être facile­ment dénoué de part et d'autre et, comme par le passé, les enfants appartiennent à la mère seule.

Dans cette exclusion toujours plus poussée, qui écarte du lien conjugal les consanguins, la sélection naturelle continue d'agir. Pour citer Morgan:

« Les mariages entre gentes non consanguines engendrèrent une race plus vigou­reu­se, tant au point de vue physique qu'au point de vue mental; deux tribus en voie de progrès s'unissaient, et les nouveaux crânes et les nouveaux cerveaux s'élar­gis­saient naturellement, jusqu'à pouvoir contenir les facultés des deux tribus [32]. »

Les tribus à organisation gentilice devaient ainsi prévaloir sur les tribus arriérées, ou les entraîner par leur exemple.

Le développement de la famille dans l'histoire primitive consiste donc dans le rétrécisse­ment incessant du cercle qui, à l'origine, comprenait la tribu tout entière, et au sein duquel règne la communauté conjugale entre les deux sexes. Par l'exclusion progressive des parents, d'abord les plus proches, puis des parents de plus en plus éloignés, et finalement même des parents par alliance, toute espèce de mariage par groupe devient pratiquement impossible, et il ne reste enfin que le seul couple, uni provisoirement par des liens encore fort lâches; c'est la molécule dont la désagrégation met fin à tout mariage. Il ressort déjà de ce qui précède combien l'amour sexuel individuel, au sens actuel du terme, a peu de chose à voir avec l'éta­blis­se­ment du mariage conjugal. Ceci est encore plus fortement prouvé par la pratique de tous les peuples qui se trouvent à ce stade. Tandis que, dans les formes antérieures de la famille, les hommes ne risquaient jamais de manquer de femmes et qu'au contraire ils en avaient plus que suffisam­ment, les femmes devinrent alors rares et recherchées. C'est pour­quoi, à partir du mariage apparié, commencent le rapt et l'achat des femmes - symptômes large­ment répandus, mais rien de plus que les symptômes d'un changement survenu et beau­coup plus profond; de ces symptômes, simples méthodes pour se procurer des femmes, Mac Lennan, le pédant Écossais, créa la fiction de classes de famille particulières: le « mariage par rapt » et le «mariage par achat». D'autre part, chez les Indiens d'Amérique et autres tribus (au même degré de développement), la conclusion du mariage n'est pas l'affaire des intéressés, qui souvent ne sont pas consultés du tout, mais l'affaire de leurs mères. Souvent, deux êtres complètement inconnus l'un à l'autre sont ainsi fiancés et n'ont connaissance du marché conclu que lorsque le temps du mariage approche. Avant les noces, le fiancé fait aux parents gentilices de la fiancée (c'est-à-dire à ses parents du côté maternel, et non à son père ou aux parents de celui-ci) des cadeaux qui sont considérés comme le prix d'achat pour la jeune fille qu'on lui a cédée. Le mariage peut être dissous au gré de chacun des deux conjoints: mais peu à peu, dans de nombreuses tribus, par exemple chez les Iroquois, s'est formée une opinion publique hostile à ces séparations; en cas de désaccords, les parents gentilices des deux parties s'entremettent, et c'est seulement au cas où cette intervention échoue que s'effectue la séparation, dans laquelle les enfants restent à la femme et après laquelle chacun des conjoints est libre de se remarier.

La famille appariée, trop faible par elle-même et trop instable pour rendre nécessaire ou seulement désirable une économie domestique particulière, ne dissout nullement l'économie domestique communiste, héritée des temps antérieurs. Mais l'économie domestique commu­niste signifie la prédominance des femmes dans la maison, tout comme la reconnaissance exclusive de la mère en personne, étant donné qu'il est impossible de connaître avec certitude le véritable père, elle signifie une très haute estime des femmes, c'est-à-dire des mères. C'est une des idées les plus absurdes qui nous aient été transmises par le siècle des lumières que l'idée selon laquelle la femme, à l'origine de la société, a été l'esclave de l'homme. Chez tous les sauvages et tous les barbares du stade inférieur et du stade moyen, et même en partie chez ceux du stade supérieur, la femme a une situation non seule­ment libre, mais fort considérée. Ce qu'elle est encore au stade du mariage apparié, Arthur Wright peut nous l'apprendre, lui qui fut pendant de longues années missionnaire chez les Iroquois Senecas:

« En ce qui concerne leurs familles, à l'époque où elles habitaient encore les ancien­­nes longues maisons (économies domestiques communistes de plusieurs fa­milles), ... il y régnait toujours un clan (une gens), si bien que les femmes pre­naient leurs maris dans les autres clans (gentes) ... Ordinairement, la partie féminine gouvernait la maison; les provisions étaient communes; mais malheur au pauvre mari ou au pauvre amant, trop paresseux ou trop maladroit pour apporter sa part à l'approvisionnement commun. Quel que fût le nombre de ses enfants ou quelle que fût sa propriété personnelle dans la maison, il pouvait à chaque instant s'attendre à recevoir l'ordre de faire son paquet et de décamper. Et il ne fallait pas qu'il tentât de résister à cet ordre; la maison lui était rendue intenable, il ne lui restait plus qu'à retourner dans son propre clan (gens), ou encore, ce qui arri­vait le plus souvent, à rechercher un nouveau mariage dans un autre clan. Les femmes étaient la grande puissance dans les clans (gentes) aussi bien que partout ailleurs. A l'occasion, elles n'hésitaient pas à destituer un chef et à le dégrader au rang de simple guerrier [33]. »

L'économie domestique communiste, où les femmes appartiennent pour la plupart, sinon toutes, à une seule et même gens, tandis que les hommes se divisent en gentes différentes, est la base concrète de cette prédominance des femmes universellement répandue dans les temps primitifs, et dont c'est le troisième mérite de Bachofen que d'en avoir fait la découverte. J'ajoute encore que les récits des voyageurs et des missionnaires sur le travail excessif qui incom­be aux femmes chez les sauvages et les barbares ne contredisent nullement ce qui précède. La division du travail entre les deux sexes est conditionnée par des raisons tout autres que la position de la femme dans la société. Des peuples chez lesquels les femmes doivent travailler beaucoup plus qu'il ne conviendrait selon nos idées ont souvent pour les femmes beaucoup plus de considération véritable que nos Européens. La « dame » de la civilisation, entourée d'hommages simulés et devenue étrangère à tout travail véritable, a une position sociale de beaucoup inférieure à celle de la femme barbare, qui travaillait dur, qui comptait dans son peuple pour une véritable dame (lady, frowa, Frau: domina), et qui d'ailleurs en était une, de par son caractère.

Quant à savoir si le mariage apparié a complètement supplanté de nos jours, en Améri­que, le mariage par groupe, seules pourront en décider des recherches plus approfondies sur les peuples du nord-ouest et surtout sur les peuples du sud de l'Amérique qui se trouvent encore au stade supérieur de l'état sauvage. [On relate, sur les peuples du sud de l'Amérique, des exemples si variés de licence sexuelle, qu'une disparition complète de l'ancien mariage par groupe ne paraît guère vraisemblable.] En tout cas, toutes les traces n'en sont pas encore effacées. Au moins dans quarante tribus nord-américaines, l'homme qui épouse une sœur aînée a le droit de prendre également pour femmes toutes les sœurs de celle-ci, dès qu'elles atteignent l'âge voulu: vestige de la communauté des hommes pour toute la série des sœurs. Et Bancroft relate que, dans la presqu'île de Californie (stade supérieur de l'état sauvage), il y a certaines solennités où plusieurs « tribus » se réunissent pour pratiquer le commerce sexuel sans entraves [34]. Ce sont de toute évidence, des gentes qui gardent dans ces fêtes l'obscur souvenir des temps où les femmes d'une gens avaient pour époux communs tous les hommes de l'autre gens. et réciproquement [35]. [Cette même coutume règne encore en Australie. Chez quelques peuples, il arrive que les anciens, les chefs et les prêtres sorciers profitent pour leur compte de la communauté des femmes et monopolisent la plupart de celles-ci; mais en échange ils doivent, lors de certaines fêtes et grandes assemblées populaires, rétablir vérita­ble­ment l'ancienne communauté et laisser leurs femmes s'ébattre avec les j