Gyétrul Jigmé Norbu Rinpoché
Druk Dechen Ling - Novembre 1991
Aujourd'hui nous allons parler du chemin de Bodhisattva en 10 étapes.
Bodhisattva cela signifie : celui qui est prèt à travailler avec
les émotions, avec la sensation d'être éveillé, avec
la Bodhi. Ce qui ne demande pas necessairement d'etre déja Bouddha ou
éveillé. Mais plutot d'etre prèt pour marcher sur le chemin
de ceux qui sont déjà éveillés.
Les pays ou s'est developpé cette philosophie sont variés : Tibet,
Chine, Mongolie, Japon, etc... nous pouvons trouver des gens dont les approches
de la vie sont tout à fait différentes les unes des autres et
cependant ils mettent en pratique cette meme philosophie.
Par exemple dans la tradition du samourai au Japon.
Cela montre que ces gens adaptent la tradition de la "Voie du Bodhisattva"
à leur vie habituelle, ainsi il y a quelque chose de solide dans cette
tradition, elle tient compte de la terre et de l'espace ou elle est pratiquée;
par exemple :
L'approche industrielle des paysans chinois ou celle des paysans tibétains
dans les terres interdites. Tout ceci montre qu'il y a différents mouvements,
de solides mouvements pour approcher les situations de la vie quotidienne. C'est
pour ainsi dire l'ouverture aux situations de la vie, sans conflit entre le
monde physique et le monde mental.
Quand vous vous abandonnez à cette "ouverture", entre le donneur
et le receveur, il y a un espace ou tout peut fonctionner de manière
très souple, très douce, alors vous n'avez pas besoin d'etre très
concentrés d'une manière très stricte sur une seule chose,
les choses arrivent avec une passion délibérée.
Avant de s'entrainer sur le chemin du Bodhisattva, nous devons etre d'abord
un familier du Hinayana, le chemin étroit ou dit du "Petit Véhicule".
Cela ne signifie pas que nous devions avoir l'esprit étroit, mais que
notre esprit ayant été trop longtemps sauvage, chaotique, il a
besoin d'etre dompté, il a besoin de suivre une discipline, il doit etre
discipliné, par des pratiques telles que Vipassana, Samatha, Sattipattana,
la concentration sur le souffle, la concentration sur le mouvement, tout ceci
nous apprend à synchroniser notre état physique par rapport à
notre état mental.. Avec ces techniques, nous créons un modèle
de fonctionnement pour notre corps et notre esprit, un beau modèle de
vie, à travers lequel tout fonctionne harmonieusement. C'est seulement
après avoir cheminé sur le sentier étroit du "Petit
Véhicule" (Hinayana) que notre esprit est près à voyager
sur la large autoroute du chemin du Bodhisattva.
Marcher sur la voie du "Petit Véhicule" (Hinayana), c'est reconnaitre
la confusion, et cheminer sur la voie du Bodhisattva, c'est travailler avec
les émotions. C'est se voir soi-meme, fondamentalement riche, nous sommes
nés fondamentalement riches, nous n'avons pas besoin d'essayer de devenir
riches.
Nous regardons les émotions et la confusion comme un fumier que nous
n'allons pas jeter mais au contraire mettre sur notre jardin comme une richesse,
il va l'enrichir et le rendre beau.
La première étape du chemin du bodhisattva est une joie extreme,
celle qui provient du fait de pouvoir travailler avec les émotions, les
sentiments, la confusion. Elle n'est pas ordinaire, ce n'est pas la joie de
se sentir bien physiquement, ni pour des raisons matérielles, c'est une
joie extrème. Ce n'est pas non plus le fait de se réjouir de quelque
chose du passé ou du présent, c'est la joie de voir les choses
avec plus de recul, de plus haut, de pouvoir superviser les événements,
et d'etre ainsi capable de voir les choses telles qu'elles sont réellement.
C'est la joie de pouvoir appréhender les choses plus profondément,
comme jamais on le fit auparavant ou l'on condamnait le mauvais, la souffrance,
et ou l'on cherissait le bonheur. Lorsqu'on peut voir de plus haut les événements,
on les regarde et l'on découvre qu'il y a autre chose au-delà
de nos souffrances et de nos plaisirs habituels.
Géneralement on s'attache au bonheur et on le recherche, on repousse
ce qui fait souffrir, on lutte contre la souffrance, et cette lutte nous conduit
vers davantage de souffrance. Cependant à cause de cette lutte, nous
parvenons tout de meme à experimenter un certain bonheur temporaire,
éphémère, et ce changement nous fait souffrir encore plus,
et nous luttons pour sauver ce bonheur et cette lutte nous apporte encore plus
de souffrance.
Ainsi nous sommes poussé à essayer la philosophie, la drogue,
le yoga, la méditation et tout ceci semble nous guider vers une réponse
évasive, pas définitive et nous luttons toujours plus, nous voulons
toujours aller plus loin - "Quest ce qui peut encore m'aider ?" -
Il en est ainsi parce que nous ne voyons pas les aspects dénudés
de nos deux polarités, nous luttons toujours plus et nous voulons trouver
une philosophie dans cette lutte.
C'est heureux de voir qu'au-delà de la dureté de la vie, du serieux
de la vie que nous menons, il y a quelque chose d'autre, un sens de l'humour
est là, et ceci nous donne la joie, la joie de la première terre
du Chemin de Bodhisattva.
Le sens de l'humour, ce n'est pas essayer d'etre joyeux tout le temps, ni de
faire rire, c'est le fait d'accepter les choses de la vie telles qu'elles sont,
sans en etre choqué, le plaisir vient, la souffrance vient, nous les
acceptons, nous n'en sommes pas choqué, il y a un sens de l'humour dans
cette approche. L'opposé de ce sens de l'humour, c'est etre comme un
zombie, un cadavre vivant..
La joie contient la richesse, celle de l'ouverture, celle d'accepter les choses
de la vie telles qu'elles sont, les émotions, les sentiments, la confusion
et non pas de les rejeter comme quelque chose de démoniaque, de maléfique,
on est capable d'avoir une relation avec notre confusion quand on accepte notre
confusion telle qu'est est, alors on est capable d'avoir une relation pacifique
avec le monde exterieur. C'est la générosité, la première
paramita. Elle est engendrée par la joie de travailler avec ses propres
émotions et avec le monde exterieur.
Aisi, la Générosité Joyeuse est une paramita, "param"
signifie "l'autre rive" et "ita" "arriver", ce
qui veut dire "arriver sur l'autre rive, sur l'autre rive, celle qui n'est
pas sur la meme rive que que la générosité ordinaire, usuelle,
commune dans le samsara. Bien sur, nous connaissons tous la générosité,
beaucoup de gens sont généreux, mais il ne s'agit pas de cette
"générosité joyeuse", transcendentale, celle
qui est une paramita. Ordinairement, quand nous voulons aider quelqu'un c'est
parce que nous nous sentons dans une position supérieure à la
sienne. Dans le cas de la générosité transcentale, il ne
s'agit pas de regarder quelqu'un comme inférieur à vous.
Notre approche ordinaire de la générosité sous-entend la
supériorité et aussi le fait d'attendre quelque chose en retour
de notre acte généreux; Par exemple, j'ai un ami qui passe huit
jours à la maison, je fais tout pour lui et quand il s'en va, il ne me
dit meme pas merci; et j'attends qu'il me le dise. Ce n'est pas un acte de générosité
transcentale, c'est celui d'un etre ordinaire, à l'esprit étroit,
parce qu'on attend quelque chose en retour et en plus on regarde l'autre comme
étant inérieur. Ceci est un obstacle à la générosité
transcentale.
Quand nous rencontrons quelqu'un, nous disons "comment ça va ?"
et si on ne nous pose pas la meme question en retour, nous sommes vexés.
Ceci montre l'approche très drole que nous avons de la vie. Nous ne faisons
pas les choses du fond de notre coeur, l'esprit ouvert, nous n'apprécions
pas l'autre, mais nous voulons qu'on nous apprécie.
Dans le cas d'une relation entre un garçon et une fille, si on dit: "je
t'aime", cela ne veut pas dire que vous l'aimez mais plutot: "est-ce
que tu m'aimes ?" et vous attendez la réponse. L'approche du Bodhisattva
ne va pas au-dela de "je t'aime" dans cet exemple. On ne va pas plus
loin que le fait d'aimer. On apprécie quelqu'un et on le lui dit, c'est
juste cela. On n'attend rien au-delà de ceci. C'est la vraie communication
transcendentale. Nous, dans le samsara, nous attendons quelque chose en retour.;
une réponse, nous voulons que quelqu'un reconnaisse notre appréciation.
Le Bodhisattva n'attend rien de l'autre.
La générosité joyeuse, c'est aussi l'ouverture à
soi-meme et l'ouverture au monde exterieur, aux situations de la vie. Nous sommes
ouverts à n'importe quelle situation de la vie. Nous sommes ouverts à
n'importe quelle situation de la vie, toujours, et cette ouverture nous conduit
spontanément à la générosité. Cela ne signifie
pas qu'on essaye d'aider quelqu'un, mais plutot qu'on est simplement ouvert
à lui, près à traiter la situation telle qu'elle est, telle
qu'elle le demande. Nous sommes prets à faire ce qui doit etre fait,
quoi que ce soit. Les Bodhisattvas sont ouverts à toutes les situations,
quelles qu'elles soient, et c'est ça la vraie générosité.
Ils n'ont pas de pensées discursives qui disent: "je dois aider
celui-ci" , "je dois faire cela", ce que nous faisons ordinairement.
La troisième paramita est la patience. Elle vient de la générosité
joyeuse qui est d'accepter les situations de la vie telles qu'elles sont. Ordinairement
nous manquons de patience, nous pouvons l'etre une fois, deux fois, mais le
troisième fois, nous nous énervons. Dans notre travail, si nous
sommes patients, alors le travail devient un plaisir. Mais en général
n'importe travail que nous devons faire, soit nous le regardons d'une manière
frénétique qui rempli tout l'espace et alors nous sommes fatigués.
Ou bien nous regardons le travail comme quelque chose qui nous révolte
et nous devenons paresseux. La patience peut changer complètement notre
approche de la vie. Elle peut prendre place n'importe ou, sur l'autoroute, au
cinéma en faisant la queue, n'importe ou.
Petit à petit, la patience transcendantale donne naissance à la
quatrième étape dans le chemin du Bodhisattva qui est l'énergie
ou la tradition. Quand nous naissons, c'est au milieu d'une culture, d'une idéologie
particulière, et dans cet environnement, nous grandissons, nous sommes
entrainés à nous adapter aux traditions familiales. Suivre une
tradition semble etre le travail le plus difficile auquel nous soyons confrontés.
Mais quoique nous fassions, ou ce que nous ferons à l'avenir, sera emprunté
à cette tradition, la suivra; c'est celle de notre famille. Nous sommes
réglés par cette culture, cette idéologie dans laquelle
nous avons été élevés, alors c'est très douloureux
et très difficile d'aller au-delà. Et si nous ne sommes pas capables
de casser, de rompre avec cette base culturelle que nous appelons "tradition",
alors nous ne serons pas capables de marcher dans le chemin su Bodhisattva;
dans la tradition. Ceci parce qu'un Bodhisattva n'essaie pas de s'adapter à
une tradition particulière mais tout ce qu'il fait devient tradition.
C'est une situation très ouverte. Ce qu'il fait devient sa tradition.
La tradition des Bodhisattvas, c'est de travailler avec les émotions;
colère, patience, haine, reves, tout cela est la source d'une riche tradition.
Il y a un parfait exemple pour illustrer cette tradition, elle est reliée
à l'énergie qui permet aux Bodhisattva de travailler avec tous
les aspects émotionnels de la vie. Cette énergie n'est pas celle
que nous connaissons à un niveau ordinaire, car celle-ci est infatigable,
l'énergie des Bodhisattva est infatigable.
Maintenant, nous arrivons à l'étape suivante, "samten"
en tibétain, ce qui signifie "rester dans la conscience". Cette
conscience n'est pas celle que nous atteignons aux derniers stades du chemin
( appelé conscience de la sagesse sans observateur ) , cependant c'est
une conscience transcendentale ou il y a encore quelqu'un qui observe. Le Bodhisattva
est conscient des situations, de tout le développement des évenements,
au delà des notions dualistes, mais il y a toujours quelqu'un qui soutient
cette conscience. Il y a toujours "quelqu'un" qui regarde , qui observe.
Quelqu'un qui est conscient de cette conscience transcendentale. Il faut le
samadhi pareil au vajra pour couper, trancher cet observateur et cela se fera
dans les dernières terres de Bodhisattva; cette faible conception d'observateur
et de quelque chose à observer, sera tranché par le samadhi. Ces
choses dont on parle maintenant ne doivent pas rester quelque chose de théorique,
cela doit etre experimenté par chacun à sa propre manière
et alors on comprends vraiment de quoi il s'agit. Sinon, si je dis: "boire
proprement du thé, c'est un jeu d'enfant", qu'est-ce que cela signifie
?
Les enfants ne peuvent pas boire proprement une tasse de thé. Nous, oui,
nous le pouvons, nous savons ce que cela signifie., ainsi nous arrivons à
la sixième étape, ou terre de Bodhisattva, c'est prajna, la connaissance
transcendante et non pas la Sagesse qui est jnana, la suivante.
Prajna, c'est trancher, il y a la patience, la discipline, la générosité,
l'énergie, la conscience et nous avons encore besoin de la connaissance
transcendente pour trancher (couper au travers) sinon l'action est incomplète.
Son utilité, c'est de vous présenter clairement la situation telle
qu'elle est réellement, de la meme manière qu'un scanner (un ordinateur)
ou un microscope pour localiser ou est le problème. La connaissance transcendenale
transperce (tranche) l'observateur. Le Bodhisattva, jusqu'ici, travaille avec
les émotions, les gens, les situations, avec lui-meme et il a cependant
un certain "égo", celui qui fait ceci ou cela, celui qui regarde
"l'observateur" et la conscience transcendentale tranche cet égo
très subtil.
Suivre un chemin spirituel, ce n'est pas quelque chose de simple ni de facile,
on ne doit pas "sauter dedans", avec légereté, naivement,
et cela demande un processus constant de "démasquage".
Le problème est le suivant : nous attendons toujours quelque chose de
notre approche spirituelle ou pratique, meme à un niveau spirituel. Nous
voulons avoir une réponse pour tous nos problèmes. Cependant,
il me semble plutot que cela ne les résolve pas du tout et qu'au contraire,
nous devions nous y engager davantage, nous plonger dedans. Alors nous sommes
choqués, très choqués et nous devons bien convenir que
ce n'est pas réellemrnt ce que nous attendions: Un merveilleux "pouvoir
mystique" qui pourrait résoudre tous nos problèmes. Nous
disons souvent cela: "J'ai grand espoir dans cet enseignement" ou
bien "J'avais un grand espoir de cet enseignement!... de ce maitre et pourtant
il ne peut m'aider."
Habituellement, les religions parlent d'amour, de mysticisme, de charité,
de chants mystiques. Mais dans le Bouddhisme, on parle beaucoup de la souffrance
et ceci ne nous plait pas tellement, nous ne voulons pas la voir, nous ne voulons
pas en entendre parler et nous voulons plutot y échapper, trouver un
nouveau chemin, loin de la souffrance, qui nous apporte une "pause"
dans nos ennuis, une technique qui nous permette de nous debarasser de cette
souffrance. Mais ces attentes et ces fascinations semblent nous conduire vers
davantage de luttes. Et nous aimerions bien faire de grandes célébrations
avec de belles musiques, beaucoup de disciples, de la joie partout et des feux
d'artifices, c'est ce que nous souhaitons de notre spiritualité.
Nous voulons de grands yogis comme Milarépa, Sakya Shri, volant dans
les airs, suspendant leur robes aux arcs en ciel,, nous voulons vraiment que
cela nous arrive à nous aussi. C'est quelque chose que nous regardons
comme un pouvoir mystique, magique. Et nous développons une attitude
très romantique vis à vis de cela. C'est tout à fait romantique
d'imaginer passer dix années dans l'Himalaya. Mais c'est très
désapointant de réaliser tout à coup, que c'est nous-meme
qui devons le faire en fait, que personne ne le fera pour nous à notre
place. Désapointant parce que les choses n'arrivent pas ou ne sont pas
comme nous le voudrions et en fait la vie est comme ça, nous devons la
batir, nous y engager complètement, travailler avec ces choses là
qui ne sont pas comme nous le voulons. Nous voulons toujours éviter la
réalité des choses, les voir telles qu'elles sont, nous voulons
ignorer le "materiel" que nous avons besoin de cultiver. Il y a quelque
chose qui manque tout le temps, qui n'est pas juste, et ceci en dépit
de notre important developpement technologique, en dépit de notre solide
base psychologique, à l'interieur de nous-meme, il y a toujours un manque,
une insatisfaction. Mais, meme si nous nous trouvons dans de tristes situations,
nous essayons toujours de l'ignorer, nous ne sommes pas encore prets pour faire
face à ce "quelque chose qui manque", pas prets pour étudier
la question à fond ou de très près, parce que c'est très
douloureux. C'est quelque chose dont nous ne voulons pas parler, cela semble
très sensible, très secret, et nous ne voulons pas l'exposer,
le montrer. Il y a une sorte de compréhension universelle ou quelque
chose doit etre gardé secret, alors nous essayons toujours de le recouvrir,
en utilisant beaucoup de techniques, drogues, yoga, méditations, etc...
En fait, nous avons peur de perdre ce secret, nous essayons toujours de le cacher.
Nous avons peur d'etre exposés, et nous avons peur de l'espace, de sa
qualité spéciale, alors nous sommes toujours en train de recouvrir
ce fait. C'est comme si, nous avions peur de perdre notre identité, si
nous devons nous montrer, nous dévoiler, nous exposer, nous deviendrions
"personne".
Et on en revient toujoure au meme avec cette appproche des choses; quoique nous
fassions pour trouver une réponse et en cachant toujours le vrai problème,
en étant très défensif, meme si nous essayons de le résoudre
de mille manières, nous en arrivons toujours au meme point, devant la
meme énigme, la meme question.
Ceci parce que nous avons peur de l'ouverture, de nous ouvrir nous-meme aux
enseugnements, et aux situations de la vie, quelque soit le maitre que nous
rencontrions, l'enseignement que nous écoutions, nous l'interpretons
toujours suivant notre propre version. Nous pouvons approcher un maitre, mais
avant que nous ayons vraiment établi une réelle relation avec
lui, avant cela, nous avons déjà construit une préconception
de cette approche :
- "j'aimerais qu'il soit assis de cette façon."
- "je voudrais avoir cette réponse"
Alors si le maitre est comme nous l'avons souhaité, si ce qu'il dit correspond
avec ce que nous attendons, ce que nous pensons, alors nous sommes heureux :
- "Oh ! C'est bien mon maitre ! C'est bien lui mon maitre ! Il parle mon
langage."
Donc nous l'avons pré-rencontré suivant notre propre version de
ce que doit etre un maitre. En fait, nous n'avons pas de communication sincère,
véritable, mais suivant notre propre version. C'est un grand problème,
cela induit en erreur et égare beaucoup de disciples, ils se dirigent
mal. Généralement, nous cherchions un maitre, par exemple très
célèbre, qui est très érudit, qui a un grand monastère,
des milliers de moines, et nous voulons que ce maitre soit le notre. Nous ne
nous attachons pas à regarder sa personnalité mais ses conditions
de vie. C'est un très grand réconfort de prendre conscience, de
savoir en fait, ou de se dire "je suis un disciple de ce maitre si célèbre".
D'une certaine manière, c'est une auto-déception.
Une vraie communication n'est pas ainsi, ni non plus comme si vous alliez dans
une église, ou dans un monastère, et que vous voyez une statue
de Jésus ou une statue de Bouddha et vous la regardez comme quelque chose
de très profond, de très haut, de très préciaux...
et puis c'est tout. Pas d'autre communication. Vous regardez la statue, vous
vous sentez comme une petite chose stupide devant elle, comme devant quelque
chose qui a un pouvoir magique et... c'est tout. Il n'y a pas de réelle
communication.
Nous mettons quelques fleurs, allumons quelques bougies et nous prions. Mais
est-ce que cela résoud vraiment notre problème ? Nous pouvons
visiter milles églises, mille monastères mais chaque fois que
nous y allons nous y trouvons toujours de problèmes.
La solution, c'est que nous devons etre ouverts. Ce n'est pas une question
de célébrité du maitre mais celle de la possibilité
d'ouverture que nous avons avec lui, combien de temps nous pouvons rester ouverts
à lui ? jusqu'à quel point intime de notre psychologie ? Et dans
ce cas : si nous sommes ouverts, le maitre est ouvert et l'enseignement est
ouvert, alors nous pouvons parler de réelle communication, de rencontre
de deux esprits, nécessaire au chemin du Vajrayana.
Habituellement, nous nous présentons toujours comme un étudiant
ou un disciple de grande valeur. Un de ceux que le maitre doit accepter parce
qu'il est très attentif, très dévoué, il baise les
pieds mille fois par jour. En fait, nous nous présentons d'une manière
différente de ce que nous sommes réellement. Ceci parce que nous
ne voulons pas etre trop proche du maitre et si celui-ci se rapproche vraiment
de nous effectivement nous ne le comprenons pas, nous craignons qu'il se mèle
de nos affaires personelles.
- "Il essaie d'explorer mon intimité, mon monde, mon univers privé"
Nous ne voulons pas de quelqu'un qui regarde tout le temps par dessus notre
épaule.
Ce sont des choses qui arrivent à la plupart d'entre nous qui veulent
suivre un chemin spirituel. Nous ne le faisons pas intentionellement, bien sur,
mais ce sont des pièges dans lesquels nous tombons malgré notre
sentiment de vouloir faire de notre mieux.
En fait, nous devons nous laisser etre désapointés, de plus en
plus,, de plus en plus bas, jusqu'à ce que nous ayons perdu toute attente.
Et ce désapointement nous conduit à la dévotion. Donc,
si nous nous ouvrons, nous-memes, nous nous voyons tels que nous sommes, et
non pas tel que nous voudrions etre et que nous ne sommes pas. Et de la meme
façon, si nous voyons qui nous sommes, alors nous voyons qui est le maitre,
comment il est exactement, ce qu'il est, ce qu'est l'enseignement, alors à
ce moment-là, la dévotion commence vraiment et peut se developper.
Alors, nous commençons aussi à apprecier les qualités du
Bouddha exemple de celui qui a atteint l'illumination, puis les instructions,
les enseignements, le chemin et puis la communauté, la Sangha, les compagnons
qui marchent sur le chemin.
Alors graduellement, nous prenons refuge dans le Bouddha, le chef qui est l'exemple
de la réalisation, dans le Dharma, le chemin, la carte qui nous montre
ou nous sommes et ou nous irons et dans la Sangha, nos amis sur le chemin.
Donc prendre refuge ne signifie pas qu'à partir de ce jour, nous sommes
dépendant du maitre, de ses instructions, de nos compagnons. Nous ne
devons pas le comprendre ainsi mais plutot comme cela : "A partir d'aujourd'hui,
nous sommes devenus des réfugiés.".
Nous sommes devenus seuls, solitaires, nous acceptons d'etre seuls, de travailler
comme tels, comme des réfugiés, nous voulons nous défaire
de l'environnement familier qui cultive notre égo.
Nous sommes de toute façon seuls, du moment ou nous naissons jusqu'à
celui de notre mort, nous sommes solitaires et la solitude est notre constante
compagne. Nous sommes prets à accepter toutes les difficultés,
les plaisirs et les peines etc... nous voulons y faire face nous-meme, nous
ne voulons pas dependre de la communauté des compagnons sur le chemin,
la Sangha. Nous ne les suivrons pas, nous marcherons avec eux. Fondamentalement,
nous sommes des etres très seuls, très seuls et cette solitude
nous accompagne tout le temps et au fur et à mesure, elle devient indépendance,
ou individualité, unicité, sans dépendre de personne.
Milarépa disait que la solitude était sa partenaire spirituelle;
et cette solitude "de qualité" se developpe et se transforme,
elle devient le bouclier d'un guerrier, d'un chevalier, son blason, c'est l'esprit
chevaleresque, l'esprit d'un guerrier. Nous devenons comme un prince solitaire
et guerrier, courageux, sans peur. Nous risquons de devenir très romantique
avec cette idée, mais ce n'est pas necessaire. Cette qualité du
guerrier solitaire nous rend capable de connaitre les émotions, de les
affronter; les sentiments, la joie, la peine ou quoi que ce soit, nous n'en
avons plus peur et nous pouvons y faire face et c'est une qualité de
Bodhisattva. C'est l'approche du Bodhisattva, la voie du Biodhisattva. En fait
une définition de celui-ci peut-etre; celui qui est suffisament brave
pour marcher sur le chemin de la Bodhi, le chemin "de ceux qui sont éveillés";
Le chemin du Bodhisattva est décrit suivant différentes étapes,
dans le Mahayana on compte dix étapes. Ce matin nous en avons vu six.
Maintenant voici la septième étape, elle est reliée à
la Paramita des "moyens habiles" (upaya). Un environnement confus,
un travail confus, une voie confuse sont opposés à la voie habile.
Bien qu'un Bodhisattva ait déja developpé la voie habile dès
la première étape, on ne peut pas dire qu'à partir de la
septième étape, elle devienne différente, mais depuis cette
première étape, le Bodhisattva était toujours "accompagné"
d'un "surveillant", "celui qui regarde". Cela signifie que
le Bodhisattva se sentait toujours satisfait de lui-meme pour avoir accompli
ceci ou cela, il y avait toujours dans ses actions une forme de matérialisme
spirituel. (1). Et à partir de la septième étape "les
moyens habiles" sont complètement "les moyens habiles",
tout à fait dépourvu de matérialisme spirituel.
Auparavant, il y avait toujours une forme de reconnaissance par le Bodhisattva
de ce qu'il faisait. Bien qu'il ait déjà les moyens habiles dans
sa façon d'agir, dans sa façon d'approcher les situations de la
vie, il y avait en meme temps la reconnaissance de ses actions, une façon
très subtile de prendre conscience que c'était lui qui agissait.
Mais cette voie habile, ces moyens habiles sont aussi là pour trancher
ce matérialisme spirituel et ceci conduit à la compréhension
de la huitième étape du chemin du Bodhisattva. Celle-ci est reliée
à la paramita appelée Pranidam ou meunlam en tibétain (
Wishfull thinking ) ce qui veut dire "prière", "prière
de souhait", "pensée qui souhaite".
Puisqu'à ce stade là, le Bodhisattva est déja en partie
un "éveillé" parce qu'il a tranché le matérialisme
spirituel, puisqu'il pense aux etres sensibles aussi bien qu'à lui-meme,
c'est à dire en ne faisant qu'un avec eux, alors cette prière
de souhaits est une prière universelle.
Nous disons toujours que la prière d'un Bodhisattva est efficace, puissante,
magnifiscente. Il ne prie pas pour lui-meme parce qu'il est un avec les autres,
il est avec tous les etres sensibles, quand il prie, tous les etres sensibles
prient, c'est pourquoi la prière est universelle. Normalement, nous prions
pour avoir un bon travail, une famille heureuse... nous avons une forme de prière
très limitée. Nous souhaitons par exemple : "Puissè-je
avoir ce meme travail quand je reviendrai de mon pelerinage en Inde". Mais
quand un Bodhisattva prie, ce n'est pas d'une façon égocentrique
et étroite, c'est universel, avec tous les etres. Parce que la situation
présente contient en potentiel les situations futures.
Maintenant, nous arrivons à la neuvième étape "Bala"
en sanscrit, "Top" en tibétain ce qui signifie "le pouvoir".
Ici "le pouvoir" n'est pas celui d'avoir des relations, une bonne
place dans la société, dans l'administration, ce n'est pas d'avoir
beaucoup d'influences pour obtenir ce qu'on désire. Le "pouvoir",
c'est de n'avoir plus d'endroit ou aller, il ne reste rien à accomplir,
à améliorer, c'est la libération, c'est le pouvoir.
Il n'y a rien à conquérir, plus personne à conquérir,
c'est comme "etre en sécurité". On est dans la sécurité
plutot qu'etre en sécurité. Donc c'est le sens ultime de la liberté,
la libération, le sens ultime du pouvoir, parce qu'on est en harmonie,
en harmonie parfaite avec la situation qui nous entoure. Il n'y a aucun effort
à fournir, aucun besoin de chercher la sécurité ou le confort
pour soi-meme, aucun effort, non plus, à faire pour aider les etres.
L'action elle-meme est devenu "pouvoir". Puisqu'il n'y a plus aucun
objet de lutte mais seulement la sagesse "Jnana", c'est le dixième
Bhumi, l'ultime étape du Bodhisattva. La sagesse est de ne plus lutter,
la non-identification avec le maitre, l'enseignement, le chemin, les résultats,
etc... tout ne fait plus qu'un Le Bodhisattva devient le chemin lui-meme. Le
chemin du Bodhisattva devient le chemin lui-meme. Le chemin du Bhodisattva lui-meme,
est le chemin. Il n'y a plus pour lui de chemin en tant que chose excellente
: tout ce qui se présente à lui est le chemin.
Le Bodhisattva est devenu le chemin, l'un et l'autre ne forment plus deux entités
séparées ou différentes. Donc son action devient "l'action
pure", elle devient 'action de Bouddha", sa parole devient l'enseignement,
le chemin, l'information. Donc, le Bouddha, le Dharma et la Sangha ne forment
plus qu'une seule unité : lui-meme. A partir de ce point précis
démarre l'acrivité de Bouddha, on ne peut pas dire que l'action
du Bodhisattva s'arrete là mais plutot que l'activité de Bouddha
prend place ici. Et là il se passe quelque chose d'étrange et
d'interessant, le Bodhisattva était devenu jusque là , extraordinairement
puissant et cependant, à partir de là, il perd son pouvoir parce
qu'il est d'ores et déja programmé dans l'activité de Bouddha,
en harmonie avec elle. Alors ces mouvements sont précis, solides, définis,
tout ce qu'il dit est l'enseignement, chaque mot a un sens, une signification,
un but, c'est une parole juste. C'est pourquoi certaines personnes disent que
meme après avoir atteint l'éveil, les Bodhisattvas doivent avoir
un certain égo pour pouvoir enseigner. Mais comme je l'ai dit, le Bodhisattva
est devenu complètement un avec le maitre, l'enseignement, le chemin
etc...
Quand le Bouddha a atteint l'illumination, juste après, quelqu'un est
venu le voir, lui a demandé quelque chose et le Bouddha a répondu
: sa parole était l'enseignement, le Dharma, il a seulement parlé
c'est tout. C'est ainsi, c'est très beau, très puissant toute
cette communication.
Le Bouddha n'a plus besoin de regarder à travers le filtre de l'égo,
puisqu'il a été enlevé, alors il peut voir le monde, connaitre
les situations parfaitement, de manière directe, nue, par conséquent
la communication est nue, directe, de la meme façon, et aux etres ordinaires
elle semble magique, mystique, puissante. Le Bodhisattva est donc programmé
pour etre un Bouddha et il devient moins puissant, pas dans un sens ordinaire,
mais conventionnel.
Il y a une histoire pour expliquer ceci. Elle se passait il y a très
longtemps dans un royaume au coeur de l'Inde; un jour, un messager apparut dans
le ciel prédisant que sept jours plus tard tomberait une pluie dont l'eau
rendrait fous ceux qui la boiraient. Alors le roi mit en reserve une grande
quantité d'eau potable pour éviter de devenir fou. Sept jours
plus tard, excepté le roi, tous les habitants du royaume avaient bu l'eau
de cette pluie empoisonnée et étaient devenus fous. La situation
devint très étrange : le roi était seul à etre sensé
et tous les autres habitants qui avaient perdu la raison le trouvèrent
très bizarre et pensèrent que c'était lui qui était
fou. Ces gens arrivaient à s'entendre entre eux et à se comprendre,
ils avaient créé leur propre langage, leurs propre lois, leur
propre administration etc... Alors le roi apparut "sans pouvoir",
il ne pouvait plu du tout communiquer avec ces gens. Finalement, le roi but
l'eau qui rendait fou et il put de nouveau communiquer avec ses sujets. L'histoire
montre comment les Bodhisattva comme Manjushri, Avalokitesvara etc... agissent.
Ainsi se termine le chemin du Bodhisattva en dix étapes. Traditionnellement, pour commencer ce chemin on prends des voeux, on médite devant un autel sur lequel se trouve une statue de Bouddha, la photographie d'un maitre etc... et ceci pour etre sur qu'on ne fait rien de douteux, ou de louche, d'incertain. Ceci est aussi le symbole pour montrer qu'il y a des témoins qui se portent garants de notre engagement. C'est pourquoi il est necessaire de prendre des voeux de Bodhisattva ou d'autres sinon nous pouvons aller à fond dans la pratique et puis s'arreter, personne n'en saura rien.
Je suis heureux que ces enseignements vous aient plus et aient touché votre coeur ou votre esprit. Les enseignements sont à prendre comme des ingrédients, si vous voulez préparer un poulet au cury, vous avez besoin de poulet, de sel, de poivre, de curry, etc... huile, massala, oignons... et ensuite vous devez cuisiner. Prendre de bonnes proportions, préparer, cuire et ensuite vous avez la saveur fraiche du poulet au curry et vous pouvez le déguster. C'est pourquoi on dit que la pratique du Bouddhisme est toujours fraiche et vivante, c'est aussi ce qui montre l'importance d'avoir une lignée de transmission ce n'est pas quelque chose qui est tiré d'anciennes traditions vieilles de plusieurs siècles, sinon ce serait un enseignement antique, une sagesse antique. Non, nous recevons les ingrédients, nous les pratiquons et alors la saveur fraiche apparait, la sagesse fraiche et vivante.
Note:
(1) Matérialisme spirituel: Rinpoché appelle matérialisme
spirituel tout ce qui mèle l'égo à la pratique spirituelle.
Nous pouvons penser que nous marchons sur le chemin spirituel, mais si on regarde
de plus près, on se red compte qu'on construit son égo, ceci est
le matérialisme spirituel. C'est utiliser une pratique spirituelle pour
conforter son égo, pour le renforcer, intentionnellement ou non. D'une
certaine façon, l'égo est très intelligent, il n'est pas
stupide, il peut convoiter tout ce qui se présente pour l'utiliser à
ses fins, à son avantage, meme la spiritualité. Cela donne le
matérialisme spirituel. Et dans le cas du Bodhisattva, le matérialisme
spirituel bien qu'il ne soit pas aussi fort que pour les etres ordinaires comme
nous, il en demeure quand meme certaines traces pendant les six premières
étapes, un faible sentiment de reconnaissance "je fais ceci, je
fais cela." un faible égo demeure encore. Et ce matérialisme
spirituel nécessite la septième étape pour le trancher.
Les moyens habiles ( 7eme terre de Bodhisattva ) c'est regarder les deux polarites,
la découverte constante de la non-dualité et cette non-dualité
ou la découverte de la non-dualité nous conduit à la compréhension
qui tranche le matérialisme spirituel.
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