Par David Ricardo (1772-1823)
Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817), Traduit
de l'Anglais par Francisco Solano Constancio et Alcide Fonteyraud en 1847 à
partir de la 3e édition anglaise de 1821. Augmenté des notes de
Jean-Baptiste Say
Table des matières
Préface de l'auteur
Les produits de la terre, c'est-à-dire tout ce que l'on retire de sa surface par les efforts combinés du travail, des machines et des capitaux, se partage entre les trois classes suivantes de la communauté ; savoir : les propriétaires fonciers, - les possesseurs des fonds ou des capitaux nécessaires pour la culture de la terre, - les travailleurs qui la cultivent.
Chacune de ces classes aura cependant, selon l'état de la civilisation, une part très-différente du produit total de la terre sous le nom de rente, de profits du capital et de salaires, et cette part dépendra, à chaque époque, de la fertilité des terres, de l'accroissement du capital et de la population, du talent, de l'habileté de cultivateurs, enfin des instruments employés dans l'agriculture.
Déterminer les lois qui règlent cette distribution, voilà le principal problème en économie politique. Et cependant, quoique Turgot, Stuart, Smith, Say, Sismondi et d'autres auteurs aient répandu beaucoup de lumière sur cette science, leurs écrits ne renferment rien de bien satisfaisant sur la marche naturelle des rentes, des profits et des salaires.
En 1815, la véritable doctrine de la rente fut publiée à la fois par M. Malthus, dans un écrit intitulé : Recherches sur la nature et le progrès de la rente, et par un membre du collège de l'Université d'Oxford dans son Essai sur l'emploi du capital en agriculture. Sans une connaissance profonde de cette doctrine, il est impossible de concevoir les effets de l'accroissement de la richesse sur les profits et les salaires, ou de suivre d'une manière satisfaisante les effets des impôts sur les différentes classes de la société, surtout lorsque les choses imposées sont des produits immédiats de la terre. Adam Smith, et les autres écrivains distingués dont j'ai fait mention, n'ayant pas envisagé avec justesse le principe de la rente, ont, ce me semble, négligé beaucoup de vérités importantes, dont on ne peut acquérir la connaissance qu'après avoir approfondi la nature de la rente.
Pour combler ce vide, il faudrait, je le sais, avoir un talent bien supérieur au mien ; mais, après avoir médité profondément sur cette matière, après avoir profité de tout ce qu'ont écrit les auteurs distingués déjà cités, et après le grand nombre de faits précieux que l'expérience des dernières années a fournis à la génération actuelle, j'ose espérer qu'on ne me taxera pas de présomption si je publie mon opinion sur les principes qui règlent les profits et les salaires, et sur l'influence des impôts. Si l'on reconnaissait que ces principes, qui me paraissent vrais, le sont en effet, ce serait alors à d'autres écrivains plus habiles que moi à développer toutes les conséquences qui en découlent.
En combattant des opinions reçues, j'ai cru devoir plus particulièrement examiner certains passages des ouvrages d'Adam Smith qui ne s'accordent pas avec ma manière de voir ; j'espère néanmoins qu'on ne me soupçonnera pas pour cela de ne point partager avec tous ceux qui reconnaissent l'importance de l'Économie politique, l'admiration si justement due à l'ouvrage profond de cet auteur célèbre.
La même remarque est applicable aux excellents écrits de M. Say, qui a été le premier ou un des premiers parmi les écrivains du continent à savoir apprécier et appliquer les principes de Smith, et qui, non-seulement, a fait plus que tous les auteurs étrangers pour inculquer aux nations de l'Europe les principes d'un système aussi lumineux qu'utile, mais encore a réussi à disposer cette science dans un ordre plus méthodique et plus instructif en l'enrichissait en même temps de recherches originales, exactes et profondes . Le cas que je fais des écrits de M. Say ne m'a cependant pas empêché d'examiner avec la franchise que les intérêts de la science exigent les passages de son Traité d'Économie politique qui ne s'accordent pas avec mes opinions.
AVERTISSEMENT POUR LA TROISIÈME ÉDITION parue en 1821.
Je me suis efforcé, dans cette édition, d'expliquer plus nettement que dans les précédentes mon opinion sur le problème important et difficile de la valeur : j'ai donc fait quelques additions au premier chapitre. J'ai aussi introduit un nouveau chapitre sur la question des machines, recherchant ainsi l'effet que des perfectionnements mécaniques produisent sur la situation des différentes classes de la société. Dans le chapitre consacré aux propriétés distinctives de la valeur et des richesses, j'ai interrogé et examiné les doctrines de M. Say sur ce sujet, doctrines qu'il a d'ailleurs corrigées dans la quatrième édition de son ouvrage. Dans le dernier chapitre, je me suis appliqué à faire ressortir plus nettement que jamais ce principe qui veut qu'un pays soit apte à payer des impôts additionnels en argent, alors même que l'ensemble de la valeur pécuniaire de ses marchandises vient à baisser, soit par une diminution dans la quantité de travail nécessaire pour produire le blé indigène, soit par la possibilité d'obtenir une portion du blé qu'il consomme à des prix moins élevés au dehors, et cela, au moyen de l'exportation de ses produits fabriqués. Cette considération a un intérêt immense, car elle s'allie directement au système de la libre importation des blés étrangers, fait capital, surtout dans les pays qui plient sous le faix d'une dette nationale énorme. J'ai essayé de montrer que la faculté d'acquitter des impôts ne dépend ni de la valeur vénale de l'ensemble des marchandises, ni du revenu net en argent des capitalistes et des propriétaires, mais de la valeur en argent du revenu de chacun, comparée à la valeur en argent des objets qu'il consomme habituellement. Le 26 mars 1821.