Dialogue :

Marc Jutier et François De Mecquenem à Paris le 28 septembre 2001.

François : Des analyses politiques, sociologiques ou économiques nous préviennent que les prochaines années seront décisives pour l'humanité, avec l'apparition d'une crise mondiale importante pouvant potentiellement aboutir à des changements catastrophiques. Pourriez-vous décrire ce que vous pensez être les facteurs déclenchants de cette crise ? À quoi devons-nous nous attendre pour les prochaines années ?

Marc : Les attentats du 11 septembre sont un événement déclenchant de cette crise. Même si le gouvernement américain demande aux gens de retourner au travail, il est clair que les citoyens américains se posent des questions fondamentales. Le facteur déclenchant primordial serait l'accentuation de la crise économique et financière au niveau mondial. Cela serait la démonstration que le capitalisme est un mauvais système, si tant est qu'il est encore utile de le démontrer. À ce moment-là, il peut se produire un véritable retour de la politique avec un grand "P" c'est-à-dire que les citoyens vont commencer à se poser de vraies questions, à savoir comment gérer la cité, comment répartir le travail, les richesses, faire attention à notre planète, etc. Cette civilisation est en train de mourir. L'idéologie dominante est fortement remise en cause. Les gens arrêteront de croire l'économiste de service qui leur dit "soyez un bon citoyen, SVP, consommez pour relancer la croissance !" Consommer est devenu un devoir, c'est absurde. Ce système, cette idéologie s'effondrera lorsque les gens arrêteront de croire à ce discours.

François : Que répondriez-vous à une personne qui vous dirait : " De quelle crise parlez-vous ? Beaucoup d'événements ont lieu, mais la vie actuelle n'est pas dramatique. Dans l'ensemble tout se passe bien ". Que diriez-vous à cette personne pour la convaincre que la situation est urgente, et qu'il nous faut réagir ?

Marc : Effectivement, nous pouvons nous demander de quelle crise nous parlons, nous avons l'impression en Occident que tout le monde vit bien puisque que nous pouvons consommer à satiété. Mais est-ce que cette surconsommation ordonnée par les instances dirigeantes nous apporte réellement le bonheur, autrement dit, est-ce qu'on est plus heureux de consommer cette nourriture dénaturée, est-ce que les gens sont si heureux que ça ? Dans la plupart des grandes villes occidentales, les gens font 50 km en voiture ou en transport en commun pour se retrouver devant un ordinateur dans un bureau où l'ambiance n'est pas forcément bonne... où finalement tout est basé sur le mensonge, la loi du profit, il n'y a qu'une règle de base : exploiter la seule mine inépuisable, c'est-à-dire la bêtise humaine ! Les gens se déplacent de plus en plus et de plus en plus vite, mais finalement est-ce vraiment utile d'aller de Paris à Marseille en 3h pour aller négocier un contrat et revenir le soir même ? Plus les moyens de mobilité sont efficaces, plus les gens se déplacent pour faire marcher l'économie, tout ceci est fondamentalement absurde quand on y réfléchit attentivement. Il suffit de constater l'augmentation du cancer dont l'une des causes est l'augmentation des intrants dans l'agriculture intensive. Le stress de la vie moderne, le fait que les rapports humains ne sont, souvent, plus que des rapports marchands. La dégradation de la qualité de vie dans les cités dortoirs. Aux USA, les nantis qui, bien souvent, font usage d'anti-dépresseurs, s'enferment dans de nouvelles citadelles. Il est donc démontré que la consommation et le confort matériel n'apportent pas le bonheur. En fait, l'essentiel : l'amour, l'amitié, la santé, la beauté, la convivialité, un esprit paisible, la liberté intérieure, l'ouverture aux autres... ne s'achètent pas. Le bonheur est intérieur. L'écologie politique, c'est de dire : réduisons notre consommation de matières premières et d'énergie, diminuons notre agitation frénétique. Si on vivait dans une cité où les liens sociaux sont plus agréables, si les gens se déplaçaient moins et travaillaient près de chez eux, si la nourriture était issue d'une agriculture saine, s'il n'y avait plus de marketing, d'agressions publicitaires, si les gens n'étaient pas toujours obligés d'entretenir un système qui est tout le temps en train de les tromper pour leur vendre toutes sortes de produits plus ou moins inutiles. Tout le monde est prisonnier de ce système extrêmement pervers, nous vivons dans la douce dictature capitaliste, la démocratie n'existe pas car le pouvoir politique n'a plus la capacité de battre monnaie, c'est la sphère privée financière internationale et en particulier les banques américaines qui ont la capacité de faire la monnaie. Le monde change parce que de moins en moins de gens croient que la consommation est synonyme de bonheur. Le bonheur n'a pas vraiment à voir avec l'avancement de la technologie. La technoscience ne peut nous apporter qu'un petit plus afin de nous rendre la vie un peu plus confortable et ça s'arrête là ! Cette croyance que le progrès technique nous apporte forcément et toujours le bonheur est un postulat qui nous vient du siècle des lumières en Europe. Dans d'autres traditions, comme le bouddhisme, le bonheur est intérieur. Un yogi (grand pratiquant de la méditation) peut vivre dans le dénuement le plus total et être parfaitement heureux. À l'opposé, un riche américain qui vit dans une maison superbe avec piscine peut parfaitement prendre des anti-dépresseurs tous les jours parce que c'est un tel bouillonnement dans sa tête qu'il n'arrive plus à supporter les autres ni même lui-même. Le bonheur n'a vraiment rien à avoir avec le matériel, et je pense même que les objets dont on peut s'entourer peuvent être source d'attachement et donc de souffrance. Cela dit, la crise est partout. Il y a 10% de gens qui sont au chômage, beaucoup travaillent au SMIC et n'ont que le strict nécessaire pour payer leur loyer et leur nourriture. Souvent les conditions de travail sont difficiles, d'autres encore ont une situation précaire. Grâce à des moyens de production d'une grande efficacité nous pourrions travailler très peu mais à cause de règles du jeu social profondément iniques, les richesses produites sont mal réparties. Seule la politique peut nous apporter les solutions pour sortir du capitalisme agonisant.

François : Dans votre appel à un rassemblement pour l'écologie et la solidarité, vous dites que : face à l'ampleur de la crise seules sont capables de répondre en profondeur et durablement des solutions d'ordre spirituel, elles-mêmes fondements véritables de relations fraternelles entre les hommes et fondement d'une relation respectueuse de l'homme à la nature". Pourriez-vous nous expliquer en quoi ces solutions d'ordre spirituel peuvent agir au niveau d'une évolution positive de l'humanité ?

Marc : Notre société est basée, d'un point de vue idéologique, sur la révolution du siècle des lumières. La remise en question de la judéo-chrétienté et de leurs prêtres a conduit au matérialisme. Mais on ne peut pas couper l'homme de ce qui le rend profondément humain. Conscients de notre finitude et conscients du fait que nous ne sommes pas une machine, émerge forcément la croyance que quelque chose perdure après notre mort physique. Pour un matérialiste tout est permis; car si rien ne perdure après la mort, quoi que l'on fasse dans cette vie, cela ne porte pas de conséquences. "Après moi, le déluge". Le matérialisme c'est l'ouverture au cynisme. Un écologiste ne peut pas être matérialiste. Les valeurs spirituelles qui ont été développées par toutes les traditions de l'humanité sont indispensables pour une vie sociale stable et durable. Ce qui est indispensable, c'est cet acte gratuit d'amour et de compassion pour les autres et pour la nature. Un matérialiste s'en fout complètement s'il installe une usine polluante, il se fout d'exploiter les gens ou de détruire la nature puisque la seule chose qui compte c'est le profit immédiat. Une distinction est à faire entre la religion institutionnalisée sous l'ancien régime, par exemple, qui était un instrument de manipulation des masses et la spiritualité. Dans sa lutte contre l'aristocratie, la bourgeoisie a remis en cause la religion car elle représentait une institution sclérosée et décadente, puis la bourgeoisie a été obligée de se réapproprier la religion pour se donner une justification métaphysique à sa domination sur la classe non détentrice des moyens de production. La religion au 18e siècle était vraiment l'opium du peuple. Pour s'attaquer au capitalisme, Marx a été obligé de critiquer le fondement spirituel de la société. À mon sens, les écologistes ont intégré la critique marxiste mais n'acceptent pas que l'homme ne soit qu'une machine et que la nature n'est faite que pour être utilisée et exploitée.

François : Concrètement, comment pouvons-nous traverser cette période charnière de notre évolution, ce changement fondamental de notre société ?

Marc : En ce qui me concerne, j'ai choisi d'être un résistant, un dissident à l'ordre néo-libéral, autrement dit de m'impliquer le moins possible dans la production capitaliste. Le choix de consommer le minimum. L'acte le plus subversif et le plus révolutionnaire c'est de limiter au maximum sa consommation, de participer le moins possible à ce système. Je n'ai pas envie de m'investir dans ce système car je n'y crois pas.

François : Qu'y a-t-il de plus urgent à faire actuellement ? Quelles sont les solutions dont nous avons besoin pour aller vers une évolution positive ?

Marc : Une crise économique et financière globale serait la meilleure chose qui pourrait arriver pour sortir de l'absurdité du capitalisme, pour qu'il y ait de réels changements. À ce moment-là, les exécutifs des différents pays souverains pourraient déclarer faillite et se réapproprier la création monétaire. Actuellement en France, les dettes publiques et privées cumulées représentent plus de 300 000 F par citoyen ! Plus personne ne s'étonne de payer des impôts qui servent en grande partie à payer les intérêts sur la dette publique ! Le système bancaire international a le privilège de battre monnaie, c'est lui qui crée l'argent et c'est inacceptable. Un état est réellement souverain seulement s'il a la capacité de battre monnaie et ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'État doit émettre un argent libre de dettes, un argent serviteur. La confiance dans l'échange sur un territoire donné ne peut être établi que par le pouvoir politique issu du débat démocratique.

François : Ce qui est particulièrement intéressant à propos de votre programme politique est le lien entre une pensée politique radicale marquée par un profond sentiment d'humanisme et la prise en compte de la religion. Pourriez-vous définir plus précisément la notion de "valeurs intrinsèques" et en quoi cette notion est en relation avec la "religion" ?

Marc : Au 18e siècle, lorsque l'on a rejeté la religion, on a jeté le bébé et l'eau du bain ! Les religions mettent en avant les valeurs intrinsèques que sont l'amour, la compassion, la tolérance, la générosité, l'ouverture aux autres... enfin, chacun sait quelles sont les valeurs humaines. Si en rejetant la religion nous nous débarrassons aussi de ces valeurs humaines fondamentales, nous faisons une grave erreur. Le marxisme a rejeté la religion et ils ont eu bien du mal à retrouver ces valeurs intrinsèques. Nous ne pouvons pas nier que l'être humain est un être sensible et qu'il possède ces valeurs à l'intérieur de lui-même. À toutes les époques, dans toutes les civilisations et dans toutes les religions ces valeurs intrinsèques sont le fonds commun de ce qui a conduit notre humanité. Beaucoup de gens considèrent que la religion est un enfermement. Cela est probablement dû à l'oppression du clergé qu'ont dû subir nos arrière-grands-parents, nos grands-parents... et cela reste inscrit dans notre inconscient. La religion doit être un remède aux interrogations et aux souffrances fondamentales et non pas un instrument de manipulation des classes dominées par les classes dominantes. L'achèvement, le but de la vie humaine c'est de devenir une bonne personne et non pas de ne penser qu'à soi, à son confort et à sa petite personne. En clair, nous ne pouvons pas nier notre humanité. Les différences métaphysiques entre la judéo-chrétienté et le bouddhisme sont secondaires.

François : Vous dites que " l'homme ne peut pas vivre sans spiritualité " et que deux notions s'opposent : l'une selon laquelle les êtres sensibles sont animés par un esprit qui perdure après la mort et l'autre conception qui réduit l'homme à une machine. Beaucoup de personnes qui vivent dans la spiritualité paraissent être en retrait à l'idée de s'engager dans une remise en cause politique du monde. En quoi, le fait de s'engager politiquement s'inscrit-il dans une démarche spirituelle ?

Marc : Les personnes qui refusent de s'investir dans la vie de la cité se trompent. La spiritualité, ce n'est pas se couper du monde. Bien qu'il soit parfois bénéfique de se retirer de la vie mondaine afin de méditer pour y voir ensuite plus clair, une vraie pratique spirituelle ne peut être que tournée vers les autres afin de contribuer à l'amélioration des conditions générales d'existence. L'action politique est une bonne façon d'utiliser notre existence au profit des autres puisque nous agissons pour essayer de nous organiser dans la cité pour que tout le monde puisse vivre plus heureux. Je ne fais pas confiance à un politique matérialiste. Pour faire de la politique, il faut être habité par quelque chose de supérieur. Nous sommes là pour servir les autres et il faut, sans cesse, se surveiller afin de ne pas se servir des autres. La politique est une action spirituelle.

François : Pensez-vous que les attentats à New York peuvent constituer un choc qui pourrait nous " réveiller " face à la crise mondiale ?

Marc : Nous vivons un changement profond de société, un changement de civilisation. Ces attentats contribuent, c'est certain, à réveiller les gens. Mais il y a bien d'autre signes avant-coureurs du fait que la société change. L'Histoire retiendra les manifestations à Seattle le 30 novembre 1999, puis les autres rassemblements et manifestations antimondialisation.

François : Dans votre appel, vous demandez une reconnaissance par la France du gouvernement tibétain en exil et l'ouverture de négociations, sans conditions préalables, sur le futur statut du Tibet. Pourquoi ne parlez-vous pas d'autres peuples concernés par le problème d'une occupation étrangère (Palestiniens, Kurdes...).

Marc : Je défends de la même façon la cause palestinienne ou la cause kurde. Je suis contre toute oppression d'un peuple par un autre. Je milite pour la cause tibétaine depuis une dizaine d'années et je me suis engagé dans l'action politique, en partie, à cause de mon implication pour cette cause et c'est pour cela que je l'ai spécifié très précisément dans le programme.