Les trois niveaux de l'écologie
Est-on capable de penser loin géographique et temporellement de notre
environnement pour réfléchir aux vraies solutions aux problèmes
actuels ?
L'écologie peut être définie brièvement comme l'ensemble
des interactions entre les êtres vivants et leur environnement. Cette
définition s'inscrit dans le cadre global de la biosphère et n'a
pas de limite temporelle hors de celle de la vie du soleil et de la terre. L'interprétation
qui en est fait aujourd'hui par les médias et l'opinion publique ne prend
malheureusement en compte qu'une dimension très restrictive de l'écologie.
Des problèmes aussi proches que l'épuisement des ressources pétrolières
ou l'accentuation de l'effet de serre semblent ne pas nous concerner car ne
modifient pas directement et visiblement la manière dont nous vivons
au jour le jour.
Environnement proche
La préoccupation écologique dans le cadre d'un environnement proche
tant temporellement que géographiquement constitue le niveau 0 de l'écologie.
Lorsque nous nous inquiétons pour notre environnent proche, nous nous
inquiétons de l'atmosphère que nous respirons, de l'eau que nous
buvons, des aliments que nous mangeons. Nous nous préoccupons de notre
sécurité vis à vis d'événements écologiques
ponctuels tels que les tempêtes ou le manque de neige pour aller faire
du ski dans Alpes.
Les problèmes écologiques du niveau 0 sont nombreux et doivent être pris en compte rapidement puisque ce sont ceux qui ont l'impact le plus direct sur nos vies. Parmi eux, on peut citer le naufrage de l'Erika, la pollution urbaine, la pollution visuelle et sonore liée à l'utilisation de l'automobile, etc. Ces événements sont proches géographiquement, mais aussi temporellement puisque leurs effets sur l'environnement sont courts à l'échelle de l'histoire de la vie humaine. Le naufrage de l'Erika, par exemple, a des conséquences désastreuses sur l'équilibre biologiques des côtes marines. Ces effets sont très visibles, mais auront en grande partie disparu dans 20 ans et n'affectent qu'une portion limitée de la biosphère.
Les hommes politiques du niveau 0 de l'écologie tel que Noël Mamère (1), les discours démagogiques de Jacques Chirac ou de Lionel Jospin nous promettent que tout cela va changer. Nous allons continuer à nous battre pour avoir toujours plus de bien matériels grâce à une croissance économique qui détermine tout. Mais, tout en même temps, nous allons faire attention à ce que cela n'ait pas trop d'impact sur notre environnement proche. S'il n'y a plus de neige dans les Alpes, cela n'est pas bon pour l'économie touristique, ni pour le PIB de la France. Le niveau 0 de l'écologie ne remet pas en cause le niveau économique des pays riches. George Bush Junior a au moins eu le mérite de dire tout haut ce que nous les Européens pensons tout bas, c'est à dire que "notre niveau de vie n'est pas négociable".
Malheureusement, même le niveau 0 de l'écologie n'est pas pris en compte aujourd'hui. Nous continuons à asphyxier les centre villes de boites de tôle à moteur qui nous transportent lamentablement à travers les embouteillages. Même les gestes les plus basiques tels que de ne pas dégrader l'environnement visuel ne sont pas respectés puisque nous aimons enlaidir nos belles citées d'affreux panneaux géants vantant les mérites de la consommation patriotique, en dépit de la loi et du bon sens. Les exemples des problèmes du niveau 0 sont trop nombreux pour être cités ici.
Pourtant, ne s'intéresser qu'au niveau 0 de l'écologie est un acte égoïste qui suppose qu'il n'existe pas de vie en dehors de ce qui nous est proche physiquement et temporellement. C'est rapporter l'existence de la vie humaine à notre propre existence. Nous ne sommes qu'un composant de cette vie humaine puisque celle-ci existe en dehors de notre champ de vision et, espérons le, au-delà du terme de nos vies.
Environnement lointain géographiquement
La manière dont nous vivons dans les pays riches conditionne la vie de
milliards de personnes à travers le monde. Naomi Klein(2) dans No Logo
et Michael Moore (3) dans Dégraissez-moi ça ! expliquent très
bien ce processus. Les dictatures que nous mettons en place pour exploiter le
pétrole, le peuples réduits à l'état d'esclavage
pour fabriquer nos vêtements ne sont que quelques unes des nombreuses
conséquences qu'implique à l'échelle du globe notre boulimie
de consommation.
Outre la domination d'êtres humains par d'autres êtres humains, nos modes de vies ont des répercussions sur la vie de la biosphère de manière globale. Les dégradations écologiques ont existé depuis les débuts de l'histoire humaine. Notre espèce a détruit de nombreux paysages en y puisant de manière trop intense les ressources. C'est ce qui s'est passé lorsque les grecs ont abattu de nombreux arbres pour construire leurs navires sous l'antiquité où lorsque la forêt libanaise a servi au roi Salomon pour la construction du grand temple de Jérusalem.
Aujourd'hui, notre impact sur l'écosystème ne se limite plus à une partie réduite de la surface terrestre. Il s'étend dans les différentes couches de l'atmosphère et dépasse toute frontière humaine. Lorsque l'on monte dans une automobile, notre acte ne se limite pas à détruire l'environnement proche, il implique aussi des changements dans l'équilibre de la biosphère qui concerne l'humanité toute entière. Chaque acte que nous accomplissons peut avoir des conséquences pour notre frère ou notre s¦ur qui habite de l'autre coté de la planète.
Bien sûr, les problèmes d'ordre global sont abordés dans quelques conférences qui n'aboutissent à rien de concret. Malheureusement, ces conférences révèlent souvent que nous nous préoccupons de ce qui se passe à l'autre bout du monde et pourrait avoir une influence sur nos vies, mais certainement pas de ce qui se passe chez nous et pourrait avoir une influence sur les vies des habitants de l'autre bout du monde. Par exemple, le débat mondial sur l'avenir de la forêt d'Amazonie nous préoccupe moins pour notre impact sur celle-ci que pour l'impact que sa disparition pourrait avoir sur nos vies.
Elargir notre champ de vision à une vue globale constitue le niveau 1 de l'écologie. Cette vue peut être globale géographiquement, mais aussi globale temporairement. D'une certaine manière, toute vie humaine étant égale, que celle-ci se produise dans le présent ou le futur, la différence est sans importance.
Environnement lointain temporellement
La manière dont nous vivons aujourd'hui conditionne la manière
dont vivront les hommes dans 10 ans, 20 ans, 100 ans, 1000 ans, voir dans les
millions d'années. L'anthropocentrisme dont je fais preuve ici n'est
là que pour rappeler que l'homme a besoin de la Terre pour vivre et non
le contraire. Nous sommes tout à fait capables de rendre toute vie humaine
impossible. La vie sur Terre continuera, espérons le, sans nous. L'enjeu
est donc de préserver l'équilibre de la biosphère pour
permettre à la vie humaine de continuer pendant aussi longtemps que possible.
Les ressources non renouvelables seront pillées d'ici moins d'un demi-siècle. A l'échelle humaine, cela signifie tout simplement que nous avons tout pris sans prendre en considération ceux qui viendront après. C'est un peu comme si nous arrivions les premiers à un buffet que nous mangions tout sans nous préoccuper si d'autres viendront manger après. Comme aime le rappeler Georgescu-Roegen (4), "Chaque fois que nous produisons une voiture, nous détruisons irrévocablement une quantité de basse entropie qui, autrement, pourrait être utilisée pour fabriquer une charrue ou une bêche. Autrement dit, chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d'une baisse du nombre de vies humaines à venir".
Contrairement à la catastrophe de l'Erika, l'utilisation massive du pétrole continuera à bouleverser l'équilibre de notre biosphère pour au moins 500 ans. Lorsque l'on s'insurge contre la catastrophe de l'Erika, le geste le plus patriotique ne serait donc pas de boycotter Total, mais l'utilisation de toute ressource non renouvelable dans sa globalité. L'altération de la biosphère que nous effectuons aujourd'hui continuera d'avoir des effets négatifs sur la vie humaine pendant des centaines, voir des milliers d'années, si la situation est rétablie un jour.
Le pétrole étant presque déjà épuisé, nous nous tournons vers d'autres énergies telles que le nucléaire qui nous rend de plus en plus dépendants des ressources non renouvelables. Le nucléaire nécessite de l'uranium et celui-ci, même en utilisant les surgénérateurs, sera très bientôt épuisé. Les solutions données par le niveau 0 de l'écologie tel qu'utiliser l'électricité ou l'hydrogène pour diminuer les émanations urbaines sont en contradiction totale avec le niveau 1 de l'écologie. En effet, ces formes de transport d'énergies, soient disant propres à faible échelle, conduisent à une augmentation de l'énergie nucléaire qui constitue la pire forme de "cadeau empoisonné" laissé à nos enfants (5).
Des événements aussi graves que Tchernobyl ne nous ont pas permis de mesurer l'importance de la préservation des vies humaines futures. Pourtant l'enjeu écologie se situe au-delà puisque qu'il réside en une combinaison des deux dimensions temporelles et géographiques.
Environnement lointain temporellement et géographiquement
Le niveau 2 de l'écologie est le niveau que nous devons atteindre si
nous considérons que toute vie humaine a la même valeur sur Terre.
Si l'homme de là-bas à la même valeur que l'homme d'ici,
si l'homme de demain à la même valeur que l'homme d'aujourd'hui,
alors nous ne devons plus réduire l'échelle de la vie humaine
à notre propre existence.
Plus largement, toute forme de vie a son importance sur la Terre. En nous considérons au-dessus des lois de la biosphère, nous réduisons fortement les chances à ces formes de vies d'exister aussi bien dans le présent que dans le futur. Nous pourrions donc ajouter une dimension supplémentaire qui est une dimension macroscopique. La vie a son importance quelle que soit sa forme, que ce soit les bactéries invisibles à l'¦il nu à l'océan tout entier en tant qu'entité vivante.
Les défenseurs du niveau 2 de l'écologie sont encore rares et sont souvent traités d'extrémistes. Le discours traitant du niveau 0 et 1 est déjà difficile à faire passer au sein d'une civilisation dominée par le consumérisme. Le niveau 3 est trop choquant pour être accepté et remet trop d'aspect de nos vies en cause pour avoir un fort écho aussi bien au niveau de l'opinion publique que de sa représentation démocratique. Quel programme politique oserait affronter la réalité en face en proposant l'augmentation de 1000 % du prix du pétrole, en abolissant le mode de transport automobile, en baissant la consommation d'énergie, de matières non renouvelables, et de biens de consommation de manière générale ? Seules quelques personnes ont eu le courage d'exprimer ces idées, au risque d'être rejeté par leurs collègues économistes tel que Georgescu-Roegen ou d'être taxé d'extrémiste tel qu'Arne Ness, philosophe de la deep ecology.
A chaque fois que nous, humains, accomplissons un acte, nous devons mesurer sa portée et ses conséquences sur la vie à l'autre bout du monde et dans le futur. Nous devons permettre aux autres formes de vies de vivre aujourd'hui et demain.
Si l'on résonne à la taille de la planète. Se préoccuper du niveau 2 de l'écologie revient au même que de considérer que la planète est infiniment petite à l'échelle de l'univers et que nos vies sont infiniment brèves à l'échelle de la vie de la Terre. Ainsi, notre courte existence doit prendre en compte ces éléments qui nous dépassent car bien souvent hors de portée de notre réflexion quotidienne. L'enjeu est de taille puisqu'il conditionne notre existence en tant qu'espèce et détermine le temps pendant que celle-ci sera en mesure d'être acceptée par la Terre (6).
Denis Cheynet
(1) www.ecolo.asso.fr/textes/20010505gag.htm
(2) Naomi Klein, No logo - La tyrannie des marques, Leméac / Actes Sud
(3) Michael Moore, Dégraissez-moi ça !, La Découverte
(4) Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, Sang de la terre.
(5) L'hydrogène n'est pas une énergie propre. C'est un support
pour transporter de l'énergie tels que le sont l'électricité
et l'air compressé. L'utilisation de moteurs à hydrogène
demande actuellement la production d'énergie à partir de matières
fossiles ou réactions nucléaires. Une solution solaire ou éolienne
est difficilement envisageable à court terme.
(6) La seule réponse sérieuse, prenant en compte le niveau 2 de
l'écologie, est apportée par la "Décroissance soutenable".
Cf. n°280 de Silence, Février 2002.