Un proverbe récent dit "La taxe Tobin est à la spéculation financière ce que la pastille verte est au 4 X 4, c'est-à-dire sa légitimation, une entrave à sa remise en cause et enfin un formidable encouragement à son utilisation."
L'objectif affiché de la taxe Tobin est de réguler le système spéculatif et de lui permettre de mieux perdurer. Ainsi, James Tobin, économiste néo-libéral concepteur de la taxe éponyme, se déclarait "partisan du libre commerce" et s'offusquait de voir les militants antimondialisations "détourner son nom". "Je n'ai pas le moindre point commun avec ces "casseurs de carreaux" déclarait-il au Spiegel en septembre 2001 (rapporté par Le Monde - 13/03/02). Au XIXe siècle, Emile Zola, conjointement à la gauche, n'hésitait pas à qualifier, lui, la spéculation financière de crime : "Toute une vie de vols effroyables, non plus à main armée, comme les nobles aventuriers de jadis, mais en correct bandit moderne, au clair soleil de la Bourse". L'argent. En effet, impossible de faire de l'argent avec de l'argent : la plus-value réalisée sera toujours extorquée, soit à une création de richesse réelle par le travail, soit à un prélèvement sur le capital commun, les biens de l'Etat ou la nature par exemple. Dans une logique d'économie réelle, la spéculation financière devrait donc être considérée comme un vol. Suivant ce principe, les textes religieux et moreaux d'origine condamnent la spéculation. Taxer la spéculation a pour effet pervers de reconnaître un crime comme légal et à se résoudre à ne plus le définir en tant que tel.
Aux Etats-Unis, dès la fin XIXe siècle, les pouvoirs publics, conscients des dérives potentielles du système d'économie libérale, conçurent des lois antitrusts destinées à éviter la concentration du capital inhérent au modèle capitaliste. En 1911, la compagnie pétrolière Standart Oil fut contrainte à se diviser en 30 firmes distinctes. Ainsi, les économistes états-uniens très libéraux appliquèrent des mesures de régulation économique qui pourraient apparaître comme " oukases bolcheviques " au regard des objectifs bien modestes de la Taxe Tobin : entre 0,02 et 1 % sur les transactions financières internationales !
Mais la taxe Tobin présente bien d'autres difficultés et effet pervers. Malgré les affirmations de James Tobin, sa mise en place serait très ardue : elle suppose le consensus d'au moins un groupe d'Etats. Si l'idée a fait du bruit en France, les pays libéraux concernés au premier chef, comme les Etats-Unis où l'Angleterre, l'ont peu évoqué. De plus, constitué, ce groupe engendrerait alors la création d'une nouvelle instance de contrôle internationale éloignée des citoyens et donc difficile à contrôler démocratiquement. Mais, l'effet pervers majeur de cette idée est de pousser les Etats et les politiques à un travers naturel et dramatique qui consiste à ne plus affronter leurs responsabilités et à repousser à l'échelon supérieur ce qui devrait être réalisé à leur niveau. Ainsi, les mesures de régulation économique, à l'échelle nationale, comme les taxes douanières, sont laissées pour compte.
Mais, plus fondamentalement, faut-il se résoudre à n'avoir pour utopie qu'une taxe de 0,1 %, sur les transactions financières internationales ? N'est-ce pas là se soumettre à la mortifère "réalité économique" et par la même au dictat de l'économie ? On me dira que c'est toujours mieux que rien et qu'il faut bien commencer par quelque chose. Peut-être. Mais ce type de réforme doit-il être porté par ceux qui se voudrait être "la gauche de la gauche" ? Et pourquoi pas 10 % ? La création d'une association fondée sur ce projet, bien sûr aujourd'hui élargi, et regroupant autour de30 000 membres ne marquerait-il pas une formidable régression de la gauche plutôt que son renouveau ? Le repli du politique vers le domaine associatif d'un formidable potentiel humain ne serait-il pas le symptôme d'une nouvelle victoire des forces économiques ? N'assistons-nous pas, en fait, à un tragique mélange des genres ?
"Se satisfaire de l'illusion commode qu'un programme aussi simple que 0,05 % de taxation du capital spéculatif serait une recette pour changer la marche du monde ? Ce 0,5 %, cent fois moins que la dîme du clergé, restaurerait-il la justice entre les hommes ? N'est-ce pas un faux passeport vers la bonne conscience d'avantage qu'une voie de transformation ?" Agnès Bertrand et Laurence Kalafatides - OMC, le pouvoir invisible - Ed. Fayard.
Un mélange des genres.
Le champ associatif et intellectuel laisse une très large marge de liberté à ses acteurs. Il convient, pour être efficace, d'utiliser celle-ci à plein. Par contre, il est du rôle des politiques en situation de pouvoir, donc médiateurs, de mettre en ¦uvre des mesure "réformistes". Or, la taxe Tobin, qui fonde l'association Attac, est une mesure caractéristique du "politique gestionnaire". Elle est paradoxalement portée par des personnes issues du champ associatif. Conséquences : premièrement, le discours radical, qui remet en cause fondamentalement la spéculation financière se trouve largement abonné par ceux la même qui devraient le porter. Deuxièmement, les tenants de ce discours radical sont étouffés et gênés. Troisièmement, "la gauche de la gauche" se trouve réduite à des revendications "petit bourgeois" qui légitiment parfaitement un système économique qui asservit une multitude d'êtres humains et pille la nature !
Ce type de réforme doit être porté par les institutions. Elles ne peuvent voir le jour que si des contre-pouvoirs puissants dotés de revendications radicales l'y contraignent. Des revendications "institutionnelles" provenant de la sphère potentiellement la plus radicale - les associations et les intellectuels - est un mélange des genres contre-productif.
L'abandon du politique et du syndicalisme
L'association Attac se définit comme un "mouvement d'éducation populaire". Pour qui connaît un tant soit peu la sociologie type du militant d'Attac, cette appellation est bien sûr aussi ridicule et que mensongère. Attac est composé pour sa majeure partie de classes sociales moyenne et supérieure, avec une très forte proportion d'enseignants.
Parallèlement, les partis de gauche affichent une très forte désaffection. Aujourd'hui, le parti socialiste compte près d'un élu pour deux adhérents (environ 60 000 élus pour 120 000 adhérents). Il faut savoir qu'autour d'une adhésion sur deux est de complaisance. Conclusion, un nouvel adhérent PS à toutes les chances de se retrouver très rapidement dans la catégorie des élus. Voilà qui laisse augurer du très faible et catastrophique niveau d'émulation des partis traditionnels.
Face à la pression du système capitaliste, aux différents échecs politiques et syndicaux de la gauche, le repli sur monde associatif ne serait-il pas une manière plus confortable de s'impliquer dans la vie sociale, sans mettre les mains dans les dures réalités politiques et syndicales, qui obligent par exemple à se confronter au prolo qui vote Front national ? Les discours type "la démocratie représentative ne marche plus et je refuse de désormais de m'y investir. Nous voulons une démocratie participative." sont autant de propos creux, récurant à Attac, qui évitent de se frotter à la démocratique et qui permettent d'échapper à la dure réalité : ce n'est que quand la démocratie représentative est réellement conquise par ses citoyens que celle-ci peut devenir participative. Ce type de discours puéril est symptomatique de la victoire de la tyrannie de l'économie qui soumet le discours de ses opposants, les impressionne et les fait régresser au point de refuser d'affronter la politique réelle. Les militants se trouvent alors réduits à tourner en rond dans des associations, refaisant inlassablement le monde et demeurent effrayés, transis, par toute tentative de s'inclure dans un rapport de force réel.
Candidat aux élections législatives ou municipales, j'ai été à chaque fois surpris par la quantité de documents qui m'a été envoyée à ces occasions par Attac. Je n'ai pas eu le temps et le courage de les lire, trop occupé à chercher les quelques militants qui ont encore le courage de se confronter à l'ensemble des citoyens à travers le suffrage électoral et à conquérir la démocratie !
Refuser le communautarisme
Cette tendance au repli sur soi est malheureusement révélatrice d'une tendance générale. Pourtant, chaque nouveau communautarisme, qu'il soit ethnique ou social, présente le risque d'un refus d'une confrontation positive et nécessaire à toute la communauté humaine et la détérioration du sentiment d'appartenance à l'ensemble de la société. "On n'embrasse plus le monde". Devant une civilisation considérée comme hostile, chacun se recroqueville sur sa famille, son clan ou son groupe affinitaire. Il en résulte un appauvrissement considérable, car nous ne nous enrichissons que grâce à la rencontre de la différence. C'est aussi en partie un leurre : nos affinités sont souvent transversales au système social . Nous pouvons partager des points de vues politiques avec un groupe d'amis et par contre nous retrouver sur des valeurs éducatives avec notre famille, famille avec laquelle nous serons en conflit sur la politique. La bourgeoisie repose fondamentalement sur le système de refus du mélange social. Elle crée des associations ; des écoles, des cercles fermés, ou les personnes n'appartement pas sa caste sont rejetés, explicitement ou implicitement. Il serait tragique que ceux qui s'honorent de placer l'intérêt collectif au-dessus de tout suive le chemin similaire du repli sur soit. Ce n'est en tout cas pas ainsi que renaîtra la gauche.
La victoire de l'économisme
Un des leitmotivs d'Attac est de "comprendre le discours économique pour se le réapproprier". Mais, ce type d'affirmation, n'est-il pas symptomatique de la cause de nos maux : l'économisme ? Le rôle du politique n'est pas d'intégrer et de se fondre dans la technique économique pour mieux s'y soumettre, mais d'imaginer des projets de société que l'économie puisse servir. Le rôle du politique est de faire prévaloir la philosophie politique sur la science économique, et non le contraire. "Accepter le symbole d'un pourcentage comme emblème contre l'ordre marchand ?" Agnès Bertrand et Laurence Kalafatides &endash; OMC, le pouvoir invisible. En contribuant à nouveau à déifier l'économie, Attac contribue malheureusement à faire son jeu. D'emblée, l'association nourrit ainsi son adversaire qui ne pourra que mieux l'assujettir.
Attac est à mon avis à la fois une conséquence et une cause de l'échec de la gauche. Non seulement l'objectif de mettre en place la taxe Tobin s'est avéré impossible et contre productif, mais, de plus, la création de cette association a consacré l'abandon des partis politiques et des syndicats par des militants de gauche. Ceux-ci sont venus envahir et parasiter la sphère associative avec un discours inapproprié et même souvent nuisible. La complaisance dont jouit cette association et ses militants, au regard de l'intransigeance générale exprimée envers les partis politiques, me semble foncièrement injuste. Reconnaissons l'immense mérite et courage des militants de la LCR, du PC, des Verts, du PS, et même de l'UDF ou l'UMP de se confronter à la réalité et nourrir la démocratique. Croire à une "nouvelle façon de faire de la politique" est un leurre. La politique n'est pas une mode. Ses dilemmes sont intemporels. La création et le développement d'Attac signe en fait le repli sur soi et le refus de la réalité politique et sociale par des militants désorientés. Il me semble temps pour eux de revenir à la réalité et de repartir au combat. Deux manières cohérentes s'offrent à eux : soit en s'investissant dans les partis politiques et les syndicats - ce que certains font déjà -, soit en restant dans le champ intellectuel ou associatif, mais en y tenant un discours et en y menant des actions appropriées.
La gauche doit retrouver "du souffle" pour faire envie, comme les stimulants propos d'Emile Zola. Qu'elle soit passée en vingt ans d'une critique radicale d'un Parti socialiste prêt à prendre le pouvoir en déclarant vouloir rompre avec le capitalisme à une association - hors de tout rapport de force réel - réclamant la taxe Tobin devrait amener à réfléchir sur ce qui est le signe d'une terrible régression, tant de sa volonté et que de ses ambitions. Hugo Chàvez et Lula s'engagent concrètement et influent sur le destin de leur pays, et bien au delà. Il est à craindre par contre qu'Attac ne soit à la gauche que ce que la "nouvelle économie" était à l'ancienne : une bulle qui devra éclater pour ramener les pieds sur terre à ses militants.
Vincent Cheynet