Chapitre XVII
Suite du chapitre précédent. - examen et réfutation de la doctrine de M. Garnier sur le rapport de l'offre à la demande et sur la rareté.
« Il est à croire, dit M. Garnier, que les écrivains qui ont imaginé d'attacher l'origine des valeurs au rapport existant entre l'offre et la demande de la marchandise, ne se sont pas fait une idée bien nette de ces deux mots. Il n'y a pas d'offre ni de demande simple ; tout demandeur d'une denrée ou marchandise fait en même teins lui-même l'offre d'une autre valeur en échange ; de même que le marchand qui offre sa marchandise ne fait son offre qu'avec demande d'un prix. Quand la rareté du blé le rend plus cher, c'est parce que celui qui fait demande de blé offre plus d'argent que l'équivalent ou le prix naturel, et que celui qui offre le blé au consommateur demande plus d'argent que n'en vaut le prix moyen ou ordinaire. Ainsi, quoiqu'il soit vrai de dire que dans une année de cherté, la quantité de blé offerte est au-dessous de la quantité demandée, il n'en est pas moins vrai que cette circonstance ne produit d'effet sur le prix que parce qu'il y a alors plus d'argent offert et plus d'argent demandé pour des quantités égales de blé, qu'il n'y en a d'offert et demandé dans les teins ordinaires *. » On voit, par cette citation, que M. Garnier a commis lui-même la faute qu'il reproche aux autres, et que, pour me servir de ses expressions, il ne s'est pas fait une idée bien nette de la quantité offerte et de la quantité demandée. Il n'y a pas d'offre ni de demande simple, nous dit-il. J'ai montré, au contraire, qu'il y a une demande pure et simple, une demande générale et absolue, qui n'est autre chose que la somme de tous les besoins, et une offre également générale et absolue, qui représente la somme de tous les biens limités d'une certaine espèce. C'est de la comparaison qui se fait, ou du rapport qui s'établit entre cette espèce d'offre et de demande, que résulte la valeur des biens limités ; et cette valeur est d'autant plus grande que la demande est plus considérable relativement à l'offre, et d'autant plus faible que l'offre est plus considérable relativement à la demande. La demande générale et absolue n'est pas nécessairement accompagnée de l'offre d'un équivalent. Elle se conçoit très-bien, au contraire, abstraction faite des moyens que chacun de nous peut avoir pour se procurer l'objet de ses désirs, et de la nécessité qui l'oblige souvent à s'en passer. Lorsque M. Garnier nous dit que la demande d'une marchandise emporte l'offre d'une autre valeur, et que de même le marchand qui offre sa marchandise, ne fait son offre qu'avec demande d'un prix, il rétrécit évidemment l'idée de l'offre et de la demande, il ne l'applique plus, comme on le voit, qu'à l'offre effective, qu'à la demande réelle. Or, l'offre effective, la demande réelle, peuvent bien avoir une influence sur la valeur vénale ou sur le prix courant ; mais ce n'est pas de cette espèce d'offre et de demande que vient la valeur considérée en elle-même. La valeur ne provient que de la demande absolue comparée à l'offre absolue, ou du rapport qui existe entre la somme de certains besoins, et la somme des biens limités qui peuvent les satisfaire.
C'est en confondant l'offre absolue et la demande absolue avec l'offre et la demande effectives, ou en s'occupant exclusivement de celles-ci, que M. Garnier a pu supposer, comme il le fait, que la demande et l'offre peuvent se balancer dans les temps ordinaires, et se trouver égales l'une à l'autre. Un pareil équilibre n'existe jamais, comme je l'ai dit, entre la demande et l'offre absolues. La première est toujours inférieure à la seconde (note 64). Les biens limités ne peuvent pas satisfaire tous les besoins auxquels ils sont corrélatifs, comme le font les biens illimités. Les utilités rares ne sauraient répondre à tous les désirs qui les sollicitent, et c'est-là ce qui constitue leur rareté, ce qui rend leur possession avantageuse à celui qui en est investi, ce qui leur donne de la valeur, et qui engage le propriétaire à ne les céder que contre un bien équivalent.
Quand la rareté du blé le rend plus. cher, dit M. Garnier, c'est parce que celui qui fait demande de blé offre plus, d'argent que l'équivalent ou le prix naturel, et que celui qui offre du blé au consommateur demande plus d'argent que n'en vaut le prix moyen ou ordinaire. M. Garnier confond ici la cause avec l'effet ou plutôt il prend l'effet pour la cause, et réciproquement ; il renverse mal-à-propos l'ordre logique des événements. Ce n'est pas parce que celui qui demande du blé offre plus d'argent, et que celui qui offre du blé, en demande un plus haut prix, que le blé est cher et rare ; c'est Parce qu'il est plus rare et par conséquent plus cher, que celui qui le possède en demande davantage, et que celui qui veut l'acquérir en offre un prix plus élevé, soit en argent soit en toute autre marchandise.
« Cette opinion, poursuit M. Garnier, sur le rapport des offres aux demandes, regardé comme constitutif des prix, est née d'un préjugé vulgaire et généralement répandu, qui répute toute marchandise chère ou à bon marché, en raison de sa rareté ou de son abondance; ce qui nous conduit à examiner quel sens on doit attacher à ces deux mots en économie politique *. »
Je n'avais donc pas tort de dire, on le voit maintenant, que l'idée de la rareté était étroitement liée au principe de l'offre et de la demande, et que ceux d'entre les économistes qui ont fait dépendre le prix des différentes marchandises du rapport qui existe entre la quantité offerte et la quantité demandée, étaient tous, au fond, d'accord avec moi sur l'origine de la valeur, telle que je l'ai exposée dans le cours de cet ouvrage. L'opinion de M. Garnier vient appuyer la mienne, à ce sujet. Il est vrai que M. Garnier ne partage pas mes idées sur l'origine de la valeur. Il se déclare également contre le principe de la rareté, et contre celui de la demande et de l'offre. Et en cela il se montre conséquent. Mais il suffit qu'il considère la théorie de l'offre et de la demande comme tenant à celle de la rareté, pour me justifier de l'opinion qui me fait considérer le premier de ces principes comme l'équivalent du second, et pour me donner gain de cause vis-à-vis des économistes qui voudraient faire dépendre le prix des marchandises de la quantité offerte et de la quantité demandée, et qui nieraient en même temps que la valeur vienne de la rareté et de la rareté seule.
M. Garnier combat, comme on le voit, le principe de l'offre et de la demande, et il taxe de préjugé vulgaire l'opinion qui fait dépendre la cherté des marchandises de leur rareté, et leur bon marché de leur abondance. Si ce principe est généralement répandu, comme il le dit, ce n'est pas au moins parmi les savants. Ils ont cherché à la valeur bien d'autres causes; et quoiqu'ils aient avoué, comme malgré eux, l'influence de la rareté, ils ne l'ont jamais érigée en principe, ils n'en ont pas fait la base de leurs raisonnements. Pour moi qui ai adopté les idées vulgaires, je ne crois pas devoir me repentir de me trouver d'accord avec le sens commun ; et je m'estimerais heureux si je pouvais me flatter d'avoir développé, avec toute la rigueur qu'exige la science, des idées qui existent au fond de tous les esprits.
Mais rendons hommage à M. Garnier. L'idée que le principe de la rareté était un préjugé vulgaire, ne l'a point porté à le rejeter dédaigneusement et sans explication. Il s'est cru, au contraire, obligé d'examiner quel sens on doit attacher en économie politique aux mots rareté et abondance, et cette conduite nous impose à nous-même l'obligation de rechercher s'il n'aurait pas mieux réussi que nous dans l'analyse de ces deux phénomènes. Que si M. Garnier s'en est fait une idée très-peu scientifique, s'il a considéré la rareté et l'abondance comme deux choses opposées, s'il a cru que la petitesse n'avait rien de commun avec la grandeur, et que la lenteur ne ressemblait en rien à la vitesse ; en un mot, si M. Garnier est resté plus que nous soumis aux préjugés vulgaires, nous pourrons nous flatter que sa doctrine ne saurait porter aucune atteinte à la nôtre.
« La rareté ou l'abondance d'une production ou marchandise, dit M. Garnier, est une circonstance accidentelle qui ne peut agir directement sur la valeur de la production ou marchandise, mais qui peut influer puissamment sur les dispositions du vendeur ou de l'acheteur, et par là élever ou abaisser le prix actuel de la chose dans des proportions qui n'ont aucun rapport avec sa valeur *. »
J'en demande pardon à M. Garnier ; mais la rareté et l'abondance, telles que je les entends du moins, ne sont point une circonstance accidentelle, en économie politique. Elles sont, au contraire, un fait fondamental, la considération la plus importante qui s'offre à l'économiste, puisque c'est elle qui lui fournit son point de départ, et la base de la science. La rareté, telle que je l'ai considérée jusqu'à présent, est le principe générateur de l'économie politique, et il est impossible de faire jouer à ce phénomène un rôle secondaire. Si M. Garnier s'en est fait une toute autre idée, c'est, qu'il me soit permis de le dire, parce qu'il a considéré la rareté sous le point de vue le plus vulgaire, n'appelant rares que les choses très-rares, et faisant de l'abondance un phénomène essentiellement opposé à la rareté, absolument comme le vulgaire oppose la petitesse à la grandeur et la lenteur à la vitesse. Mais nous qui nous sommes fait de la rareté une idée plus scientifique, et qui ne voyons dans la rareté et dans l'abondance qu'un seul et même phénomène, sous des noms divers, il nous est bien permis de persévérer dans notre doctrine, et de ne pas nous laisser effrayer par des objections qui ne vont point au fond de la question, et qui reposent, malgré le talent de leurs auteurs, sur des observations superficielles et sur des préjugés vulgaires.
Cela posé, il est évident que la rareté a une influence sur la valeur, et une influence proportionnée à la rareté même qui la produit. Il ne sert à rien de dire que la rareté influe sur le prix, et cela, dans des proportions qui n'ont aucun rapport avec la valeur. C'est, au contraire, parce que la rareté influe sur la valeur, qu'elle influe sur le prix. En effet, comment peut-on admettre ou même comprendre la distinction que fait M. Garnier entre une action directe sur la valeur, et une influence indirecte et néanmoins toute puissante sur le prix, c'est-à-dire sur les dispositions du vendeur et de l'acheteur ? Agir sur les dispositions du vendeur et de l'acheteur, n'est-ce donc pas agir sur la valeur ? Qu'entendons-nous donc par valeur et qu'entendons-nous par échange ? J'ai déjà dit que lorsqu'on faisait un échange, on sacrifiait une certaine somme d'avantages, dans un certain genre, pour se procurer la même somme d'avantages dans un genre différent. La valeur n'exprime pas autre chose, pour chaque objet, que le pouvoir de servir d'équivalent à un autre objet d'une autre nature ; et ce pouvoir est entièrement relatif à la somme existante de chaque objet, et à la somme des besoins qui en réclament la possession. La rareté ou l'abondance d'une marchandise ne peut agir directement sur la valeur, d'après M. Garnier ; et cependant ce phénomène a une influence puissante sur le prix, ou sur les dispositions du vendeur et de l'acheteur. C'est-là, si je ne me trompe, une vaine subtilité ; c'est une distinction de mots et non de choses. A quelle influence le vendeur et l'acheteur peuvent-ils céder, si ce n'est pas à l'influence de la valeur ? Quelle considération les domine, si ce n'est pas celle de la valeur et de la rareté ? Qu'est-ce qui peut décider un homme à acheter une chose à un certain prix, sinon qu'il sait qu'elle vaut bien le prix qu'on lui en demande ? Qu'est-ce qui engage un marchand à demander tel ou tel prix de sa marchandise, (sauf le cas où il fraude, où il surfait), sinon la certitude où il est que sa marchandise vaut bien ce prix ? Les dispositions morales du vendeur et de l'acheteur ne sont qu'une traduction fidèle de la valeur et de la rareté, une expression nouvelle de ces phénomènes. Dire que la rareté et l'abondance ont une influence sur ces dispositions, n'est-ce pas reconnaître en termes formels que la rareté et l'abondance influent sur la valeur, n'est-ce pas avouer d'une manière assez positive que la valeur vient de la rareté et se proportionne sur elle ? Voyons comment M. Garnier échappe à cette conclusion.
M. Garnier distingue la valeur du prix. La rareté ou l'abondance influent bien sur le prix, ou sur les dispositions du vendeur et de l'acheteur, mais elles n'influent point sur la valeur. Quelle idée devons-nous nous faire de cette distinction entre la valeur et le prix courant ?
Les passages que je viens d'emprunter à M. Garnier sont tirés d'une longue note sur la distinction du prix courant et du prix naturel. M. Garnier a eu pour but, dans cette partie de ses commentaires, de défendre la doctrine d'Adam Smith, contre les objections de quelques économistes plus modernes et notamment de MM. Say, Malthus et Ricardo (note 65). Je ne puis pas m'appesantir ici sur cet objet. Mais je suis obligé de dire dès à présent que M. Garnier a peut-être exagéré le vice de cette distinction, en faisant de la valeur et du prix courant deux choses essentiellement opposées, et en soutenant qu'elles étaient régies par des principes différents.
« Dans une note sur l'ouvrage de M. Ricardo, dit M. Garnier, M. J.-B. Say s'exprime ainsi : La distinction entre le prix naturel et le prix courant paraît être tout à fait chimérique. Il n'y a que des prix courants en économie politique... Il y a, pour chaque genre de produit, une quantité d'offres et de demandes qui règle la valeur courante, le prix courant de tous les différents services. Il n'y a point de prix naturel, de taux commun et fixe dans tout ce qui lient aux valeurs. M. Ricardo, de son côté, n'admet point de valeur absolue, il ne connaît que des valeurs relatives une marchandise vaut ce qu'elle obtient en échange le prix qu'on en donne est son équivalent (note 66). M. Malthus a reproduit les mômes idées dans les Principes, d'économie politique qu'il vient de publier. »
« Avec de telles doctrines, poursuit M. Garnier, il n'y a plus de lois d'économie politique, et les valeurs circulent aveuglément, comme la matière du chaos dans la confusion de l'anarchie. Si la valeur d'une chose n'a d'autre mesure que son prix courant, et les autres choses qu'elle obtient en échange, ce ne sont plus les prix qui varient, ce sont les valeurs elles-mêmes. Ainsi, lorsque la nouvelle subite et imprévue d'un grand deuil publie, fait monter tout-à-coup de 25 % le prix du drap noir et fait baisser peut-être dans la même proportion celui des soieries et des étoffes de couleur, on pourra dire que c'est la valeur même de ces deux sortes de marchandises qui a haussé et baissé, et non pas leur prix seulement. Dans ce système, la valeur d'une chose n'a plus pour mesure le travail qu'elle a coûté, le travail qu'elle épargne à celui qui la possède. La valeur n'est plus une qualité qui existe dans le sujet, une qualité inhérente à la chose même et indépendante des échanges contingents que la marchandise peut avoir à subir. La valeur sera la chose la plus vague et la plus incertaine de toutes, elle sera soumise à toutes les circonstances et aux chances des événements qu'on peut le moins prévoir. Une marchandise acquerra tout à coup de la valeur, sans qu'aucun travail, aucune dépense additionnelle y concoure, mais uniquement parce qu'un fait qui lui est étranger multiplie les demandes de cette marchandise à tel point, que la quantité mise au marché se trouve infiniment au-dessous du besoin actuel de la consommation. Une autre marchandise perdra un tiers ou un quart de sa valeur réelle, parce que le marchand qui la tient, désespérant de vendre la provision qu'il a en magasin, et pressé de satisfaire à ses engagements, se résigne à perdre plutôt que de faillir, et l'offre à un prix fort inférieur à ce qu'elle lui coûte. Si vous admettez cette manière de raisonner, il faut renoncer aux études de l'économie politique, car elles ne peuvent plus vous conduire vers un but utile *. »
Je ne viens pas défendre l'opinion de MM. Say, Malthus et Ricardo, sur la nullité de la valeur absolue, et sur l'importance exclusive du prix courant ; mais cela ne me fera pas abonder non plus dans le sens de M. Garnier. Il y a, ce me semble, exagération de part et d'autre, Sans doute, il ne faut pas confondre la valeur avec le prix courant, et je me propose d'indiquer un jour la véritable différence qui existe entre ces deux idées (note 67) ; mais il ne faut pas mettre non plus entre les deux phénomènes qu'elles expriment, une différence telle qu'elles n'aient plus rien de commun, et il faut bien se garder de considérer la valeur ou le prix naturel, comme quelque chose de fixe, d'immuable et d'invariable qui ne puisse changer de la moindre manière, sans plonger l'économie politique dans le chaos.
Si la valeur d'une chose n'a d'autre mesure que son prix courant, et les autres choses qu'elle obtient en échange, dit M. Garnier, ce ne sont plus les prix qui varient, ce sont les valeurs elles-mêmes. Voyez le malheur ! Et qui vous a dit que la valeur ne variait pas ? Qui vous a dit qu'elle fût ou qu'elle dût être une chose fixe et immuable, comme une dimension de la terre, ou comme la grandeur d'un angle droit? Je ne veux pas dire que le prix courant soit le principe de la valeur ; je crois plutôt que c'est la valeur qui est le principe du prix courant; mais je crois pouvoir dire, sans me tromper, que la valeur est sujette à des variations, et que ces variations se traduisent et se réalisent dans le prix courant. Dans ce système, dit M. Garnier, la valeur d'une chose n'a plus pour mesure le travail qu'elle a coûté, le travail qu'elle épargne à celui qui la possède. Ici, M. Garnier déplace la question sans s'en apercevoir. Ce n'est pas de la mesure de la valeur que nous nous occupons : nous recherchons son origine. Or, dans aucun système, la valeur n'a pour cause ni le travail qu'elle coûte, ni le travail qu'elle épargne. Elle dérive uniquement de la rareté, ou de la demande absolue comparée à l'offre, absolue. La valeur n'est plus une qualité qui existe dans le sujet, une qualité inhérente à la chose même et indépendante des échanges contingents que la marchandise peul avoir à subir. De quelque part que vienne la valeur, rien n'empêche qu'elle ne soit une qualité inhérente à un sujet, une qualité qui existe dans la chose même et indépendante de l'échange. L'échange constate la valeur, mais il ne la fait pas. Si la valeur est variable, l'échange constatera ses variations ; voilà tout ce qu'on peut conclure de notre doctrine. La valeur sera la chose la plus vague et la plus incertaine de toutes, elle sera soumise à toutes les circonstances et aux chances des événements qu'on peul le moins prévoir. Je ne dirai pas que la valeur soit la chose la plus vague et la plus incertaine de toutes ; qui prouve trop ne prouve rien, et il faut se défier de toute espèce d'exagération ; mais je reconnaîtrai volontiers que la valeur est une chose vague et incertaine, ou, pour mieux dire, variable, et qu'elle est réellement soumise à une foule de circonstances, et aux chances des événements, qu'on peut le moins prévoir, ce qui ne l'altère ni ne la détruit. Eh quoi ! la chaleur, la vitesse, la densité, la pesanteur, ne sont-elles pas des phénomènes variables, et cela empêche-t-il les physiciens et les mathématiciens d'en reconnaître l'existence et d'en rechercher les lois ? Parce que la force et le mouvement sont des phénomènes variables, la mécanique en est-elle une science moins certaine ; et parce que la valeur d'une chose peut varier, cela interdit-il aux économistes le droit d'étudier la valeur, et de chercher la cause de ses variations ? Je ne le pense point; et je ne crois pas que l'économie politique doive périr avec la fixité et l'immuabilité de la valeur. Disons-le donc, sans crainte, et en répétant, dans un autre sens, les propres paroles de M. Garnier. Une marchandise acquerra tout à coup de la valeur, sans qu'aucun travail, aucune dépense additionnelle y concoure, mais uniquement parce qu'un fait qui lui est étranger multiplie les demandes de celle marchandise à tel point, que la quantité mise au marché se trouve infiniment au-dessous de la consommation. Une autre marchandise perdra un tiers ou un quart de sa valeur réelle, parce que le marchand qui la tient, désespérant de vendre la provision qu'il a en magasin, et pressé de satisfaire à ses engagements, se résigne à perdre plutôt que de jaillir, et l'offre à un prix fort inférieur à celui qu'elle lui coûte.
Tout en admettant cette manière de raisonner, on n'a pas besoin, quoiqu'en dise M. Garnier, de renoncer aux études de l'économie politique, et les phénomènes ainsi considérés peuvent encore nous conduire vers, un but utile. La fixité de la valeur n'est pas une condition indispensable de sa théorie, et les variations qui peuvent survenir dans cette qualité de certains biens, constitue, au contraire, un objet important d'étude pour l'économiste. Ajoutons à cela que nos principes ne sont pas si singuliers et si inouïs, que M. Garnier lui-même ne leur ait rendu hommage, comme malgré lui, et qu'il n'y ait entre sa doctrine et la nôtre, une ressemblance essentielle, une conformité frappante, comme il sera facile de nous en convaincre.
« En considérant les productions et marchandises, dit M. Garnier, relativement aux variations de prix qui peuvent procéder de leur rareté ou de leur abondance, on les divise en deux classes; savoir : 1° celles que l'industrie humaine peut multiplier et produire, à mesure que croissent les demandes des acheteurs ; 2° celles qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de multiplier à son gré. »
« Dans la première classe sont presque tous les produits de la culture et des manufactures. »
« Dans la seconde sont certaines espèces de gibier ou de poisson qui s'offrent rarement aux chasseurs et aux pêcheurs ; les fleurs et les fruits produits artificiellement par des tentatives dont le succès est incertain ; des pierres, des diamants, des perles que leur forme, leur volume et certaines qualités peu communes font rechercher les curiosités de l'histoire naturelle, et celles des arts les monuments historiques ou littéraires, comme médailles, manuscrits, exemplaires de livres ou d'estampes d'une époque ancienne, etc. *. »
M. Garnier reproduit ici, comme on le voit, la doctrine de Ricardo, sur les marchandises qui peuvent être multipliées par l'industrie humaine, et celles qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de multiplier à son gré. Il convient que pour ce qui regarde ces dernières, leur valeur provient de la rareté ; et quant aux marchandises de la seconde espèce, M. Garnier dépassant, en cela, la doctrine de Ricardo, ne dissimule pas que l'abondance et la rareté ont une influence sur elles ; et M. Garnier expose fort bien l'influence que la rareté et l'abondance ont sur les produits de l'industrie humaine, et il signale avec beaucoup de sagacité les divers degrés de cette influence sur cette dernière espèce de produits, suivant que ce sont des produits agricoles ou des produits de manufactures, et suivant que les produits agricoles sont ou ne sont pas de première nécessité, En un mot, et par une contradiction singulière, M. Garnier développe très-bien la théorie de la valeur et de son origine, tout en la niant. Cette partie de sa note est très-remarquable d'un bout à l'autre, et je regrette qu'elle soit trop longue, pour pouvoir être citée dans son entier; mais je ne puis trop engager mes lecteurs à en prendre connaissance. Ils y apprendront, par un exemple de plus, de combien on peut approcher du but, sans le toucher (note 68).
Et, en effet, ce qui empêche la doctrine de M. Garnier d'être une reproduction fidèle de la mienne, c'est tout uniment, la préoccupation qui anime notre économiste, et qu'il porte dans toute cette discussion, au sujet de cette malheureuse distinction établie par Adam Smith, et que M. Garnier veut à toute -force maintenir, entre le prix naturel et le prix de marché, entre la valeur et le prix courant. Que la rareté ait une influence incontestable sur les prix courants, c'est ce que M. Garnier ne nie point ; mais ce qu'il ne veut pas admettre, c'est qu'il n'y ait pas au-delà de ces prix courants ou de ces prix de marché, un prix naturel, fruit du travail qui a produit la marchandise, une valeur parfaitement indépendante de la rareté et de l'abondance, de la quantité offerte et-de la quantité demandée. C'est par cette malheureuse distinction entre la valeur et le prix courant, et par l'importance extraordinaire qu'il lui attribue, ou, si l'on veut, par la séparation profonde qui existe, suivant lui, entre le prix naturel et le prix du marché, que M. Garnier échappe aux conclusions vers lesquelles l'entraînent sa science et sa sagacité. Mais d'abord il n'est pas vrai que toutes les marchandises soient le fruit du travail ; et dès-lors il est impossible d'admettre qu'il y ait en elles un prix naturel, une valeur absolue qui soit le résultat du travail. Et en second lieu, peut-on croire de bonne foi qu'il y ait une si grande différence entre la valeur et le prix courant, qu'il n'y ait aucun rapport entre ces deux idées, et que les phénomènes qu'ils représentent soient régis par des principes tout différents, ou par des lois tout à fait opposées ?
Je ne veux point reproduire, je l'ai déjà dit, d'une manière tranchante et absolue, la doctrine opposée à celle de Smith et de M. Garnier. Je ne partage point les opinions de MM. Say, Malthus et Ricardo, sur l'importance exclusive du prix courant. Mais je ne puis admettre avec M. Garnier, qu'il y ait une différence essentielle entre la valeur et le prix vénal, entre ce qu'on appelle le prix naturel et le prix de marché. Le prix vénal est essentiellement lié à la valeur, et le premier de ces phénomènes dépend évidemment du second. Si la valeur d'une chose augmente, on voit augmenter le prix qu'on donne, pour se la procurer, ou qu'on reçoit, pour s'en défaire ; et si la valeur diminue, on voit diminuer le prix en même temps. Je ne sache pas qu'aucun économiste ait avancé que le prix pouvait baisser tandis que la valeur haussait, ou réciproquement. Les variations du prix tiennent aux variations de la valeur ; et c'est uniquement parce que la, valeur d'une chose augmente ou diminue, qu'on se trouve conduit à augmenter ou à diminuer le prix qu'on offre, pour s'en procurer la possession, ou celui qu'on demande, pour consentir à la céder. C'est ce que nous aurons occasion de voir plus amplement, lorsque nous nous occuperons de la véritable différence qui existe entre la valeur et le prix vénal, entre ce que M. Garnier appelle, d'après Adam Smith, le prix naturel et ce, qu'il appelle le prix de marché.
Mais il y a dans la doctrine de M. Garnier, un autre principe sur lequel je ne puis me taire. C'est la différence introduite par l'auteur, entre les marchandises qu'on peut multiplier, et celles qu'on ne peut pas multiplier. Cette distinction est empruntée, comme on le voit, à Ricardo ; et l'on n'a pas oublié, je l'espère, la manière dont je me, suis déjà exprimé à ce sujet. Il est impossible, en effet, d'appeler rares les choses qu'on ne peut pas multiplier, et de refuser ce nom aux choses que l'industrie humaine peut multiplier à son gré. La seule idée de pouvoir multiplier une marchandise en implique la limitation, et la limitation produit, la rareté. Aussitôt qu'une espèce de biens ou de choses utiles est limitée dans sa quantité, elle devient rare, et elle obtient une valeur proportionnée à sa rareté même. L'industrie humaine a beau multiplier ces biens, elle n'en fera jamais des biens illimités. Sans doute, elle en diminuera la rareté, et par cela même la valeur ; et tel est, en effet, le but que se propose l'industrie, tel est le terme auquel aspire toute production ; et c'est par-là, comme nous l'avons dit, qu'elle supplée à la parcimonie de la nature, et qu'elle remédie à l'inconvénient qui se trouve nécessairement attaché à la valeur de certains biens, et à la cause qui produit cette valeur. Mais quels que soient les efforts de l'industrie humaine, et les succès qui puissent les couronner, les utilités qu'elle multiplie n'en resteront pas moins des choses rares, et n'en auront pas moins une valeur proportionnée à cette même rareté.
En adoptant et en reproduisant, d'après Ricardo, cette division des marchandises en objets qui peuvent être multipliés par l'industrie humaine, et en objets qui ne le peuvent point ; en accordant à ces derniers biens le privilège d'être rares, et en le refusant aux premiers, M. Garnier nous montre jusqu'à l'évidence qu'il n'a eu qu'une très-fausse idée de la rareté et de l'abondance, et qu'il n'a nullement compris et signalé le phénomène que j'ai désigné par la limitation de certains biens. La rareté dont nous parle M. Garnier, n'est pas la véritable rareté. Cette rareté, qui a pour opposé l'abondance, c'est la rareté du vulgaire ; c'est la rareté poussée à un très-haut degré ; tandis que la rare-té dont j'ai voulu parler moi-même jusqu'à présent, celle que j'ai donnée pour cause de la valeur, n'est que la conséquence immédiate de la limitation. L'abondance ne lui est point opposée. La rareté et l'abondance sont un seul et même phénomène, qui peut bien revêtir deux noms différents, sous un point de vue relatif et par comparaison, mais qui, au fond, et dans un sens scientifique et absolu, ne désigne et ne peut désigner autre chose qu'un seul et même fait : la limitation de certaines choses utiles et la conséquence inévitable de cette limitation : conséquence qui a un nom dans toutes les langues et que nous appelons en français la rareté (note 69).
On conçoit maintenant pourquoi M. Garnier n'a vu dans la rareté qu'un phénomène accidentel. Il n'a considéré dans la rareté, que l'infériorité de l'offre réelle à la demande réelle, l'impossibilité de répondre par l'approvisionnement réel, à toutes les demandes qui sont faites avec l'offre d'un prix; tandis que la rareté, telle qu'il faut l'entendre, exprime, pour chaque espèce de biens limités, l'intériorité de l'offre absolue à la demande absolue, ou la disproportion que la nature a mise entre la somme d'une certaine utilité, et la somme des besoins qui en réclament la possession.
Mais ce qui prouve encore mieux que tout le reste que M. Garnier ne s'est pas fait une juste idée de la rareté, c'est ce qu'il dit des métaux précieux. Quoiqu'il ait présenté, à ce sujet, des considérations qui ne sont pas à dédaigner, et dont on peut tirer quelque parti, il est évident que ses réflexions perdent beaucoup à être exposées concurremment avec des principes faux ou obscurs.
« La rareté, dit M. Garnier, est un genre d'accident auquel ne peut être sujette une marchandise telle que l'or et l'argent. Pour qu'il y eût rareté de cette matière, il faudrait que le marché général en fût moins approvisionné qu'il ne doit l'être naturellement; il faudrait qu'on n'appliquât point à l'exploitation des mines toute la quantité de travail qu'on peut y appliquer avec profit * (note 70). »
Évidemment M. Garnier se trompe tout à fait sur la nature de la rareté. En pourrait-on douter encore, en le voyant affirmer que l'or et l'argent ne sont point rares ? Ils ne sont point rares, sans doute, de cette rareté excessive qui les ferait monter à une valeur beaucoup plus grande, qui les élèverait à des prix fous ; mais ils le sont cependant assez pour que tout le monde n'en ait pas à sa disposition autant qu'il en désire, et pour avoir une valeur telle quelle, ou pour ne pouvoir être cédés qu'en échange d'un autre bien, et d'un autre bien limité. Pour que l'or et l'argent fussent rares, il faudrait, dit M. Garnier, que le marché général en fût moins approvisionne qu'il ne doit l'être naturellement, il faudrait qu'on n'appliquât point à l'exploitation des mines toute la quantité de travail qu'on peut y appliquer avec profit. Mais qu'est-ce donc qu'un approvisionnement naturel ? M. Garnier aurait bien dû nous dire ce qu'il fallait entendre par cette expression ? Pour moi, je ne connais que deux espèces d'approvisionnements, aussi naturels l'un que l'autre : celui qui est formé par des biens illimités, et celui que donnent les biens limités. Le premier est un approvisionnement tel que tout le monde possède l'utilité dont il se compose, que chacun la possède à foison, et que personne ne peut jamais la désirer, au sens économique de cette expression. Le second est un approvisionnement tel que tout le monde ne peut pas jouir du bien limité, ou de l'utilité rare qu'il présente ; en sorte que ceux qui possèdent ce bien, ou cette utilité, en tirent avantage sur ceux qui ne la possèdent pas, et qu'ils s'en font payer la cession. Or, l'approvisionnement de l'or et de l'argent est un approvisionnement de ce dernier genre ; l'or et l'argent sont limités dans leur quantité ; et c'est-là ce qui les fait rares, ce qui leur donne de la valeur.
On aurait beau appliquer aux mines toute la quantité, de travail qu'on peut y appliquer avec profit, on aurait beau y appliquer toute la quantité de travail imaginable, l'or et l'argent n'en resteraient pas moins des choses rares ; et si la quantité d'or et d'argent qui existe dans les mines de l'Amérique, ou dans toute autre partie du monde, était le double, le quadruple, le vingtuple de ce qu'elle est, et si le travail des mines était rendu cent fois plus productif par la découverte et l'emploi de meilleures machines, l'or et l'argent seraient encore rares, non pas autant, à la vérité, qu'ils le sont aujourd'hui, mais ils le seraient encore assez pour que tout le monde n'en eût pas une quantité illimitée à sa disposition, pour que leur possession constituât encore un avantage pour leurs possesseurs, et pour qu'ils fussent doués d'une valeur quelconque.
Sans doute le marché peut être approvisionné d'or et d'argent, autant que l'exige la demande réelle, la demande qui est accompagnée d'une offre équivalente. Sans doute, il peut se faire qu'on ait appliqué à l'exploitation des mines tout le travail qu'on peut y appliquer avec profit. Mais encore une fois, il ne faut pas confondre la demande réelle, l'offre effective, avec la demande absolue, avec l'offre générale ; cette demande qui détermine le prix courant, avec cette autre demande qui produit et qui détermine la valeur considérée en elle-même, abstraction faite de l'échange dans lequel elle peut figurer pour telle ou telle somme. Voici la différence qui a échappé à M. Garnier, comme à Ricardo ; et c'est pour avoir confondu ces deux idées, et les deux phénomènes qu'elles représentent, que M. Garnier s'est fait une idée également fausse de la rareté et du principe fondamental de l'économie politique. On peut voir à présent, si c'est nous qui avons cédé à d'étroits préjugés, à des opinions de bas lieu, ou si c'est M. Garnier qui a prêté trop d'attention à des idées vulgaires, et qui s'est laissé surprendre et induire en erreur par des observations superficielles.
Notes Du chapitre 17
Note 64 :
En réalité, c'est l'inverse qu'il faut lire : La demande absolue, telle que l'envisage A. Walras, est toujours supérieure à l'offre absolue.
Note 65 :
La distinction de Smith entre le prix naturel et le prix courant, admise par Ricardo (Principes, chap. IV) a été par contre critiquée par Malthus (Principes, chap. II, section III) et J.-B. Say (cf. notamment sa note sous le chap. IV, in fine, de Ricardo (Oeuvres complètes, op. cit., p. 58. C'est cette note que cite Germain Garnier et que reprend A. Walras).
Note 66 :
Il semble que Ricardo se soit tout de même rallié à la distinction d'Adam Smith et-que, négligeant les déviations « accidentelles et passagères » de la valeur échangeable des choses, il se soit uniquement préoccupé de leur prix naturel. (Cf. Principes, chap. IV, in fine.)
Note 67 :
L'auteur se proposait de donner suite à ce projet dans un ouvrage complémentaire de celui-ci et qu'il avait l'intention d'intituler : « De la valeur et du prix vénal, du numéraire et de la monnaie. » Cet ouvrage ne fut malheureusement jamais publié. Il n'en est resté qu'un certain nombre de fragments manuscrits contenant en particulier une distinction entre la valeur absolue, dérivée de la rareté absolue, « rapport entre la somme totale des besoins d'une certaine espèce et la somme totale des utilités limitées corrélative à ce besoin », et la valeur relative (ou prix vénal, lorsqu'exprimé par rapport à la monnaie), dérivée de la rareté relative, « rapport entre le nombre des hommes qui veulent acheter et le nombre des utilités rares qui sont à vendre ».
Note 68 :
Cf. notamment les pages 300 à 311 du tome V de la Richesse des nations, édition de 1822 (note XIX). L'argumentation de l'auteur nous parait résumée par le passage suivant (p. 507) : « Ces exemples suffisent pour indiquer tous les cas clans lesquels la rareté ou l'abondance causent un dérangement dans le prix naturel des productions ou marchandises dont il est au pouvoir de l'industrie humaine d'augmenter ou de restreindre la quantité mise au marché, et pour apprécier les effets de ces causes subites et imprévues. On voit que ces effets dépendent toujours d'une disposition morale dans les vendeurs et dans les acheteurs qui détermine les premiers à se désister d'une partie du prix naturel sur lequel ils ont calculé en travaillant à produire, ou les autorise à exiger plus que ce prix naturel ; laquelle, d'un autre côté, décide les acheteurs à sacrifier une portion de leur argent plutôt que de renoncer à un besoin, un goût, une convenance auxquels ils sont assujettis d'une manière plus ou moins impérieuse. »
Note 69 :
Cf. la Revue française et étrangère de législation, op. cit., p. 122 Ainsi, pour nous, l'abondance n'est qu'une moindre rareté, et la rareté n'est qu'une moindre abondance. Le véritable opposé de la rareté, pour nous, c'est la surabondance. »
Note 70 :
Note XIX précitée.
Chapitre XVIII
Idée précise de la rareté. - la richesse proprement dite est une grandeur appréciable. - l'économie politique est une science mathématique. - de la nécessité d'une unité de mesure de la valeur, et de l'existence de cette unité, chez tous les peuples de l'univers et a toutes les époques de l'histoire. - distinction entre le numéraire et la monnaie.
De tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, on peut conclure, sans hésiter, que l'utilité et la rareté sont les deux conditions indispensables de la valeur; ou, pour mieux dire, l'utilité en est la condition, la rareté en est la cause. Aucun objet ne peut avoir de la valeur, s'il n'est utile et rare en même temps. Ce qui est utile, sans être rare, ne vaut rien ; ce qui est rare, mais inutile, ne vaut pas davantage, et ne mérite aucun prix. La valeur, en deux mots, c'est l'utilité rare.
Je n'insisterai pas plus longtemps sur ce principe qui me paraît être désormais à l'abri de toute contestation. Je crois avoir répondu à toutes les objections qu'on pourrait y faire. La discussion à laquelle je me suis livré, pour l'établir, nous a fait assez connaître d'ailleurs ce que c'est que l'utilité. On ne peut plus se tromper, je l'espère, sur ce qu'il faut entendre par ce dernier mot. Mais il n'en est peut-être pas de même relativement à la rareté ; et il ne sera pas inutile de revenir sur le phénomène que nous avons assigné pour cause efficiente à la richesse proprement dite. Qu'est-ce donc que la rareté, dans le langage économique, et dans le sens que nous lui avons attribué jusqu'à présent ? Évidemment, la rareté n'est et ne peut être autre chose que le rapport qui existe entre la somme des biens limités et la somme des besoins qui en réclament la jouissance. L'utilité est un rapport de qualité ou de nature. La rareté est un rapport de nombre ou de quantité. Telle est la différence caractéristique qui existe entre ces deux idées. Il suffit de les distinguer ainsi pour sentir et apprécier sur-le-champ les graves inconvénients qui ont dû résulter, et qui sont effectivement résultés de leur confusion. Voilà pourtant la faute qu'ont commise la plupart des économistes modernes, depuis Adam Smith jusqu'à M. Say. Ils ne se sont pas aperçus que l'utilité pouvait et devait être considérée de deux manières, sous deux points de vue très-distincts, dans sa nature et dans sa quantité. C'était pourtant une différence assez facile à saisir. L'utilité résulte, comme je l'ai dit, de l'analogie qui existe entre nos besoins et les qualités des choses propres à les satisfaire. La rareté résulte, quant à elle, de la comparaison qui se fait ou du rapport qui s'établit, entre la somme des besoins et la somme des choses utiles (note 71). Mais pour que ce rapport soit possible, il faut que les deux termes du rapport, le nombre des besoins, comme le nombre des choses utiles, soient des grandeurs déterminables ou appréciables, et par conséquent limitées. La somme des besoins est toujours dans ce dernier cas, puisqu'elle dépend du nombre des hommes, et que le nombre des hommes est une grandeur appréciable. Quant à la somme des choses utiles, il faut distinguer. Il y a des utilités dont on peut apprécier la somme ou la quantité ; il y en a dont on ne le peut point. Si les choses utiles sont illimitées, comme l'air respirable, ou la lumière du soleil, la rareté s'évanouit, ou, pour mieux dire, elle ne peut pas naître. Si les choses utiles sont limitées, au contraire, comme l'or, l'argent, les pierres précieuses, le pain, le vin, la laine, etc., alors il s'établit naturellement un rapport, et un rapport, appréciable, entre la quantité de ces choses utiles, et le nombre des hommes qui en désirent, ou qui en ont besoin ; et la rareté n'est autre chose que l'expression de ce rapport. Par où l'on voit que si le second terme l'emporte sur le premier ou réciproquement, la rareté devient plus ou moins grande, et l'on voit croître ou diminuer en même temps, la valeur qui en est la suite. C'est la rareté qui occasionne la demande et l'offre. On ne demande point ce que l'on possède abondamment ; on ne peut offrir à autrui ce dont il jouit aussi bien que nous. La limitation de certaines choses utiles est donc la cause et la cause unique de leur valeur. Cette limitation produit encore la propriété et le monopole. Elle rend possible l'échange et le commerce qui ne pourraient plus avoir aucun but, si toutes les utilités étaient naturellement et nécessairement infinies. La rareté n'exprime donc pas autre chose que le rapport qui existe entre la somme des biens limités, et la somme des besoins qui, pour se satisfaire, en sollicitent la possession. Or, ce rapport est un rapport, mathématique : c'est un rapport de nombre ou de quantité ; et, comme tel, il partage la condition et la nature de tous les rapports, qui sont sujets à varier avec les termes qui les constituent et qui augmentent ou diminuent, suivant que leurs antécédents et leurs conséquents augmentent ou diminuent les uns par rapport aux autres.
Il faut appliquer à la rareté la réflexion que j'ai déjà faite sur la richesse. J'ai dit que la richesse et la pauvreté, de même que la grandeur et la petitesse, n'étaient pas essentiellement opposées entr'elles, dans le langage scientifique. La pauvreté, ai-je dit, n'est qu'une moindre richesse, et la richesse proprement dite, n'est qu'une moindre pauvreté. La rareté, de même que la grandeur, de même que la richesse, en général, ne, doit pas s'entendre d'une manière relative, mais d'une manière absolue. Dans le langage ordinaire, la rareté a pour opposé l'abondance; mais dans le langage de la science, l'abondance et la rareté ne sont que deux mots différents, pour exprimer un seul et même phénomène. La rareté n'est qu'une moindre abondance, et l'abondance n'est qu'une moindre rareté. Ces deux idées expriment l'une et l'autre, et l'une aussi bien que l'autre, le rapport qui existe entre certains besoins, et la somme des biens limités qui leur sont corrélatifs. On comprendra facilement que ce rapport augmente ou diminue, suivant que les deux termes qui le Constituent augmentent ou diminuent l'un par rapport à l'autre ; mais une comparaison fera mieux sentir ce que c'est que la rareté.
Il n'y a personne qui puisse se tromper sur la nature de la vitesse. Tout le monde en a une idée claire et précise. On sait que la vitesse est un rapport entre l'espace parcouru par un mobile, et le teins employé à parcourir cet espace. On sait que la vitesse est en raison directe de l'espace, et en raison inverse du teins. Si l'espace augmente avec le teins, ou que le teins et l'espace diminuent l'un et l'autre, la vitesse reste la même. Mais si l'espace augmente, tandis que le teins reste le même, ou si le teins diminue tandis que l'espace ne varie pas, la vitesse devient plus grande. Au contraire, si l'espace restant le même, le teins vient à augmenter, ou si l'espace diminue, tandis que le teins reste le même, on dit que la vitesse du mobile a diminué. Ce qui est vrai de la vitesse est également vrai de la rareté. La rareté est un rapport entre la somme des besoins et la somme des biens limités, et ce rapport est en raison directe des besoins, et en raison inverse de la quantité des biens. Si le nombre des besoins augmente avec la quantité des biens limités, ou si les besoins et les biens limités diminuent en même temps, la rareté restera la même. Mais augmentez le nombre des besoins, tandis que la quantité des choses utiles reste la même, vous augmentez la rareté. Diminuez la quantité des choses utiles, tandis que la somme des besoins reste la même, vous augmentez encore la rareté. Dans l'un et l'autre cas, vous augmentez la valeur qui en est la suite. Diminuez la somme des besoins, sans toucher à celle des biens limités, vous diminuez la rareté. Augmentez la somme des biens limités, sans augmenter celle des besoins, vous diminuez encore la rareté. Dans l'un et l'autre cas, vous diminuez la valeur des choses rares.
Ceci confirme parfaitement ce que j'ai déjà fait pressentir plus d'une fois, savoir : que la valeur est une chose susceptible de plus et de moins, et que la richesse proprement dite est une grandeur, et, ce qui est encore plus important, une grandeur appréciable. Aussi bien, personne n'ignore que la richesse se compte et se mesure, et que l'économie politique relève de l'arithmétique (note 72). C'est par là qu'elle satisfait aux espérances des bons esprits qui se flattent, avec raison, de la voir un jour se placer au rang des sciences mathématiques, et arriver à la certitude qui distingue d'une manière si avantageuse cette importante branche de nos connaissances. En attendant, il est aisé de voir que la richesse, comme toutes les autres grandeurs appréciables, se soumet aux lois qui régissent les nombres, On compare des valeurs, comme on compare des lignes, des angles, des surfaces, etc., et ce sont les mêmes principes qui gouvernent toutes ces comparaisons (note 73).
Au reste, quelque avantage que me paraisse offrir cette manière de considérer la science de la richesse, elle ne saurait avoir pour but de dissimuler les difficultés qu'elle présente, et les travaux qu'elle nécessite pour nous conduire à des résultats importants. Une assez belle tâche restera toujours offerte à ceux qui voudront s'occuper sérieusement du bien-être matériel des peuples et des particuliers. En élevant l'économie politique au rang des sciences exactes, on ne promet pas aux économistes plus de loisir ; et les questions qui peuvent se résoudre par des chiffres, ne perdent rien en importance et en difficulté. Elles laissent assez de place à l'observation et à la sagacité de ceux qui les abordent; car la difficulté n'est pas de savoir que six et six font douze ; elle, consiste ici, comme partout ailleurs, à reconnaître et à constater l'existence de six objets, d'une part, et de six objets, d'une autre part, qui forment, par leur réunion, douze objets de même nature. L'application des mathématiques aux différentes branches de la science naturelle, présuppose toujours des faits antérieurement connus qui ne peuvent être saisis et recueillis que par l'observation. Ainsi en est-il du phénomène de la rareté, comme de ceux de la chaleur et du mouvement, de la lumière et de la pesanteur (note 74).
Ce doit être maintenant une chose fort simple que de se faire une juste idée de la richesse proprement dite, et du phénomène que nous avons appelé de ce nom. ÊTRE riche c'est posséder une valeur, et la valeur est cette qualité qui réside dans un objet utile et rare, et qui le rend égal à un autre objet qui a aussi son utilité et sa rareté. La valeur est une suite de la rareté et se mesure sur elle. Deux objets qui ont une valeur égale ne sont autre chose que deux objets utiles qui sont également rares. La valeur, dans un sens relatif, c'est l'égalité de rareté.
C'est un principe de la science des nombres que mesurer n'est autre chose que comparer, et que pour mesurer une grandeur quelconque, il faut avoir l'idée d'une grandeur déterminée de même espèce qu'elle, qui puisse nous servir de terme de comparaison. Ce terme de comparaison s'appelle l'unité de mesure, et deux grandeurs de même espèce se rapprochent ou s'éloignent d'autant plus l'une de l'autre, que chacune d'elles contient l'unité de mesure un plus ou moins grand nombre de fois. Ainsi le mètre sert à mesurer les longueurs, l'hectare sert à mesurer les surfaces, le gramme sert à mesurer les poids, et c'est à l'aide du litre et de l'hectolitre qu'on évalue et qu'on compare les différentes capacités. Il suit de là que pour se faire une idée nette de la valeur, et pour appliquer Cette idée aux différents besoins de la vie économique, à la commodité des transactions dont elle se compose, il faut connaître l'unité à l'aide de laquelle on peut mesurer une valeur quelconque. Lorsque nous étudions les différentes grandeurs appréciables qui se présentent à nous dans la nature, nous en rencontrons quelquefois qui, se trouvant naturellement et rigoureusement déterminées, nous offrent des unités de mesure toutes formées. Ainsi, pour calculer le temps, ou pour apprécier la durée, nous avons les jours et les années qui sont, pour ainsi dire, des unités naturelles. Si nous voulons évaluer les longueurs, rien ne nous empêche d'emprunter aux dimensions de la planète que nous habitons ou de tout autre objet, une unité de mesure invariable, un terme de comparaison qui puisse se connaître et se retrouver partout et en tout temps. On sait que les principales unités de longueurs ont été longtemps empruntées aux dimensions du corps humain, et ce système, tout imparfait qu'il fût, ne laissait pas que d'être assez naturel. D'un autre côté, parmi les diverses grandeurs d'une même espèce, il y en a souvent certaines qui sont plus propres que les autres à fournir un terme de comparaison. Ainsi la ligne droite, par exemple, sert à mesurer toutes les autres lignes, le carré sort à mesurer toutes les surfaces, et c'est par le moyen du cube qu'on évalue la solidité de tous les corps. Mais nous n'avons pas toujours cet avantage ; et nous sommes souvent obligés de prendre, pour termes de comparaison, des grandeurs, et, parmi ces grandeurs, des quantités tout à fait arbitraires. Ainsi, pour apprécier la pesanteur, on a choisi l'eau comme étant la substance la plus répandue ; et pour déterminer l'unité de poids, on a pris un centimètre cube d'eau distillée, à son maximum de densité ou à quatre degrés de température au-dessus de zéro. Ainsi, encore, pour évaluer la longueur, quoique la ligne droite s'offre naturellement à servir de mesure commune à toutes les lignes, il n'en reste pas moins à déterminer la longueur ou la ligne droite qui servira précisément de terme de comparaison, ou d'unité métrique; et pour comparer des surfaces, quoiqu'on soit convenu de les évaluer en carrés, il n'en faut Pas moins déterminer la surface carrée qui servira de terme de comparaison. Or, c'est ici, comme chacun sait, que s'ouvre le champ de l'arbitraire, et que le caprice de chaque peuple et de chaque province, pour ne pas dire de chaque ville, varie et multiplie les unités de mesure. Les dimensions du corps humain ne sont pas les mêmes chez tous les individus. Le pied, le pas, la palme, la coudée ont eu différentes longueurs. Le pied anglais diffère encore du pied de France. Ici c'est l'aune, là c'est la verge, plus loin c'est la vare ou telle autre unité, qui sert à mesurer les longueurs ou à les comparer entr'elles. Les distances géographiques se calculent tantôt en lieues, tantôt en milles. Pour évaluer les superficies, les uns emploient l'acre, d'autres l'arpent, etc. Autrefois nous comptions les poids par livres, mares, onces, etc., aujourd'hui nous employons le gramme et ses subdivisions.
Lorsqu'il s'est agi d'apprécier la richesse proprement dite, ou de mesurer la valeur, on a choisi pour terme de comparaison la valeur des métaux en général, et plus particulièrement, celle de l'argent. C'est à la valeur de l'argent qu'on a comparé la valeur de toutes les autres utilités rares qui composent la richesse proprement dite. Le choix de cette substance n'a point été arbitraire, il s'en faut bien. Il a son fondement dans des faits naturels indestructibles, et c'est, sans contredit, à l'économie politique qu'il appartient de signaler ces faits. Mais ce n'est pas ici que je puis me livrer à de pareilles recherches (note 75). Elles m'entraîneraient trop loin des bornes que je veux donner à cet essai. Contentons-nous en ce moment de remarquer que, comme la pesanteur de l'eau sert à mesurer ou à comparer le poids de tous les autres corps, la valeur de l'argent sert à mesurer ou à comparer la valeur de toutes les autres utilités rares. Quant à la quantité déterminée d'argent qui forme le terme de comparaison, on comprendra facilement qu'il a dû y avoir beaucoup d'arbitraire dans le choix de cette quantité, qu'elle a pu varier avec les temps et avec les lieux; et de fait elle a beaucoup varié. L'histoire de ces variations formerait peut-être plusieurs volumes. Quoiqu'il en soit, on peut facilement se rappeler quelques-unes des unités qui ont été employées à différentes époques, et en divers pays, pour mesurer la valeur ou pour calculer la richesse. La drachme et le talent, chez les Athéniens; l'as et le sesterce, chez les Romains; la livre tournois, chez les Français, il y a quarante ans ; la livre sterling, chez les Anglais; le rouble, en Russie; le réal, en Espagne, étaient ou sont encore autant d'unités de mesure de la valeur, autant de termes de comparaison destinés à appliquer l'arithmétique à l'économie politique, ou à calculer la richesse.
Le franc est aujourd'hui, chez nous, l'unité de mesure de la valeur; et toute la valeur est d'autant plus grande, qu'elle contient un plus grand nombre de francs. Un objet qui vaut dix francs, représente une valeur double de celui qui en vaut cinq, et une valeur moitié moindre que celui qui en vaut vingt. Une maison de cent mille francs, représente une valeur cinq fois plus grande qu'une maison de vingt mille francs ; et la possession de la première constitue, pour celui qui en est investi, une richesse cinq fois plus grande que la richesse de celui qui possède la seconde. Enfin un hôtel de cent mille francs, et un domaine de cent mille francs, sont deux valeurs égales, et constituent, pour leurs propriétaires respectifs, une richesse absolument pareille pour chacun d'eux.
L'argent est l'utilité rare dont la valeur sert à mesurer toutes les autres ; et le franc est, comme on le voit, la quantité précise de cette substance employée comme unité métrique. Or deux quantités de métal ne peuvent se comparer entr'elles que sous le rapport de leur poids. Il suit de cette considération que le franc, ou toute autre unité de mesure de la valeur, n'est et ne peut être autre chose qu'un certain poids déterminé d'argent à un titre déterminé. Aussi le franc, comme personne ne l'ignore, est-il égal à cinq grammes d'argent à neuf dixièmes de fin, ou à quatre grammes et demie d'argent pur.
Tout le monde sait que l'argent s'appelle tantôt la monnaie, et tantôt le numéraire. Cette double dénomination répond aux deux caractères que présente ce précieux métal, au double rôle qu'il remplit dans l'histoire de la richesse. Les fonctions de l'argent considéré comme monnaie ou comme numéraire, n'ont rien d'arbitraire ou de conventionnel. Elles sont un effet naturel et nécessaire des propriétés qui le caractérisent, et qui le distinguent de tous les autres biens limités, et personne ne doute que ces propriétés ne méritent un examen sérieux et attentif. On ne peut pas reprocher aux économistes d'avoir complètement négligé leur tâche à ce sujet ; mais on pourrait, je crois, les accuser de n'en avoir guère rempli que la moitié. Ils n'ont pas mis assez de soin à distinguer la monnaie du numéraire; et la plupart d'entr'eux ont confondu ces deux fonctions diverses de l'argent. Ils ont bien vu dans ce métal, la monnaie naturelle, ou l'intermédiaire de l'échange; mais voilà tout. Du numéraire, il n'en est pas question ; et cela ne doit pas trop nous surprendre ; car les économistes s'étant mépris sur la nature de la richesse, et n'ayant pas vu que la valeur était une grandeur appréciable, ils n'avaient aucune raison de signaler l'importance de l'argent, comme ayant une valeur qui sert de terme de comparaison à toutes les autres. Autant la théorie de la monnaie a fait de rapides progrès, autant celle du numéraire est restée en arrière ; et cependant cette dernière fonction de l'argent est aussi importante que l'autre, et repose sur des propriétés tout aussi remarquables. Il est évident que si la monnaie favorise les échanges, le numéraire est destiné à favoriser l'évaluation des valeurs, à faciliter leur comparaison. On pourrait peut-être à la rigueur se passer de monnaie ; on y suppléerait par des échanges en nature ; mais on ne peut, dans aucun cas, se passer du numéraire, ou, pour mieux dire, de l'unité qui sert à compter la valeur et à l'apprécier.
« Les Mandingues, peuple d'Afrique, dit M. Massias, font leur commerce avec la poudre d'or ; à défaut d'une unité monétaire palpable et réelle, ils en ont inventé une abstraite et purement nominale, qu'ils nomment macule. Ils font, dans leurs échanges, ce que nous faisons quelquefois dans les nôtres, lorsque l'argent n'en est point l'intermédiaire. - Votre cheval me fait plaisir ; voulez-vous me le donner en retour de cette montre de Bréguet ? - Mon cheval vaut mille francs. Allez chez Bréguet, et vous verrez que vous n'aurez pas de montre pareille à la mienne pour moins de mille francs. - Ce tas de poudre d'or vaut vingt macules. - Cette esclave en vaut précisément autant. - Le double marché est conclu à l'aide d'un terme de comparaison abstrait, et en l'absence de tout signe monétaire *. »
On voit, par cette citation, que le sentiment de l'importance de l'argent considéré comme numéraire, n'a pas tout à fait manqué aux économistes. Ce sentiment se révèle encore dans plusieurs autres faits qui viennent à l'appui de mon opinion. Ainsi, par exemple, il y a longtemps qu'on a distingué la monnaie réelle de la monnaie de compte, et l'on a eu raison ; car cette distinction est très-importante. Si ces deux objets paraissent se confondre, à cause d'une dénomination commune, ils n'en expriment pas moins des objets différents. La monnaie réelle est une espèce de valeur, une sorte de marchandise qui facilite les échanges, et c'est à l'économie politique qu'il appartient d'en indiquer la raison. Quant à la monnaie de compte, ce n'est point un objet matériel, c'est un objet purement idéal. Ce n'est pas autre chose, en un mot, que la systématisation des unités de compte, des expressions numériques, ou, si l'on veut, des termes de comparaison employés pour mesurer la valeur; et ceci prouve encore une fois ce que nous avons déjà dit, que la valeur est une grandeur appréciable, et que l'économie politique est une science mathématique. Tous les peuples civilisés ont eu leur monnaie réelle. Ils ont tous eu aussi leur monnaie de compte. Si l'on a pu quelquefois se méprendre sur la différence caractéristique qui existe entre ces deux objets, c'est uniquement parce que le second étant de sa nature idéal et incorporel, se réalise et s'incorpore dans le premier. Et, en effet, les unités de compte se produisent sous une forme matérielle dans la monnaie. Mais le système de numération employé pour calculer la valeur, n'en reste pas moins indépendant de la monnaie réelle, et des transformations qu'elle peut recevoir. Ce n'est pas ici le moment de nous occuper de la monnaie réelle, de ce qu'on pourrait appeler exclusivement la monnaie, ou du rôle que joue l'argent considéré comme l'intermédiaire du plus grand nombre des échanges ; mais c'était ici qu'il convenait de se faire une juste idée de la monnaie de compte, ou du numéraire, c'est-à-dire, de cette partie du système métrique qui a pour objet de comparer les valeurs, ou d'apprécier les richesses.
« Le système monétaire de tous les peuples, dit M. Garnier, se compose de deux parties qui sont liées entre elles par un rapport nécessaire, mais qui néanmoins sont d'une nature essentiellement différente. La partie matérielle du système comprend les monnaies réelles, c'est-à-dire, les pièces de métal au moyen desquelles s'effectuent les achats et les paiements. La partie idéale consiste dans les monnaies de compte, qui, comme toutes les quantités arithmétiques, n'existent que dans la pensée, et servent uniquement à apprécier les valeurs et à régler le montant des comptes. Les monnaies réelles ne sont autre chose que des meubles ou des instruments, sujets à s'user et à s'altérer en peu de teins, à cause du fréquent service auquel ils sont destinés, et qui, par cette raison, doivent être souvent renouvelés. Ces meubles peuvent changer dans leur forme, dans leur dénomination et même dans leur valeur individuelle, sans que ces changements apportent le moindre dérangement dans les transactions habituelles de la société, ou dans les conventions et engagements déjà arrêtés entre les citoyens. Quant à la monnaie idéale qui n'a point de forme, puisqu'elle est incorporelle, c'est une des institutions auxquelles le peuple demeure le plus fortement attaché par une longue habitude. Sa dénomination reste la même pendant la durée des siècles, et il n'y a que de graves considérations ou de grands événements politiques qui puissent y amener quelque variation. »
« Cette distinction sera encore plus sensible en l'appliquant à notre propre législation monétaire. La livre de compte instituée par Charlemagne, et qui ne fut jamais représentée par une pièce de monnaie réelle, a conservé sa dénomination, ainsi que ses divisions en sous et deniers, jusques à la fin du XVIIIe siècle, tandis que nos monnaies réelles dans les trois métaux, ont varié à l'infini de nom, de forme et de valeur, non seulement à chaque changement de prince, mais même plusieurs fois sous le même règne. La valeur de la livre a subi, il est vrai, d'énormes diminutions; puisque, à l'époque de sa première institution, elle exprimait un poids d'argent de douze onces, et que, sur la fin de son existence, elle n'indiquait plus qu'un poids d'environ quatre-vingt-dix grains du même métal. Ces altérations successivement opérées dans le cours de dix siècles, ont presque anéanti les contrats dont la valeur avait été appréciée en monnaie de compte, et elles se font remarquer dans notre histoire comme de déplorables vestiges de l'abus du pouvoir *. »
« La masse totale de la monnaie réelle, dit encore le même auteur, a pour limites nécessaires les besoins de la circulation ; comme toute machine, elle a un volume proportionné à l'étendue du service qu'elle est destinée à remplir. La monnaie de compte est une mesure idéale qui n'a pas plus de bornes que la pensée. On emploie cette mesure pour exprimer toute espèce de richesse, lorsque celle-ci n'est considérée que sous le rapport de sa valeur d'échange. On dit de tel marchand qu'il possède un million, quoique toute sa fortune réside dans ses magasins, et qu'il n'ait peut-être pas, en nature de monnaie, la centième partie de cette somme. C'est une expression abrégée pour dire que si toutes les valeurs dont il dispose étaient échangées contre de la monnaie d'argent, elles seraient représentées par un million de livres de compte. Tous les revenus publics et privés, toutes les dépenses S'expriment dans cette langue de convention ; les comptes de valeurs, sous quelque forme que ces valeurs existent, sont réglés d'après la même formule ; en sorte qu'il n'y a pas un seul article dans la masse des choses consommables qui ne soit plusieurs fois converti par la pensée en monnaie de compte, tandis que, comparée à cette masse, la somme totale du numéraire effectif est au plus dans le rapport de un à dix. Ce rapport est d'autant plus faible que le pays est plus riche, plus industrieux, plus commerçant, et que le crédit public et particulier y est fondé sur une législation plus sage et sur des institutions politiques plus solides et mieux affermies **. »
Ces réflexions sont parfaitement justes ; elles expriment très-bien la différence qui existe, et que j'ai voulu signaler dans ce chapitre, entre deux choses essentiellement distinctes, la monnaie réelle et la monnaie de compte, ou, si l'on aime mieux, la monnaie proprement dite et le numéraire, c'est-à-dire, la marchandise employée pour faciliter les échanges, et l'utilité rare dont la valeur sert de ternie de comparaison pour mesurer toutes les autres valeurs. Sans doute, c'est l'argent qui est en même temps la monnaie et le numéraire ; c'est toujours le même métal qui joue ces deux rôles : mais ces deux rôles sont différents, et chacun d'eux se fond, si je ne me trompe, sur des propriétés d'un ordre différent. La monnaie proprement dite est une marchandise, marchandise qui se distingue des autres, il est vrai, par un caractère particulier; et c'est à l'économie politique, sans contredit, qu'il appartient de déterminer ce caractère ; mais enfin c'est une marchandise ; c'est une espèce de valeur ou d'utilité rare qui sert d'intermédiaire à la plupart des échanges; c'est quelque chose de matériel et de palpable qui a des bornes dans sa quantité, et qui, par cela même, jouit d'une valeur particulière. Quant à la monnaie de compte, elle est idéale de sa nature, elle ne présente pas autre chose qu'une série illimitée d'unités, ou de termes numériques, pour exprimer les valeurs et pour les comparer entr'elles. Seulement faut-il reconnaître que ces unités sont quelquefois rendues palpables dans les pièces de monnaie auxquelles on donne la valeur de l'unité numérique. Mais il arrive souvent que la monnaie réelle ou la monnaie matérielle, ne représente pas exactement l'unité de compte de la valeur ; et cela fait d'autant mieux ressortir la différence qui existe entre deux objets qu'on a trop souvent et trop longtemps confondus (note 76).
Notes Du chapitre 18
Note 71 :
Cf. Revue française et étrangère, p. 121 : « Dans le sens que nous donnons au mot rareté, en économie politique, nous ne séparons jamais le nombre des besoins du nombre des biens limités qui leur sont corrélatifs, et il nous suffit que les besoins l'emportent sur la somme des biens pour qu'il y ait rareté. »
Note 72 :
Passage à rapprocher du suivant, tiré de la Réfutation de la doctrine de Hobbes sur le droit naturel de l'individu (Évreux, Ancelle, 1835, p. 53 : « La moi-ide est régi par les nombres, a dit Platon. Qu'on le sache ou qu'on l'ignore, notre position ici-bas, c'est la pluralité. Par où l'on voit que les théories sociales touchent aux théories arithmétiques. La science du droit n'est pas seulement une science morale, c'est encore une science mathématique. Il y a de la géométrie dans le droit naturel, il y a du nombre dans la politique. »
Note 73 :
Aussi l'auteur accueillera-t-il avec faveur - du moins quant à la méthode - les Recherches de Cournot sur les Principes mathématiques de la théorie des richesses, parus en 1838 (dans une notice inédite que nous nous excusons de ne pouvoir reproduire ici). Il encouragera de même -quoique avec certaines réserves (voir ci-après) les premières tentatives de son fils en vue d'élaborer une économie mathématique. Cf. Lettre du 18 mai 1861 (Révolution de 1848, 1913-14, p. 148) : « J'ai essayé, dans une théorie de la richesse, de distinguer très nettement l'utilité de la valeur échangeable. Je crois y avoir réussi. J'ai insisté sur ce point de vue que la valeur est une grandeur appréciable, comme la longueur, comme la pesanteur, comme la vitesse. Je n'ai donc pas repoussé les mathématiques du domaine de la richesse sociale. Au contraire, j'ai fait un appel sincère et motivé à leur intervention. »
Note 74 :
A. Walras apportera donc de nombreuses réserves à l'emploi des mathématiques en économie politique. Plaçant la base des investigations scientifiques dans l'observation des faits, il se différencie donc de l'école mathématique (cf. Pirou, op. cit., p. 60) et soulignera plus tard que l'obstacle fondamental qui « s'oppose à ce que les mathématiques s'emparent de l'économie politique, comme elles l'ont fait de la mécanique, de la physique, de l'acoustique et de l'optique », réside dans l'impossibilité de déterminer une unité de mesure de l'utilité, une unité besogneuse. Lettre précitée du 18 mai 1861. Cf. notamment le passage suivant (p. 148) : « Les mathématiques, quelle que soit leur importance, ne sont pas la science maîtresse. La reine des sciences, à mon point de vue, c'est la métaphysique. Avant d'être chair ou poisson, avant d'être chaud ou froid, long ou large, avant d'être un ou deux, il faut être. Par conséquent, dans toutes mes études, je me suis constamment préoccupé du point de vue métaphysique. C'est ainsi que j'ai procédé en philosophie, en morale, en économie politique. »
Note 75 :
Cf. sa Théorie de la richesse sociale, chap. II et III.
Note 76 :
Cette distinction a été reprise et utilisée par Léon Walras pour l'élaboration d'une théorie monétaire. Cf. Études d'économie politique appliquée, Édition définitive par les soins de G. Leduc. Paris, Librairie Générale de Droit, 1936, p. 93.
A. Walras a consacré de plus amples développements à l'étude de la théorie du numéraire, c'est-à-dire de la fonction d'évaluation des valeurs de l'argent, envisagée comme essentiellement distincte de sa fonction d'intermédiaire de l'échange, dans ses : Considérations sur la mesure de la valeur et sur la fonction des métaux précieux dans l'appréciation de la richesse sociale (Revue mensuelle d'économie politique, 1836, pp. 243-274 et 312-341). Il s'y révèle un adepte convaincu de la théorie de la monnaie-marchandise et un partisan irréductible de l'emploi monétaire des métaux précieux.