Chapitre XV
Confirmation des principes exposés dans les chapitres précédents, par des passages empruntés a différents auteurs.
Si la véritable doctrine sur la nature de la richesse proprement dite, et sur l'origine de la valeur, ne se rencontre pas chez les économistes, où elle devrait être naturellement, il semble qu'elle ne devrait pas non plus se trouver ailleurs, et surtout chez les publicistes qu'on ne peut pas accuser, jusqu'à présent, d'avoir prêté trop d'attention aux théories économiques ; et cependant la marche de l'esprit humain est si bizarre et si capricieuse, en apparence, qu'il ne faut jamais désespérer de la vérité ; car elle se fait jour en tout temps et en tout lieu, sous toutes les formes possibles, et malgré les obstacles de toute nature. La doctrine que je viens de présenter à mes lecteurs, sur la nature de la richesse et sur l'origine de la valeur, est si peu nouvelle, si peu moderne, qu'elle a été déposée, il y a long teins, dans un ouvrage de droit public, écrit en français et publié aux portes de la France. Je veux parler des Éléments du droit naturel, par Burlamaqui (note 56). Après avoir rempli le cadre qu'il s'est tracé sur la propriété et sur son établissement parmi les hommes, le publiciste genevois parle du prix des choses et des actions qui entrent en commerce. Voici ce qu'il dit de la valeur :
« Les fondements du prix propre et intrinsèque sont, premièrement l'aptitude qu'ont les choses à servir aux besoins, aux commodités ou aux plaisirs de la vie en un mot leur utilité et leur rareté. »
« Je dis premièrement leur utilité, par où j'entends, non-seulement une utilité réelle, mais encore celle qui n'est qu'arbitraire ou de fantaisie, comme celle des pierres précieuses ; et de là vient qu'on dit communément qu'une chose qui n'est d'aucun usage est dite de nul prix. »
« Mais l'utilité seule, quelque réelle qu'elle soit, De suffit pas pour mettre un prix aux choses, il faut encore considérer leur rareté, c'est-à-dire la difficulté que l'on a de se procurer ces choses, et qui fait que chacun ne peut pas s'en procurer aisément autant qu'il en veut. »
« Car bien loin que le besoin que l'on a d'une chose a décidé de son prix, l'on voit ordinairement que les choses les plus nécessaires à la vie humaine sont celles qui sont à meilleur marché, comme l'eau commune. »
« La rareté seule n'est pas non plus suffisante pour donner un prix aux choses, il faut qu'elles aient d'ailleurs quelque usage. »
« Comme ce sont là les vrais fondements du prix des choses, ce sont aussi ces mêmes circonstances combinées différemment qui l'augmentent ou le diminuent. »
« Si la mode d'une chose passe, ou que peu de gens en fassent cas, dès lors elle devient à bon marché, quelque chère qu'elle ait été auparavant. Qu'une chose commune, au contraire, et qui ne coûte que peu ou rien, devienne un peu rare, aussitôt elle commence à avoir un prix et quelquefois même fort cher, comme cela paraît, par exemple, de l'eau dans les lieux arides ou en certains teins, pendant un siège, ou une navigation, etc. »
« En un mot, toutes les circonstances particulières qui concourent à faire hausser le prix d'une chose, peuvent se rapporter à leur rareté. Telles sont la difficulté d'un ouvrage, sa délicatesse, la réputation de l'ouvrier. »
« On peut rapporter à la même raison ce que l'on appelle prix d'inclination ou d'affection, lorsque quelqu'un estime une chose qu'il possède au-delà du prix qu'on lui donne communément, et cela par quelque raison particulière ; par exemple, si elle lui a servi à le tirer d'un grand péril, si elle est un monument de quelqu'événement remarquable, si c'est une marque d'honneur, etc. * (note 57). »
Cette citation est irrécusable. Les réflexions qu'elle contient sont d'une justesse frappante. Elles répondent victorieusement à M. Massias et à M. Say. Après avoir lu ce passage, il n'y a qu'une seule question à faire. Comment une pareille doctrine est-elle restée enfouie dans un traité de droit naturel ? Pourquoi n'a-t-elle pas déjà passé dans les écrits des économistes ? Elle y aurait produit les fruits les plus avantageux (note 58).
Mais que dis-je ! La doctrine de Burlamaqui, qui est la mienne, et qui s'accorde, si je ne me trompe, avec le sens commun, n'est restée étrangère à aucun bon esprit. Et maintenant je crains d'avoir fait tort aux écrivains que j'ai cités et combattus jusqu'à présent, et peut-être me suis-je fait tort à moi-même, en avançant que la plupart d'entr'eux avaient placé dans l'utilité, la seule et véritable cause de la valeur et de la richesse proprement dite. Cette dernière idée se trouve exprimée dans leurs ouvrages, cela est vrai ; elle y est même érigée en principe ; j'en ai offert à mes lecteurs des preuves assez convaincantes ; mais la doctrine que j'ai essayé de substituer à la leur, ne s'y trouve pas énoncée d'une manière beaucoup moins formelle ; et je craindrais de manquer à la vérité, et de lui dérober quelque chose de sa propre force, si je laissais ignorer qu'elle s'est fait jour à travers les opinions qui la compromettent, qu'elle a pénétré au milieu des systèmes qui la répudient. Les économistes nous disent bien, ceux-ci, que l'utilité est la source de la valeur, ceux-là, que la valeur vient du travail ou des frais de la production mais les uns et les autres ne tardent pas à se contredire, et à réfuter, par leurs propres aveux, une opinion qu'ils ont d'abord émise trop légèrement. Après avoir considéré l'utilité dans sa nature et dans son caractère, comme dans ses diverses modifications, ils en viennent à la considérer aussi dans sa somme ou dans sa quantité ; et il est très-facile de prouver, par de nombreuses citations, qu'ils adhèrent, bon gré mal gré, au principe que j'ai émis sur l'influence de la rareté. Comme il serait beaucoup trop long de recueillir ici tous les passages de leurs livres où cette opinion est professée ou supposée, d'une manière plus ou moins ouverte, je me contenterai d'en citer quelques-uns des plus saillants, et je prierai mes lecteurs, lorsqu'ils viendront à parcourir les ouvrages de M. Say, de M. Massias, et des économistes de la même école ou de toute autre, de remarquer combien de fois ces estimables écrivains ont été infidèles à leurs premières assertions, et par combien d'observations pleines de justesse, ils ont eux-mêmes pris le soin de nous apprendre que l'utilité ne suffit pas pour produire la valeur des choses, et que la valeur ne vient pas du travail.
Nous avons déjà vu M. Massias affirmer qu'utilité et valeur étaient synonymes, qu'on n'avait besoin de valeurs que parce qu'elles étaient utiles, que tout ce qui était utile correspondait à un besoin, et avait des équivalents ; et puis ensuite, ou, pour mieux dire, au même instant, entraîné par la force des choses, et dominé par le sentiment de la vérité, avouer que des objets très-utiles, mais qui étaient communs à tout le monde, n'avaient point de valeur. Nous avons vu comment cette restriction apportée à sa doctrine la faisait absolument retomber dans la nôtre. Mais nous avons reproché à M. Massias de n'avoir pas cherché pourquoi les biens communs à tout le monde n'ont aucune valeur ; et nous avons prouvé, je crois, que cette différence, entre les biens communs et les biens appropriés, tient uniquement à ce que les premiers sont illimités et incoercibles, tandis que les seconds sont limités, et par conséquent coercibles, et, comme tels, susceptibles d'appropriation et de valeur, ce qui les soumet au droit naturel et à l'économie politique. Voici encore un passage de M. Massias, où le sentiment de la vérité lui a arraché des concessions très-importantes pour notre cause, et où nous pouvons retrouver la même négligence que nous lui avons déjà reprochée, unie à d'autres erreurs non moins remarquables.
« Lorsque, en économie politique, il s'agit d'utilité, de valeurs, on n'entend que celles qui naissent du travail et qui peuvent être échangées, en raison de ce que, sollicitées par un besoin, elles sont toutes réclamées par un autre besoin. On ne désire, on ne demande, ni on n'échange ce qui est commun à tout le monde. L'air, la lumière, le calorique, l'eau, la terre ne sont valeurs que lorsque notre action sur ces objets les a appropriés à nos désirs, les a rendus échangeables, en les rendant désirables à ceux qui n'en jouissent pas. Les modifications que nous leur avons fait éprouver y ont laissé une empreinte, partie de nous-mêmes, et en ont soumis le transport à nos volontés. L'étymologie du mot propriété en explique ainsi le droit. Un objet commun n'appartient qu'à la personne qui se l'est approprié. Le courant d'eau est à celui qui le dirige sur la roue de son usine ; le souffle du vent, au meunier qui a profité d'un monticule pour l'arrêter dans son vol ; la vapeur, au mécanicien qui la captive dans sa pompe et ne lui rend sa liberté que lorsqu'elle a rempli les fonctions qui lui ont été prescrites. On voit au reste que toutes ces propriétés sont une dépendance du sol, source primitive de toutes les valeurs *. »
Ce qu'on voit le mieux, dans l'ouvrage de M. Massias et dans beaucoup d'autres, c'est la confusion et l'obscurité qui règnent dans les idées de leurs auteurs, relativement à la source de la valeur, ou à l'origine de la richesse proprement dite. Les économistes nous disent d'abord que le travail est la source de la richesse, qu'il n'y a de valeurs que celles qui naissent du travail. Ensuite ce sont les lumières, les facultés intellectuelles qui sont la source féconde de la richesse. Enfin vient la terre ou le sol qui est aussi la source primitive de toutes les valeurs. De bonne foi, peut-on s'en rapporter à des auteurs qui changent de principes, à tout moment, et qui déplacent continuellement, au gré de leurs besoins, la source de la valeur et l'origine de la richesse ? Valeur capitale, dit M. Massias. En est-il une plus capitale que le sol d'où naissent toutes les valeurs ? Et certes, oui, il en est une plus capitale, s'il faut s'en rapporter à vous-mêmes, lorsque vous dites que toute richesse vient du travail, que les seules valeurs dont il soit question, en économie politique, sont celles qui naissent du travail. Si le travail produit la richesse, il a donc une valeur plus capitale que le sol ; et si l'économie politique ne s'occupe que des valeurs produites par le travail, qu'a-t-elle à faire de la terre qui n'est certainement pas un produit du travail ? Je ne vois pas pourquoi vous placez dans la terre la source primitive de toutes les valeurs, après avoir dit formellement que toute richesse vient du travail. Décidez-vous donc entre ces deux sources, une bonne fois, et dites-nous, de grâce, quelle est la bonne. Mais il vous serait bien difficile de nous l'apprendre ; car vous n'en savez rien vous-même ; et, dans l'incertitude qui vous domine, vous professez alternativement la doctrine de Smith et celle de Quesnay. Mais quel que fut celui de vos principes auquel vous croiriez devoir donner la préférence, la science n'y gagnerait rien, puisqu'ils sont aussi faux l'un que l'autre, puisque la richesse ne vient, pas plus du travail que de la terre, et que la valeur n'a son origine ni dans le sol, ni dans les facultés humaines. La vérité est que la valeur vient de la limitation ou de la rareté des choses utiles. Si le sol a une valeur, c'est parce qu'il est utile et limité. Si le travail vaut quelque chose, c'est parce qu'il est utile et rare tout ensemble. Si le sol produit des richesses, si le travail engendre des valeurs, c'est que le sol et le travail produisent des utilités rares. Sans rareté, point de valeur. C'est un principe qui se trouve implicitement contenu dans la doctrine de M. Massias, comme je l'ai déjà prouvé, et comme je vais le prouver encore.
Lorsque, en économie politique, il s'agit d'utilité, de valeurs, dit M. Massias, on n'entend que celles qui naissent du travail et qui peuvent être échangées en raison de ce que, sollicitées par un besoin, elles sont toutes réclamées par un autre besoin.
J'ai signalé comme une erreur capitale, en économie politique, cette opinion qui prétend que toute valeur vient du travail. On voit par ce passage, que M. Massias adhère au principe de M. Say et de M. de Tracy, qui est aussi le principe d'Adam Smith. Je combattrai cette doctrine, en teins et lieu. Or M. Massias dit positivement que les seules valeurs dont il soit question, en économie politique, sont celles qui peuvent être échangées. En vérité, je voudrais bien savoir où il y en a d'autres. Toutes les valeurs peuvent être échangées. Ce sont précisément les choses échangeables qui constituent les valeurs. J'ai déjà dit que l'idée de la valeur suppose une comparaison, et qu'elle implique l'existence et, tout au moins, l'éventualité d'un fait particulier qui est l'échange. Tout objet qui a de la valeur peut s'échanger contre un objet de valeur égale. C'est par la faculté qu'il a d'être échangé qu'un objet prouve qu'il a de la valeur. Les mots valeur et échange sont synonymes dans l'essence. Qui dit valeur dit chose échangeable ; qui dit chose échangeable dit valeur. On ne peut pas avoir l'idée de la valeur, sans avoir celle de l'échange, ni avoir l'idée de l'échange, sans avoir celle de la valeur. Par où l'on voit que M. Massias se trompe en supposant, comme il le fait, qu'il puisse y avoir d'autres. valeurs que des valeurs échangeables. Ces mots valeurs qui peuvent être échangées constituent un véritable pléonasme ; car, encore une fois, tout ce qui est valeur peut être échangé, et tout ce qui peut être échangé est valeur.
Mais maintenant d'où vient cette qualité que possèdent certaines choses d'avoir de la valeur, et de pouvoir être échangées ? Telle est la question qu'il faut résoudre ; et on n'entendra rien à l'économie politique, tant qu'on ne l'aura pas résolue d'une manière satisfaisante. Il ne faut pas y réfléchir longtemps pour se convaincre que la solution de cette question peut seule nous conduire à une bonne théorie de la richesse ; et son importance me paraît telle que je m'expose volontiers à abuser de l'indulgence de mes lecteurs, pour insister sur ce point culminant, et pour exposer dans tous ses détails une opinion qui me parait être la seule conforme à la vérité.
Si la valeur implique l'idée de l'échange, l'échange, comme je l'ai dit, implique la limitation des choses échangeables. Qui dit échange dit sacrifice, et le sacrifice ne se motive que par l'impossibilité morale où l'on se trouve de se procurer autrement l'objet de ses désirs. Il n'est pas moins évident, selon moi, que le sacrifice implique la limitation des choses que l'on sacrifie, et de celles en faveur desquelles on les sacrifie. Puisqu'une valeur ne peut s'obtenir, en général, que par le sacrifice d'une autre valeur, il faut bien que tous les objets qui ont de la valeur, et qui peuvent s'échanger les uns contre les autres, soient des objets naturellement et nécessairement limités. Cette limitation est précisément la cause de leur valeur. Une chose utile et limitée devient l'équivalent d'une autre chose utile et limitée. La valeur est en raison directe de la limitation ou de la rareté. Deux choses d'égale valeur sont deux objets utiles également rares.
M. Massias est d'accord avec moi sur ce principe. Ses expressions en disent plus qu'il ne l'a peut-être voulu.
Mais que nous importe ? Notre doctrine est contenue dans la sienne. Qu'elle y soit contenue d'une manière plus ou moins implicite, elle n'y est pas moins. D'où vient que les choses qui ont de la valeur sont échangeables ? Cela vient, dit M. Massias, de ce que sollicitées par un besoin, elles sont toutes réclamées par un autre besoin. En d'autres, termes, cela vient de ce que les choses échangeables sont sollicitées par des besoins rivaux, ou par plusieurs besoins à la fois. Les valeurs sont donc des choses telles qu'il n'en existe pas pour tout le monde et à foison. Ce sont des choses limitées, et que leur limitation même rend désirables, au sens économique de cette expression. On ne désire, on ne demande ni on n'échange ce qui est commun à tout le monde, dit M. Massias. A la bonne heure ! cela est vrai. Mais pourquoi ne désire-t-on pas les choses communes, pourquoi ne peut-on ni les demander, ni les échanger ? Parce que personne n'en a besoin, économiquement parlant, parce que tout le monde en possède une quantité suffisante et plus que suffisante. Et pourquoi tout le monde les possède-t-il, si ce n'est parce qu'elles sont illimitées ? Les biens limités, au contraire, n'existent qu'en une certaine quantité ; et quoiqu'ils soient également désirables pour tout le monde, il n'y a qu'un certain nombre d'hommes qui les possèdent. Ceux qui en jouissent en prennent donc avantage sur ceux qui n'en jouissent pas, et ils ne consentent à les céder que moyennant un équivalent. Voilà ce qui fait leur valeur ou ce qui les rend échangeables.
L'air, la lumière, le calorique, l'eau, la-terre ne sont valeurs, ajoute M. Massias, que lorsque notre action sur ces objets les a appropriés à nos désirs, les a rendus échangeables, en les rendant désirables à ceux qui n'en jouissent pas. Ceci est une erreur. Ce n'est pas le travail qui produit la valeur des choses, c'est la rareté. M. Massias confond en outre, dans ce passage, des choses véritablement illimitées, avec une chose qui ne l'est pas. L'air, la lumière, le calorique, l'eau commune n'ont jamais de valeur, dans l'ordre naturel des choses ; ce n'est que par exception qu'ils peuvent en acquérir. La terre n'est pas dans ce cas ; elle n'y est pas du moins sous tous les rapports. Le sol cultivable est limité dans sa quantité ; et, comme tel, il a une valeur avant même que le travail s'y applique. C'est une vérité que je me réserve de démontrer lorsqu'il en sera temps. Cette valeur de la terre ne vient que de sa limitation. Si le travail a une valeur, c'est aussi parce qu'il est rare ; et si la terre cultivée vaut plus qu'un terrain en friche, c'est qu'une terre cultivée devient par cela même plus utile, et par conséquent plus rare qu'auparavant.
M. Massias confond encore, dans ce passage, la théorie de la valeur et celle de la propriété. La manière dont il s'exprime montre bien, il est vrai, qu'il a senti le rapport qui existe entre le droit naturel et l'économie politique ; mais elle prouve en même temps qu'il n'a pas assez bien distingué l'un de l'autre, et qu'il n'a pas vu précisément en quoi se touchent la théorie de la richesse et celle de la propriété. Le rapport qui existe entre ces deux sciences consiste dans l'identité de leur objet. Leur origine commune est dans un même fait qui est la limitation de certaines choses utiles. Mais cette limitation produit un double phénomène. Elle entraîne avec elle une double série de conséquences très-différentes, puisque les unes sont d'ordre mathématique, et que les autres sont d'ordre moral. Sans doute la limitation produit la valeur et la propriété, ou, pour mieux dire, l'appropriabilité ; mais après avoir constaté ce fait, il faut soigneusement séparer l'étude de la richesse de celle de la propriété, et ne pas confondre le droit naturel avec l'économie politique. Cette confusion a été l'écueil de plusieurs économistes. Nous avons déjà vu M. Ganilh s'y méprendre complètement (note 59), et voilà M. Massias qui nous offre le même spectacle.
Et, en effet, après avoir agrandi la sphère de l'utilité, et en avoir exagéré la portée, M. Massias se trompe aussi sur la propriété dont il élargit mal-à-propos le domaine. Il a tort de supposer que les choses illimitées, les choses véritablement communes puissent être susceptibles d'appropriation. Ce n'est pas le souffle du vent qui appartient au meunier, ni la vapeur qui appartient au mécanicien ; c'est le moulin qui appartient au premier, c'est la machine à vapeur qui appartient au second. Les astres n'appartiennent point au fabricant de télescopes. Mais celui qui fabrique des télescopes, établit, par son industrie, un moyen facile et commode d'observer les cieux : c'est ce dernier avantage qui lui appartient et qu'il nous fait payer, et la chose est d'autant plus juste qu'il n'en jouit pas lui-même gratuitement ; car il l'a achetée au prix de son travail. C'est son teins et sa peine qui forment sa propriété et qui ont une valeur, et ce sont-là les seules choses qu'il puisse échanger, et qu'il échange réellement contre d'autres valeurs. Il en est de même dans tous les cas semblables à celui-là.
Il suffit d'analyser ainsi les expressions et les idées de M. Massias, pour se convaincre que sa doctrine ne répugne pas essentiellement à la nôtre, et que si l'on a quelque reproche à lui faire, c'est d'avoir adopté trop légèrement les idées de M. Say, sur l'origine de la valeur, et sur l'influence de l'utilité en économie politique ; car au fond, il reconnaît avec nous que la valeur implique l'idée de l'échange, et par conséquent celle de la limitation ou de la 'rareté des choses qui en sont l'objet. C'est-là tout ce que nous voulions en obtenir.
Si quelqu'un s'est prononcé en faveur de l'utilité, comme étant la cause et le fondement de la valeur, c'est, sans contredit, M. Say. Nous l'avons vu exprimer cette opinion de mille manières, et la soutenir avec autant de persévérance que de talent. Eh bien ! nous devons lui savoir gré de s'être contredit sur un point aussi important. Les aveux qu'il va nous faire sur la rareté, et sur l'influence qu'elle a sur la valeur, n'en deviendront que plus frappants, et nous prouveront que la vérité est plus forte que tous les systèmes, et qu'elle se mêle toujours, bon gré mal gré, aux idées de ceux qui semblent la méconnaître le plus formellement.
« Quand l'année s'annonce pour être bonne et fertile en vins, dit M. Say, les vins des récoltes précédentes, et même avant qu'on ait pu livrer à la consommation une seule goutte de la récolte nouvelle, baissent de prix, parce qu'ils sont plus offerts et moins demandés. Les marchands redoutent la concurrence des vins nouveaux, et, se hâtent de mettre en vente. Les consommateurs, par la raison contraire, épuisent leurs provisions sans les renouveler, se flattant de les renouveler plus tard à moins de frais. Quand plusieurs navires arrivent à la fois des pays lointains, et mettent en vente d'importantes cargaisons, l'offre des mêmes marchandises devenant plus considérable relativement à la demande, leur prix se fixe plus bas. »
« Par une raison contraire, lorsqu'on a lieu de craindre une mauvaise récolte, ou que des navires qu'on attendait ont fait naufrage, les prix des produits existants s'élèvent au-dessus des frais qu'ils ont coûté *. »
Est-ce donc une chose bien difficile que de trouver, dans ce passage, une nouvelle preuve de ce principe que l'utilité n'a aucune influence sur la valeur, que celle-ci vient de la rareté et se proportionne sur elle ? Que le vin et le blé soient abondants, ou qu'ils ne le soient pas, cela ne change rien à leur utilité. Un sac de blé, un tonneau de vin, ont la même utilité que vingt sacs de blé, que cent tonneaux de vin ; mais dans le second cas, la chose existe en plus grande quantité : voilà toute la différence. Un homme qui a faim ou qui a soif éprouve précisément le même besoin que vingt mille hommes qui ont faim ou qui ont soif ; mais dans le second cas la somme des besoins est bien plus grande qu'elle ne l'est dans le premier. Or suivant que les denrées existent en plus ou moins grande quantité, suivant que la somme des besoins est plus ou moins grande, on voit croître ou diminuer la disproportion naturelle qui existe entre certaines choses utiles et les besoins qu'elles sont destinées à satisfaire. On voit donc croître ou diminuer, en même temps, la valeur qui est la suite nécessaire de cette disproportion. La preuve que M. Say partage au fond mon opinion, résulte évidemment de ce qu'il fait entrer dans ses considérations économiques, la quantité des choses utiles et la quantité des besoins qui en réclament la possession. Que signifient ces expressions de quantité offerte et de quantité demandée ? Elles ne peuvent pas exprimer autre chose que le rapport de nombre ou de quantité qui existe entre la somme des besoins, et la somme des choses utiles. Suivant que la première l'emporte sur la seconde, ou que la seconde l'emporte sur la première, il y a augmentation ou diminution de prix, parce qu'il y a augmentation ou diminution de valeur, augmentation ou diminution de rareté.
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« L'espérance, la crainte, la malice, la mode, dit M. Say, l'envie d'obliger, toutes les passions et toutes les vertus, peuvent influer sur les prix qu'on donne ou qu'on reçoit. Ce n'est que par une estimation purement morale qu'on peut apprécier les perturbations qui en résultent dans les lois générales, les seules qui nous occupent en ce moment *. »
Si l'espérance, la crainte, la malice, la mode, etc., si toutes les passions et toutes les vertus exercent quelque influence sur la valeur, ce n'est qu'en exerçant une influence sur la rareté; car la valeur n'a pas d'autre cause que celle-là ; et c'est toujours à ce principe, comme dît Burlamaqui, qu'il faut ramener les différentes circonstances qui font hausser au baisser le prix des choses. Si M. Say n'a pas su exprimer nettement la loi générale de la valeur, on s'aperçoit du moins avec plaisir qu'il ne l'a pas complètement méconnue : témoin encore le passage suivant ,emprunté à un autre ouvrage du même auteur :
« Si le nombre des échanges et le besoin qu'on a de monnaie, ont fort augmenté, dit M. Say, on peut demander pourquoi la valeur de l'argent a baissé depuis la fin du XVIe siècle. C'est parce que l'approvisionnement d'argent fourni par les mines d'Amérique a surpassé l'augmentation survenue dans les besoins. On n'a aucune notion sur la quantité d'argent qui se trouvait répandue dans le monde quand l'Amérique a été découverte ; on sait fort imparfaitement ce que les diverses mines de l'univers en ont fourni depuis cette époque ; mais si la quantité de monnaie d'argent et d'argenterie de luxe, qu'on emploie maintenant, a quadruplé, et si néanmoins, comme il paraît, l'argent est tombé environ au cinquième de son ancienne valeur, il faut que la quantité de ce métal qui circule maintenant en France, ait vingtuplé ; car s'il n'avait que. quadruplé, il aurait conservé sa même valeur. Il faut donc que sa quantité soit cinq fois plus que quadruple, s'il est tombé au cinquième de son ancienne valeur *. »
On voit encore, par ce passage, comment M. Say se trouve conduit, bon gré mal gré, à considérer l'utilité non-seulement dans sa nature et dans son caractère, ou dans le service qu'elle peut rendre aux hommes, mais encore dans sa quantité, ou dans le nombre des choses utiles qui peuvent satisfaire aux divers besoins auxquels elles sont corrélatives. En plaçant dans les variations qui sont parvenues dans la quantité des métaux précieux, et dans la quantité des besoins qui les réclament, la cause des variations qu'on a pu remarquer dans la valeur de ces mêmes métaux, M. Say confirme parfaitement l'opinion que nous avons émise sur l'origine même de la valeur (note 60).
Voici venir un écrivain qui s'exprime d'une manière aussi précise et aussi formelle, et dont le témoignage est également bon à recueillir.
Nous avons déjà vu David Ricardo accorder que certaines choses tirent leur valeur de leur rareté. Ces objets, il est vrai, ne composent, suivant lui, qu'une petite partie de ce que nous appelons des valeurs ou des marchandises. Mais nous avons établi, dans le chapitre XIII, que les marchandises qui sont, suivant Ricardo, le fruit de l'industrie humaine, et que, d'après le même auteur, cette industrie peut multiplier à son gré, ne sont pas moins rares, scientifiquement parlant, que celles à qui David Ricardo attribue exclusivement le caractère de la rareté, et que par conséquent c'est à leur rareté même qu'elles doivent la valeur dont elles jouissent. Voici un passage du même auteur où il s'est trouvé conduit à reconnaître l'influence que la rareté exerce sur la valeur de la monnaie qui est certainement une de ces marchandises que l'industrie humaine peut multiplier, et à corroborer par conséquent la doctrine que nous avons essayé de substituer à la sienne comme à celle de M. Say.
« La monnaie en circulation, dit David Ricardo, ne saurait jamais être assez abondante pour regorger ; car si vous en faites baisser la valeur, vous en augmenterez dans la même proportion la quantité ; et en augmentant sa valeur, vous en diminuerez la quantité **. » Que devient donc l'opinion exprimée par Ricardo, à la page précédente, que l'or et l'argent, ainsi que toutes les autres marchandises, n'ont de valeur qu'à proportion de la quantité de travail nécessaire pour les produire et les faire arriver au marché ? Si l'or et l'argent n'ont de valeur qu'à proportion de la quantité de travail employé à les produire, il ne faut pas dire que la valeur de la monnaie se règle, sur sa quantité ; et si la quantité de monnaie qui existe dans un pays est la véritable règle de sa valeur, il faut renoncer à soutenir que la valeur de la monnaie dérive de la quantité de travail employé à la production de l'or et de l'argent.
Je ne pousserai pas plus loin cette revue des principaux auteurs qui ont écrit sur l'économie politique ; les passages que je viens de citer et de commenter prouvent suffisamment, comme je l'ai avancé, que ceux qui ont le plus positivement affirmé l'influence exclusive de l'utilité ou du travail sur la valeur, se sont vu forcés à se démentir eux-mêmes par les plus éclatantes contradictions ; et il suffit de la plus mince érudition en économie politique, pour multiplier à volonté le nombre de pareils exemples. Cependant, comme je dois avoir à cur de ne rien négliger pour faire triompher le principe que j'ai défendu jusqu'à présent, je me permettrai d'invoquer encore en sa faveur une maxime qui est, pour ainsi dire, commune à tous les économistes, ou dont un très-petit nombre d'entr'eux ont contesté la vérité. Je veux parler du rapport de l'offre à la demande, ou de l'influence qu'ont sur le prix des choses la quantité offerte et la quantité demandée (note 61).
Notes Du chapitre 15
Note 56 :
Burlamaqui (Jean-Jacques), né à Genève en 1694, mort en avril 1748, professeur de droit naturel à Genève de 1723 à 1740, puis membre du Conseil souverain ; l'un des principaux représentants, avec Puffendorf, Thomasius, Barbeyrac, Heineccius, de l'école dite du droit naturel ou philosophique, qui s'est efforcée d'édifier un droit immuable sur des principes philosophiques déduits de la nature de l'homme et de celle de l'État. Il a laissé des ouvrages essentiellement théoriques, consacrés surtout au développement des doctrines de Grotius et de Puffendorf, et dont les plus importants sont les Principes du droit naturel (1747, seul ouvrage édité du vivant de l'auteur) les Principes du droit politique (Amsterdam, 1751), les Principes du droit de la nature et des gens (Yverdon, 1766-68) et enfin les Éléments du droit naturel, cités au texte (publiés en latin à Genève en 1754, en français à Paris en 1820, Janet et Cotelle).
Note 57 :
Cf. op. cit., pp. 156-157.
Note 58 :
En fait, la notion de rareté comme cause de la valeur était loin d'être inconnue des économistes avant A.-A. Walras. On la trouve déjà chez les théologiens du Moyen-Age. (Dubois, Précis de l'histoire des doctrines économiques, t. 1er, pp. 90-91.) Elle sera reprise dans beaucoup d'écrits du XVIIIe siècle (Locke, Law, Le Trosne, Turgot) et développée. en particulier par Condillac (v. ci-après annexe Il) et surtout par les économistes italiens, dont notamment l'Abbé Antonio Genovesi (dans ses Lezioni di Economia civile, IIe partie, chap. 1er) et Galiani (dans ses : Della moncta libri cinque au livre ler, chap. II. Cf. collection des Scrittori classici itallani di economia politica. Parlemoderna. t. III, vol. I, p. 54 s.). Le passage le plus caractéristique de Galiani à cet égard a été traduit par M. A. Dubois dans la Revue d'économie politique, 1897, pp. 917-930, comme suite à son étude sur Les Théories psychologiques de la valeur au XVIIIe siècle. R. E. P., 1897, pp. 847-864 (sur la notion de rareté dans la théorie de la valeur de Galiani : pp. 855-857).
Note 59 :
Cf. ci-dessus, chap. IV.
Note 60 :
J.-B. Say est même allé plus loin encore que le mentionne A. Walras dans la reconnaissance de l'influence de la rareté sur la valeur. Témoin la note suivante, apposée par lui sous le chap. XXVII du Traité de Ricardo (uvres complètes, p. 230, note 1) : « La base de toute valeur est, non pas la quantité de travail nécessaire pour faire une marchandise, mais le besoin qu'on en a, balancé par sa rareté. Le travail, ou en général les frais de production, sont une difficulté à vaincre qui borne la quantité d'une marchandise qu'on peut apporter sur le marché, et c'est en ce sens qu'ils sont un des éléments de la valeur des choses. Mais quand cette rareté est volontaire, l'effet est le même. » Cf. aussi sa note sous chap. 1er (Oeuvres complètes, p. 4).
Note 61 :
Dans son étude de 1838 (Revue française et étrangère, p. 124). A. Walras signalera l'adhésion à sa thèse de Thomas Tooke et de Senior, « qui enseignent comme nous que la limite dans la quantité des choses utiles est une condition nécessaire de leur valeur d'échange ». En fait, le premier de ces deux auteurs avait insisté dès 1828, dans sa correspondance avec J.-B. Say, sur l'importance du facteur-rareté dans la détermination de la valeur (cf. sa lettre du 8 mars 1828. J.-B. Say : Oeuvres diverses, p. 532 : « La condition essentielle (pour qu'une chose soit pourvue de valeur échangeable) est simplement que, se trouvant pourvue d'une valeur d'usage (d'utilité), elle soit limitée en quantité. » Pour le second, cf. sa Political Economy (1re édition, 1836, 5e édit. 1863, Londres, Griffin, pp. 7 et 11, où se trouve exposée l'influence prédominante de la « Limitation of supply »). L'ouvrage que connaissait A. Walras était les : Principes fondamentaux de l'Économie politique, tirés de leçons édites et inédites de N. W. Senior, par le Comte Jean Arrivabene, Paris, Aillaud, 1836 (cf. chap. II). Il en avait donné un long compte-rendu critique dans la Revue mensuelle d'économie politique, 1836, pp. 359-368.
Chapitre XVI
De la quantité offerte et de la quantité demandée.
que le rapport de l'offre a la demande n'exprime
pas autre chose que la rareté, et peut être considéré comme la cause et la règle de la valeur. - distinction entre la demande et l'offre absolues, et la demande et l'offre réelles. - c'est pour avoir confondu ces deux espèces d'offre et de demande, que David Ricardo a nié l'influence de la quantité demandée et de la (quantité offerte sur la valeur.
Après avoir établi, comme on l'a vu, dans le chapitre précédent, que la plupart des économistes admettent, d'une manière plus ou moins explicite, que la limitation de certains biens, ou la rareté des choses utiles, est la véritable cause de la valeur, il me reste, je crois, pour ne laisser rien à dire sur ce sujet, à montrer que le même aveu est implicitement contenu dans cette maxime célèbre, que le prix des diverses marchandises se proportionne à l'offre et à la demande, ou que la valeur est en raison directe de la quantité demandée, et en raison inverse de la quantité offerte. Il y a peu d'économistes qui ne conviennent volontiers que la demande d'une marchandise en fait hausser le prix, et que l'offre au contraire, le fait baisser. Je ne connais que David Ricardo et M. Garnier qui se soient refusés à recevoir cette maxime comme un principe général et absolu, et qui aient combattu à cet égard les idées de M. Say et des autres disciples d'Adam Smith. Mais j'expliquerai tout-à-l'heure les motifs de leur opposition, en même temps que j'en ferai remarquer le peu de fondement. Il s'agit d'abord de faire voir que le principe de la quantité offerte et de la quantité demandée consacre, sous un autre nom, le principe que j'ai développé jusqu'à présent.
Qu'est-ce que l'offre d'un produit, si ce n'est la somme ou la quantité de ce produit ? Et qu'est-ce que la demande d'un produit, si ce n'est la somme des besoins qui en sollicitent la jouissance ? Le rapport de l'offre à la demande ou de la demande à l'offre, n'est et ne peut être autre chose que ce que j'ai exprimé jusqu'à présent par l'idée de la rareté, ou par le rapport qui existe entre la somme de certains biens et la somme des besoins qui en sollicitent la possession.
J'ai distingué parmi les choses utiles, celles qui sont limitées de celles qui sont illimitées, et je ne pense pas que personne soit tenté de nier la réalité de cette distinction.. Elle est trop sensible et trop remarquable, pour ne pas être regardée comme quelque chose d'évident. Or ce qui n'est pas moins évident, c'est que les choses limitées deviennent rares par la disproportion même que leur limitation établit entre la somme de ces choses et la somme des besoins auxquels leur utilité est corrélative. Et maintenant, qu'on y pense bien, l'idée de l'offre et de la demande peut-elle exprimer autre chose, au fond, que le phénomène que j'appelle la rareté ? Ne faut-il pas qu'une chose soit limitée, pour qu'on la demande ? Ne faut-il pas qu'elle soit limitée, pour être offerte ? N'est-ce pas par une suite de leur limitation qu'on demande et qu'on offre certaines choses ? Il y a donc au fond de ces expressions offre et demande, une reconnaissance très-réelle de ce fait, que certains biens sont limités dans leur quantité, et qu'ils sont rares, ou qu'il n'en existe pas naturellement assez pour satisfaire tous les besoins auxquels ils sont corrélatifs. Le principe de l'offre et de la demande est donc une consécration formelle du principe de la limitation, et de la rareté qui en est la suite ; et lorsque les économistes ont fait dépendre la valeur ou le prix des marchandises de la quantité offerte et de la quantité demandée, ils l'ont fait dépendre de sa véritable cause, ils lui ont assigné sa véritable origine.
Il convient cependant de s'expliquer un peu plus longuement sur la quantité offerte et la quantité demandée. La manière dont les économistes se sont exprimés à ce sujet ne prouve pas toujours qu'ils en aient eu une idée bien nette ; et il faut croire que c'est à l'obscurité même qu'ils ont laissée subsister dans leur principe et dans son expression, qu'on doit le peu de succès qu'il a obtenu et l'opposition qu'il a rencontrée chez quelques bons esprits.
Lorsque je considère la demande et l'offre comme un synonyme exact de la rareté, ou comme exprimant le même rapport que j'ai désigné jusqu'à présent sous ce dernier terme, je n'entends point parler, comme on peut s'y attendre, de ce que plusieurs auteurs appellent offre effective, demande effective, et qui ne désigne pas autre chose pour eux, que l'offre de certaines marchandises, réellement exprimée par la voie du commerce, en un certain temps et à un certain prix, par quelques négociants d'un pays, à quelques négociants d'un autre pays, ou par les marchands d'une certaine ville aux consommateurs qui les avoisinent, et la demande formelle de certaines marchandises, exprimée dans les mêmes circonstances, par certains individus à certains marchands, des choses qui peuvent leur agréer, et qu'ils sont en état de payer. J'entends par le mot demande, cette demande générale et absolue, qui est l'expression de tous les besoins réunis, qui se fait en tout temps et en tout lieu, tacitement si l'on veut, mais d'une manière non moins sensible, de toutes les choses rares qui peuvent contribuer au bien-être de l'homme, par tous ceux qui sont en état de connaître et d'apprécier les jouissances qu'elles procurent, abstraction faite des moyens qu'ils peuvent avoir de se les procurer; et j'entends de même par le mot offre, cette offre générale et absolue, qui n'est autre chose, dans tous les temps et pour tous les pays, que l'expression de la quantité des biens rares ou limités qui se trouvent à la disposition des hommes, abstraction faite des moyens que certains d'entr'eux ont pour se les procurer, et de la nécessité qui impose au plus grand nombre l'obligation de s'en passer. Je sais bien qu'on a voulu limiter l'idée de l'offre et de la demande à ce qu'on a, avec raison, appelé offre réelle ou effective, demande réelle ou effective; mais ce n'est pas ainsi que je puis entendre ces expressions, lorsque je veux y trouver un synonyme de la rareté. Pour pouvoir dire avec raison que le rapport de l'offre à la demande n'exprime pas autre chose que la rareté, il faut donner à ces deux mots la plus large acception, et les considérer d'une manière générale et absolue.
Il y a cette différence entre la demande et l'offre absolues, d'une part, et la demande et l'offre réelles, d'une autre part, que la demande et l'offre réelles peuvent se faire équilibre, ou se surpasser réciproquement ; tandis qu'il n'en est pas de même de l'offre et de la demande absolues. On peut concevoir que la demande réelle réponde exactement à l'offre réelle, et réciproquement, ou que l'offre réelle soit tantôt inférieure et tantôt supérieure à la demande réelle. En d'autres mots, lorsqu'on ne parle que de la demande et de l'offre réelles, on peut admettre trois hypothèses, qui sont celles où l'offre est égale, supérieure ou inférieure à la demande. Mais lorsqu'on parle de l'offre et de la demande absolues, il est impossible de considérer les choses sous le même aspect. L'offre absolue est toujours inférieure à la demande absolue ; elle ne peut jamais lui être égale et encore moins supérieure. Aussitôt qu'il existe des biens limités, il est impossible que la somme de ces biens satisfasse à tous les besoins qui les réclament. Il n'y a personne qui possède tout ce qu'il désire, et qui dans la classe même des biens qu'il possède, en possède autant qu'il le voudrait bien. Les utilités limitées sont toujours rares ; elles sont toujours demandées, absolument parlant, en plus grande quantité qu'elles ne sont offertes ; et c'est cet excès même de la demande absolue sur l'offre absolue, ou de la somme des besoins sur la somme des biens qui leur sont corrélatifs, qui constitue la rareté, et qui occasionne la valeur ; et la valeur est d'autant plus forte que la rareté est plus grande, ou que la demande absolue l'emporte davantage sur l'offre absolue.
Telle est la différence essentielle qui existe entre la demande et l'offre absolues, entre la demande et l'offre qui sont le synonyme de la rareté, et cette autre espèce de demande et d'offre qu'on appelle demande réelle, offre réelle. On conçoit que les mêmes raisonnements ne soient pas applicables à des phénomènes si divers, et qu'on puisse dire des premiers beaucoup de choses qui ne seraient nullement vraies si on les appliquait aux seconds, et réciproquement.
C'est en restreignant l'idée de l'offre et de la demande à la demande réelle ou effective, et à l'offre réelle ou effective, qu'on a pu dire, par exemple, que les frais de production bornent l'étendue de la demande. Cela ne peut être vrai que de la demande réelle, c'est-à-dire de cette demande qui est accompagnée d'une offre équivalente, et qui annonce la résolution de se procurer une chose et la faculté d'en payer le prix. Mais il n'en serait pas de même, si, par le mot demande, on entendait seulement, comme je le fais ici, le désir qui est naturel à tous les hommes de jouir d'une chose utile, quelque rare et quelque chère qu'elle soit d'ailleurs. Les frais de production, ou, si l'on veut, la rareté et la cherté, compriment ce désir, mais ne l'éteignent point. Le goût de toutes les choses bonnes et agréables subsiste chez tous les hommes, comme une virtualité qui n'attend pour se développer et se produire qu'une occasion favorable, et c'est ce dont il est facile de se convaincre, en observant comment la demande effective d'un produit se multiplie à. mesure qu'il baisse de prix. « Si, dans un hiver rigoureux, dit M. Say, on parvient à faire des gilets de laine tricotée, qui ne reviennent qu'à six francs, il est probable que tous les gens auxquels il restera six francs, après qu'ils auront satisfait à tous les besoins qui sont ou qu'ils regardent comme plus indispensables qu'un gilet de laine, en achèteront. Mais ceux auxquels, quand tous leurs besoins plus indispensables auront été satisfaits, il ne restera que cinq francs, n'en pourront acheter. Si l'on parvient à fabriquer les mêmes gilets pour cinq francs, le nombre de leurs consommateurs s'accroîtra de toute cette dernière classe. Ce nombre s'accroîtra encore -si l'on parvient à les donner pour quatre francs ; et c'est ainsi que les produits qui jadis n'étaient qu'à l'usage des plus grandes fortunes, comme les bas, se sont maintenant répandus dans presque toutes les classes *. »
On voit, par cet exemple, auquel il serait facile d'en ajouter mille, que le désir de toutes les choses utiles anime constamment l'humanité, et qu'on peut considérer tous les hommes de l'univers, et tous les membres d'une nation, comme disposés à se procurer les jouissances inhérentes à la possession et à l'usage d'une chose utile, autrement dit d'un bien quelconque. Or, nous avons déjà remarqué que tous les biens de la nature se divisent en deux grandes classes, celle des biens illimités et celle des biens limités. Relativement aux biens de la première espèce, les désirs de tous les hommes sont satisfaits aussitôt que formés, A peine peut-on dire que nous les désirons. L'air atmosphérique et la lumière du soleil ne se font pas attendre ; les jouissances qu'ils nous procurent sont contemporaines aux besoins que nous en éprouvons. Il n'y a pas là de demande proprement dite. Pour ce qui concerne les biens limités, ou les utilités de la seconde espèce, tous les hommes en ont à peu près le même besoin, et en éprouvent le même désir. Il ne faut pas croire que les riches aient seuls besoin de cristaux et de porcelaines, ou que les princes seuls éprouvent le désir d'avoir des palais et des équipages. Certes, le plus bel hôtel de Paris me ferait autant de plaisir qu'il en peut faire à son propriétaire, et une bonne voiture me conviendrait tout aussi bien qu'à mon voisin le millionnaire. Combien de gens n'auraient pas un cheval, s'il ne coûtait pas plus qu'une paire de bottes, et qui voudrait se passer d'un domestique, s'il avait les moyens de le payer ? Mais c'est ici qu'il se présente une grande différence dans la position des familles et des individus. Les biens limités, comme nous l'avons dit, n'existent qu'en une certaine quantité. Il est donc impossible que tous les hommes en jouissent à la fois. Ces biens ne s'acquièrent que par des échanges, ou par le sacrifice d'un bien équivalent. Il y en a donc un grand nombre que tout le monde n'est pas en état d'acquérir; Mais cela ne veut pas dire que nous n'en éprouvions pas tous le besoin ou le désir, et que nous ne soyons pas tous disposés à nous les procurer, dès que nous le pourrons. La limitation de certains biens et la cherté qui en est la suite, peuvent donc bien borner, et bornent en effet la demande réelle, ou la demande accompagnée de l'offre d'un équivalent ; mais elles ne sauraient borner la demande naturelle, la demande générale et absolue, celle que je considère comme le synonyme de la rareté et comme la source et la mesure de la valeur.
C'est pour avoir confondu la demande absolue avec la demande réelle ou effective, que David Ricardo et M. Garnier se sont vus conduits à nier l'influence de la quantité offerte et de la quantité demandée sur la valeur ; et c'est en distinguant, comme nous l'avons fait, ces deux phénomènes, que nous rendrons au premier l'influence qu'il produit en effet, et que nous répondrons aux raisonnements qui ont eu pour but de la nier.
« On ne peut pas dire, dit Ricardo, que la demande d'une chose a augmenté, si l'on n'en achète pas ou si l'on n'en consomme point une plus grande quantité *. » Cela ne peut pas se dire, il est vrai, de la demande réelle ou effective. Pour que la demande réelle augmente ou diminue, il faut que la consommation augmente ou diminue, et c'est la consommation seule qui peut servir de mesure à cette demande. Mais il n'en est pas de même de la demande générale et absolue, de cette demande qui se fonde sur la limitation, qui n'est qu'une expression diverse de la rareté, ou qui n'est autre chose que le sentiment même de cette rareté se manifestant dans les désirs que nous éprouvons, dans les vux que nous ne cessons de former pour notre prospérité matérielle, et dans les efforts auxquels nous nous livrons pour arriver à la fortune. Quelles que soient les bornes ou l'étendue de la consommation, et quel que soit le nombre des consommateurs, cela n'empêche pas que tous les hommes ne demandent et ne demandent vivement tout ce qui peut leur être utile, et principalement les utilités rares. La consommation se mesure, il est vrai, sur les moyens des consommateurs ; mais la demande naturelle et absolue ne se mesure que par la connaissance que nous avons de nos besoins et des choses qui peuvent les satisfaire. La rareté d'un objet m'empêche bien de l'acquérir, mais elle ne m'empêche pas de le désirer, ou de le demander, dans le sens le plus étendu du mot : et au contraire, ce sont les biens les plus rares, qui sont le plus désirés ou demandés, et c'est précisément parce qu'ils sont plus demandés qu'ils sont plus chers.
« Diminuez les frais de la fabrication des chapeaux, dit Ricardo, et leur prix finira par tomber à leur nouveau prix naturel, quoique la demande puisse doubler, tripler, ou quadrupler. Diminuez les frais de l'entretien des hommes, en diminuant le prix naturel de la nourriture et des vêtements qui soutiennent la vie, et vous verrez les salaires finir par baisser, quoique la demande de bras ait pu s'accroître considérablement **. »
Il est possible que le prix d'une chose diminue, malgré l'augmentation de la demande réelle ; mais il faut remarquer que, dans ce cas, l'augmentation de la demande réelle est nécessairement précédée d'une augmentation dans l'offre générale, et par conséquent d'une diminution dans le rapport de la demande absolue à l'offre absolue. Qu'est-ce en effet que diminuer les frais de la fabrication des chapeaux, si ce n'est pas en fabriquer le même nombre, avec moins de frais, ou ce qui est encore plus ordinaire, en fabriquer un plus grand nombre, avec les mêmes moyens qui n'en fabriquaient d'abord qu'un petit nombre ? La multiplication des chapeaux a diminué le rapport de la demande absolue à l'offre absolue ; elle a fait baisser le prix des chapeaux ; et c'est cette diminution dans le rapport de la demande absolue à l'offre absolue, ou cette augmentation dans l'offre générale, qui a permis l'augmentation de la demande réelle, comme je le faisais remarquer tout à l'heure. Les chapeaux étant devenus plus faciles à faire, le même travail en a produit une plus grande quantité ; ils ont baissé -de prix, parce qu'ils sont devenus moins rares ; et leur valeur se trouvant proportionnée aux moyens d'un plus grand nombre de consommateurs, l'augmentation de la demande réelle peut et doit être considérée Comme la conséquence nécessaire de l'affaiblissement du rapport entre la demande absolue et l'offre absolue, ou de l'augmentation de l'offre générale.
« La proportion entre l'offre et la demande, dit encore Ricardo, peut, à la vérité, modifier pour quelque temps la valeur courante d'une chose, jusqu'à ce que l'approvisionnement en devienne plus ou moins abondant, selon que la demande peut avoir augmenté ou diminué ; mais cet effet n'aura qu'une durée passagère *. » Bien loin de là : l'influence de l'offre et de la demande est un phénomène constant, perpétuel, général et universel. La valeur n'a pas d'autre règle que ce principe, parce qu'elle n'a pas non plus d'autre origine. La demande d'une chose, dans le sens où je l'entends ici, n'est que la somme des besoins qui la sollicitent, et l'offre d'une chose, dans le même sens, n'est que la somme des biens limités qui répondent à tel ou tel besoin. C'est le même phénomène que j'ai exprimé par l'idée de la rareté; et il est évident que la valeur augmente avec la rareté et diminue avec elle. En d'autres termes, plus les besoins sont nombreux, et moins sont nombreuses les utilités rares, plus leur prix est élevé. Au contraire, moins les besoins sont nombreux, et plus les utilités rares abondent, moins leur prix est élevé. David Ricardo convient lui-même que la valeur diminue avec les frais de production. Or la diminution des frais de production équivaut à une augmentation de l'offre générale, à une diminution de la demande absolue comparée à l'offre absolue, et c'est par cela même qu'elle permet une augmentation dans la demande réelle, dans la demande accompagnée d'une offre équivalente.
Les frais de production forment une limite au-dessous de laquelle le prix des marchandises ne peut pas se maintenir longtemps. C'est une observation qu'on a déjà faite. Mais en s'arrêtant aux frais de production, et en ne faisant pas remonter plus haut l'origine de la valeur, David Ricardo a laissé subsister, dans ses principes d'économie politique, un vide qui n'est que trop facile à signaler. On sera toujours en droit de lui demander ce qui cause la valeur des services productifs. Et comme on ne peut pas invoquer ici de nouveaux frais de production (puisque les services productifs ne sont pas des produits) il faut toujours en revenir au principe de la rareté, ou au rapport qui existe entre la demande et l'offre, entre la somme des besoins et la somme des biens limités.
Je ne quitterai pas ce chapitre de Ricardo (note 62), sans invoquer, à l'appui de mon opinion, l'autorité toujours si précieuse de M. Say. Voici la note par laquelle ce célèbre économiste a répondu. aux arguments de l'écrivain anglais.
« Lorsque divers auteurs qui suivent les mêmes méthodes d'investigation, et qui ont fait preuve de jugement en plusieurs occasions, diffèrent complètement d'avis sur un principe, leur dissentiment ne peut venir que faute de s'entendre. Essayons si l'on peut, dans ce cas-ci, présenter la question sous un jour nouveau qui rallie toutes les opinions.
« La plupart des économistes politiques établissent que la valeur ou le prix d'une chose s'élève ou s'abaisse en raison directe de la demande qui en est faite et en raison inverse de l'offre. M. Ricardo affirme que la demande et l'offre n'y font rien, que le prix baisse par la concurrence des producteurs, jusqu'au niveau des frais de production, et s'arrête là. »
« Mais que fait-on, dans la réalité, lorsqu'on demande à échanger une marchandise contre une autre ; lorsque, par exemple, un homme offre en vente dix-huit livres de froment, qui valent trois francs, pour acheter avec cet argent une livre de café, qui vaut également trois francs ? Il offre les services productifs (ou leur prix, c'est-à-dire les frais de production) qui ont servi à produire dix-huit livres de blé, pour avoir une livre de café, ou ce qu'elle a coûté, c'est-à-dire les frais de production qui ont servi à payer les services productifs dont la livre de café est le résultat. »
« Les services productifs de la livre de café, ou leur prix, et la livre de café, ne sont pas les membres de l'équation : ce sont une seule et même chose. Et quand M. Ricardo dit qu'un produit vaut toujours ce que valent ses frais de production, il dit vrai ; mais la question reste à résoudre : Qu'est-ce que valent ses frais de production ? Quel prix met-on aux services capables de produire un produit appelé une livre de café ? »
« Je réponds qu'on y met d'autant plus de prix, et qu'on est disposé à les payer d'une quantité d'autant plus grande de tout autre service productif, que les services propres à produire du café, sont plus rares et plus demandés ; et c'est dans ce sens qu'il faut entendre la demande et l'offre, le besoin et l'approvisionnement, le principe si connu des anglais sous les noms de want and supply. »
« La quantité de travail, de capitaux et de terrain nécessaires pour accomplir un produit, constitue la difficulté de sa production, sa rareté. Un produit qui ne peut être le fruit que de beaucoup de services productifs, est plus rare que celui qui peut être le fruit de peu de services ; en d'autres termes : un produit est d'autant plus abondant que la même quantité de services productifs en produit davantage. De là une plus grande quantité offerte, un prix plus bas. Lorsqu'au contraire, la quantité de services nécessaires augmente, le prix s'élève. Au lieu de demander pour une livre de café, dix-huit livres de blé (ou les services productifs qui ont servi à faire dix-huit livres de blé), on demandera peut-être vingt livres, vingt-cinq livres, jusqu'à ce qu'il ne se trouve plus un seul acheteur disposé à payer le café, et alors il ne s'en produit pas. C'est le cas de mille produits qui ont ruiné leurs producteurs, parce qu'ils ne valaient pas leurs frais de production. »
« Une plus grande puissance de produire équivaut à une plus grande quantité de services productifs versés dans la circulation. Si quelque grand perfectionnement en agriculture me permet d'obtenir trente-six livres de blé là où je n'en obtenais que dix-huit, c'est comme si je doublais l'offre de mes services propres à faire du blé. Ils baisseront de moitié, et l'on pourra obtenir alors dix-huit livres de blé pour une demi-livre de café seulement. Les services productifs propres à faire dix-huit livres de blé, vaudront autant que les services productifs propres à faire une demi-livre de café. »
« Dans le système de M. Ricardo, qui professe dans tout le cours de ce livre, que la quantité du travail nécessaire pour faire un produit, est le seul élément de son prix, et qui ne tient nul compte de ce que peut avoir coûté le concours du capital et du fonds de terre, voici comme j'exprimerais le même principe : on met d'autant plus de prix au travail nécessaire pour faire une chose, c'est-à-dire, on est disposé à le payer d'une quantité d'autant plus grande de travail propre à faire toute autre chose, que le premier est moins offert et plus demandé, et vice versa *. »
On voit, par cette excellente note de M. Say, que cet habile économiste a parfaitement compris et signalé le vice de la doctrine de Ricardo. Ce n'est pas tout, en effet, que de dire que la valeur vient des frais de production. Il faut savoir encore pourquoi les frais de production ont une valeur, pourquoi la production entraîne des frais, d'où vient que les services productifs valent quelque chose, et qu'ils s'échangent, soit contre des produits, soit contre d'autres services productifs. Or, M. Say convient que les services productifs ont d'autant plus de valeur qu'ils sont plus demandés, et qu'ils valent d'autant moins qu'ils sont plus offerts. Et si l'on veut savoir ce que M. Say entend ici par la demande et l'offre, il est évident qu'il entend la demande et l'offre absolues, la demande et l'offre, dans le sens le plus général. La preuve qu'il interprète ainsi ces expressions, c'est qu'il exprime le même rapport par l'idée de la rareté, comme je l'ai fait moi-même. Le mot utilité ne se trouve pas même prononcé dans toute cette note. La doctrine de M. Say s'y produit d'une manière entièrement conforme à celle que j'ai exposée jusqu'à présent ; et tels sont aussi les principes qui me paraissent véritablement destinés, comme je m'en flatte, et comme l'espère M. Say, à rallier toutes les opinions.
Mais David Ricardo n'est pas le seul qui ait combattu celle de M. Say et de la plupart des autres économistes politiques sur l'influence de la quantité offerte et de la quantité demandée.
Cette influence a été contestée aussi par M. Garnier, dans les notes qu'il a jointes à la traduction d'Adam Smith (note 63) ; et quoique ses raisonnements ne fassent guère que reproduire ceux de Ricardo, ils valent cependant la peine qu'on les analyse et qu'on en montre la faiblesse.
Notes Du chapitre 16
Note 62 :
Chap. XXX des Principes : « De l'influence que l'offre et la demande ont sur les prix. »
Note 63 :
63) Garnier (Comte, puis Marquis Germain), né à Auxerre le 8 novembre 1754, mort à Paris le 4 octobre 1821, successivement procureur au Châtelet, secrétaire de Mme Adélaïde, ministre de la Justice in partibus. Membre du Conseil du département de Paris en 1791, émigra, puis revint en France en 1795; préfet de Seine-et-Oise en 1799, comte, puis sénateur de l'Empire, président du Sénat, pair de France en 1814, ministre d'État, puis membre du Conseil privé, connu surtout par ses traductions du William Caleb de Godwin et de la Richesse des nations d'Adam Smith (2. éditions, en 1802 et 1822). Il a laissé cependant une oeuvre personnelle assez importante, dont un ouvrage sur La propriété dans ses rapports avec le droit politique (Paris, Clavelin, 1792), un Abrégé élémentaire des principes de l'économie politique (Paris, Agasse, 1796), destiné à l'éducation de la jeunesse et qui peut être considéré comme le premier manuel scolaire qui ait été composé en France, une Théorie des banques d'escompte (Paris, 1806) et une Histoire de la monnaie, depuis les temps de la plus haute antiquité jusqu'au règne de Charlemagne (Paris, Agasse, 2 vol., 1819).
Disciple des physiocrates à ses débuts, fortement imprégné de Cantillon, il subit néanmoins l'influence d'Adam Smith dont il s'efforça d'amalgamer les doctrines avec celles auxquelles il s'était rallié tout d'abord, pour S'en détacher progressivement par la suite. Il reste néanmoins toute sa vie « le représentant de l'économie politique des propriétaires fonciers » (cf. Allix, L'Oeuvre économique de Germain Garnier, traducteur d'Adam Smith et disciple de Cantillon. Revue d'histoire des doctrines économiques et sociales, 1912, pp. 317-342).
L'évolution de la pensée de Germain Garnier à l'égard des physiocrates se manifeste notamment dans les notes qu'il a ajoutées à sa traduction de la Richesse des nations. Celles qui avaient été jointes à la première édition (1802) se trouvaient imprégnées des théories physiocratiques (cf. en particulier une défense vigoureuse dans la note XXIX sur le Système des économistes, t. V, p. 284). On ne les retrouve plus (à quelques exceptions près) dans la seconde édition (1822) dont les notes, plus étendues que pour la première (puisqu'elles occupent deux volumes au lieu d'un) sont en général consacrées à la défense des idées de Smith contre les objections de Multhus, Ricardo et J.-B. Say. Les passages cités au texte par A.-A. Walras relèvent précisément de cette seconde édition et ont été empruntées à la note XIX dans laquelle le traducteur d'A. Smith s'étend longuement (pp. 285-339 du t. V) sur la distinction entre le prix naturel des marchandises et leur prix courant, sur le rapport entre l'offre et la demande, ainsi que sur la signification des termes : rareté et abondance.