De la nature de la richesse et de l'origine de la valeur

Chapitre XIII

De la production et des différentes espèces de services productifs. - la valeur ne vient pas des frais de production. - réfutation de la doctrine de Ricardo sur l'origine de la valeur et sur la rareté.

Les économistes ne sont pas d'accord entr'eux sur la nature et le nombre des services productifs, sur le sens qu'il faut donner au mot production et à l'idée dont il est le signe. Il y a plusieurs auteurs qui ne voient autre chose, dans ce phénomène, que la création de l'utilité, par le moyen du travail ou de l'in­dustrie humaine, et tel est le système que j'ai combattu dans le chapitre précédent. M. Say, à qui il faut rendre cette justice qu'il s'est continuellement efforcé de perfectionner sa doctrine, ou, pour mieux dire, celle d'Adam Smith, sur la production, M. Say s'est fait de ce phénomène une idée plus large, moins incomplète, et par cela même moins fautive, à certains égards. M. Say n'admet pas aujourd'hui, comme Ricardo, comme de Tracy (note 47), que le travail soit la seule source de la richesse, la seule origine de l'utilité et de la valeur. Les industriels, selon lui, ne sont pas les seuls producteurs. M. Say dé­cer­­ne aussi ce dernier titre aux capitalistes et aux propriétaires fonciers (note 48). Nous n'avons pas à nous prononcer actuellement sur le fond de cette doctrine considérée dans son ensemble et dans ses résultats. Contentons-nous ici de remarquer que lorsque M. Say parle des frais de production ou des ser­vi­ces productifs, il n'entend pas désigner seulement par là le travail des indus­triels qui sont, suivant lui, les ouvriers, les entrepreneurs et les savants. La création de l'utilité et de la valeur qui en est la suite, est due, d'après M. Say, au concours de l'in­dus­trie, des terres et des capitaux. Ainsi, dans le système de cet auteur, les services productifs représentent des travaux, ou des services ren­dus par l'in­dus­trie, des services fonciers, ou des services rendus par les fonds de terre, et des services capitaux, ou des services rendus par les capitaux.

Adam Smith lui-même a enseigné, comme nous l'avons vu, que le travail était la source et la mesure de la valeur, dans cet état grossier de la société qui pré­cède l'accumulation des capitaux et la propriété des terres ; et quoique Smith, au dire de David Ricardo, n'ait nulle part analysé les effets de l'accu­mu­lation des capitaux et de l'appropriation des terres, sur les valeurs relatives, il paraît, d'après ses propres expressions, qu'il ne s'est point dissimulé que le profit des capitaux et la rente des terres avaient, dans un état de société plus avancé, une influence inévitable sur la valeur des produits. Par où l'on voit que la doctrine d'Adam Smith n'est pas tellement éloignée de celle de M. Say, qu'on ne puisse trouver entr'elles une analogie assez frappante.

Quoi qu'il en soit, à ce sujet, la manière dont M. Say envisage la produc­tion donne-t-elle à nos adversaires quelque avantage, dans la question qui nous occupe en ce moment, celle de la véritable origine de la valeur ? Je ne le pen­­se point ; et on sera bientôt tenté, je l'espère, de partager mon opinion. Quel­­­les que soient les corrections et améliorations introduites par M. Say dans le système de Smith et de Ricardo, et quelque mérite qu'elles supposent dans le célèbre auteur à qui nous les devons, M. Say n'en soutient pas moins que la richesse proprement dite, celle qui fait l'objet de l'économie politique, est tout entière le fruit de la production. Peu importe que la production ne soit plus pour lui ce qu'elle était pour ses devanciers. Telle que M. Say la conçoit, elle n'en est pas moins la, cause de la richesse. Les services productifs ne sont plus seulement des travaux, suivant M. Say : ce sont aussi des services de fond de terre et des services de capitaux. Mais enfin l'utilité n'en est pas moins le fruit de la production, et toutes les choses qui ont de la valeur n'en sont pas moins des choses produites. Cette opinion est une erreur, je suis obligé de le répéter ; mais ce n'est pas ici que je puis la combattre de nouveau. Je veux prouver en ce moment que la valeur ne vient pas de l'utilité, qu'elle ne vient pas non plus des frais de production. De quelque manière qu'on entende cette dernière expression, il ne sera pas plus facile d'y trouver la véritable cause de la valeur.

Et, en effet, adoptons pour un moment la doctrine de M. Say, je n'aurai autre chose à faire, pour combattre et pour réfuter les conséquences qu'on vou­drait en déduire, qu'à agrandir le cercle du raisonnement que je faisais, tout à l'heure, à propos du travail. La valeur vient des frais de production, me dira-t-on, et les frais de production ne sont plus seulement des travaux, ce sont aussi des services fonciers et des services capitaux. Qu'importe cette différen­ce dans la conception de la production ? Quels que soient et la nature et le nombre des services productifs, je dirai que la valeur vient de la rareté. Et, en effet, dans le système de M. Say, comme dans celui de Smith et de Ricardo, la valeur des choses qui en ont une, représente toujours la valeur des services qui ont concouru à leur production [22]. Si la richesse proprement dite, n'est que de la richesse produite, il s'ensuit que la valeur des produits n'est autre chose, sous un autre nom, que la valeur des services productifs. Or, pour mettre mes ad­ver­saires dans un embarras inextricable, il me suffira toujours de leur deman­der : Pourquoi les services productifs ont-ils une valeur ? J'ai déjà démontré que la valeur du travail ou des services industriels, ne pouvait trouver sa cause ailleurs que dans la rareté. Les services fonciers et les services capitaux sont évi­demment dans le même cas. On les paye uniquement parce qu'ils sont ra­res. S'il y avait dès terres à foison, s'il existait des capitaux pour tout le monde, qui se mettrait en peine d'en acheter ou d'en louer ? Les terres et les capitaux n'auraient aucune valeur, et leurs services ne se vendraient pas, dans le cas où leur quantité serait illimitée. Un fait contraire à cette supposition entraîne des conséquences toutes contraires. Les terres étant limitées, les capitaux l'étant aussi, les terres et les capitaux ont une valeur ; leurs services obtiennent un prix ; et ce prix n'est évidemment que la conséquence naturelle de leur limi­tation ou de leur rareté.

M. Say n'a point placé la source de la valeur dans les frais de la produc­tion. Il fait venir la valeur de l'utilité, comme on l'a déjà vu ; et j'ai essayé de réfuter son opinion à ce sujet. Je n'ai donc pas ici le dessein de combattre, chez M. Say, une opinion qu'il ne partage point, et qu'il a combattue lui-même avec, tout son talent. Mon but est de répondre aux économistes qui placeraient la source de la valeur dans les frais de la production, et qui, pour soutenir cette doctrine, s'appuieraient de la théorie de la production, telle qu'elle a été con­çue et exposée par M. Say. On voit, par tout de qui précède, que cette ma­niè­re de concevoir la production ne contribuerait en rien au succès de la cause que je combats, et que de quelque, manière qu'on entende la production et les ser­vices productifs, on sera toujours forcé de reconnaître que la valeur de ces services prend sa source dans leur rareté, et que la valeur des produits dépend elle-même de la valeur et de la rareté des services qui les ont fait naître.

En raisonnant ainsi, je suppose toujours que la richesse proprement dite, soit de la richesse produite, ou que l'objet de l'économie politique sorte tout en­tier de la production. Si cette opinion était fausse, la doctrine qui s'y ratta­che comme à un principe nécessaire, tomberait d'elle-même. Or, j'ai déjà mon­tré que cette opinion était une erreur, et qu'il existait des valeurs qui ne doi­vent pas leur origine à la production. Tous les produits sont bien des valeurs, mais toutes les valeurs ne sont pas des produits. Une plus longue preuve de cette assertion exigerait des développements qui ne sont pas de nature à entrer dans cet ouvrage. Je ne m'occupe en ce moment que de l'origine ,de la valeur, et je dois me contenter d'établir que quand il serait vrai que la production en­gen­dre toute la richesse, il n'en serait pas moins certain que la valeur vient de la rareté. En supposant que je me trompasse sur le véritable caractère de la pro­duction, en admettant, comme on le dit, que la richesse proprement dite, consistât dans l'utilité produite, il n'en serait pas moins démontré que la valeur de cette utilité a pour fondement la rareté des services productifs qui concou­rent à sa création.

Mais pour comprendre et accepter cette doctrine, il ne faut pas se mépren­dre sur la nature de la rareté ; il faut consentir à ne voir autre chose dans ce phé­nomène, que la conséquence immédiate et nécessaire de la limitation qui borne la quantité de certains biens, ou de certaines choses utiles. Si l'on s'obs­ti­ne à voir dans la rareté ce que le vulgaire appelle de ce nom, il sera impossi­ble d'y trouver la véritable cause de la valeur ; et c'est pour avoir confondu les idées vulgaires avec les idées rigoureuses de la science, que les économistes les plus célèbres se sont mis hors d'état de reconnaître et de signaler la véri­table cause de la valeur, le vrai fondement de l'économie politique.

« Les choses, dit David Ricardo, une fois qu'elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources, de leur rareté et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir. »

« Il y a des choses dont la valeur ne dépend que de leur rareté. Nul travail ne pouvant en augmenter la quantité, leur valeur ne peut baisser par leur plus grande abondance. Telles sont des statues ou des tableaux précieux, des livres et des médailles rares, des vins d'une qualité exquise, qu'on ne peut tirer que de certains terroirs très peu étendus, et dont il n'y a par conséquent, qu'une quantité très bornée, et d'autres objets de même nature, dont la valeur est entiè­rement indépendante de. la quantité de travail qui a été nécessaire à leur première production. Cette valeur dépend uniquement des facultés, des goûts et du caprice de ceux qui ont envie de posséder de tels objets. »

« Ils ne forment cependant qu'une très-petite partie des marchandises qu'on échange journellement. Le plus, grand nombre des objets que l'on désire posséder étant, le fruit de l'industrie, on peut les multiplier, non seulement dans un pays, mais dans plusieurs, à un degré auquel il est presque impossible d'assi­gner des bornes, toutes les fois qu'on voudra y employer l'industrie né­ces­saire pour les créer. »

« Quand donc nous parlons de marchandises, de leur valeur échangeable, et des principes qui règlent leurs prix relatifs, nous n'avons en vue que celles de ces marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'hom­me, dont la production est encouragée par la concurrence, et n'est contra­riée par aucune entrave. »

« Dans l'enfance des sociétés, ajoute Ricardo, la valeur échangeable des choses, ou la règle qui fixe la quantité que l'on doit donner d'un objet pour un autre, ne dépend que de la quantité comparative du travail qui a été employé à la production de chacun d'eux *. »

Et, autant que j'ai pu comprendre la doctrine de Ricardo, il me semble que cet auteur a consacré une partie de son ouvrage à établir que la chose se pas­sait de même, dans la société la plus avancée, ou que le paiement des fer­ma­ges ne changeait rien à la règle qui fixe et détermine, suivant lui, la valeur échan­geable des différentes marchandises, et que quant à l'accumu­lation des capitaux, si cette circonstance apportait quelque modification à son principe, par la différence qui s'établît entre le capital fixe et le capital circulant, entre la durée de tel capital fixe et la durée de tel autre capital fixe, elle ne pouvait pas cependant en altérer la vérité d'une manière essentielle (note 49).

On voit par cette citation, que David Ricardo n'est presque pas sorti dit principe d'Adam Smith, qui considère le travail comme la source de la ri­ches­se, et qui enseigne que toutes les valeurs sont des produits de l'industrie hu­mai­ne. Ce principe n'est rien moins que prouvé dans la doctrine de ces deux auteurs, et j'ai déjà annoncé que, pour ma part, j'étais loin de le partager. Mais comme sa vérité ou sa fausseté ne peut avoir aucune influence sur la question qui nous occupe en ce moment, je n'en fais point ici l'objet d'une nouvelle attaque, et j'admets, pour à présent, que la doctrine de mes adversaires soit irréprochable sur ce point.

On voit encore, par ce qui précède, que David Ricardo divise toutes les marchandises en deux classes, celles qui sont rares, et celles qui ne le sont pas. Le principe de cette distinction est également facile à saisir. David Ricardo appelle rares, les choses que l'industrie humaine ne peut pas, multiplier, et il refuse ce nom à celles que l'industrie humaine multiplie. Or les choses rares, poursuit Ricardo, doivent leur valeur à leur rareté; mais quant à celles qui sont le fruit de l'industrie, et que l'industrie peut multiplier, elles ne doivent leur valeur qu'à la quantité de travail qui a été dépensé pour les produire.

Cette doctrine montre évidemment que Ricardo a mal compris la rareté et l'abondance, et qu'il n'a vu, dans ces expressions, rien de plus que ce qu'y voit le vulgaire, qui oppose la rareté à l'abondance, qui appelle rares les choses qui sont très-rares, et abondantes les choses qui sont moins rares. Mais, je le répète, cette opposition est inadmissible dans le langage de la science pour qui l'abondance et la rareté sont un seul et même phénomène, sous des noms di­vers, comme la grandeur et la petitesse, comme la vitesse et la lenteur, comme la pesanteur et la légèreté.

Cela posé, il est impossible d'établir, parmi les marchandises, ou parmi les choses que nous appelons des richesses proprement dites, ou des valeurs, une distinction fondée sur ce que les unes sont rares et que les autres ne le sont pas. Tous les biens limités sont rares ; et il n'y a que les biens illimités qui échappent à cette condition. Les principes de David Ricardo se concilient, au fond, avec les nôtres, et cet auteur en dit plus long qu'il ne paraît le croire ; car quelles sont les choses auxquelles David Ricardo refuse le caractère de la rareté ? Ce sont celles que l'industrie humaine peut multiplier. Et, de grâce, cette faculté de pouvoir être multipliées, et d'être multipliées, en effet, n'est-elle pas la preuve la plus frappante de leur limitation et de leur rareté ? Que multiplie-t-on, si ce n'est les choses rares ; et pourquoi les multiplie-t-on, si ce n'est parce qu'elles sont rares ? Sans doute, les choses que l'on multiplie ne sont presque jamais ce qu'on appelle rares, dans le sens le plus vulgaire et le plus commun ; mais elles n'en sont pas moins rares, dans le sens de la science, et c'est précisément parce qu'elles sont rares qu'elles ont de la valeur et qu'on les multiplie.

Ce serait anticiper mal-à-propos sur la marche naturelle des idées écono­miques, que d'attaquer ici la grave question de la production ; et cepen­dant il ne me sera pas défendu, le l'espère, d'indiquer en passant le véritable caractère de ce phénomène. Quiconque réfléchira mûrement sur la position de l'homme ici-bas, et sur le caractère du travail et de l'industrie, n'aura pas de peine à com­­prendre que le travail est une guerre déclarée à la parcimonie de la nature, et que l'industrie, sous quelque point de vue qu'elle se présente, est une lutte ouverte et permanente contre la valeur et contre la rareté qui en est la cause (note 50). Or, l'existence de la lutte est la preuve la plus convaincante de l'exis­tence du phénomène qui la motive et qui la produit. Pourquoi multiplier certaines marchandises, si elles n'étaient pas rares ; et comment les rendre plus abondantes, si elles ne l'étaient pas déjà moins qu'il ne faut ? La seule possi­bilité de multiplier certains objets, prouve que ces objets ne sont pas illimités, qu'ils tombent naturellement dans la sphère des utilités rares, et qu'ils devien­nent l'objet de l'économie politique.

Cette difficulté n'est pas la seule qui se présente dans la doctrine de Ricar­do. Il y a dans son opinion, comme dans celle d'Adam Smith, sur l'origine de la valeur, une pétition de principe qu'il est facile de signaler. Les choses, dit cet auteur, une fois qu'elles sont reconnues utiles par elles-mêmes, tirent leur valeur échangeable de deux sources, de leur rareté et de la quantité de travail né­cessaire pour les acquérir. Abandonnons les choses rares, comme le fait Ricardo, et ne nous occupons, avec lui, que de celles des marchandises que l'industrie humaine peut multiplier, parce qu'elles sont le fruit du travail. Celles-ci doivent leur valeur au travail qui les a produites. Je dirai donc à Ricardo que la valeur de ces marchandises représente la valeur du travail qui a été dépensé pour les produire, et alors je lui demanderai d'où vient la valeur de ce travail., Que la valeur des produits soit due aux frais de production, je le veux bien. Mais d'où viennent les frais de production ? L'idée de la valeur est dans l'idée de frais. Car qu'est-ce que les frais d'un produit, si ce n'est ce qu'on a payé, ou la valeur qu'on a donnée, pour avoir ce produit ? On n'a, donc pas tout dit, en avançant que la valeur vient des frais de production. Cela revient à dire que la valeur des produits vient de la valeur du travail. Mais la valeur du travail d'où vient-elle donc ? Pour­quoi le travail a-t-il une valeur ? Telle est la question que Ricardo n'a pas réso­lue, qu'il n'a même pas posée, qui n'en existe pas moins, malgré sa négligence, et qu'on ne résoudra jamais qu'à l'aide de la rareté. Et, en effet, si le travail a de la valeur, c'est parce qu'il est rare ; et si les produits valent quelque chose, c'est parce qu'ils représentent la valeur et la rareté du travail qui les a produits.

Notes Du chapitre 13

Note 47 :

Ricardo, Principes, chap. 1er et Biaujeaud, Essai sur la théorie ricardienne de la valeur (avec préface de M. Gaëtan Pirou), Paris, Sirey, 1934. Destutt de Tracy, Éléments d'Idéologie. Seconde Section, 1re partie, chap. III.

Note 48 :

Traité. Livre 1er, chap. V : Comment se joignent l'industrie, les capitaux et les agents naturels pour produire.

Note 49 :

La pensée de Ricardo a d'ailleurs évolué sur ce dernier point. V. Biau­jeaud, op. cit., Ire partie, chap. Il et 2e partie, chap. III.

Note 50 :

On trouvera de plus amples développements sur cette notion de la pro­duction envisagée comme une lutte contre la rareté et donc la valeur dans l'ar­ti­cle précité de la Revue française et étrangère de législation.... p. 355, ainsi que dans sa Théorie de la richesse sociale, p. 98 : « La multiplication des va­leurs échangeables en fait baisser le prix, et ici se présente une difficulté qui a embarrassé quelques écrivains. Comment se fait-il, s'est-on demandé, que la richesse sociale consiste dans la possession des valeurs échangeables, et que le but le plus élevé de l'industrie humaine soit de combattre la valeur échan­geable et de faire baisser le prix des marchandises ? N'y a-t-il pas une sorte de contradiction entre ces deux principes ? »

Cf. aussi Antonelli : Un économiste de 1830 Walras. Extrait de la Revue d'histoire des doctrines économiques et sociales, note 21, où se trouve repro­duite et commentée une citation de Proudhon empruntée à l'auteur.

Chapitre XIV

De la doctrine de M. Say comparée a celle de Smith et de Ricardo. - avantage de la première sur la seconde. - inconvénients de l'une et de l'autre.

Deux erreurs capitales et fondamentales dominent, je l'ai déjà dit, tout le système économique de M. Say, et se reproduisent avec plus ou moins d'inten­sité dans toutes les parties de sa doctrine. Cette fâcheuse circonstance a jeté de l'obscurité sur plusieurs principes importants, dont nous devons la démonstra­tion au célèbre auteur du Traité d'économie politique ; et par une autre consé­quence non moins naturelle, elle l'a empêché de réfuter d'une manière assez solide et assez péremptoire, les objections qui lui ont été adressées par des hommes moins avancés que lui dans la science de la richesse. M. Say pense que l'utilité est le véritable fondement de la valeur, et il prétend, en même temps, que la richesse proprement dite ne se compose que de produits, ou qu'elle est entièrement le fruit de la production. J'ai signalé ces deux propo­si­tions comme deux erreurs, et je crois avoir suffisamment prouvé mon asser­tion, relativement à la première. Quant à la seconde, je ne l'ai sans doute pas combattue d'une manière aussi directe et aussi complète ; et je suis loin d'avoir exposé tous les arguments qu'on peut invoquer contr'elle avec succès ; mais je crois en avoir dit assez pour faire naître le doute dans les bons esprits ; et, sans chercher à épuiser la discussion sur ce sujet, je me suis principalement attaché à prouver que la solution de cette question ne pouvait nuire en aucune façon à la cause que je défends dans cet essai. Que l'utilité qui vaut soit de l'utilité spontanée ou de l'utilité produite ; que la richesse proprement dite soit entiè­re­ment le fruit de la production, ou qu'il y ait des richesses antérieures à la production et aux services productifs, cela n'empêche pas que l'utilité ait été faussement considérée, par M. Say, comme la cause de la valeur, et que la valeur soit l'effet de la rareté et de la rareté seule.

Je dois tant à M. Say, j'ai tellement profité à la lecture de ses excellents ou­vra­ges (note 51), que si le zèle de la vérité me force à combattre et à réfuter les opinions erronées qui lui sont échappées, je veux au moins me dédom­mager de cette pénible obligation, en mettant au jour le véritable mérite qu'il a fait paraître dans ses divers écrits. Or, je le dis avec conviction : sa doctrine, toute imparfaite qu'elle est, me semble encore préférable à celle de ses devan­ciers. Elle présente un avantage incontestable sur celle de Smith et de Ricardo. Il s'agit de montrer en quoi M. Say a véritablement dépassé les économistes de l'Angleterre.

Personne n'ignore aujourd'hui que ce qui a fait la gloire d'Adam Smith, ce qui lui a valu la haute réputation dont il jouit, c'est d'avoir placé dans le travail l'origine de la richesse. Dans une contestation survenue entre M. Malthus et M. Say *, on a cherché de part et d'autre, quel était le principe fondamental, la pierre angulaire du système d'Adam Smith. M. Malthus ayant prétendu qu'il fallait attribuer ce caractère à la distinction du travail productif et du travail improductif, M. Say a répondu que la gloire éternelle de Smith, et le principe fondamental de son ouvrage, était d'avoir reconnu et proclamé que la richesse était la valeur échangeable (note 52). Je ne partage point l'opinion de M. Malthus, et je n'adopte pas non plus l'avis de M. Say. Sans doute Smith a établi mal-à-propos une distinc­tion insoutenable entre le travail productif et le travail improductif ; sans doute, et avec plus de raison, Smith a placé la ri­chesse proprement dite dans la valeur échangeable, ou, pour mieux dire, après avoir proclamé l'existence d'une valeur d'utilité et d'une valeur d'échan­ge, il s'est exclusivement occupé, dans tout le cours de son ouvrage, de cette der­nière espèce de valeur (note 53) ; mais ce n'est ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux faits, qu'on peut trouver, suivant moi, le principe fondamental de sa théorie. La pierre angulaire de son système, c'est, comme je l'ai dit, d'avoir donné le travail pour cause à la richesse. Ce qui fait la base de sa doctrine, ce qu'il a mis du sien dans son ouvrage, ce qui lui appartient en propre, c'est ce principe célèbre que la richesse proprement dite vient du travail, qu'elle est de création humaine, que l'homme peut s'enrichir par ses propres forces, par son industrie et par sa volonté. « Le travail annuel d'une nation, dit Adam Smith, est la source primi­ti­ve d'où elle tire toutes les choses propres aux besoins et aux commodités de la vie, et qui composent sa consommation ; et ces choses sont toujours ou le produit immédiat de ce travail, ou achetées des autres nations, avec ce pro­duit **. » Voilà la pierre angulaire de l'ouvrage d'Adam Smith : voilà la base de son système, énoncée dès la première page de son livre; et tel est aussi, n'en doutons point, le principe pour lequel on l'a loué et admiré. Telle est la grande et importante vue pour laquelle il a été nommé le père de l'économie politique. Telle est aussi la prétendue découverte que ses disciples lui attribuent avec raison ; et cela est si vrai, qu'ils répètent cette maxime à l'envi les uns des autres, et qu'il n'y en a pas un seul, parmi eux, qui, de manière ou d'autre, ou, pour mieux dire, de mille manières, ne dise et ne redise que la richesse vient du travail, que la richesse c'est le travail.

Or, s'il faut dire ce que j'en pense, cette maxime est une erreur. Non qu'elle soit erronée en elle-même et d'une manière absolue. Mais elle le devient par l'importance exorbitante qu'on lui attribue, et par le rôle capital qu'on lui fait jouer en économie politique. Je ne prétends pas dire, à Dieu ne plaise, que le travail de l'homme ne contri­bue pas à son bien-être. Mais le principe de Smith est exclu­sif ; et cela suffit pour vicier toute sa doctrine. Sans doute le travail a de la valeur ; oui, le travail est une richesse ; mais ce n'est pas la seule. Il y a d'autres valeurs, d'autres richesses que le travail ; et c'est pour avoir méconnu cette vérité que Smith a fait un système, rien qu'un système, et qu'il n'a pas trouvé le véritable fondement de la science à laquelle il a néanmoins consacré de si longs et de si beaux travaux.

Les économistes du XVIIIe siècle avaient placé dans la terre l'origine de la richesse. Suivant Quesnay et ses disciples, toute valeur venait de la terre. Le travail n'était rien et ne produisait rien, sous le rapport de la richesse. Le rôle du travail était singulièrement méconnu par les économistes ; mais le besoin d'échapper à cet étroit système, jeta Smith dans un système non moins étroit. Comme les économistes avaient mis dans la terre la source de toute richesse, Smith la mit tout entière dans le travail.

Je pense, sauf meilleur avis, que Quesnay et Smith, et les deux écoles qui les représentent, se sont partagé le champ de l'économie politique, et qu'il faut réunir ces deux systèmes, si l'on veut obtenir toute la vérité. La terre est une richesse ; car elle a de la valeur. Le travail est une richesse ; car il vaut quel­que chose. La terre et le travail sont deux valeurs ou deux richesses primitives, naturelles et nécessaires, qui peuvent être considérées comme la source de toutes les autres. Que si l'on vient à chercher pourquoi la terre et le travail ont une valeur, pourquoi ils constituent l'une et l'autre une richesse proprement dite, on reconnaîtra, je l'espère, que ce sont des biens limités dans leur quan­tité, des utilités rares, et que s'ils jouissent d'une valeur, ils la doivent unique­ment à cette limitation même, à cette rareté qui les rend tout à la fois appro­priables et échangeables.

Tel est, je crois, le principe auquel il faut remonter pour trouver la clef de l'économie politique, et pour asseoir sur une base aussi large qu'inébranlable, la théorie de la richesse proprement dite, ou de la valeur, ce qui est une seule et même chose. Quant à la terre et au travail, je ne pourrais en dire davantage, en ce moment, sans m'écarter mal-à-propos du but que je me propose d'attein­dre dans cet ouvrage. Je reviens à Adam Smith et à son système.

Smith, je l'ai déjà dit, s'est beaucoup occupé de la mesure de la valeur; il s'est moins occupé de son origine. La place qu'il a accordée à cette dernière question est, beaucoup trop petite, pour ne pas dire nulle ; et si l'on cherche, dans son ouvrage, l'idée qu'il s'en faisait, et la manière dont il a voulu la résou­dre, on sera réduit à des conjectures, et l'on s'apercevra que c'est là que com­mence son embarras et l'obscurité de sa doctrine ; car il place la cause de la valeur tantôt dans l'utilité et tantôt dans le travail, tantôt dans le travail qu'une chose peut acheter, et tantôt dans le travail qu'elle coûte à produire. Cet­te dernière opinion était assez conforme au principe de sa doctrine. Smith ayant placé dans le travail l'origine de la richesse proprement dite, et la riches­se n'étant autre chose, suivant lui comme suivant moi, que la valeur échan­geable, il était assez naturellement conduit à placer dans le travail, ou dans les frais qu'il occasionne, l'origine de cette valeur. Telle est aussi la conséquence qui ne pouvait échapper à ses disciples et à ses commentateurs. Smith ne l'a pas tirée d'une manière très-rigoureuse. Il admet que le travail est la mesure dé la valeur, dans l'enfance des sociétés, ou dans ces temps grossiers qui pré­cèdent l'appropriation des terres et l'accumulation des, capitaux, D'autres ont été plus hardis que lui. Ce qu'Adam Smith avait admis pour l'enfance des sociétés, ils l'admettent également pour les sociétés les plus civilisées. La doctrine de Ricardo était au bout de celle d'Adam Smith. Ricardo n'a pas eu d'autre but que de développer le principe de Smith, et de le réduire à son expression la plus rigoureuse. Tous ceux qui ont adopté la doctrine du philo­so­phe écossais sur l'origine de la richesse, en la plaçant dans le travail ou dans la production, se sont vus nécessairement appelés à placer l'origine de la valeur dans les frais même de la production, sauf à ne pas se demander d'où venait la valeur des services productifs eux-mêmes. Tel est aussi le vide qu'ils ont laissé dans leur système. Ils disent bien que la valeur des produits vient du sacrifice de temps et de peine, qu'on est obligé de faire, ou du travail qu'il faut dépenser, pour confectionner ces produits. Mais demandez-leur d'où vient que le travail et la peine ont une valeur, ils ne vous répondront rien, ils garderont le plus profond silence. Ainsi ont procédé en Angleterre, Ricardo, James Mill et Macculloch (note 54), et parmi nous, M. de Tracy.

M. Say a suivi une autre route, et s'est mis en état de répondre, tant bien que mal, à la question de l'origine de la valeur des services productifs. M. Say ne conteste. point à Adam Smith que la richesse sociale ne vienne du travail, ou pour mieux dire, de la production ; et cependant M. Say n'a pas placé dans les frais de la production l'origine de la valeur qui caractérise cette richesse. M. Say a cru à propos de soutenir que la valeur vient de l'utilité, et il a com­battu la doctrine de Ricardo qui repose sur une déduction assez logique des principes d'Adam Smith. Il paraît que M. Say a senti qu'en expliquant la va­leur des produits par la valeur des services productifs, on ne faisait que reculer la question sans la résoudre, et qu'il fallait toujours chercher où était la cause de la valeur des services, productifs, quels que fussent d'ailleurs la nature et le nombre de ces services. Aussi je regarde comme un progrès, en économie politique, la publi­cation de la doctrine de M. Say. Le principe de l'utilité don­née pour cause à la valeur est assez général pour s'appliquer tout à la fois et aux produits et aux services productifs. La manière dont M. Say a résolu le pro­blème qui nous occupe, doit nous faire croire qu'il s'est demandé d'où ve­nait la valeur des services productifs, et que non content de connaître pourquoi les produits avaient une valeur, il a voulu savoir aussi pourquoi les services productifs valaient quelque chose. Or, je le répète, cette seule ques­tion indique une mar­che, un progrès dans la science. Je ne crois pas, il est vrai, que M. Say ait répondu à cette question d'une manière satisfaisante ; mais il y a toujours plus de mérite à poser une question, de quelque manière qu'on la résolve, qu'à laisser de côté une question importante, et qui n'en existe pas moins, malgré l'oubli qu'on en fait.

J'ai déjà prouvé comment M. Say a été induit en erreur en plaçant dans l'utilité l'origine de la valeur soit des produits, soit des services productifs. J'ose dire que M. Say n'avait point analysé l'utilité d'une manière aussi sévère et aussi complète que je l'ai fait, dans les chapitres précédents. Peut-être si le savant économiste vient à jeter les yeux sur cet ouvrage, reconnaîtra-t-il la supériorité de mon principe sur le sien. Je pense, quant à moi, que j'ai indiqué la véritable manière de résoudre une des questions les plus importantes de l'économie politique ; et je crois que ma solution est la seule qui, en dominant la doctrine de Ricardo et celle de M. Say, puisse mettre un terme aux longues dissensions qui les divisent eux et leurs disciples.

« C'est l'utilité d'une chose et non les frais de production qui en fait la valeur, dit M. Say ; car un poêle coûterait en Italie des frais de production, et cependant n'y aurait point de valeur; mais il faut qu'en chaque lieu, l'utilité soit assez grande pour déterminer les hommes à payer les frais de produc­tion que coûtera la chose. En Suède, un poêle est assez utile pour valoir ses frais de production ; mais il ne les vaut pas en Italie. En France, les chemises qu'on y vend valent leurs frais de production ; elles ne les y valaient pas autre­fois : on n'en demandais pas, parce qu'on n'en éprouvait pas le besoin. »

« Comme les choses ne sont pas produites, quand elles ne valent pas leurs frais de production, et que d'un autre côté, elles sont produites du moment que les consommateurs consentent à payer ces frais-là, plusieurs auteurs ont écrit que c'étaient les frais qui étaient la cause de la valeur *. »

Ceux qui ont écrit que les frais de production étaient la cause de la valeur, sont tous partis de ce principe qui leur avait été légué par Adam Smith, et que M. Say a recueilli comme eux dans l'héritage de cet illustre auteur, que la riches­se proprement dite est la richesse produite, Or en plaçant dans le travail ou dans la production. l'origine de la richesse, ils étaient naturellement con­duits à placer dans les frais de la production, la cause de la valeur qui carac­térise cette richesse. La seule inconséquence qu'ils aient commise a été de ne pas se demander pourquoi le travail avait une valeur, pourquoi les servi­ces productifs valaient quelque chose. Il est évident, en effet, que le travail n'a pas son origine dans le travail ; et si toute richesse vient du travail ou de la pro­duction, de quelque manière qu'on entende ce dernier mot, il faut, si l'on veut remonter aussi haut qu'il est nécessaire de le faire, rechercher pourquoi le tra­vail lui-même a une valeur, pourquoi les services productifs valent quelque chose. Que si l'on remonte jusques-là, sans prévention et sans préjugés, on re­con­naîtra, je l'espère, que la valeur du travail, ou de tout autre service pro­duc­tif, ne vient que de la rareté, de la limitation qui borne la quantité de ce servi­ce, relativement à la som­me des besoins qui en sollicitent la jouissance.

M. Say a eu le mérite de se demander pourquoi les. services productifs avaient une valeur, et par cela seul il s'est placé sur la bonne voie un peu plus loin que Smith et Ricardo (note 55). Mais M. Say s'est trompé en avançant que les services productifs valaient en raison de leur utilité. J'ai déjà réfuté son opinion à ce sujet, et j'ai montré que l'utilité seule ne suffit pas pour donner de la valeur aux choses. J'ai reconnu néanmoins que l'utilité était nécessaire à la valeur, qu'il n'y avait point de valeur sans utilité ; et cette concession exigée par la raison et par la vérité, me fournira le moyen de répondre au passage de M. Say que je viens de citer.

Un poêle coûterait en Italie des frais de production, dit M. Say, et cepen­dant il n'y aurait point de valeur. Pourquoi ? Parce qu'un poêle est inutile en Italie. Quelque rare qu'il puisse y être, et quelque forte dépense qu'on pût être obligé de faire pour l'y construire, on ne parviendra pas à le vendre, parce que personne ne s'en soucie, et que par conséquent personne ne s'inquiète de son abondance ou de sa rareté, non plus que des frais qu'il pourrait coûter à pro­duire. En Suède, au contraire, un poêle est assez utile, pour qu'on en éprouve le désir ; et comme d'ailleurs un poêle est rare dans ce pays, il s'ensuit qu'il s'y vend et qu'il s'y achète. Dès-lors celui qui se consacre à la production d'un poêle sait qu'il emploie son temps, avantageusement ; car après avoir troqué son teins et, sa peine contre un poêle, il sait qu'il troquera le poêle contre de l'argent, ou contre toute autre marchandise. Mais si les poêles étaient si abon­dants en Suède que personne n'en désirât, que personne n'en éprouvât le besoin, celui qui s'emploierait à fabriquer des poêles, perdrait son temps et sa peine, quoiqu'il fît une chose utile et très-utile, et quoiqu'il pût dépenser beaucoup de travail pour la produire. Le principe de la quantité offerte et de la quantité demandée, voilà la source et la règle de la valeur. Or la demande et l'offre n'expriment pas autre chose, comme je le montrerai plus tard, que la somme des besoins et la somme des choses utiles, et c'est précisément ce rap­port entre la quantité offerte et la quantité demandée que j'ai voulu désigner jusqu'à présent par le mot rareté.

Au principe de l'utilité invoqué par M. Say, dans le passage précédent, et dans tout le cours de ses divers ouvrages, substituons donc celui de la rareté, et nous aurons la véritable source de la valeur. Celle-ci ne vient pas de l'utili­té ; elle ne vient pas non plus des frais de production. La valeur vient de la ra­re­té, et de la rareté seule. Si un objet travaillé coûte plus cher qu'un objet brut, c'est que la valeur du travail s'ajoute à la valeur de la matière. Mais la valeur du travail lui-même ne provient pas d'une autre cause que de sa limi­tation ou de sa rareté. Si l'utilité, à son tour, a une influence sur le prix des choses, ce n'est aussi, comme on l'a vu, qu'une influence médiate ou indirecte. Lorsque l'utilité d'une chose augmente, dans son intensité ou dans sa direction, lorsque l'usage s'en répand, ou que la consommation s'en propage, sa rareté augmente en même temps, et la valeur croît avec la rareté. Si la valeur paraît se pro­portionner à l'utilité, c'est uniquement parce que la rareté suit elle-même la progression de l'utilité. Mais dans le fait, la valeur n'a pas d'autre règle que la rareté, parce qu'elle n'a pas d'autre cause que celle-là, et c'est toujours par la rareté d'un objet que sa valeur se détermine en définitive.

Cette proportion naturelle qui doit exister entre la valeur et la cause quel­conque qui la produit, est encore une idée dont M. Say n'a pu se rendre un compte parfaitement exact. Mais le savant économiste a été moins embarrassé qu'il n'aurait dû l'être, parce qu'il a admis, avec les écrivains anglais, que nos richesses proprement dites, les biens qui ont de la valeur, sont entièrement le fruit de la production. Cette opinion lui a rendu plus facile une explication qui, sans cela, aurait été impossible. La voici, du reste, telle que M. Say nous l'expose dans son catéchisme.

« La valeur est-elle toujours proportionnée à l'utilité des choses ? »

« Non ; mais elle est proportionnée à l'utilité qu'on leur a donnée. »

« Expliquez-vous par un exemple. »

« Je suppose qu'une femme ait filé et tricoté une camisole de laine, qui lui ait coûté quatre journées de travail : son temps et sa peine étant une espèce de prix qu'elle a payé, pour avoir en sa possession cette camisole, elle ne peut la donner pour rien, sans faire une perte qu'elle aura soin d'éviter. En conséquen­ce, on ne trouvera pas à se procurer des camisoles de laine, sans les payer un prix équivalent au sacrifice que cette femme aura fait. »

« L'eau, par une raison contraire, n'aura point de valeur au bord d'une riviè­re, parce que la personne qui l'acquiert pour rien peut la donner pour rien ; et, en supposant qu'elle voulût la faire payer à celui qui en manque, ce dernier, plutôt que de faire le moindre sacrifice pour l'acquérir, se baisserait pour en prendre. »

« C'est ainsi qu'une utilité communiquée à une chose lui donne une valeur, et qu'une utilité qui ne lui a pas été communiquée ne lui en donne point *. »

On retrouve, dans ce passage, la même erreur que j'ai déjà signalée à plu­sieurs reprises dans la doctrine de M. Say, et qui consiste à croire, comme je l'ai dit, que la richesse proprement dite, ou la richesse sociale, comme l'ap­pel­le M. Say, est entièrement le fruit de la production. Cette opinion qui prend sa source [23] dans la doctrine d'Adam Smith, a été admise par la plupart de ses disciples, et a produit dans leurs écrits des embarras toujours croissants. Elle se confond, jusqu'à un certain point, avec celle de M. de Tracy, qui ne connaît d'autre richesse que le travail, d'autre valeur que celle du travail, et qui, du reste, ne s'occupe pas le moins du monde de savoir ce que c'est que la valeur, ni pourquoi le travail a une valeur. Je me propose de combattre un jour toutes ces opinions, et de tracer les bornes de la sphère où le travail exerce son influence incontestable. Ce que je cherche à établir, en ce moment, c'est que l'utilité des choses n'est pas le véritable fondement de leur valeur ; et je sou­tiens, à ce propos, que si la valeur venait de l'utilité, il faudrait que l'effet fût proportionné à la cause qu'on lui assigne. Or j'ai prouvé que cela n'avait pas lieu, généralement, et que si la valeur paraît quelquefois être en proportion avec l'utilité, ce n'est que parce que la rareté se proportionne elle-même à l'utilité ; d'où je conclus que le véritable fondement de la valeur se trouve dans la rareté. M. Say reconnaît avec moi que tout effet doit être proportionné à la cause qui le produit. Mais il a déjà proclamé que l'utilité était la cause de la valeur. Voyant donc que la valeur n'est pas toujours proportionnée à l'utilité, il se trouve conduit, dans l'intérêt de son principe, à distinguer, dans chaque objet, deux espèces d'utilité : celle qui lui a été communiquée, et celle qui ne lui a pas été communiquée. C'est l'utilité communiquée, dit-il, qui donne une valeur à l'objet, et cette valeur est toujours proportionnée, suivant M. Say, à la cause qui l'a produite. Quant à l'utilité qui n'a pas été communiquée, elle ne produit, suivant lui, aucune valeur. Je ne partage point cette dernière opinion de M. Say. Je pense qu'il y a des choses naturellement utiles et qui ont une valeur, sans que leur utilité provienne d'aucune autre source que de leurs propriétés naturelles. Or cette valeur est uniquement le fruit de la limitation ou de la rareté, et, comme telle, elle est toujours proportionnée à la cause qui la fait naître.

M. Say pense que l'utilité est le véritable fondement de la valeur. Sa con­vic­tion, à cet égard, est pleine et entière. Il ne veut pas se départir de ce prin­cipe dont il n'a garde de soupçonner la vérité. Et cependant la justesse de son esprit est telle qu'il ne peut pas s'empêcher de voir et de reconnaître les faits qui s'opposent à sa théorie. Au lieu de sacrifier son principe, que fait-il donc ? Il cherche des explications. Ces explications ne sont point subtiles ; je rends justice à leur sagacité ; mais l'explication d'une erreur, pour être plau­sible, doit reposer sur une autre erreur. Tel est le cas où s'est déjà trouvé M. Say, lorsqu'il a voulu expliquer par le monopole une seule espèce de valeur. Tel est aussi le cas où il se trouve en ce moment. Pour pouvoir soutenir avec une apparence dé vérité que l'utilité était le véritable fondement de la valeur, il a fallu qu'il chassât de la sphère de l'économie politique toute espèce d'utilité qui n'est pas créée par l'homme, et qu'il avançât d'abord que la richesse pro­pre­ment dite, ou la richesse sociale, comme il l'appelle, est entièrement le fruit de la produc­tion. Je ne puis pas combattre de nouveau cette partie de sa doctrine ; mais il m'est bien permis de la signaler, chaque fois que l'occasion s'en présente, comme une erreur très-grave, et qui mérite la plus sérieuse réfutation.

En attendant, je suppose que M. Say ait raison, sur ce dernier point, ou que la richesse proprement dite, celle qui fait l'objet de l'économie politique, ne se compose que de produits, il me sera toujours facile d'établir, d'après les pro­pres paroles de M. Say, que cet auteur est d'accord avec moi, sur l'origine de la valeur, et qu'il m'accorde, malgré lui, ce que je réclame en faveur de la rare­té. Et, en effet, qu'est-ce qui communique de l'utilité aux choses qui n'en ont pas naturellement ? qu'est-ce qui augmente l'utilité de celles qui en ont déjà ? C'est l'industrie ou le travail de l'homme. Un objet auquel on commu­nique une certaine utilité, et qui acquiert une valeur, par ce moyen, que représente-t-il dès-lors, sinon le sacrifice qui a été fait par celui qui a produit l'utilité, et l'équi­valent néces­saire que doit donner au producteur celui qui veut acquérir l'objet ainsi rendu utile ? La femme qui a tricoté une cami­sole de laine, et qui a employé quatre journées à ce travail, a sacrifié un bien naturel, une chose na­turelle­ment utile et naturellement limitée, c'est à savoir son temps et son travail. Son temps et son travail, outre le prix de la laine, sont, comme le dit fort bien M. Say, une espèce de prix qu'elle a payé, une valeur qu'elle a don­née pour avoir une camisole en sa possession. L'utilité de l'objet qu'elle met à notre disposition, dans le cas où elle veut s'en défaire, représente donc l'utilité de son temps et de son travail. La valeur de la cami­sole, abstraction faite de la valeur de la matière première, ne fait que reprodui­re, sous une autre forme, la valeur du temps et de la peine qui ont été em­ployés par la tricoteuse. Or pour­quoi le travail, pourquoi le temps et la peine qu'il exige ont-ils une valeur ? Telle est la question qu'il faut résoudre, et à laquelle il faut continuellement revenir. Est-ce donc, parce que le temps et le travail sont utiles, et que cette utilité leur a été communiquée ? Évidemment non. C'est parce que ce sont-là des biens rares, des utilités limitées. Le travail est un bien, comme tout autre objet; c'est une chose utile que le temps. Mais le teins et le travail sont des choses rares, des utilités limitées ; par conséquent, elles sont précieuses, et elles ne sont précieuses que parce qu'elles sont rares. Tout le monde n'est pas disposé à donner son teins gratuitement, et en général personne n'est en état de le faire. Un travail quelconque ne peut être exécuté que par certaines per­son­nes et à certaines conditions. La valeur d'une camisole représente donc la valeur du temps et du travail que la tricoteuse a sacrifiés pour l'obtenir ; et com­­me le teins et le travail n'ont de valeur que par leur rareté, il s'ensuit en­core une fois que la valeur est fille de la rareté, et que l'utilité d'un objet, de quel­que part qu'elle provienne et quelque grande qu'elle soit, n'entre pour rien dans sa valeur, quoiqu'elle en soit la condition et la condition nécessaire.

La preuve de cette vérité ressort également du second exemple allégué par M. Say. Si l'eau n'a point de valeur au bord d'une rivière, ce n'est pas parce que l'utilité de l'eau est un fait naturel, une utilité non communiquée ; c'est parce que l'eau n'est pas rare au bord d'une rivière, mais qu'il y en a, au con­traire, une quantité plus que suffisante pour répondre à tous les besoins qui peuvent en réclamer la jouissance. Mais aussitôt qu'on s'écarte du bord de la rivière, l'eau commence à devenir rare, et par conséquent à acquérir de la valeur, ou, pour mieux dire, ce qui devient rare, ce qui obtient de la valeur, dans ce dernier cas, c'est le teins qu'il faut employer, la peine qu'il faut pren­dre, pour en aller quérir.

Aussi voyons-nous que les porteurs d'eau reçoivent un salaire, pour la, peine qu'ils se donnent en portant l'eau depuis la rivière jusques chez nous, en la plaçant sous notre main, dans nos appartements. L'argent que nous donnons à un porteur d'eau représente encore ici la valeur de son teins et de son travail ; et le travail du porteur d'eau, comme celui de la tricoteuse, comme celui d'un artisan quelconque, n'a et ne peut avoir de valeur que par sa rareté. Ainsi, que la richesse vienne du travail ou qu'elle n'en vienne pas, qu'elle soit ou non le fruit de la production, toujours est-il que la valeur vient de la rareté, et qu'elle ne peut avoir d'autre origine que celle-là.

M. Say commet donc, comme on peut le voir, et comme je l'ai déjà fait observer, une double erreur. En disant que la valeur vient de l'utilité, ou que l'utilité est le véritable fondement de la valeur, il exagère la portée de l'utilité : il méconnaît le principe que j'ai démontré, qu'il n'y a que l'utilité rare qui vail­le quelque chose. Et, d'un autre côté, en disant que la production est la source de la richesse sociale, ou que l'utilité produite est la seule qui ait de la valeur, il rétrécit mal-à-propos le domaine de l'économie politique ; car il méconnaît que l'utilité rare a de la valeur, abstrac­tion faite du travail et de la production : que l'utilité rare vaut quelque chose, soit qu'elle ait été communi­quée ou non, soit qu'elle provienne de la nature, ou qu'il faille voir en elle un effet de l'art. L'utilité rare, je le répète, voilà la vraie valeur, et cette valeur est toujours pro­portionnée à la rareté même qui la produit.

Et ce qu'il n'est pas moins important de signaler, dans la doctrine de M. Say, c'est la contradiction qui existe, entre les deux principes sur lesquels elle s'appuie ; car après avoir dit que l'utilité est la source de la valeur, M. Say prétend que la richesse sociale ne se compose que de produits, et que la valeur se proportionne à l'utilité produite seulement. Mais s'il est vrai que l'utilité pro­­duite soit la seule qui ait de la valeur, il n'est plus possible de rattacher la sour­ce de la valeur à l'utilité considérée en elle-même et d'une manière abso­lue. Si la richesse sociale ne se compose que de produits, la valeur de cette ri­ches­se ne vient plus de l'utilité, elle provient uniquement de l'élément quel­conque qui a produit l'utilité valable ; et si cet élément lui-même n'est autre chose que le travail, ou les frais de la production, il faut dire que le travail ou les frais de la production sont la véritable cause de la valeur. Que si l'on repousse cette doctrine, ainsi que l'a fait M. Say, il faut également renon­cer à soutenir que la richesse sociale ne se compose que de produits, et à ne tenir pour valables que les utilités produites. Les deux principes ne sauraient sub­sister en même temps. Il est donc évident que les deux propositions que j'ai combattues dans M. Say, ont cela de particulier, que non-seulement elles sont erronées l'une et l'autre, mais qu'elles sont contradictoires ; en sorte que si la première était vraie, la seconde serait fausse, et réciproquement ; mais le fait est qu'elles sont fausses toutes les deux.

Notes Du chapitre 14

Note 51 :

Dans un discours publie prononcé à Évreux le 9 décembre 1832, peu de temps après la mort de J.-B. Say (cf. Recueil de la Société libre d'agricul­ture..., du département de l'Eure, janvier 1833, p. 114), A. Walras lui décornait l'éloge suivant : « Écrivain auquel l'économie politique est redevable de toute la popularité qu'elle a acquise dans notre pays, et des progrès les plus import­ants qu'elle a accomplis dans notre teins. La mort l'a ravi tout récemment à la science et à la France qu'il honorait également, mais son nom et ses ouvrages seront longtemps chéris de tous ceux qui cultivent la science de la richesse et qui s'intéressent à sa propagation. »

Note 52 :

Cf. Oeuvres diverses de J.-B. Say, Guillaumin, 1848, p. 454 et, Malthus. Principes d'économie politique, chap. 1er, section II (dans l'édition Aillaud de 1820. Traduction Constancio, tome jet, p. 20).

Note 53 :

Sur la distinction entre le travail productif et le travail non-productif : Smith, Richesse des nations, livre II, chap. III. - Sur la distinction entre la valeur en usage et la valeur en échange: Richesse des nations, livre jet, chap. IV, in fine et critique de A. Walras in : Revue française et étrangère de légis­lation.... p. 363.

Note 54 :

James Mill, père de John-Stuart Mill, né en 1773 à Northwater-Bridge (Écosse), mort le 23 juin 1836, esprit vigoureux, mais étroit, disciple de Bentham (cf. Élie Halévy, La Formation du radicalisme philosophique, t. II : L'Évolution de la doctrine utilitaire de 1783 à 1815, Paris, Alcan, 1901, chap. III) et propagateur de sa doctrine, a tour à tour influencé (cf. Biaujeaud, op. cit., p. 112), et été influencé par Ricardo, faisant, comme ce dernier, un usage exclusif de la méthode déductive. Outre sa Défense du commerce (1807), son Histoire de l'Inde (1817) et son Analyse de l'esprit humain (1829), on lui doit des Éléments d'économie politique (1819), traduits en français par Parisot (Paris. Bossange) en 1823, et dans lesquels se trouve formulée en termes abso­lus et sans réserve aucune la théorie de la valeur-travail (et. chap. III, section II)

Quant à Mac-Culloch (John-Ramsay), né à Whitehorn (Écosse), le let mars 1789, mort à Londres le 11 novembre 1864, professeur d'économie poli­tique à Londres en 1828, contrôleur du Stationery Office en 1832, on sait qu'il figure, dans l'histoire de la pensée économique, comme le disciple principal de Ricardo, dont il reprit notamment, en la précisant par l'incorporation du con­cept de capital, travail accumulé, la théorie de la valeur-travail. (Cf. Biau­jeaud, op. cit., pp. 94 et s., 116 et s.) Il exerça même, de ce chef, une influence très nette sur l'évolution de la pensée de Ricardo lui-même, avec lequel il entretint une importante correspondance. Ses Principes d'économie politique furent traduits en français par Augustin Planche (Guillaumin, 1re édition : 1851, 2e édition : 1862). On y trouvera l'exposé de sa théorie de la valeur échangeable au chap. 1er de la IIe partie (l'origine de la valeur d'une marchan­dise résidant, selon lui, soit dans le travail nécessaire à la production de cette marchandise, soit dans la limitation de la quantité ou telles circonstances rendant l'offre inférieure à la demande : p. 255 de l'édition de 1851).

Note 55 :

Cette valeur des services productifs « qu'il a fallu consommer pour créer un produit » constitue précisément les frais de production. Cf. Catéchisme, chap. VII.