De la nature de la richesse et de l'origine de la valeur

Chapitre IX

Opinion de M. GANILH sur l'origine de la valeur

Examen et réfutation d'un passage de M. Massias

Trois idées se présentent sur le seuil de l'économie politique : ce sont cel­les de la richesse, de la valeur et de l'utilité. Je les ai analysées et définies, dans les chapitres précédents, avec autant de soin qu'il m'a été possible de le faire. J'ai montré que l'idée de l'utilité était plus étendue que celle de la richesse proprement dite. J'ai fait voir que si la possession des choses utiles constitue une véritable richesse, la véritable richesse, aux yeux du moraliste, il n'y a cependant que la possession des valeurs, qui constitue une richesse ap­pré­ciable, une richesse qui puisse devenir l'objet d'une science. Enfin j'ai établi que dans cette seconde espèce de richesse, l'utilité ne figure que comme condition, et que la valeur qui la caractérise prend sa source dans la rareté, dans la limitation qui borne la quantité de certains biens. Si je ne me suis pas trompé dans tout ce que j'ai dit, à ce sujet, il me sera facile de juger et de réfu­ter les opinions qui s'écartent de la mienne, et de signaler les erreurs qui, jusques dans les plus beaux et les meilleurs traités d'économie politique, obs­curcissent encore les principes fondamentaux de cette science.

« Il nous semble, dit M. Massias, que M. Ganilh est allé trop loin, lorsqu'il a voulu réformer les idées qu'on avait sur les valeurs. Il prétend que l'utilité des choses n'en constitue pas la valeur, et qu'elles ne sont valeurs que par le besoin qu'on en a, et par l'équivalent qu'on peut en donner. (Voyez Théorie de l'économie politique, tome 2, page 335, 2e édition) * (note 37). »

Je connais l'opinion de. M. Ganilh, sur l'origine de la valeur, et je suis si éloigné d'approuver le reproche dont elle est l'objet, de la part de M. Massias, que je lui trouve, pour mon compte, un défaut tout opposé. Au lieu de croire que M. Ganilh est allé trop loin, je pense, au contraire, qu'il est resté trop en arrière. Le germe de la vérité se trouve cependant dans la prétention qu'on lui attribue, et dont on lui conteste la justesse fort mal à propos ; mais la véritable doctrine n'y est pas professée assez clairement ; il y manque le mot technique. La limitation ou la rareté, voilà la source de la valeur.. Tout objet utile et rare en même temps, devient l'équivalent d'un autre objet qui a aussi son utilité et sa rareté. Toute valeur est fille de la rareté ; l'utilité seule n'en produit aucune.

« Mais, ajoute M. Massias, on n'a besoin de valeurs que parce qu'elles sont utiles. C'est parce qu'elles sont utiles que le besoin excite le travail à produire leurs équivalents. Les utilités ont été faites corrélatives aux besoins. Les unes n'existent point sans les autres. Le pain, il est vrai, ne vaut rien pour celui qui n'a pas faim, et est comme non avenu pour celui qui n'a point de quoi l'ache­ter ; mais l'appétit viendra, et il excitera le travail qui produira un équivalent de la nourriture désirée. Il n'y a de valeur commerciale, vénale, échangeable, que celle qui est utile ; et tout ce qui est utile bien qu'on n'en ait pas un besoin immédiat, a une valeur commerciale, vénale, échangeable à moins que cette chose ne soit un bien commun à tout le monde, comme l'air, l'eau, le calori­que. Encore peut-on dire que ce qui est commun à tout le monde a quelquefois la plus grande des valeurs vénales. Que ne vaut pas un verre d'eau dans le désert, la lumière dans un cachot, une place à la lucarne où l'on respire un air pur ? Tous les trésors d'Alexandre ne pouvaient payer celle que Diogène occu­pait au soleil. Concluons donc que tout ce qui est utile est valeur, parce que tout ce qui est utile correspond à un besoin, et que tout ce dont on a besoin a une valeur et des équivalents **. »

Écartons d'abord de ce passage les deux idées du travail et de la produc­tion, qui n'y jouent évidemment qu'un rôle secondaire, et dont l'intervention dans la question qui nous occupe est tout à fait prématurée. Assez et trop longtemps les économistes ont dirigé leurs premières recherches vers le travail et vers la production ; et c'est pour avoir débuté d'une manière si peu conve­nable, en se traînant aveuglément sur les traces d'Adam Smith, qu'ils ont laissé subsister dans leurs ouvrages tant de difficultés, tant d'erreurs et tant de causes de contestation. La manière dont je m'exprime, à ce sujet, ne prouve en aucu­ne façon que je veuille affaiblir ou dissimuler l'importance du travail et de la production. J'y vois, au contraire, deux faits essentiels, deux phénomènes ca­pi­­taux, en économie politique. Mais quelle que soit leur importance, et tout dispo­sé que je le sois moi-même à la reconnaître, je ne me crois Pas obligé d'em­bar­rasser mes raisonnements sur l'origine de la valeur, par les considé­rations auxquelles ils peuvent et doivent, sans aucun doute, donner lieu. Ces deux idées auront leur tour, dans l'analyse à laquelle nous nous livrons ; et si nous avançons lentement dans nos recherches, peut-être obtiendrons-nous l'avantage de regagner en évidence et en clarté ce que nous perdons du côté de la concision.

« J'ai longtemps hésité, dit M. Say, dans son traité d'économie politique, si, dans le plan de cet ouvrage, je développerais ce qui a rapport à la produc­tion : ce qui montre la nature de la qualité produite, avant ce qui développe la manière de la produire. Il m'a semblé que, pour bien connaître les fondements de la valeur, il fallait savoir en quoi peuvent consister les frais de production et pour cela, se former d'avance des idées étendues et justes des agents de la production, et des services qu'on en peut attendre * (note 38). »

Je recueille avec empressement cet aveu de M. Say, et je prendrai sur moi de louer son hésitation, dans la distribution des matières économiques. Le sentiment qu'il a éprouvé, à ce sujet, est une nouvelle preuve de la haute saga­cité qu'il a portée dans l'étude de la richesse. Il nous montre que M. Say a con­çu quelques soupçons sur la validité de la méthode adoptée par Adam Smith et par tous ses disciples, et il nous confirme dans le projet que nous avons formé de suivre une toute autre marche. Et, en effet, nous croyons de­voir regretter que M. Say ait imposé silence à des scrupules si légitimes, sur sa manière de procéder dans l'étude de la valeur, et que l'hésitation dont il nous entretient n'ait pas produit chez lui un autre résultat. Certes, si M. Say avait cru devoir s'appesantir sur la valeur et sur son origine, avant d'entreprendre la question de la production, je ne doute pas qu'il n'eût jeté un nouveau jour sur la science à laquelle il a rendu de si grands et de si importants services. Quant au motif qui a déterminé M. Say, il est aussi évident que peu fondé. M. Say a cru, com­me il nous le dit, qu'il convenait d'exposer la manière de produire avant de montrer la nature de la chose produite. Ceci donne à entendre, com­me on le voit, que la valeur est toujours une chose produite, ou que la richesse est le fruit de la production, et c'est bien ainsi que l'entendait Adam Smith, et que l'entendent M. Say, M. Massias et beaucoup d'autres écono­mistes. Reste à savoir si ce principe est vrai, s'il n'existe point de valeurs qui ne soient pas des produits. Pour moi je crois qu'il y en a; je crois qu'Adam Smith a mal saisi le caractère de la production, que tous ses disciples, au nombre desquels il faut ranger M. Say, en ont fait autant, et que cette erreur a été la cause de l'embar­ras qu'ils ont éprouvé dans l'exposition des principes fondamentaux de l'éco­no­mie politique, comme M. Say a eu la bonne foi d'en convenir. L'opi­nion que je me suis faite et que j'exprime à ce sujet, repose sur des principes que j'ai in­di­­qués plus haut, et que j'aurai peut-être l'occasion de reproduire; et c'est la vue des différentes vérités sur lesquelles repose cette opinion, qui m'a conduit à adopter une autre marche que Smith et que M. Say, et à exposer d'abord la nature de la valeur et la cause qui la fait naître, abstraction faite du travail et de la production, deux phénomènes, je le répète, qui sont, sans contredit, de la plus haute importance, mais dont la place légitime ne se trouve point à l'entrée de la science de la richesse.

Cela posé, je reprends l'objection que M. Massias adresse à M. Ganilh, et je ne crains pas d'affirmer qu'elle se fonde sur une fausse idée de la valeur et de la richesse proprement dite, sur une vue incomplète du besoin et de l'utilité. On n'a besoin de valeurs, dit M. Massias, que parce qu'elles sont utiles. Assu­ré­ment, si les objets que nous regardons comme des valeurs n'étaient pas utiles, il est évident que personne n'en aurait besoin. Personne ne serait dispo­sé à faire un sacrifice, ou à donner un équivalent, pour se les procurer. Ils n'au­raient donc aucune valeur : ils ne pourraient pas servir d'équivalent à un autre objet. L'utilité, je l'ai déjà dit, est une condition nécessaire de la valeur ; et, si l'on veut me permettre cette expression, je dirai que l'utilité est l'étoffe dont la valeur est faite. Sans utilité, point de valeur : c'est un principe incon­tes­table. Mais il ne s'ensuit pas de là que tout ce qui est utile ait une valeur. Il y a des choses qui nous sont utiles, très-utiles même, très-nécessaires, et qui pour­tant ne valent rien. Telles sont l'air et la lumière, le calorique et l'eau commune. Dire que ces objets nous sont utiles et nécessaires, c'est avancer un fait incon­tes­table. Dire qu'ils ne nous coûtent rien, ou qu'ils n'ont point de valeur, c'est encore exprimer une vérité que personne ne voudra nier. Si donc il y a des choses qui sont utiles et qui ont en même teins de la valeur, il faut bien qu'il y ait en elles, pour produire cette valeur, quelque qualité de plus que l'utilité. Cette qualité nouvelle, c'est la rareté [19]. C'est la rareté de certains biens qui en fait des biens précieux ou dignes de prix. C'est la limitation de certaines cho­ses utiles qui est la cause de leur valeur, et qui motive le sacrifice que nous faisons, pour nous les procurer. Toute valeur sert d'équivalent à une valeur qui lui est égale. Considérées sous ce point de vue, les choses limitées, les utilités rares deviennent l'objet de l'économie politique. Elles constituent la richesse proprement dite, cette richesse qui est aussi la pauvreté, ou qui n'est autre cho­se, pour chacun de nous, qu'un degré plus ou moins élevé au-dessus de la misère et du dénuement, et qui, lors même qu'elle est portée à un très-haut de­gré, ne peut constituer une richesse pour son possesseur, qu'en occasion­nant, par le même coup, la pauvreté correspondante de tous ceux qui ne la pos­sè­dent pas et qui la désirent.

Les utilités, dit M. Massias, ont été faites corrélatives aux besoins ; oui, sans doute. Les unes n'existent point sans les autres ; cela est vrai Mais il faut s'entendre sur les besoins ; car il y en a de plusieurs espèces. Organisés, com­me nous le sommes, nous avons besoin de respirer et d'y voir clair. Habitués à nous vêtir et à nous chausser, nous avons besoin d'habits et de chaussures. L'air et la lumière, les habits et les souliers sont donc pour nous des choses uti­les et il est certain, comme le remarque M. Massias, que ces utilités sont corrélatives aux divers besoins qu'elles satisfont. L'air et le soleil sont émi­nem­ment faits pour tous les êtres qui ont des poumons et des yeux, et les souliers sont parfaitement assortis au goût des hommes qui ne se soucient pas d'aller pieds nus. Mais qu'on remarque la différence, la différence caractéristi­que qui existe entre ces diverses utilités, et les divers besoins qu'elles sont appelées à satisfaire. L'air et la lumière ne nous coûtent, rien. Les habits et les souliers nous coûtent quelque chose. Nous jouissons des premiers gratuite­ment. Nous ne pouvons jouir des seconds qu'au prix d'un autre bien tel que du travail, de l'argent, ou tout autre objet. D'où cela peut-il donc venir ? De ce que les premiers objets sont infinis ou illimités, et par conséquent incapables d'appropriation, insusceptibles de valeur. Les seconds, au contraire, sont limi­tés, et par conséquent coercibles. Ils appartien­nent à quelqu'un ; et par une suite nécessaire de leur limitation ou de leur rareté, leur possession est avanta­geuse à celui qui en est investi. Dès-lors, ces biens ne peuvent plus être cédés qu'en échange d'un autre bien, et d'un autre bien limité. L'homme qui a besoin de respirer, respire très-facilement, et presque malgré lui ; l'air lui arrive en abondance, sans qu'il ait besoin d'implo­rer personne, ou de s'adresser à quel­qu'un qui serait le détenteur, le possesseur exclusif de l'atmosphère. L'homme qui a besoin d'un habit n'est pas dans le même cas. Il a d'abord besoin d'un habit, pour se vêtir; ensuite il a besoin de trouver quelqu'un qui possède un habit, et qui veuille bien lui en céder l'usage ou la propriété, moyennant un certain prix, un certain sacrifice de sa part. Le besoin du premier individu est au premier degré, si je puis m'exprimer ainsi; c'est un besoin pur et simple qui trouve sur-le-champ et comme sous la main de quoi se satisfaire, et se satis­faire amplement. Le besoin du second est un besoin composé : c'est un besoin qui en contient deux. Celui qui l'éprouve a d'abord besoin d'un habit, et ensui­te il a besoin qu'on le lui donne ou qu'on le lui vende. Non seulement faut-il qu'il s'habille, il faut encore qu'il trouve de quoi s’habiller. Il a besoin d'un habit, et pour avoir un habit, il a besoin de posséder un équivalent de l'objet qu'il désire. Que cet équivalent soit déjà en son pouvoir, ou qu'il se le procure par son travail, peu nous importe dans ce moment. L'essentiel ici c'est de bien voir que la cession d'un habit ne peut être gratuite, de la part du tailleur ou du marchand d'habits, comme, la cession de l'air est gratuite, de la part de la natu­re. Et pourquoi donc la cession de l'habit ne peut-elle être pas gratuite ? Pour­quoi ne l'est-elle pas, du moins, dans la plupart des, cas ? Parce que les habits ne sont pas tellement abondants qu'il y en ait pour tous et à foison ; parce que pour faire un habit, il faut y employer du drap, y consacrer du temps et de la peine ; parce que les habits sont rares, en un mot, ou que la quantité en est naturellement et nécessairement limitée. C'est ce qui fait qu'ils ont une valeur, et qu'on ne peut les obtenir qu'au prix d'un bien équivalent, ou par le sacrifice d'une autre valeur.

Il n'y a de valeur commerciale, vénale, échangeable, dit encore M. Massias, que celle qui est utile. Cela est vrai. Je l'ai déjà dit bien des fois, et je n’hésite pas à le répéter. Il n'y a qu'une chose utile qui puisse avoir de la valeur. Mais si cette proposition est vraie, la réciproque ne l'est pas également. De ce que l'utilité. est la condition de la valeur, il ne s'ensuit pas que tout ce qui est utile soit vénal, échangeable, tombe dans le commerce, ou, en un mot, que tout ce qui est utile ait une valeur. Il n'y a qu'un bien limité qui puisse jouir de cette prérogative. M. Massias le reconnaît lui-même, et assez volon­tiers ; car après avoir dit que tout ce qui est utile a une valeur, il ajoute béné­vo­lement : à moins que celle chose ne soit un bien commun à tout le mon­de, com­me l'air, l'eau, le calorique. A la bonne heure, et nous voilà d'accord ! Je ne dis pas autre chose, au fond, que M. Massias. Je ne demande rien de plus que ce dont il convient lui-même. Les biens communs à tout Je monde n'ont point de valeur. Mais pourquoi donc 9 Telle est la question que M. Massias aurait dû se faire, et dont la solution lui aurait épargne une contradiction mani­feste. Parce que les biens communs à tout le monde sont des choses illimitées, par conséquent incoercibles et .surabondantes, et que dès-lors elles ne peuvent être l'objet .ni de la propriété, ni de la richesse proprement dite. La restriction de M. Massias est parfaitement juste. Elle contient précisément tout ce que je me suis efforcé de prouver jusqu'à présent, savoir qu'il y a des cho­ses utiles et très-utiles qui n'ont pourtant point de valeur. Comment se fait-il que M. Massias ne se soit point aperçu que sa concession renverse son prin­ci­pe, et que l'aveu qu'il fait, à l'occasion des choses communes, est diamé­trale­ment opposé à la conclusion qu'il veut nous imposer, en affirmant que tout ce qui est utile a une valeur et que valeur et utilité sont synonymes ? Non, encore une fois, tout ce qui est utile n'a pas une valeur. Il n'y a qu'une utilité rare ou limitée qui vaille quelque chose, et qui puisse servir d'équivalent à un autre objet utile et rare en même temps.

Quant à ce que dit M. Massias du verre d'eau dans le désert, de la lumière dans un cachot, de la lucarne où l'on respire un air pur, son observation est parfaitement juste, et je n'aurais pas manqué moi-même d'en faire usage, si M. Massias ne m'eût épargné la peine d'y avoir recours ; car je la crois beaucoup plus propre à fortifier ma théorie qu'à consolider celle de mon adversaire. Et, en effet, pourquoi l'eau, la lumière, et l'air acquièrent-ils ainsi de la valeur, et quelquefois même beaucoup ? N'est-ce point parce qu'ils sont momentané­ment soustraits à leur condition naturelle, qui est de n'en point avoir ? Et comment l'eau, la lumière, et l'air échappent-ils à leur condition naturelle, à leur manière d'être la plus commune et la plus ordinaire, si ce n'est en se limi­tant, en sortant accidentellement de la classe des biens illimités, pour se ranger dans celle des biens ou des richesses rares ? L'eau est rare, dans un désert ; la lumière est rare, au fond d'un cachot ; l'air pur est rare, dans une tour mal­saine ; et voilà pour­­quoi, ils y ont un prix. L'exception citée et invoquée par M. Massias, confirme donc la règle que j'ai établie. M. Massias, s'est combattu lui-même de ses propres mains, et qui plus est il s'est vaincu ; car il a détruit son raison­nement parles faits même sur lesquels il prétendait l'appuyer.

Cette valeur accidentelle qu'acquièrent passagèrement, les biens illimités ou les richesses inappréciables, est un phénomène qui commence à attirer l'atten­tion des économistes, et il me serait facile de prouver, par de nom­breu­ses, citations, que des idées nouvelles, sur le véritable objet de l'économie po­li­­­ti­­que, fermentent sourdement dans les, bons esprits. Mais malgré cette re­mar­que qui me paraît, d'un bon augure pour la science, et qui, si elle est jus­te, comme je le crois, ne peut que me confirmer dans la doctrine que je déve­loppe, il est évident que les préjugés, généralement répandus sur la nature de la richesse et, sur l'origine de la valeur, ont retardé la véritable explication des faits cités par M. Massias. M. Say lui-même s'y est embarrassé, comme on va le voir.

Notes du chapitre 9

Note 37 :

L'opinion de Ganilh est extraite du chap. 1er du livre IV, 2, partie, de sa Théorie de l'économie politique, entièrement consacré à une réfutation de la théorie de la valeur d'Adam Smith. La conclusion de l'auteur est qu'il ne saurait exister de lois uniformes de la valeur et que seule importe une théorie des « valeurs de circulation », c'est-à-dire des prix. Quant à la citation de Massias, elle est extraite d'une note (note b, p. 381) additionnelle aux déve­lop­pements contenus dans le tome III de son ouvrage (Rapport de la nature à l'homme, p. 302) et dans lesquels l'auteur, adepte de la thèse de la valeur-utilité, se propose d'établir que tout échange est productif, puisqu'il permet de remplacer « ce qu'on a de trop par ce dont on manque », rendant ainsi les coéchangistes « propriétaires d'une chose qui leur est personnellement plus utile que celle dont ils se dénantissent ».

Note 38 :

P. 350, note 1 de la 6e édition.

Chapitre X

Examen d'un passage de M. SAY. - du monopole considéré comme un effet de la propriété et de la rareté.

« Un verre d'eau douce, dit M. Say, peut avoir un très grand prix dans une traversée de mer, lorsque la provision d'eau douce est épuisée, et quoiqu'il n'ait rien coûté à celui qui se trouve en avoir en sa possession. Cette circons­tance extraordinaire qui augmente beaucoup la valeur d'une chose, sans qu'on y ait ajouté une nouvelle utilité est l'effet d'une espèce de monopole ; ce n'est point un accroissement, mais un déplacement de richesse. Elle fait passer le prix du verre d'eau de la poche du passager qui le désire ardemment, dans celle du passager qui consent à s'en passer. Il n'y a pas eu création d'une nouvelle richesse *. »

Deux erreurs capitales sont contenues dans ce passage, comme dans toute la doctrine de M. Say. La première, et je l'ai déjà signalée, c'est que la richesse proprement dite, est entièrement le fruit de la production, ou que toute valeur est un produit ; la seconde que la valeur vient de l'utilité. Je répondrai peut-être un jour à la première de ces deux opinions, un peu plus longuement que je ne l'ai déjà fait dans le chapitre V ; mais ce sera dans un ouvrage plus étendu. Pour ne pas m'écarter du but que je me propose en ce moment, je ne dois m'attacher ici qu'à la seconde. M. Say ne met point en doute que l'utilité soit la cause et la cause unique de la valeur. Il l'a dit expressément en cent endroits de ses ouvrages [20]. Il a dit d'une manière tout aussi formelle que l'utilité qui fait la richesse est de l'utilité produite. Or en voyant une valeur survenir tout à coup dans un objet qui n'en avait pas auparavant, quoiqu'il eût déjà son utilité, et sans qu'on y ait ajouté une utilité nouvelle, il ne sait trop comment expli­quer ce phénomène. Dans l'impuissance d'en venir à bout, par les idées qu'il s'est faites sur la valeur et sur son origine, il a recours au monopole. Eh bien ! cette explication est bon­ne, elle est très-bonne ; elle est meilleure que M. Say peut-être ne l'a cru lui-même. Oui, sans doute, cette valeur est l'effet d'un monopole ; mais elle n'est pas la seule dans ce cas ; car il en est ainsi de toutes les valeurs. Et, en effet, toutes les valeurs viennent du monopole, ou si l'on veut s'exprimer d'une manière plus exacte, on dira que le monopole est l'effet de la propriété. Or la propriété et la valeur sont, comme nous l'avons déjà vu, un double effet de la limitation qui borne la quantité de certaines choses utiles.

Lorsque je parle du monopole, et que je le considère comme une consé­quence nécessaire de la propriété, et comme la cause plus ou moins directe de la valeur, je n'entends point rappeler à l'esprit du lecteur les privilèges abusifs établis par des lois absurdes. Je sais que l'idée du monopole se prend ordi­nai­rement en mauvaise part; mais si je définis ce mot par son étymologie même, je ne puis y voir, comme je l'ai dit, qu'une conséquence naturelle et nécessaire de la propriété, et de la limitation de certaines choses utiles ou de la rareté de certains biens. Qui dit monopole, dit vente exclusive. Le monopole, ainsi con­si­déré, est un effet de la propriété ou de la possession exclusive : et la pro­priété, comme nous l'avons vu, est un effet de la limitation ou de la rareté des choses coercibles.

Les écrivains qui parlent du monopole, ne s'occupent pas toujours à le définir exactement ; mais ils s'accordent presque tous à le considérer comme une injustice, et tout au moins comme une calamité. On y voit ordinairement le synonyme de l'arbitraire et de la tyrannie. Mais il faut remarquer qu'on a donné à l'abus d'une chose, le nom qui convient également à son usage légi­time. Le monopole, considéré en lui-même, abstraction faite de ses abus, n'est autre chose, je le répète, qu'une vente exclusive, et toute vente exclusive pro­vient de la propriété. Mais la propriété s'appuie elle-même sur la limitation des choses coercibles, qui est aussi la cause de la valeur. On peut donc dire, jusqu'à un certain point, que la valeur est l'effet du monopole ; on pourrait dire aussi qu'elle en est la cause ; mais le besoin de la précision et de l'exactitude nous oblige à reconnaître que le monopole et la valeur ont leur origine com­mune dans un même fait, qui est la limitation de certains biens. Par où l'on voit que le monopole est un fait naturel et indestructible, une conséquence immédiate et inévitable de la possession exclusive ou de la propriété. Sans doute il y a eu des monopoles abusifs, et il en existe encore qui méritent d'être flétris par les amis de la justice et de la liberté ; mais les monopoles abusifs ne sont que la conséquence de propriétés abusives. Lorsqu'un gouvernement s'arroge le droit de vendre exclusivement du tabac ou toute autre denrée, lors­qu'il accorde à un négociant ou à une compagnie de négociants le privilège de fabriquer telle ou telle marchandise, de se livrer à tel ou tel commerce, il usur­pe une faculté qui ne lui appartient pas, il viole la liberté que la nature a octroyée à chaque individu. Mais cet abus de la propriété et du monopole qui en est la suite, n'est pas un titre suffisant de proscription contre la propriété et contre le monopole, considérés en eux-mêmes et dans leur origine. S'il y a des propriétés qui sont légitimes (et qui pourrait douter qu'il n'y en ait de telles!) il faut bien qu'il y ait aussi des monopoles qui soient justes. Ces monopoles, ainsi compris, sont, je le répète, des faits aussi nécessaires que la propriété mê­­me dont ils dérivent, et peuvent être considérés comme la cause plus ou moins prochaine de la valeur.

C'est un phénomène économique bien important que celui de l'échange. Une multitude d'idées se rattachent à celle-là. J'ai déjà dit que l'échange impli­quait l'idée du sacrifice. Il implique aussi l'idée du gain ou du bénéfice. Échan­ge, commerce, société, sont encore des expressions synonymes, et qui ne diffèrent entr'elles que par des nuances. L'échange est donc un des phéno­mè­nes les plus importants de l'économie politique. Nous avons déjà vu que l'idée de la valeur suppose l'existence ou du moins la possibilité de ce fait. Plus tard, nous aurons à montrer que la société, sous le rapport économique, n'est autre cho­se qu'un marché, et que le commerce n'est qu'une suite conti­nuelle d'é­chan­ges. Contentons-nous en ce moment de remarquer que l'échange se com­pose toujours d'une vente et d'un achat, ou, pour mieux dire, de deux ventes et de deux achats. Chaque contractant vend et achète. Mais celui qui vend une marchandise dont il est propriétaire, dont il a la possession et la jouissance exclu­sives, fait-il autre chose qu'un monopole, dans le sens naturel et néces­saire de ce mot ? Et puisque dans tout échange, il y a nécessairement deux ventes et deux achats, il s'ensuit que tout échange est un double mono­pole, une double vente exclusive. C'est une vérité dont il est bien facile de se con­vaincre, en portant ses regards sur l'ensemble d'une nation ou d'une grande ville. On voit que chaque propriétaire y fait la vente exclusive de son bien, et que chaque profession y exerce le monopole de son industrie. A qui peut-on s'adresser pour avoir (les bas, si ce n'est aux marchands de bas, et pour avoir des habits, si ce n'est aux tailleurs d'habits ? Les bottiers vendent exclusive­ment des bottes, et les chapeliers vendent exclusivement des chapeaux. Les boulangers font le monopole du pain, et les bouchers font le monopole de la viande. Si l'on veut des exemples plus frappants, je dirai que les ouvriers font le monopole du travail, les capitalistes celui des capitaux, et les propriétaires fonciers celui des fonds de terre. Or n'est-ce pas à la pro­priété que nous devons ces divers monopoles, et n'est-ce pas à la limitation de certaines choses utiles ou à la rareté de certains biens que nous ,devons et la propriété et la valeur des choses qui en sont l'objet ?

L'explication donnée par M. Say, n'est donc pas bonne, en ce sens qu'elle a pour but d'expliquer une valeur accidentelle, et qu'elle ne prétend pas expli­quer autre chose que le cas particulier auquel elle s'applique. Considérée en elle-même et appliquée à toutes les valeurs, cette explication est excellente. Toute valeur est l'effet d'un monopole ; car toute valeur provient d'une vente exclusive. Mais toute vente exclusive dérive nécessairement d'une possession exclusive, et toute possession exclusive ne dérive-t-elle pas elle-même de la limitation des choses coercibles, ou de la rareté de certains biens ? Telle est donc, ce me semble, la génération logique des idées qui se rapportent à la ri­ches­­se, à la valeur et à son origine.

Utilité des choses, en général ; d'où jouissance des choses utiles ou riches­se, au sens le plus étendu.

Limitation de certaines choses utiles, dans leur quantité, d'où :

1° Possession exclusive, jouissance propre et particulière des utilités limi­tées, et, moralement parlant, propriété ;

2° Rareté des biens limités, c'est-à-dire disproportion naturelle entre la somme de ces biens et la somme des besoins qui en réclament la jouissance ;

3° Valeur des utilités rares, ou égalité des avantages exclusifs qu'elles of­frent à leurs possesseurs. Richesse proprement dite ;

4° Échange de propriétés, ou monopole naturel de toutes les valeurs : si­tua­tion sociale ou commerciale du genre humain, sous le rapport écono­mique.

Les faits cités par M. Massias et reproduits par M. Say [21], sont donc bien éloignés, comme on le voit, de s'opposer à notre théorie. Ils la confirment, au contraire, par une exception évidente à cette loi qui chasse du domaine de l'éco­nomie politique les biens illimités ou les richesses inappréciables. Ces faits prouvent évidemment que la rareté est la cause de la valeur, et que l'uti­lité n'en est autre chose que la condition. Une dernière considération confir­me­ra cette vérité. Je l'emprunterai à ce principe que tout effet est naturellement proportionné à la cause qui le produit.

Chapitre XI

La valeur n'est pas proportionnée a l'utilité mais a la rareté. -l'utilité considérée dans son intensité et dans son extension. - que l'extension de l'utilité est le seul principe qui ait de l'influence sur la valeur.

Si l'utilité était la cause de la valeur, il faudrait que l'effet se proportionnât à la cause, et que la cause augmentant l'effet augmentât avec elle. Plus grande étant l'utilité, plus grande serait la valeur. Plus un objet serait utile, et plus le prix qu'il obtiendrait devrait être élevé. C'est-là ce qui n'arrive point, malheu­reuse­ment pour la théorie opposée à la nôtre. Les choses les plus utiles sont même, en général, celles qui obtiennent le moindre prix ; et parmi les choses qui ne coûtent rien, il y en a de si utiles, de si nécessaires, que si nous venions à en être privés, nous cesserions de vivre sur-le-champ. Telles sont l'air et le calorique, par exemple.

Il est impossible d'assigner des bornes à l'utilité, dans l'acception économi­que de cette expression. L'utilité se prend, en économie politique, dans le sens le plus étendu. « Il faut entendre par ce mot, dit M. Say, tout ce qui est propre à satisfaire les besoins, les désirs de l'homme tel qu'il est. Or sa vanité et ses passions font quelquefois naître en lui des besoins aussi impérieux que la faim *. »

Les mets les plus recherchés et par cela même les plus malsains, sont utiles au gourmand, et les parures les plus incommodes sont utiles à l'esclave de la vanité. Le poignard sert à l'assassin, et le poison sert à l'empoisonneur. Par où l'on voit que lorsqu'il est question d'utilité en économie politique, il faut faire abstraction de la prudence et même de la moralité qui s'attachent à nos actions, et à l'usage que nous faisons des êtres impersonnels. « Tout tra­vail, dit M. Massias, n'a point des effets également avantageux ; il en est même de nuisibles et de criminels : c'est une détestable utilité que celle qui résulte des arts des Locuste et des Tigellin *. » Oui, sans doute, ce sont de tristes services qu'on retire de ces créatures ; mais toute détestable et toute abominable qu'elle est, l'industrie de ces monstres n'en est pas moins utile aux autres monstres qui en ont besoin. On peut en dire autant ou à peu près des théâtres et des concerts, des chanteurs, des danseurs et des baladins, qu'on peut considérer comme contribuant à amollir les hommes, ou comme ayant sur l'âme le même effet que le poison a sur le corps, et dont une morale sévère peut blâmer l'usage ou interdire la fréquentation. Mais l'économie politique ne considère pas ces choses sous le même point de vue ; et il suffit qu'un certain nombre d'hommes, sages ou non, éprouvent le besoin de se livrer aux diffé­ren­tes distractions qu'elles nous présentent, pour qu'elle soit obligée d'appeler utile tout ce qui contribue à nous les procurer.

Cela posé, remarquons en outre, qu'il est assez difficile d'établir différents degrés d'utilité parmi le nombre incalculable de choses dont nous nous ser­vons. On distingue assez généralement, parmi les objets qui nous sont uti­les, ceux qui sont absolument nécessaires à notre conservation, et ceux qui nous sont purement agréables. C'est une distinction fort ancienne que celle du nécessaire et du superflu.

Plusieurs tentatives ont été faites pour agrandir cette nomenclature, et je n'en citerai pas d'autre que celle de M. Massias (note 39), qui distingue assez heureusement des valeurs de première nécessité, des valeurs d'agrément, des valeurs de luxe et des valeurs de fantaisie ou de caprice. On peut approuver ou rejeter cette distribution de tous les objets utiles. On peut surtout se diviser pour savoir où finit le nécessaire et où commence l'agréable, pour tracer la ligne de démarcation entre le luxe et le caprice. Mais quelque difficulté qu'il y ait à apprécier rigoureusement les diverses espèces d'utilités, et quoiqu'il me paraisse impossible d'en établir une classification exempte d'arbitraire, il est toujours assez facile d'apercevoir que, parmi toutes ces utilités, il y en a de moins réelles, ou, si l'on veut, de moins raisonnables, de moins fondées les unes que les autres. Le pain est certainement plus utile que tel ou tel bijou, et la viande nous sert beaucoup mieux que les feux d'artifice. On ne voit pas pourtant qu'une bague ou un diamant soient moins chers qu'une livre de pain, ni qu'un feu d'artifice soit moins prisé qu'un quartier de bœuf. Or à quoi cela tient-il, sinon à ce que le pain et la viande sont très-utiles et très-abondants tout à la fois, tandis que les bijoux et les feux d'artifice sont rares ? Ces der­niers biens sont donc plus chers que les premiers, quoiqu'ils soient d'ailleurs moins utiles, et ils ne sont plus chers que parce qu'ils sont plus rares.

Mais l'utilité n'a-t-elle donc aucune influence sur la valeur? Non. Tout ce qu'on peut dire, en faveur de l'utilité, c'est que celle-ci influe quelquefois sur la rareté, et par cela même sur la valeur qui en est la suite. Il est possible, et cela arrive en effet, qu'une chose devienne d'autant plus rare qu'elle est plus utile : alors aussi elle devient plus chère ; mais la valeur qui paraît se proportionner à l'utilité, se proportionne réellement à la rareté et à la rareté seule. Expliquons-nous sur ce nouveau phénomène.

On conçoit facilement que parmi les divers besoins. que nous éprouvons, il y en a qui sont plus ou moins généralement sentis, et que parmi le nombre si multiplié de jouissances dont nous sommes susceptibles, il y en a, beaucoup dont le goût et le désir se trouvent plus ou moins répandus. Après avoir con­si­déré l'utilité dans son intensité, on peut et on doit même la considérer encore dans son extension. Les besoins auxquels nous sommes soumis ne se distin­guent pas seulement par leur plus ou moins grande urgence ; ils se distinguent aussi par leur étendue, ou par le nombre des hommes qui les éprouvent. Rien n'est plus aisé que d'indiquer tel et tel besoin, qui n'est éprouvé que par un certain nombre d'hommes, et dans certaines circonstances, telle ou telle jouis­sance qui n'est à la portée que d'une certaine classe de personnes. Les malades et les convalescents sont les seuls qui aient besoin de médecins et de remèdes, et les boiteux sont les seuls qui aient besoin de béquilles. Ce n'est qu'aux plaideurs que les avocats et les avoués sont utiles ; et il faut avoir quelque chose à vendre ou à acheter, pour employer un courtier ou un notaire. Que pourraient faire d'un fusil ceux qui ne sont ni soldats ni chasseurs, et a quoi servent les livres à ceux qui ne savent pas lire ? Les femmes n'ont pas besoin de rasoirs, et les hommes ne portent guère des bracelets ou des boucles d'oreil­les. Parmi toutes les choses dont nous nous servons, il n'yen a donc qu'un certain nombre qui soient d'une utilité générale et universelle, telles que les aliments, les vêtements, etc., et il y en a beaucoup, comme on le voit, qui ne nous sont utiles que dans certains cas et à certaines conditions. « Une peau d'ours et un renne, dit M. Say, sont des objets de première nécessité pour un Lapon; tandis que le nom même en est inconnu au porte-faix de Naples. Celui-ci, de son côté, peut se passer de tout, pourvu qu'il ait du macaroni. De même, les cours de judicature, en Europe, sont regardées comme un des plus forts liens du corps social ; tandis que les habitants indigènes de l'Amérique, les Tartares, les Arabes s'en passent fort bien *. » Or qu'est-ce qui détermine la rareté et la valeur qui en est la suite ? C'est premièrement le nom­bre ou la quantité des biens limités, et, en second lieu, le nombre des hommes qui en ont besoin, autrement dit la somme des besoins qui en sollici­tent la jouissance. La rareté n'est que le rapport entre ces deux nombres. Par où l'on voit facile­ment que si le nombre des besoins augmente, ou que la quantité des choses utiles diminue, la rareté se trouvera augmentée, et la valeur croîtra en même temps. Si le nombre des besoins vient à diminuer, au contraire, ou que la quan­tité des choses utiles aille en augmentant, la rareté diminuera par l'une et l'autre cause, et l'on verra décroître la valeur qui en était la suite.

C'est ainsi qu'il faut entendre et expliquer l'influence que l'utilité peut avoir sur la valeur. Cette influence de l'utilité est entièrement relative, comme on le voit, à son extension, au nombre des besoins auxquels elle répond. L'ex­ten­sion de l'utilité est un des termes constitutifs du rapport que nous appelons du nom de rareté, et c'est ce que les économistes ont oublié de signaler. Ils n'ont guère considéré l'utilité que sous un point de vue, sous le point de vue du service qu'elle peut nous rendre ; et c'est par une conséquence inévitable de cette négligence, qu'ils ont laissé subsister, dans leurs doctrines, une cause tou­jours plus active d'incertitude et de contradiction.

On voit, par ce qui précède, qu'il y a une distinction à faire entre l'inten­sité de l'utilité et son extension, et que l'extension de l'utilité est le seul princi­pe qui ait de l'influence sur la valeur, parce qu'il est aussi le seul qui influe sur la rareté (note 40). Il faut cependant reconnaître, et je suis le premier à le pro­clamer, que l'extension de l'utilité se trouve étroitement liée à son intensité, ou que le premier phénomène est une conséquence naturelle du second. Plus une chose est utile, autrement dit plus son utilité est réelle, plus le besoin qui la réclame est urgent ; et par conséquent plus on trouvera d'hommes disposés à fai­re un sacrifice, pour s'en assurer la possession. Une chose plus utile sera plus demandée : à quantité égale elle sera plus rare. La quantité des choses utiles ne variant point, leur rareté, sera en raison directe de l'extension de l'uti­lité, et cette extension sera elle-même en raison directe de l'intensité (note 41). La valeur se proportionnera à la rareté, et par cela même à l'utilité considérée dans son intensité. Tel est le sens dans lequel l'utilité peut servir de mesure à la valeur.

Si les objets de première nécessité ne sont pas ordinairement plus rares et plus chers qu'un grand nombre d'objets frivoles, c'est qu'ils existent en plus grande quantité, l'industrie humaine ayant dû consacrer ses premiers efforts à multiplier les choses les plus nécessaires. La quantité de ces objets balance donc la somme des demandes, et en maintient la valeur à un taux assez modé­ré, pour que le plus grand nombre des hommes puisse y atteindre. Mais les objets les plus indispensables à la vie ne manquent pas d'obtenir une gran­de valeur, lorsque certaines circonstances en limitent la quantité d'une manière extraordinaire. Il n'y a personne qui n'ait entendu parler du prix exorbitant auquel s'élèvent le pain et les autres matières alimentaires, pendant le siège d'une ville. Pline raconte qu'au siège de Causilium par Annibal, un rat fut vendu deux cents sesterces. En toute autre occasion, on n'aurait pas fait un pareil marché. Mais lorsqu'il s'agit de la vie, on n'attache d'importance qu'à ce qui peut la conserver ; et on sacrifie sans peine toutes les autres jouissances qui ne servent qu'à l'embellir, lorsqu'elle est assurée d'ailleurs.

On peut aussi rapporter à l'intensité de, l'utilité, et considérer par consé­quent comme une cause qui contribue à son extension, les différentes espèces de besoins qu'une chose peut être appelée à satisfaire. Il n'arrive pas toujours qu'une chose ne réponde qu'à un seul besoin. Il y a bon nombre d'objets qui peuvent satisfaire plusieurs besoins différents ; et alors l'extension de l'utilité, et la rareté qui en est la suite, reçoivent une augmentation d'autant plus grande que l'usage de ces choses est plus varié. Si les bœufs n'étaient bons qu'à nous fournir de la viande de boucherie, si le bois ne pouvait servir qu'à fabriquer des meubles, et si l'or et l'argent ne recevaient d'autre emploi que d'être façon­nés en objets de luxe et d'agrément, il n'y a pas de doute que ces objets se­raient moins rares, et par conséquent moins chers. Mais les bœufs ne contri­buent pas seulement à notre nourriture ; ils partagent les fatigues du laboureur, et servent prodigieusement à la culture de la terre. Le bois n'est pas seulement une, matière première pour le charpentier, pour le menuisier, pour l'ébéniste ; il nous offre encore un pré­cieux combustible, soit dans son état naturel, soit lorsqu'il est réduit en char­bon. Enfin l'or et l'argent ne servent pas qu'à faire des montres, des bijoux, de la vaisselle plate ; on en fait aussi de la monnaie ; et leur service, sous ce rap­port, est très-précieux et très-étendu. Il suit de là que dans ces divers objets, et dans une foule d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, l'extension de l'utilité ne se fonde pas seulement sur son intensité ; elle se fonde aussi sur les diffé­rentes espèces de besoins qui peuvent réclamer de pareils objets, ou sur le nombre plus ou moins considérable des usages auxquels ils peuvent se prêter. Or la rareté est toujours en raison directe de l'extension et de l'utilité, la valeur suit la même règle. Si une grande partie du vin qui se récolte annuellement n'était pas consacrée à faire de l'eau de vie, le vin serait moins rare, et se ven­drait à bien meilleur marché.

Voilà pourquoi les choses augmentent de valeur à mesure qu'on les appli­que à de nouveaux usages, et cela montre aussi pourquoi certaines choses bais­sent de prix, lorsque leur service est remplacé par tel ou tel autre objet. L'in­vention du papier a donné du prix aux chiffons; et depuis qu'on a fait la découverte de l'éclairage au gaz, qui doute que la valeur de l'huile a dû bais­ser ? Lorsqu'on a trouvé le moyen d'extraire du sucre de la betterave, on a aug­menté la valeur de cette racine; et l'accroissement prodigieux qu'a pris, dans ces derniers teins, la culture de la fabrication du coton, n'a pu que porter préjudice à la valeur de la toile.

L'utilité n'a donc, comme on le voit, qu'une influence indirecte sur la va­leur, et le principe que nous avons émis sur la véritable origine de cette qualité de certains biens, reste établi et démontré d'une manière incontestable. La valeur ne vient jamais de l'utilité ; mais lorsque l'utilité d'une chose est plus générale, plus répandue, la somme des besoins qui en réclament la possession, se trouve plus grande, et la rareté subit elle-même une augmentation propor­tion­­née à celle des besoins. L'augmentation de la rareté n'est qu'une consé­quen­ce de la plus grande utilité qui se trouve dans un objet donné, ou du plus grand usage qu'on en fait. Si la valeur de cet objet devient plus grande, ce n'est évidemment que parce que l'augmentation de l'utilité, et par conséquent de l'usage, ou, si l'on veut, de la consommation, entraîne avec elle l'augmentation de la rareté. La valeur ne vient jamais que de celle-ci ; et ce n'est qu'en suppri­mant l'intermédiaire que je viens de signaler, qu'on peut attribuer une plus grande valeur à une plus grande utilité.

On peut aussi considérer l'utilité d'une autre manière que je ne l'ai fait jusqu'à présent, et je conviens que sous ce nouveau point de vue, la valeur d'un objet se proportionne encore, ou du moins paraît encore se proportionner à son utilité. Mais le fait est que la valeur se proportionne toujours à la rareté, et que si elle paraît se proportionner à l'utilité, ce n'est jamais que parce que la rareté suit elle-même le mouvement de l'utilité. Si le contraire avait lieu, l'ar­gu­ment que je développe en ce, moment perdrait nécessairement de sa force, et l'on verrait s'affaiblir en même temps le principe que j'ai cherché jusqu'à présent à établir, en soutenant que la valeur vient de la rareté. Mais il est facile de résoudre cette difficulté, et de prouver que mon principe est assez fort pour résister à toutes les attaques, et assez général pour se plier à tous les faits et à toutes les hypothèses.

Notes du chapitre 11

Note 39 :

Cf. Rapport de la nature à l'homme et de l'homme à la nature, tome Ill, pp. 238-301.

Note 40 :

Pour une analyse plus approfondie de la notion d'utilité, ainsi entendue par l'auteur, cf. l'article précité (note 22). Revue étrangère..., pp. 349 s.

Note 41 :

Critique de ce passage dans Pirou, op. cit., p. 69.

Chapitre XII

Distinction entre l'utilité directe et l'utilité indirecte. - la valeur ne vient pas du travail. - insuffisance de la doctrine d'Adam Smith, pour expliquer l'origine de la valeur.

Je ne sais si je me trompe ; mais il me semble que la conviction doit com­men­cer à pénétrer dans l'esprit de mes lecteurs. Je ne voudrais rien négliger pour faire triompher le principe que je défends ; et, d'un autre côté, je crains de prolonger inutilement la discussion ; car je n'ignore pas le danger qui s'atta­che à des développements trop étendus. La prolixité ne laisse pas que d'avoir ses inconvénients ; cependant il faut mettre le temps à tout. La science et la vérité doivent se conquérir à force de patience. La théorie de la richesse se lie étroitement à celle de la propriété ; l'économie politique touche de très près au droit naturel ; c'est une vérité dont on ne peut plus douter maintenant. Il est impossible d'avoir une bonne théorie de la propriété, tant qu'on aura, sur la ri­ches­se, des idées fausses, ou vagues, ou incomplètes. Ces deux sciences doi­vent se construire du même coup, et tout au moins doivent-elles s'appuyer l'une sur l'autre, Or c'est la théorie de la valeur qui doit servir de base à la pro­priété. Pour aller au droit naturel, il faut passer par l'économie politique. Nous ne saurions donc nous montrer trop jaloux de donner à cette dernière science un fondement inébranlable, de lui assigner un point de départ rationnel et inat­taquable. On a longtemps placé dans l'utilité l'origine de la valeur ou de la richesse proprement dite. Cette opinion a envahi presque tous les traités d'éco­nomie politique publiés en France, depuis le commencement de ce siècle. Au milieu des divisions les plus saillantes, et des divergences les plus carac­té­ri­sées, mille écrivains s'accordent sur ce point. Lorsque j'essaie d'arra­cher à l'utili­té le privilège dont on l'a si longtemps et si généreusement investie, il m'est impossible d'employer trop de soins à cette tentative. Il faut que j'analy­se l'utilité de toutes les manières, et que je l'étudie sous toutes ses faces, afin de montrer que, de quelque manière qu'on l'entende, sous quelque aspect qu'on l'envisage, elle est toujours et partout incapable par elle-même de pro­dui­r­e la valeur, et que cette dernière qualité des choses est une conséquence de leur limitation, un effet immédiat et constant de la rareté et de la rareté seule.

La distinction que j'ai déjà citée entre les objets de nécessité et les objets d'agrément, et celle que j'ai établie moi-même entre l'intensité de l'utilité et son extension, ne sont pas les seules qu'on puisse faire, parmi les choses qui nous sont utiles. Il existe encore une division importante consacrée par les économistes, et notamment par M. Say (note 42). C'est celle des choses qui sont directement utiles, et des choses qui n'ont qu'une utilité indirecte. Ici encore, il nous est impossible d'établir une démarcation absolue parmi les cho­ses dont nous nous servons. Puisque l'utilité est essentiellement relative au besoin qui la réclame, il est évident que pour savoir si une chose est direc­tement ou indirectement utile, il faut avoir égard au besoin qu'elle est destinée à satisfaire. Ainsi on ne peut pas dire de prime-abord que telle chose a une uti­lité directe ou indi­recte; mais cela ne doit pas nous empêcher de compren­dre que, relativement aux divers besoins que nous éprouvons, et aux jouissan­ces dont nous sommes susceptibles, il y a des choses d'une utilité plus ou moins directe, c'est-à-dire des choses dont la forme extérieure et constitutive se rapproche plus ou moins du but final de toute utilité, qui est la satisfaction d'un besoin ou la production d'une jouissance. Cette division est essentielle­ment relative, je le répète. On ne peut pas l'imposer aux choses à priori. Mais aussitôt qu'on a égard à un besoin déterminé, on trouve sur-le-champ et très-facilement les cho­­ses qui sont propres à le satisfaire immédiatement, et celles qui ne peuvent le faire que médiatement.

Ainsi, par rapport au besoin de la faim, par exemple, le pain est plus direc­tement utile que la farine, et la farine elle-même est d'une utilité plus direc­te que le blé. Relativement au besoin de la soif, le vin a une utilité plus directe que le raisin qui est encore dans le pressoir ou sur la vigne. Un habit tout fait est bien plus près de satisfaire le besoin qui le réclame que l'étoffe étalée en pièce chez le marchand. L'utilité du drap. à son tour, est bien plus directe que celle de la laine ; et la laine elle-même, dans quelque état qu'elle se trouve, est déjà plus apte à nous vêtir, elle peut même nous servir d'une manière plus im­mé­diate que la toison qui est encore sur le dos de la brebis. Tout cela me pa­raît assez clair ; et ce sont là, si je ne me trompe, des vérités assez simples pour être triviales.

On m'accordera maintenant que plus l'utilité d'une chose est directe ou immédiate, plus sont nombreux les besoins qui en réclament la possession (note 43). Il n'y a plus de demandes pour les habits que pour le drap ; il y a plus de demandes pour le pain que pour la farine. On rencontre un plus grand nom­bre d'hommes ayant besoin de vin que d'hommes ayant besoin de raisin ; et ceux qui désirent des montres ou des bijoux sont certainement plus nom­breux que ceux qui désirent des lingots d'or ou d'argent. La direction de l'utilité, si je puis m'exprimer ainsi, a sur son extension la même influence que l'intensité. Plus l'utilité est directe, et plus elle s'étend. On peut dire que l'ex­ten­sion de l'utilité est en raison composée de son intensité et de sa direction. Ces deux derniers phénomènes concourent également au développe­ment du premier, et nous avons déjà vu que l'extension de l'utilité, ou le nom­bre des besoins auxquels elle s'adresse, constitue un des deux termes néces­saires du rapport que nous avons désigné par le mot rareté.

Il suit de là qu'une chose est d'autant plus rare que son utilité est plus direc­te ou plus immédiate. Plus elle est rare, et plus elle a de la valeur. Puis­que la rareté augmente avec l'utilité, il ne faut pas s'étonner que la valeur aug­men­te en même temps. La valeur qui paraît se régler sur l'utilité, se règle réel­le­ment sur la rareté. Ce phénomène ainsi compris et expliqué, n'offre rien d'extraordinaire. Il rentre parfaitement dans mon principe que la valeur vient de la rareté et se proportionne sur elle. Plus une chose est rare, et plus le prix qu'elle obtient est élevé. Or une chose est d'autant plus rare que son utilité est plus immédiate, ou qu'elle est plus près de satisfaire le besoin qui en réclame la possession.

Mais nous touchons à une nouvelle difficulté ; et c'est ici que tombe naturellement la discussion de la seconde opinion que nous avons indiquée sur l'origine de la valeur, de celle qui la fait venir du travail ou des frais de la pro­duc­tion. Cette opinion en contient deux, comme il est aisé de le voir ; car les frais de la production représentent, pour certains économistes, du travail seulement ; tandis que, si l'on s'en rapporte à d'autres écrivains, les frais de la production comprennent autre chose que du travail. Ainsi le travail tout seul, ou le travail joint à d'autres éléments de production, telle est, suivant certains auteurs, la véritable source de la valeur. Nous discuterons successivement ces deux opinions, en commençant par la plus simple, par celle qui ne voit, dans les frais de la production, autre chose que du travail.

Pour qu'une chose qui n'a qu'une utilité indirecte, acquière une utilité directe, il faut, le plus souvent, qu'elle soit soumise à un certain travail. C'est l'industrie humaine qui transforme continuellement les utilités indirectes en utilités directes ; qui, d'un objet qui ne peut servir que médiatement, tire un nouvel objet capable de nous servir immédiatement (note 44). Ainsi, pour faire de la farine avec du blé, il faut employer le travail du meunier, et pour faire du pain avec de la farine, il faut que l'industrie du boulan­ger vienne à notre secours. On ne peut pas faire du vin avec du raisin, sans le travail du vigneron. Celui du tisserand est nécessaire pour métamor­phoser la laine en drap, et pour faire un habit avec ce même drap, il faut avoir recours à l'art du tailleur d'habits.

Frappés de cette considération, certainement très importante, que la riches­se proprement dite se compose de choses qui ont été, pour la plupart, façon­nées par l'industrie humaine, et que les objets dont nous nous servons, pour satisfaire nos divers besoins, ou pour nous procurer des jouissances, ont pres­que tous été soumis à un certain travail, des économistes sont survenus qui ont placé dans le travail l'origine de la richesse, et qui voyant dans la production, ou dans les différents actes de notre industrie une longue et perpétuelle créa­tion de choses utiles, ont donné aux richesses proprement dites ou aux objets qui, ont de la valeur, le nom générique de produits, et ont avancé que la valeur n'avait d'autre origine que les frais même de la production. Cette opinion est erronée, je n'hésite pas à le dire. Non que le travail ne soit un fait très-im­por­tant, un phénomène essentiel, dans la théorie de la richesse, ou, pour mieux dire, de la production ; non que le travail n'ait pas une valeur, et que cette va­leur du travail ne s'ajoute pas naturellement à l'objet sur lequel il s'exerce. Mais en n'ayant égard qu'au travail et à ses effets, on ne considère que la cause d'une augmentation de valeur, dans un objet qui valait déjà quelque chose ; on n'a pas atteint la véritable source de la valeur en général. En partant de la pro­duc­tion, on ne va pas au fond de la question qui nous occupe en ce mo­ment; on se fait illusion sur la nature de la richesse proprement dite, et sur le véri­table objet de l'économie politique (note 45).

La doctrine que je viens de signaler à l'attention de mes lecteurs, suppose, comme un principe admis et reconnu, l'opinion que j'ai déjà reprochée à M. Say, savoir : que la richesse proprement dite est entièrement le fruit de la pro­duc­tion, ou que toutes les valeurs sont des produits ; en sorte que si ce prin­ci­pe était faux, comme je le pense, la doctrine qui s'en déduit ne pourrait qu'en être ébranlée. Mais elle est d'ailleurs si peu solide, par elle-même, qu'on peut la renverser, même après lui avoir fait la concession qu'elle demande. En sup­po­sant que les richesses proprement dites fussent entièrement le fruit de la production, ou qu'elles eussent toute leur origine dans le travail des hommes, il n'en serait pas moins vrai, selon moi, que la valeur vient de la rareté. Ad­met­tons un moment qu'il n'y ait rien dans la nature qui nous soit directement et immédiatement utile, ou que tout objet qui a de la valeur, et qui constitue une richesse proprement dite, ne puisse jamais nous servir à quoi que ce soit, avant d'avoir été soumis à un certain travail, il nous sera facile de prouver que, même dans cette hypothèse, la valeur est le fruit de la limitation ou de la rareté. Et, en effet, que peut-on entendre par les frais de la production, si ce n'est l'accomplissement d'un certain travail ? L'idée la plus générale qu'on puis­­se se faire des frais de la production, dans la doctrine de Smith et de Ricar­­do, n'est autre chose, ce me semble, que celle des sacrifices de teins et de peine faits par cette classe d'hommes qu'on appelle ordinairement les produc­teurs ou les industriels, ce qui comprend les ouvriers, les entrepreneurs et les savants. Si la richesse proprement dite est entièrement le fruit de la produc­tion, et si les frais de la production sont la véritable cause de la valeur des pro­duits, il s'ensuit que le prix de tous les objets qui ont de la valeur, ne fait que compenser le prix des efforts faits par les producteurs, le prix du teins et du travail employés par les industriels. La valeur d'un objet quelconque repré­sente, dans ce systè­me, la valeur du teins et du travail qui ont été perdus, pour l'obtenir. Et cela est si vrai, que M. Say a considéré la production comme un vaste échange où l'on donne continuellement des services productifs, pour obtenir des produits en retour. La valeur des produits représente donc la valeur des services produc­tifs, et ce n'est que parce que les services productifs ont une valeur, que les pro­duits peuvent en avoir une. Mais à présent il faut savoir pourquoi les servi­ces productifs ont une valeur ; et si. les services productifs ne sont autre chose que du travail, d'où vient que le travail a une valeur ? Le travail n'est pas un pro­duit ou du moins la capacité de travailler, l'activité de l'homme, si l'on veut, n'est pas le fruit de la production. Si le travail est rendu plus habile, plus éclairé, par l'éducation et par l'étude, il y a toujours nécessai­re­ment, au-des­sous de ces améliorations, quelque chose qui n'est pas produit par l'homme, et dont la nature seule l'a gratifié. Or pourquoi cet élément a-t-il une valeur, si ce n'est parce qu'il est utile et rare tout ensemble ? La valeur du travail vient de sa rareté ; car aucun travail ne peut s'accomplir qu'avec le teins et à certaines conditions. Le teins n'est pas pour nous un bien illimité. Êtres éphémères que nous sommes, nous n'avons qu'une certaine durée. Notre vie est courte, et nos jours sont comptés. Le teins est, pour chacun de nous, une chose précieuse, parce qu'elle est rare. Et puisque le travail ne peut s'accom­plir qu'avec le teins, et à des conditions plus ou moins onéreuses, il suit de là que le travail a une valeur. En admettant que tous les objets qui nous sont uti­les et qui ont de la valeur, fussent le fruit de notre travail, la valeur de ces objets ne pourrait donc que représenter la valeur du travail qui les aurait pro­duits ; et comme la valeur du travail est un effet de sa rareté, il s'ensuivrait, même dans ce système, que la valeur est fille de la rareté, autrement dit de la limitation.

Adam Smith, qu'on a surnommé le père de l'économie politique, et qui me paraît avoir mérité ce titre, par l'immortel ouvrage qu'il a consacré à cette scien­­­ce, Adam Smith s'est beaucoup occupé de la mesure de la valeur. Il a don­né moins d'attention à la cause qui la produit, et je doute qu'on pût citer un seul passage de son livre où la question de l'origine de la valeur soit nettement posée et clairement discutée. On conçoit cependant qu'en s'occupant de la mesure de la valeur, il pouvait exposer d'une manière plus ou moins directe ce qu'il pensait de la cause même qui la fait naître. Et, en effet, dans le chapitre V de son premier livre, on trouve quelques idées qui se rapportent à la question qui nous occupe, et qui en offrent une solution dans le sens de celle que je combats en ce moment.

« Le prix réel de chaque chose, dit Adam Smith, ce que chaque chose coû­te réellement à la personne qui a besoin de l'acquérir, c'est la peine et l'embar­ras de l'acquérir. Ce que, chaque chose vaut réellement pour celui qui l'a acquise, et qui cherche à en disposer ou à l'échanger pour quelqu'autre objet, c'est la peine et l'embarras que cette chose peut lui épargner, et qu'elle a le pou­voir de rejeter sur d'autres personnes. Ce qu'on achète avec de l'argent ou des marchandises, est acheté par du, travail, aussi bien que ce que nous acqué­rons à la fatigue de notre corps. Cet argent et ces marchandises nous épargnent dans le fait cette fatigue. Elles contiennent la valeur d'une certaine quantité de travail que nous échangeons pour ce qui est supposé alors contenir la valeur d'une quantité égale de travail. Le travail a été le premier prix, la monnaie payée pour l'achat primitif de toutes choses. Ce n'est point avec de l'or ou de l'ar­­gent, c'est avec du travail que toutes les richesses du monde ont été ache­tées originairement ; et leur valeur, pour ceux qui les possèdent et qui cher­chent à les échanger contre de nouvelles productions, est précisément égale à la quantité de travail qu'elles les mettent en état d'acheter ou de com­mander *. »

Ces réflexions reposent, comme on le voit, sur le principe déjà émis par Adam Smith, que toute richesse vient du travail, que le travail engendre toute la richesse ; or puisque Adam Smith reconnaît que la richesse n'est que la va­leur échangeable, et que toute valeur échangeable est égale au travail qui l'a produite ou au travail qu'elle peut acheter, il s'ensuit, d'après ces idées, que la valeur des marchandises ne peut avoir d'autre origine que le travail même qui les a créées.

Je ne pense point avec Adam Smith que le travail soit la source de toute richesse, ou que toutes les valeurs soient des produits, et cela seul m'empê­che­rait de considérer le travail comme la source de la valeur ; mais en admettant, pour un moment, que la richesse proprement dite fût entièrement le fruit du travail ou de l'industrie humaine, il faudrait admettre, comme je l'ai dit, que la valeur des produits représente la valeur du travail qui les a créés. Or une question qu'Adam Smith n'a ni posée ni résolue est celle-ci : D'où vient la va­leur du travail ? Pourquoi le travail a-t-il une valeur ? Il suffit d'y réfléchir un moment pour se convaincre que le travail ne vaut que par sa rareté, et qu'en supposant que toute richesse fût le fruit du travail, ou que toutes les valeurs fussent des produits, il serait encore vrai de dire que si les produits valent quel­que chose, c'est en raison de la valeur et de la rareté du travail qui les a créés.

« Dans ce premier état informe de la société, dit encore « Adam, Smith, qui précède l'accumulation des capitaux « et la propriété des terres, la seule circonstance qui puisse « fournir quelque règle pour les échanges, c'est, à ce qu'il me semble, la quantité de travail nécessaire pour acquérir les différents objets d'échange. Par exemple, chez un peuple de chasseurs, s'il en coûte habituellement deux fois plus de peine pour tuer un castor que pour tuer un daim, naturellement un castor s'échangera contre deux daims et vaudra deux daims. Il est naturel que ce qui est ordinairement le produit de deux jours ou de deux heures de travail, vaille le double de ce qui est ordinairement le pro­duit d'un jour ou d'une heure de travail *. »

Je ne conteste point à Adam Smith que s'il en coûte habituellement deux fois plus de peine pour tuer un castor que pour tuer un daim, un castor ne doi­ve naturellement s'échanger contre deux daims, ou qu'il ne vaille deux daims. Je ne puis pas nier que deux jours ou deux heures de travail ne vaillent natu­rellement deux fois plus qu'un jour ou qu'une heure du même travail. Mais ce n'est pas là ce dont il s'agit pour nous en ce moment. La question ici est de savoir pourquoi un daim et un castor valent quelque chose, n'importe quoi ; pourquoi un jour, une heure de travail ont une valeur, n'importe laquelle. Nous n'avons pas à discuter sur la valeur relative des différentes marchandises qui peuvent se présenter sur le marché ; nous recherchons la cause ou l'origine de la valeur, considérée en elle-même et d'une manière absolue, abstraction faite du taux auquel peut s'élever une valeur, par rapport à toute autre valeur. Or, je le répète, telle est la question que Smith n'a point agitée, qu'il n'a pas même indi­quée, et dont l'absence laisse, dans son ouvrage, un vide remarquable.

Pour moi, je le dis avec confiance, la valeur vient de la rareté ; elle ne peut pas avoir d'autre origine. Si un castor et un daim valent quelque chose, c'est uniquement parce qu'ils sont rares. Si un jour, une heure de travail, ont une valeur, c'est aussi parce que ce sont-là des biens limités. Et en supposant avec Adam Smith que toutes les valeurs fussent le fruit du travail, ou que toutes les richesses fussent des produits, la valeur de tous ces produits représenterait, à ses divers degrés, la valeur des services productifs ou du travail qui aurait été dépensé pour les produire. Or comme la valeur du travail vient de sa rareté, il serait encore exact de dire que la rareté est la source de la valeur.

Notes Du chapitre 12

Note 42 :

Catéchisme d'économie politique, chap. II.

Note 43 :

Il nous parait nécessaire de souligner l'erreur manifeste que commet ici A. Walras. L'utilité directe (pain, par exemple) conditionne l'utilité indirecte (farine), mais ne saurait être plus étendue que cette dernière. Elle lui est, sous ce rapport, strictement égale.

Note 44 :

Ce sera là, d'après l'auteur, l'un des deux buts essentiels de la production, celle-ci visant : 1° à multiplier les utilités rares ; 2° à transformer les utilités indi­rectes en utilités directes (cf. Théorie de la richesse sociale, p. 88).

Note 45 :

Cf. la partie 1 de l'Annexe II ci-après.