De la nature de la richesse et de l'origine de la valeur

Chapitre V

Du véritable objet de la propriété et de la richesse. - distinction entre le droit naturel et l'économie politique. - de la nécessité de diviser les richesses en plusieurs espèces, et du principe (qui doit servir de base a cette division. - de l'opposition établie par M. SAY entre la richesse naturelle et la richesse sociale. - vice de cette opposition. - l'économie politique est la science de la valeur.

Les choses extérieures à l'homme, les êtres impersonnels, autrement dit, lorsqu'on les considère sous le seul rapport de leur utilité, sont de deux sortes : ils sont limités ou illimités. Les choses illimitées sont en dehors de la pro­priété et de la richesse proprement dite. Ce sont des biens qu'on ne peut s'ap­pro­prier, et des richesses qu'on ne peut apprécier. Ces choses-là ne font point l'objet du droit naturel ni de l'économie politique. Les choses limitées, au contraire, doivent à leur limitation un double caractère qui les soumet au droit naturel et à l'économie politique. Les choses limitées deviennent coerci­bles. Comme telles, elles sont passibles d'appropriation, et susceptibles d'une pos­ses­sion et d'une jouissance exclusives. Considérées comme des biens ou com­me des choses utiles, elles sont rares. A ce titre, elles obtiennent de la va­leur, c'est-à-dire que leur possession est avantageuse à celui qui en est investi ; et, encore une fois, que l'on s'entende bien sur la nature de cet avantage. La possession d'un objet utile et limité n'est pas avantageuse en ce sens seulement que son utilité le rend propre à satisfaire un besoin, ou à procurer une jouis­sance ; elle est avantageuse aussi en cet autre sens que, vu sa limitation ou sa rareté, plusieurs hommes en sont privés, et que ceux-là même qui le possè­dent, n'en possèdent qu'une quantité déterminée ; en sorte que ceux qui pos­sèdent un objet utile et limité, sont plus heureux que ceux qui ne le possèdent pas, et que ceux qui en possèdent une certaine quantité sont dans une situation plus favorable que ceux qui n'en possèdent que l'a moitié, le tiers, le quart ou le sixième. Or, ce dernier avantage est le seul qui puisse s'apprécier exacte­ment, puisqu'il se mesure, sinon sur la qualité, au moins sur la quantité de l'objet utile, et com­me tel, il n'y a que lui qui puisse donner lieu à une science.

C'est à la morale et au droit naturel qu'il appartient de s'expliquer sur la nature et le sort des choses coercibles, et sur les différentes manières, s'il y en a plusieurs, dont elles peuvent être jouies et exploitées sous le rapport du droit. L'économiste n'a point, à considérer les choses sous ce point de vue. Mais les principes du droit naturel n'auront jamais autant de force que lors­qu'ils s'appuieront sur la connaissance de la valeur et de son origine, et sur la théorie de la limitation, qui engendre tout à la fois et la valeur et la propriété. Il m'était nécessaire d'indiquer le rapport qui unit le droit naturel à l'économie politique. Je ne pouvais me dispenser, en étudiant le fait de la limitation, de signaler la double conséquence qui en dérive. Après avoir satisfait à cette obli­gation, je me hâte de revenir à mon but. Je laisse de côté le point de vue de la propriété et de la justice; je ne pouvais ici que lui rendre hommage, en passant ; et après avoir fait toutes les réserves nécessaires, en faveur de la morale et du droit naturel, je retourne à l'économie politique, et je me renfer­me exclusivement dans le point de vue de l'utilité, puisque l'économie politi­que s'occupe de l'utilité et de l'utilité seule.

Or, je le répète, tous les biens dont nous jouissons, quelle qu'en, soit la nature, qu'ils soient limités ou illimités, n'en sont pas moins des biens, c'est-à-dire des choses utiles, et par conséquent des richesses. Dans son acception, la plus large, le mot richesse est synonyme: d'utilité.. Mais avec l'utilité seule on ne fera jamais une science. Dès qu'on aura dressé un catalogue de tous les objets qui nous sont utiles, on sera forcé de s'arrêter là. Tout au plus pourra-t-on établir différents degrés d'utilité entre les choses dont nous nous servons. On pourra distinguer l'utile et l'agréable, le nécessaire et le superflu. On pour­ra distinguer entre les besoins avoués par la raison et la morale, et les besoins engendrés par le caprice et par la corruption. Mais il n'y a rien dans tout cela de l'exactitude et de la précision qu'on s'attend à trouver dans la science de la richesse, et que l'idée de la valeur semble entraîner avec elle. Aussi la plupart des économistes modernes, après avoir proclamé que la richesse consistait dans la possession des choses utiles, ont-ils senti le besoin de diviser les ri­ches­­ses en plusieurs espèces ; et sans entrer ici dans le détail de toutes les tentatives qui ont été faites à ce sujet, il nous suffit de remarquer qu'elles proviennent toutes d'un sentiment réel de ce qui est. Les écrivains ont bien pu se tromper, et différer les uns des autres, sur le principe de cette distinction ; mais les efforts qu'ils ont faits pour en établir une, justifient, de notre part, la poursuite du même but.

Que si l'on veut diviser les richesses en plusieurs espèces, il faut chercher parmi elles un caractère distinctif. Or, parmi toutes les différences qui se présentent dans cette multitude d'objets qui nous sont utiles, il n'y en a pas de plus saillante, selon moi, que celle qui nous montre, d'un côté, des utilités immensément et universellement répandues, telles que l'air respirable, la lumière du soleil, la chaleur naturelle, etc., et, d'un autre côté, des, objets tout aussi utiles, mais dont la quantité est naturellement limitée ou bornée, comme la superficie terrestre ou le sol cultivable, les animaux qui peuplent l'air, la mer et les forêts, les métaux qui gisent au sein de la terre, les fruits qui croissent à sa surface.

Ces derniers biens, étant naturellement rares ou limités, deviennent par cela même précieux, dans la signification propre et rigoureuse de ce, mot, c'est-à-dire dignes de prix. Ils tirent de leur rareté même une valeur, qualité qui en fait une classe à part, et qui, sans détruire leur utilité, sur laquelle mê­me elle repose, n'en provient pas pourtant ,directement. Encore une fois, rien n'a de la valeur, s'il n'est préalablement utile ; mais autre chose est d'être utile, autre chose est d'avoir de la valeur. L'utilité dérive de la nature intime de la chose comparée à la nature humaine, la valeur dérive de la rareté. C'est parce qu'une chose est rare, et uniquement parce qu'elle est rare, qu'elle se vend et qu'elle s'achète, autrement dit qu'elle devient échangeable et qu'elle tombe dans le commerce. A côté d'un homme qui la possède, il y en a mille qui ne la possèdent pas, et son acquisition de la part de tous ceux qui n'en sont pas propriétaires, ne peut plus être gratuite ; elle ne l'est pas du moins, dans la plupart des cas ; car elle exige le sacrifice d'un autre objet, et non seulement d'un objet utile, en général, mais d'un objet utile et rare tout ou d'un objet qui ait lui-même une valeur, 'et qui plus est une valeur égale à celle de l'objet que l'on veut acquérir.

On voit maintenant pourquoi j'ai commencé par définir la richesse, la possession d'une valeur. Je n'avais alors d'autre but que d'indiquer l'objet de l'économie politique. Or cet objet se trouve tout entier dans l'utilité limitée, dans la richesse appréciable. La richesse qui consiste dans la possession des choses utiles en général, ne saurait être l'objet de l'économie politique. Cette science ne s'occupe que des biens limités, c'est-à-dire de ceux et de ceux-là seuls qui ont de la valeur. « Les seules richesses dont il est question en écono­mie politique, dit M. Say, se composent des choses que l'on possède, et qui ont une valeur reconnue *. » Il est impossible de signaler l'objet de l'économie politique d'une manière plus nette et plus précise que M. Say ne l'a fait dans cette phrase ; et je m'étonne qu'après un aperçu si juste et si exact, M. Say ait laissé subsister, dans les principes fondamentaux de sa doctrine, une contra­dic­tion manifeste et des erreurs qu'il est urgent de relever. Et, en effet, si l'économie politique ne s'oc­cupe que des choses que l'on possède, il est im­pos­sible de faire entrer dans le cadre de cette science, la description de tous les biens ou île toutes, les cho­ses utiles dont l'homme peut jouir ; et, d'un autre côté, si la valeur vient de l'utili­té, et que l'économie politique s'occupe de la valeur, elle s'occupe donc de tout ce qui est utile. De deux choses l'une : ou la valeur est une suite de l'utilité, et alors tout ce qui est utile a de la valeur, et l'économie politique est la science de l'utilité ; ou l'économie politique ne s'occupe que de la valeur, et alors la valeur a une autre cause, un autre princi­pe que l'utilité. Cette der­niè­re maxime est au fond celle de M. Say [9]. Après avoir proclamé que l'utilité est le véritable fondement de la valeur, et que la valeur est l'objet de l'écono­mie politique, ce célèbre auteur n'en éprouve pas moins le besoin d'établir une dis­tinc­tion parmi les choses utiles. S'il n'avait pas méconnu la véritable origine de la valeur, son principe était tout trouvé. En séparant l'utilité limitée de l'utili­té illimitée, il arrivait, tout de suite à la distinction que j'ai établie ci-dessus, entre la richesse appréciable et la richesse inappréciable, entre l'utilité qui vaut, et l'utilité qui ne vaut pas, et il tenait en main la clef de l'économie politique. Mais M. Say ayant méconnu la véritable origine de la valeur, cette erreur l'a conduit à une autre. Pour arriver à une division des choses utiles, il a été obligé d'invoquer un autre principe que celui de la limitation. Il a donc établi sa distinction entre l'utilité spontanée et l'utilité produite, entre la ri­ches­se naturelle et la richesse sociale.

« Tous les biens capables de satisfaire les besoins des hommes, ou de gratifier leurs désirs, dit M. Say, sont de deux sortes : ce sont ou des richesses naturelles que la nature nous donne gratuitement, comme l'air que nous respi­rons, la lumière du soleil, la santé ; ou des richesses sociales, que nous acqué­rons par des services productifs, par des travaux. »

« Les premières ne peuvent pas entrer dans la sphère de l'économie politi­que, par la raison qu'elles ne peuvent être ni produites, ni distribuées, ni consommées. »

« Elles ne sont pas produites, car nous ne pouvons pas augmenter, par exem­ple, la masse d'air respirable qui enveloppe le globe ; et quand nous pour­­rions fabriquer de l'air respirable, ce serait en pure perte, puisque la natu­re nous l'offre tout fait. »

« Elles ne sont pas distribuées, car elles ne sont refusées à personne, et là où elles manquent (comme les rayon. solaires à minuit) elles sont refusées à tout le monde. »

« Enfin, elles ne sont pas consommables, l'usage qu'on en fait ne pouvant en diminuer la quantité. »

« Les richesses sociales, au contraire, sont tout entières le fruit de la pro­duc­tion, elles n'appartiennent qu'à ceux entre lesquels elles se distribuent par des procédés très compliqués et dans des proportions très-diverses ; enfin elles s'anéantissent par la consommation. Tels sont les faits que l'économie politi­que a pour objet de décrire et d'expliquer * [10]. »

M. Say distingue donc, comme on le voit, des richesses naturelles et des richesses sociales. Ce qui caractérise les premières, suivant lui, c'est qu'elles ne sont ni produites, ni distribuées, ni consommées. Ce qui caractérise les secondes, C'est qu'elles sont exclusivement producti­bles, distribuables et consommables. Il faut rendre justice à M. Say ; il faut lui savoir gré d'avoir senti le besoin de diviser les richesses en plusieurs espèces, et d'avoir voulu [11] introduire dans cette division de la précision et de l'exacti­tude ; mais il faut regretter que la tentative qu'il a faite a ce sujet n'ait pas été couronnée d'un meilleur succès, et qu'elle soit fondée sur une erreur mani­feste. Et d'abord est-il bien vrai que les richesses naturelles ne soient ni pro­duites, ni distribuées, ni consommées ? Il me paraît très-facile, au contraire, de signaler un grand nombre de biens ou d'utilités naturelles qui se produisent, se distribuent et se consomment, tout aussi bien que des utilités artificielles. Ce qu'on appelle les produits naturels de la terre, les fruits, les plantes, les arbres, les animaux sau­va­ges, ne sont-ils pas produits et consommés, ne se distribuent-ils pas sur la surface de la terre, et entre tous les hommes qui l'ha­bi­tent, suivant les diffé­rentes circonstances du sol et du climat ? Les exemples d'utilité naturelle invoqués par M. Say, l'air respirable et la lumière, sont empruntés, il est vrai, à cette classe d'objets que j'ai appelés choses incoerci­bles ou biens illimités. On peut dire, si l'on veut, que ces biens ne sont ni pro­duits, ni consommés, ou que du moins s'ils se produisent et se reproduisent, cela se fait sans le con­cours de l'homme. Mais est-il vrai qu'ils ne soient pas distribués ? Il me sem­ble qu'ils se distribuent parfaitement entre tous les hom­mes de l'univers. La raison que M. Say donne du contraire est véritablement singulière. Elles ne sont pas distribuées, dit-il (les richesses naturelles), ,car elles ne sont refusées à personne. Cette dernière circonstance me paraît une preuve décisive de leur bonne distribution. Si elles ne sont refusées à personne, elles sont donc très-bien distribuées, elles se distribuent le mieux du monde. Que si personne n'en est privé, ce n'est pas, comme le dit M. Say, parce qu'elles offrent une utilité natu­relle, c'est parce qu'elles sont illimitées dans leur quantité.

Pour ce qui est des biens sociaux, de ceux que M. Say regarde comme exclusivement susceptibles d'être produits, distribués et consommés, le vice de sa division est tout aussi apparent, dans ce second cas, que dans le premier. Il y a des choses qui ont de la valeur et qui ne sont pas produites par le travail, ou, si l'on veut, par l'industrie humaine. Les productions naturelles que je citais plus haut, telles que les animaux, les végétaux et les minéraux sont des richesses sociales, autrement dit des biens qui ont de la valeur, et que la nature nous donne gratuitement. Sans doute ceux qui les possèdent nous les font payer ; mais les premiers acquéreurs sont loin de les avoir créés, et il y a tou­jours quelqu'un qui les a obtenus gratuitement. Le travail lui-même ou la capacité de travailler, notre force corporelle ou nos facultés intellectuelles, les fonds de terre ou le sol cultivable sont encore des biens sociaux, des biens qui ont de la valeur, et qui ne sont pas le fruit de la production. La chose est assez évidente pour n'avoir pas besoin de preuves ; elle est hors de toute contes­tation. Parmi tous ces biens naturels et gratuits, et qui n'en sont pas moins des biens sociaux, ou des valeurs, il y en a beaucoup, et c'est le plus grand nom­bre, qui se consomment; mais il y en a aussi qui ne se consomment pas : témoins les fonds de terre qui sont bien certainement une richesse sociale, et qui ne se consomment pas, qui sont aussi incapables d'être consommés que d'être produits. Tout cela accuse la division de M. Say; et ce qu'il y a de plus favorable pour notre opinion, c'est que cet auteur s'est donné lui-même un démen­ti formel, tant la vérité a de force sur les bons esprits ! Après avoir répété, quelque part, que « les richesses sociales ne sont point un don gratuit fait à l'hom­me, qu'elles ont nécessairement une valeur, et qu'il faut toujours les payer, soit par un travail qui a un prix, soit par un autre produit qui a prix un également », M. Say ajoute (note 29) : « On doit en excepter, toutefois, les produits du fonds de terre qui sont une valeur que le propriétaire, ou ses prédécesseurs, possèdent à titre gratuit, et qu'ils ne cèdent pas de même * [12]. » Voilà une ex­cep­tion à la règle de M. Say; et certes l'exception est assez forte pour affai­blir considérablement l'importance du principe ; mais cette excep­tion, toute grave qu'elle est, n'est pas la seule, comme on l'a déjà vu. Il y a bien d'autres ri­ches­ses sociales qui sont gratuites, pour le premier possesseur. L'ouvrier est évi­dem­ment dans le même cas que le propriétaire foncier. Nos facultés per­son­nelles ont une valeur que nous possédons tous à titre gratuit, et que nous ne cédons pas de même. Le travail est le patrimoine de l'individu, comme la terre cultivable, où la force végétative du sol est le patrimoine de l'espèce humaine. Les fonds de terre et les capacités industrielles sont des valeurs primitives, des richesses sociales et naturelles qui ne sont pas le fruit de la production, et qui n'en sont pas moins l'objet de l'économie politique.

Et qu'on ne croie pas que M. Say soit demeuré le, moins du monde étran­ger a ces idées. Il a trop longtemps, et trop habilement cultivé la science de la richesse, pour que des faits aussi patents pussent toujours se dérober à sa sagacité ; et il fallait bien qu'ils s'introduisissent, tôt ou tard et de manière ou d'autre, dans sa théorie. Je viens de citer un passage de son Catéchisme, où M. Say a avoué la moitié de la vérité ; en voici un autre du même ouvrage où la vérité lui est échappée tout entière.

« La force corporelle et l'intelligence, dit M. Say, sont des dons gratuits [13] que la nature accorde spécialement à l'individu qui en jouit. Les fonds de terre sont des dons gratuits faits, en général, à l'espèce humaine qui, pour son intérêt, a reconnu que certains hommes, en particulier, devaient en avoir la propriété exclusive **. »

Je laisse de côté la question de savoir si l'humanité a bien ou mal fait d'abandonner à certains individus la ,propriété exclusive des fonds de terre, et si, en supposant que son intérêt l'eût portée jusqu'à présent à reconnaître la légitimité de cette institution, son intérêt pourrait ou ne pourrait pas aujour­d'hui lui inspirer une meilleure résolution. Cette question est du ressort de la morale et du droit naturel, et je ne m'occupe ici que d'économie politique (note 30). Il suffit donc au but que je me propose en ce moment, de faire remarquer que M. Say a parfaitement reconnu cette vérité que les fonds de ter­re, d'une part, et d'une autre part, les facultés industrielles sont des ,dons gra­­tuits que la nature accorde soit à l'humanité, soit aux individus. Et comme il est incontestable que les fonds de terre et les facultés industrielles sont des biens qui ont de la valeur et qui font l'objet de l'économie politique, puisque M. Say lui-même n'a pas hésité à les mettre au nombre de nos fonds pro­ductifs, il n'en faut pas davantage que cet aveu pour ruiner entièrement le principe que la richesse sociale est toujours le fruit de la production [14], que toutes les valeurs sont des produits, et que l'économie politique ne s'occupe d'aucune richesse naturelle et gratuite.

M. Say ne s'est sans doute pas aperçu qu'en disant, d'un côté, que la valeur vient de l'utilité, et, d'un autre côté, que la richesse sociale ne se compose que de produits [15], il se mettait en contradiction avec lui-même, et qu'il était im­pos­sible qu'il eût raison à la fois sur chaque point. Et, en effet, les deux propo­sitions qui forment la base de sa doctrine, ont cela de particulier qu'elles sont erronées l'une et l'autre, et que de plus, elles sont contradictoires. Il répugne que l'utilité soit le fondement de la valeur, et que la richesse sociale qui ne se compose que de valeurs, soit entièrement le fruit. de la production. Ou la valeur vient de l'utilité, et alors tout ce qui est utile a de la valeur, et tout ce qui est utile tombe dans le domaine de l'économie politique ; ou il n'y a que l'utilité pro­duite qui ait de la valeur et qui fasse l'objet de cette science, et alors la valeur des produits ne vient pas de leur utilité, mais elle vient du prin­cipe quel­con­que qui leur a donné cette utilité. Je ne crois pas que M. Say puisse échapper à ce dilemme.

Si j'avais à m'occuper ici de la production, je montrerais facilement que M. Say s'est trompé tout à fait sur la nature de ce phénomène, et sur son véritable caractère, et que l'erreur qu'il a commise, à ce sujet, est une suite nécessaire de l'ignorance générale où l'on est demeuré jusqu'à présent sur la nature de la richesse, aussi bien que sur la nature des capitaux et des revenus, et sur le râle que jouent, en économie politique, ces deux espèces de valeurs [16]. Mais une discussion sur ce sujet m'entraînerait trop loin du but que je me propose en ce moment. Je dois me contenter ici de repousser la distinction établie par M. Say entre la richesse naturelle et la richesse sociale, et je crois en avoir dit assez pour montrer combien elle est vicieuse. Ce n'est pas que je blâme en lui-même l'emploi de ces expressions : biens naturels, biens sociaux. Mais ce que je ne puis admettre également, c'est l'opposition que M. Say a cru devoir établir entre ces deux espèces de richesses. Je pense, quant à moi, qu'il y a, dans la richesse sociale, quelque chose de natu­rel, et qu'il ne manque pas de valeurs acquises gratuitement par le premier pro­prié­taire. On peut bien distin­guer, comme on l'a déjà fait, des richesses natu­relles et des richesses artifi­ciel­les, en désignant sous le premier titre, celles qui nous sont données gratui­tement par la nature, et en rangeant dans la seconde classe, celles qui sont le produit du travail ; mais ce sera toujours une grande erreur de croire que ces dernières sont les seules qui aient de la valeur, et qui fassent l'objet de l'éco­nomie politique. Cette science s'occupe de tous les biens appréciables, et les biens naturels se trouvent dans ce dernier cas, dès qu'ils sont limités dans leur quantité. Ainsi la terre cultivable et la capacité industrielle de l'homme sont des richesses naturelles et sociales en même teins. La véritable distinction qu'il y ait à faire, parmi tous les biens dont nous jouissons, n'est donc pas celle de M. Say, entre la richesse naturelle et la riches­se sociale c'est celle que j'ai indiquée moi-même entre les biens illimités et les biens limités ; et la seule chose qu'il faille bannir de l'économie politi­que, ce sont les biens illimités ou les richesses inappréciables.

Quant aux biens limités, qu'ils soient naturels ou artificiels, ils deviennent l'objet de l'économie politique, par la raison qu'ils ont de la valeur, et que, du moins, sous ce rapport, ils peuvent être appréciés d'une manière exacte et ri­gou­reuse. La science de la richesse proprement dite, c'est la science de la valeur, et tel devrait être, si je ne me trompe, le véritable titre de tous nos tra­vaux économiques. Or, la valeur vient de la rareté, et il n'y a que les biens rares qui puissent valoir quelque chose ; de sorte qu'en jetant sur nous-même un regard sévère et impartial, et en nous laissant guider par le sens qu'on atta­che vulgairement à l'idée de la rareté, nous pourrions être tentés de dire que l'économie politique n'est pas tant la science de la richesse que la science de la pauvreté [17]. Et effecti­ve­ment elle ne s'occupe point de ces biens illimités, c'est-à-dire universels, surabondants et indestructibles dont la jouissance ne coûte rien et n'est refusée à personne. Elle s'occupe seulement de ces biens limités, de ces utilités rares et fragiles que tant de gens ambitionnent en vain, qui se consomment si rapi­de­ment entre lés mains de ceux qui les possèdent, dont la reproduction coûte des peines infinies, et que la misère et la cupidité des hommes se disputent avec une si vive anxiété, quelque-fois même et trop sou­vent avec la plus horrible violence.

Mais pour être exact, il faut dire qu'il y a deux espèces de richesses, l'une qui consiste dans la possession des choses utiles, et l'autre qui consiste dans la possession des valeurs. Ces deux espèces de richesses diffèrent essentielle­ment l'une de l'autre. La première n'est susceptible que d'une appréciation mo­ra­le, tandis que la seconde peut s'apprécier d'une manière exacte et, rigou­reu­se. Or celle-ci est la seule qui fasse l'objet de l'économie politique, et on peut l'appeler la richesse ou la pauvreté suivant le point de vue où l'on se place pour la considérer. Si l'on fait attention qu'il y a des biens que la nature nous prodigue en une quantité illimitée, on pourra donner le nom de pauvreté ou de dénuement à la situation où nous sommes relativement aux biens limités, aux utilités rares. Et si l'on examine l'hypothèse où les biens qui existent en une certaine. quantité n'existeraient pas du tout, on donnera le nom d'abondance ou de richesse à la quantité telle quelle de ces biens dont nous pouvons jouir. C'est ainsi que la richesse est entendue et, comprise, en économie politique ; et, sous ce point de vue, la richesse et la pauvreté, qui semblent s'exclure mu­tu­ellement, sont identiques dans leur essence. Nous sommes riches et nous sommes pauvres, tout à la fois, par la même raison que nous, sommes en même temps grands et petits, forts et faibles, jeunes et vieux. Notre position ici-bas n'est pas un, état de richesse absolue, ni de pauvreté complète. Nous sommes riches jusqu'à un certain point, et nous sommes pauvres sous bien des rap­ports. La pauvreté, je l'ai déjà dit, n'est qu'une moindre richesse ; mais la ri­ches­se proprement dite, celle qui consiste dans la possession des utilités rares, n'est qu'une moindre pauvreté. Cette valeur dont la possession nous enor­gueillit est un témoignage de notre, misère ; car elle prouve, non la muni­fi­cen­ce absolue de la nature envers l'homme, mais la parcimonie avec laquelle elle nous a traités à certains égards.

Il y a plus. L'idée de la pauvreté est inséparable de celle de la richesse pro­pre­ment dite. Ces deux phénomènes sont corrélatifs. A côté d'un homme riche, il y en a mille qui sont pauvres, et qui sont d'autant plus pauvres que le premier est plus riche. C'est ce que je vais essayer de démontrer.

Notes du chapitre 5

Note 29 :

Cf. p. 11, note 1 des Oeuvres diverses (édition précitée).

Note 30 :

Nous avons montré, dans notre introduction, comment A. Walras en était venu à préconiser la nationalisation de la propriété foncière, et le remplace­ment de l'impôt par la rente du sol. (Dans ses manuscrits précités.)

Chapitre VI

Caractères opposés de la valeur et de l'utilité -

désavantage économique occasionné par la valeur et par la cause qui la produit. - la richesse et la pauvreté sont corrélatives.

En comparant l'utilité et la valeur, on s'aperçoit non seulement que ces deux qualités diffèrent entr'elles, et que par conséquent la première ne saurait servir de cause à la seconde ; on voit encore qu'elles présentent des caractères tout opposés. L'utilité est une chose bonne et agréable en elle-même, et nous ne saurions trop remercier la Providence d'avoir placé autour de nous cette multitude d'objets divers qui, à tel titre ou à tel autre, sont tous plus ou moins propres à satisfaire nos besoins et à nous procurer des jouissances. La valeur est aussi une chose bonne et avantageuse pour celui qui la possède, puisque l'objet dans lequel elle réside peut, par son utilité, contribuer à la satisfaction d'un besoin ou à la production d'une jouissance, et que, par la valeur dont il est doué, il donne a son possesseur le moyen d'obtenir en échange d'autres valeurs, et par conséquent d'autres objets utiles. Considérée en elle-même et dans son origine, qui est la rareté de certains biens, la valeur ne présente pas le même caractère. Loin de constituer une richesse dans le sens le plus étendu, elle atteste jusqu'à un certain point le dénuement de l'espèce humaine ; car elle suppose que tous les hommes ne peuvent pas jouir à la fois de l'utilité qui a de la valeur [18], et que ceux-là même qui en jouissent n'en ont qu'une certaine quantité à leur disposition, quantité souvent inférieure à leurs besoins, et tout au moins à leurs désirs.

Je ne prétends pas dire au reste, qu'on y prenne garde, que la valeur soit une chose absolument et moralement mauvaise. La limitation de certaines cho­ses utiles fait sans doute partie de l'ordre universel, et remplit dignement la place qui lui a été assignée par l'auteur de la nature. Si Dieu avait voulu que tous nos besoins fussent satisfaits par des biens illimités, sans doute il aurait pu le faire ; et, puisqu'il en a disposé autrement, il faut croire qu'il a eu un but : ce but même n'est pas difficile à saisir. La rareté de certains biens, la valeur dont ils sont doués et le sacrifice qu'exige leur acquisition, sont très-propres à donner l'essor à notre industrie, et contribuent puissamment au dé­ve­loppement de toutes nos facultés. Ainsi, sous le rapport de la morale et d'une saine philo­sophie, la limitation de certaines choses utiles, et la valeur qui en dépend, sont à l'abri de toute critique ou de toute objection solide. Mais quels que soient, à ce sujet, notre respect et même notre reconnaissance pour la Providence divi­ne, il ne nous est pas défendu de discuter les conséquences économiques qui résultent de la valeur et de la rareté qui la produit.

Lors donc qu'on fait abstraction de leurs effets moraux, qui sont incontes­ta­blement avantageux, lorsqu'on reste en dehors de la morale, pour ne consi­dé­rer que la théorie de la richesse ou de l'utilité, en général, et pour apprécier le caractère de la valeur et de la rareté, dans leurs effets économiques, on peut dire que la valeur de certains biens, et la limitation qui en est la cause, of­frent à l'espèce humaine quelque chose de désavantageux, puisque, si elles rendent agréable la position de celui qui possède une valeur quelconque, elles rendent, par cela même, désagréable la position de celui qui en a besoin, et qui ne peut l'obtenir que par le sacrifice d'une autre valeur. « L'idée de la propriété, dit avec raison M. Say, ne peut être séparée d'une idée de mesure des richesses ; car ce qui fait grande la richesse du possesseur d'un objet, rend petite la richesse de ceux qui ont besoin de l'acquérir. Ainsi, quand le blé renchérit, la richesse de ceux qui en ont devient plus grande, mais la richesse de ceux qui sont obligés de s'en pourvoir diminue *. » Celui qui possède une certaine quantité de blé est fort heureux, sans doute, que ce blé ait une valeur; car, en cédant son blé, il peut obtenir d'autres valeurs en échange ; mais ceux qui ne possèdent pas un grain de blé, qui en ont cependant besoin, et qui sont obli­gés, pour s'en procurer, de sacrifier une autre valeur, ne sont point satis­faits de la valeur du blé, et ils se montrent en général fort jaloux que cette valeur soit aussi faible que possible. De là viennent les idées de richesse et de pauvreté, dans la langue de l'économie politique. On voit que la richesse proprement dite, consiste uniquement à posséder des valeurs, et que la pauvre­té consiste à en manquer. Aussi dit-on, par hyperbole, d'un homme extrême­ment pauvre, qu'il ne possède rien qui vaille.

On voit aussi, d'après ce qui précède, que la richesse et la pauvreté sont corrélatives, que ces deux idées sont inséparables l'une de l'autre, et qu'elles existent concurremment. Ce qui fait la richesse de l'un fait la pauvreté de plusieurs autres. Pour un homme qui est riche, il y en a mille qui sont pauvres, et qui sont d'autant plus pauvres que le premier est plus riche. Chacun de nous est riche de toutes les valeurs qu'il possède, et il est pauvre de toutes les va­leurs qu'il désire ou dont il a besoin, et qui se trouvent en la possession d'autrui. Nous sommes donc riches et pauvres tout à la fois. Nous sommes tous riches, puisque nous possédons tous quelque chose ; et, nous sommes tous pauvres, car quelque riche que l'on soit ou qu'on le devienne, il sera tou­jours impossible à un homme ou à une nation quelconque de posséder toutes les valeurs.

« Rien n'est plus commun, dit David Ricardo, que d'entendre parler des avantages que possède la terre sur toute autre source de production utile, et cela par le surplus qu'on en retire sous la forme de fermage. Et cependant, lorsqu'il y a plus de terrains, et qu'ils sont plus fertiles et plus productifs, ils ne donnent point de fermage ; et ce n'est qu'après qu'ils se détériorent, le même tra­vail ordonnant moins de produit, qu'on détache une partie du produit primitif des portions les plus fertiles de la terre, pour le paiement du fermage. Il est assez singulier que cette qualité de la terre, qui aurait dû être regardée com­­me un désavantage, si on la comparait aux autres agents naturels qui favo­risent le manufacturier, ait été considérée, au contraire, comme ce qui lui donnait une prééminence marquée. Si l'air, l'eau, l'élasticité de la vapeur et la pression de l'atmosphère pouvaient avoir des qualités variables, si l'on pouvait se les approprier, et que chacune de ces qualités n'existât qu'en quantité mé­dio­­cre, tous ces agents donneraient un profit, selon qu'on tirerait succes­si­ve­ment, parti de leurs qualités. A chaque emploi d'une qualité inférieure, la valeur des produits, dans la fabrication desquels elle entrerait, hausserait, par­ce que des quantités égales de travail industriel donneraient moins de pro­duits. L'homme travaillerait plus de son corps, la nature ferait moins, et la terre ne jouirait plus d'une prééminence fondée sur son pouvoir borné. »

« Si le surplus du produit qui forme le fermage des terres est un avantage, il serait alors à désirer que tous les ans les machines récemment construites de­vins­sent moins produc­tives que les anciennes ; car cela donnerait infailli­ble­ment plus de valeur aux marchandises fabriquées, non-seulement au moyen de ces machines, mais par toutes celles du pays, et l'on paierait alors un fermage à tous ceux qui posséderaient les machines, les plus productives * (note 31). »

Je ne partage point du tout l'opinion de Ricardo, sur l'origine du fermage. Je crois, en outre, et j'aurai occasion de le prouver plus tard, que cet auteur s'est entièrement mépris sur la nature de la richesse proprement dite, et sur l'origine de la valeur; mais je n'en suis pas moins frappé de l'observation qu'il fait, au sujet de la terre et du fermage qu'on en retire, ou de la valeur dont jouissent, dans la société, les qualités productives du sol cultivable. Cette valeur n'a, selon moi, d'autre origine que la limitation de ce sol ou la rareté de la terre. Elle vient de ce que la terre n'existe qu'en quantité médiocre, comme dit Ricardo. Mais qu'elle vienne de cette cause ou de toute autre, cette valeur n'en est pas moins un inconvénient. Elle profite, sans aucun doute, aux pos­ses­seurs de la terre ; mais elle nuit, économiquement parlant, à ceux qui ne la possèdent pas, et qui n'en éprouvent pas moins le besoin ou le désir de s'en servir. Si l'atmosphère était limitée comme la terre, elle serait coercible com­me elle. On pourrait s'approprier l'air, comme on s'approprie le sol. L'air aurait de la valeur, tout aussi bien que le sol cultivable ; et les propriétaires de l'air ne le céderaient pas, sans demander en échange une autre valeur. Nous ne pour­rions respirer qu'au prix d'un sacrifice. La situation actuelle du genre hu­main est bien préférable, sous le rapport économique, à ce qu'elle serait dans une pareille hypothèse. Et comme cette hypothèse se trouve réalisée, relative­ment à la terre, il s'ensuit que la valeur dont elle jouit, et qui se manifeste dans le prix qu'elle obtient et dans le fermage qu'on en retire, loin de lui assurer une prééminence quelconque sur les différentes forces de la natu­re qui nous sont uti­les, est, au contraire, un témoignage de son infériorité, relativement aux agents naturels qui existent en une quantité illimitée et dont nous jouissons tous gratuitement. Je partage donc, à ce sujet, l'opinion que David Ricardo a exprimée dans le passage que je viens de transcrire, quoi­qu'elle s'y trouve liée à une fausse théorie de la rente foncière ; mais je regret­te que cet écrivain se soit arrêté en si beau chemin, et qu'il n'ait pas remarqué que ce qu'il dit de la terre est également applicable à tous, les autres biens limi­tés. Pour se con­former à la vérité, il faut étendre à toutes les valeurs ce que Ricardo dit d'une seule d'entre elles. Toute valeur est un inconvénient pour l'espèce hu­mai­ne, sous le seul rapport économique ; car toute valeur se fonde sur la rareté, et la rareté de certaines choses utiles implique le dénue­ment d'un nom­bre d'indivi­dus plus ou moins grand. La valeur n'est avantageu­se qu'à celui qui la possède et à celui-là seul. Ceux qui ne la possèdent pas, et qui n'en ont pas moins le, besoin ou le désir de la posséder, éprouvent le désagrément de ne pouvoir l'acquérir que par le sacrifice d'une autre valeur. J'ai donc raison de dire que la valeur, considérée d'une manière générale et absolue, est plutôt un inconvé­nient pour nous qu'un avantage, et que la ri­chesse qui consiste, pour chacun de nous, dans la possession d'une valeur, est corrélative à la pauvreté de tous ceux qui ne la possèdent pas et qui en ont besoin (note 32). Cette dernière véri­té a été parfaitement comprise et signalée par Ricardo, dans un autre endroit de son ouvrage (note 33).

« Que l'eau devienne rare, dit lord Lauderdale, et qu'elle soit le partage exclusif d'un seul individu, il augmentera de richesse; car l'eau, dans ce cas, aura une valeur ; et si la richesse nationale se compose de la somme totale de la fortune de chaque individu, par ce moyen la richesse générale se trouvera aussi augmentée. »

« La richesse de cet individu augmentera, nul doute, dit Ricardo, mais comme il faudra que le fermier vende une partie de son blé, le cordonnier une partie de ses souliers, et que tout le monde se prive d'une partie de son avoir, dans l'unique but de se procurer de l'eau qu'ils avaient auparavant pour rien, ils sont tous appauvris de toute la quantité de denrées qu'ils sont forcés de consacrer à cet objet, et le propriétaire de l'eau a un profit précisément égal à leur perte *. »

Il en est de la richesse proprement dite, de la valeur qui la caractérise et de la pauvreté qui lui correspond, comme il en est du droit et du devoir ; et cela doit d'autant moins nous surprendre que la richesse étant, comme nous l'avons vu, intimement liée à la propriété, c'est une chose assez naturelle que des ré­flexions applicables à la propriété soient également convenables à la richesse. Le droit et le devoir sont deux idées corrélatives qui s'appellent et qui s'im­pliquent mutuellement, qui ne peuvent pas se séparer l'une de l'autre, qui ne peuvent pas même se concevoir dans un isolement absolu. Tout droit sup­pose un devoir correspondant, et, par la même raison, toute richesse implique l'idée d'une pauvreté qui lui est corrélative. Il suffit qu'il y ait un droit quelque part, pour qu'il existe, quelqu'autre part, un devoir qui constitue le second terme nécessaire du rapport moral établi par la loi ; et il suffit qu'il y ait de la richesse dans un certain lieu, pour qu'il y ait ailleurs de la. pauvreté dont cette richesse même est la cause.

Mais ce n'est pas tout. Il y a des droits qui correspondent à mille devoirs ; ce sont les droits généraux et universels ; les droits des gens ou des personnes en général ; ce qu'on appelle les droits naturels, nécessaires et primitifs ; et de même la richesse proprement dite, celle qui consiste dans la possession d'une valeur et qui fait l'objet de l'économie politique, correspond à mille et mille pauvretés, si je puis m'exprimer ainsi. Il n'y a pas un seul homme riche par la possession d'une valeur, dont la richesse ne soit relative à la pauvreté de tous ses semblables qui, ne possèdent pas cette valeur, et qui éprouvent le besoin, ou le désir de la posséder.

C'est un principe de morale, et de droit naturel que tout homme a droit à la vie et à la liberté, et que nous avons tous le devoir de respecter la vie et la liberté des autres hommes. Ainsi, si j'ai le droit de vivre, tous nies semblables ont le devoir de respecter ma vie ; et comme il n'y en a pas un seul parmi eux qui ne soit soumis au même devoir, il s'ensuit que mon droit à moi seul est corrélatif à mille et mille devoirs, ou que ce qui constitue un droit pour moi constitue un devoir pour tous les autres.

L'étude de la richesse nous conduit à la même considération. L'idée de la richesse proprement dite est inséparable de la propriété. Elle implique la pos­ses­sion et la possession exclusive ; car la possession attribuée à une personne exclut nécessairement toutes les autres. Par cela seul que je possède une mai­son, il y a mille et mille personnes qui ne la possèdent pas. Le droit que j'ai sur mon bien implique le devoir que tous mes semblables sont obligés de remplir en le respectant. Mais comme ce que je possède a une valeur, et que la possession d'une valeur a quelque chose d'avantageux, il s'ensuit que ma richesse est corrélative à la pauvreté de tous ceux qui ne possèdent pas ma maison, et qui n'en éprouvent pas moins le besoin ou le désir de la posséder. Si la maison que je possède vaut vingt mille francs, je suis riche de vingt mille francs, et tous ceux d'entre mes semblables qui ont envie de ma maison sont pauvres d'autant; car il n'y en a pas un seul parmi eux qui, s'il veut obtenir la possession de ma maison, autrement que par la fraude ou par la violence, ne doive faire, au préalable, un sacri­fice de vingt mille francs, ou me donner, en échange de ma maison, une valeur quelconque de vingt mille francs.

Ce que je dis, à ce sujet, ne prouve en aucune façon que je me laisse domi­ner par les principes de ce système suranné qui prétendait qu'en fait de riches­se, ce qui est gagné par les uns est nécessairement perdu par les autres, et que les peuples et les particuliers ne peuvent prospérer qu'au détriment de leurs voisins. C'est une vue confuse et incomplète de la vérité qui a conduit à cette conclusion, et c'est à une doctrine plus large et plus impartiale qu'il appartient de réconcilier la morale avec l'économie politique, la théorie de la valeur avec les sentiments de la philanthropie.

Notes du chapitre 6

Note 31 :

Au chap. II des Principes, pp. 42-43 des Oeuvres complètes (édition de 1882).

Note 32 :

Tous ces propos sont à rapprocher des développements consacrés ultérieu­rement par certains auteurs (Von Wieser, Effertz, Landry, etc.) à l'antagonis­me productivité-rentabilité.

Note 33 :

Au chap. XX des Principes sur les propriétés distinctives de la valeur et des richesses.