Chapitre III
La valeur ne vient pas de l'utilité; elle vient de la rareté. - distinction entre les biens illimités et les biens limités. - ces derniers sont les seuls qui aient de la valeur. - réfutation de la doctrine de M. Say, sur l'influence de l'utilité, en économie politique (note 20).
S'il était vrai, comme on le dit dans l'école de M. Say, que l'utilité fût la cause de la valeur, il faudrait que partout où il y a de l'utilité, il y eût aussi de la valeur ; il faudrait que la valeur fût la conséquence nécessaire, le résultat inévitable de l'utilité [6]. Or, c'est ce qui n'a pas lieu : et il est facile de s'en convaincre par des exemples. L'air atmosphérique n'est-il pas un objet très utile ? Ne sert-il pas puissamment à entretenir la vie de tous les animaux, la végétation de toutes les plantes ? Lorsqu'il est mis en mouvement par les variations de la température, ne fait-il pas tourner les ailes du moulin à vent, ne transporte-t-il pas d'un hémisphère à l'autre tous les vaisseaux qui couvrent l'Océan ? Qu'y a-t-il de plus utile que cet objet ? Et cependant où en est la valeur ? Quel est le prix d'un mètre cube d'air ? Combien paie-t-on le vent dont on a besoin pour passer d'Europe en Amérique, et réciproquement ? La lumière du soleil est dans le même cas. N'est-ce pas un objet bien utile que ce vaste flambeau suspendu Sur toute la nature, pour éclairer nos travaux, pour diriger nos mouvements ? Et cependant quelle en est la valeur ? A quel prix l'achète-t-on ? Quel prix peut-on en obtenir ? Que me donnera-t-on en échange d'un rayon de soleil ?
On dira peut-être, il est vrai, et M. Say l'a déjà fait *, que ces objets sont d'une utilité immense, infinie, et qu'ils ont par conséquent, et, pour ainsi parler, une valeur également sans bornes (note 21). On se fonderait alors sur cette considération que les services qu'ils nous rendent sont si nécessaires à notre existence, que leur privation ne saurait être compensée par aucun autre objet. Cette dernière observation est juste ; et je ne prétends pas nier que l'air et la lumière, le calorique et l'eau commune ne soient pour nous des choses si utiles que rien au monde ne peut les remplacer. Les besoins qu'elles satisfont, les jouissances qu'elles procurent, sont une condition nécessaire de notre vie. Mais ne peut-on pas dire aussi que leur service est si généralement répandu, qu'on n'a jamais besoin de faire un sacrifice pour se le procurer ? Leur abondance est-telle, grâces à Dieu, que chacun de nous en a toujours autant qu'il en désire, et que personne ne se met en peine de les acheter. Ce qu'il y a de plus remarquable, dans ces objets, sous le rapport de l'immensité, ce n'est pas leur utilité, c'est leur quantité; et, lorsqu'on a voulu leur attribuer une valeur infinie, on s'est trompé du tout au tout ; car, au lieu d'être infiniment grande, cette valeur est infiniment petite, c'est-à-dire tout à fait nulle. La preuve de cette assertion résulte évidemment de ce que nous en jouissons tous gratuitement, et que nous n'avons pas besoin de faire le moindre sacrifice pour nous en assurer la possession. Nous pouvons donc faire abstraction de leur utilité, et les considérer sous un point de vue plus intéressant.
Et, en effet, s'il est vrai de dire, comme j'en conviens, que l'air atmosphérique et la lumière du soleil ont une utilité immense, infinie, c'est un fait non moins remarquable que ces objets diffèrent essentiellement d'une multitude d'autres biens ou d'autres objets utiles, tels que le pain, le vin, le sucre, le café, etc. Or, où est cette différence ? La voici : c'est que l'air respirable et la lumière solaire sont si abondamment et si généralement répandus autour de nous, c'est qu'ils existent en une si grande quantité, que tout le monde peut en prendre à son aise et à foison, sans que personne en soit privé. De plus, ils sont indestructibles. L'usage que nous en faisons ne peut pas même les altérer. En d'autres mots, ils sont tellement abondants et tellement durables, qu'on ne peut jamais en manquer. Il suffit de vivre pour en jouir. Chacun de nous en jouit toute sa vie, et l'usage que nous en faisons n'a jamais porté préjudice aux autres hommes qui nous sont contemporains ou qui nous succèdent sur la terre.
Il n'en est pas de même de l'argent, du blé, des meubles, des étoffes et des marchandises de mille autres sortes. Ces derniers biens ne sont pas tellement abondants, qu'il y en ait suffisamment et au-delà pour tout le monde. Il n'en existe qu'une certaine quantité qui ne peut pas toujours satisfaire tous les besoins qui les réclament. Tous les hommes ne sont pas nécessairement appelés à goûter les jouissances qu'ils procurent. Il y a des hommes qui les possèdent ; il y en a qui ne les possèdent pas. Ceux même qui les possèdent, n'en possèdent qu'une quantité plus ou moins grande, et qui varie d'un individu à l'autre. D'ailleurs un grand nombre de ces objets ne sont pas susceptibles de durer toujours. Il y en a même qui ne durent qu'un instant. Ils se détruisent, en général, par l'usage même que l'on en fait ; en d'autres mots, ils se consomment. Ils sont donc limités, et limités d'une double manière, puisqu'ils le sont dans leur durée et dans leur quantité, Cette limitation est cause que la possession en est avantageuse, non seulement d'une manière absolue, ou en ayant égard à nos besoins et à l'utilité qu'ils peuvent nous offrir, mais encore d'une manière relative, ou par rapport, aux autres hommes qui éprouvent, tout comme nous, le besoin ou le désir de ces objets utiles, sans avoir toujours les moyens de se les procurer, et même par rapport à, nous qui pouvons bien en posséder une certaine quantité, mais qui n'en possédons pas toujours autant que nous, voudrions, qui pouvons bien les posséder aujourd'hui et en jouir, mais qui ne les posséderons plus demain ou après-demain, lorsque nous en aurons fait usage, lorsque nous les aurons consommés.
Ce qui caractérise, donc, comme on le voit, la plupart des choses dont nous nous servons, et que nous appelons des biens ou des richesses, c'est qu'elles sont limitées, dans leur quantité d'abord, et puis encore dans leur durée (note 22). S'il y en a quelques-unes qui échappent à cette double limitation, et qui ne soient limitées que dans leur quantité, elles constituent autant d'exceptions que l'observation doit signaler, et dont la science doit tenir compte, en teins et lieu. Mais je suis obligé de le répéter, tout ce qui est du ressort de l'économie politique, ne peut pas entrer dans un simple essai sur la nature de la richesse et sur l'origine de la valeur. C'est dans une exposition complète de la science qu'il faut apprendre ce qu'on doit penser des biens qui ont une durée sans bornes, quoiqu'ils soient d'ailleurs limités dans leur quantité. C'est dans un traité d'économie politique qu'il faut chercher quelles sont les conséquences économiques de la limitation qui borne la durée de certains objets utiles, après les avoir frappés une première fois dans leur quantité même. Tout ce que nous pouvons en dire ici, c'est que les biens qui ont une durée illimitée ne sont pas consommables, et que ceux qui ont une durée plus ou moins longue, ne se consomment qu'après un certain temps, lorsqu'ils nous ont rendu plusieurs fois le service que nous. en attendons. Ces deux espèces de biens constituent ce qu'on appelle les capitaux. Les biens qui se consomment, au contraire, qui se consomment immédiatement, et qui n'ont aucune durée, sous le rapport de leur utilité, forment ce qu'on appelle les revenus. Cette distinction entre les capitaux et les revenus est de la plus haute importance, et il y a trop peu d'économistes qui l'aient signalée aussi nettement et appréciée aussi bien qu'elle le mérite. Mais ce serait anticiper mal-à-propos sur la marche progressive de nos idées, et intervertir leur ordre naturel, que de vouloir approfondir ici une pareille question.
La seule chose que nous ayons à constater et à considérer, en ce moment, c'est la limitation qui borne la quantité de certains objets utiles. Or, ce que nous pouvons voir, dès à présent, c'est que les biens qui ne se consomment pas, tout aussi bien que ceux qui se consomment, après une durée plus ou moins longue, et ceux qui se consomment immédiatement, sont, les premiers en un certain nombre, les autres en totalité (note 23), limités dans leur quantité. Il n'en existe pas immensément. Cette limitation suffit pour établir, une disproportion naturelle entre la somme de ces biens et la somme des besoins qui en réclament la possession. Or, tout le monde sait que cette disproportion a un nom dans toutes les langues et qu'elle s'appelle en français la rareté. Telle est aussi la qualité qui fait de ces choses utiles une classe à part, et qui est cause de la valeur que nous trouvons en elles. Les biens qui n'existent qu'en une certaine quantité, ne peuvent pas appartenir à tout le monde. Il n'y a qu'un certain nombre d'hommes qui les possèdent ; ceux même qui en possèdent le plus, n'en possèdent qu'une certaine quantité ; et ceux qui ne les possèdent pas et qui sont jaloux de les acquérir, ne les obtiennent, en général, que par des échanges, ou par le sacrifice d'autres biens. Tous ces objets ainsi considérés, deviennent des valeurs, et ils ne doivent cette dernière qualité qu'à leur limitation ou à leur rareté. Si tout le monde savait la médecine, qui paierait un médecin ? Si tout le monde savait chanter, qui paierait un maître de Chant ? S'il y avait de l'or pour tout le monde et à foison, comme il y a de l'air atmosphérique, si l'argent était aussi abondant que la lumière du soleil, l'or et l'argent n'auraient point de valeur ; car, malgré toute leur utilité, personne ne pourrait se prévaloir de leur possession, et personne ne se mettrait en peine de les acheter. Nul ne serait disposé à faire un sacrifice pour les obtenir. Voyez si l'on achète le vent, la lumière du soleil, un chemin à travers les mers ? Pourquoi n'achète-t-on pas ces choses ? Est-ce donc parce qu'elles sont inutiles ? Non ; c'est parce qu'elles sont illimitées dans leur quantité, et par conséquent surabondantes ; c'est parce qu'il y en a suffisamment et au-delà pour tout le monde. Au contraire, la quantité de l'or, du blé, du vin et de la laine, étant naturellement et nécessairement bornée ou limitée, par rapport au nombre des hommes qui en désirent ou qui en ont besoin, tous ces derniers objets sont ce qu'on appelle rares ; et ils tirent de cette circonstance même une qualité nouvelle, autrement dit une valeur qui fait que, pour les obtenir, il faut sacrifier quelqu'autre chose, quelqu'autre objet qui ait lui-même une valeur, qui soit utile et rare en même temps, ou dont la quantité soit limitée.
« Pourquoi l'utilité d'une chose fait-elle que cette chose a de la valeur ? » Telle est la question que M. Say nous adresse dans son Catéchisme, et voici la réponse qu'il nous y suggère : « Parce que l'utilité qu'elle a la rend désirable et porte les hommes à faire un sacrifice, pour la posséder. On ne donne rien pour avoir ce qui n'est bon à rien ; mais on donne une certaine quantité des choses que l'on possède (une certaine quantité de pièces d'argent par exemple), pour obtenir la chose dont on éprouve le besoin. C'est ce qui fait sa valeur *. »
J'en demande pardon à M. Say; mais ce n'est pas l'utilité d'une chose qui la rend désirable, à proprement parler, et qui porte les hommes à faire un sacrifice, pour la posséder. C'est uniquement la limitation ou la rareté de cette chose utile; car si la chose était illimitée, nous la posséderions tous également, et nous n'aurions pas besoin de faire le moindre sacrifice, pour nous en assurer la jouissance. L'air atmosphérique et la lumière du soleil sont des choses très-utiles qui n'ont pourtant pas de valeur. Comme elles sont illimitées dans leur quantité, il n'y a personne qui ne les possède, et dès lors personne ne les désire, au sens économique de cette expression, puisque personne n'en est privé. On ne donne rien pour avoir ce qui n'est bon à rien, dit M. Say. Cela est vrai; mais on ne donne rien non plus, pour obtenir ce que l'on a déjà, et ce qu'on est certain d'avoir toujours. Il ne suffit pas qu'une chose soit bonne à quelqu'usage, pour qu'on se trouve disposé à se la procurer par le moyen d'un sacrifice.
Il faut encore qu'il n'y. ait pas d'autre moyen de s'en rendre maître que celui-là ; c'est-à-dire que la chose soit limitée dans sa quantité, ou qu'elle soit rare, et que de plus, et par cela même qu'elle est rare, elle soit devenue la propriété de quelqu'autre personne qui ne veuille pas consentir à nous la céder, sans recevoir en échange un autre objet utile et rare tout ensemble, un autre objet qui ait de la valeur. Ce n'est donc pas l'utilité d'une chose qui en fait la valeur, c'est la rareté. Toute valeur vient de la rareté. Tout objet qui a de la valeur, la doit uniquement à sa limitation.
Ceci ne veut pas dire, au reste, on le voit bien, que l'utilité ne soit pas une condition nécessaire de la valeur. Sans doute, il n'y a que ce qui est utile qui puisse valoir quelque chose, et tout objet qui ne serait bon à rien, serait par cela même sans valeur. Mais l'utilité seule ne suffit pas, pour produire cette dernière qualité : il faut y joindre la limitation ou la rareté de la chose utile. C'est là tout ce que j'ai voulu établir, et une plus ample explication nous convaincra de la vérité de ce principe.
Notes du chapitre 3
Note 20 :
A compléter par la partie II de la 2e Annexe, ci-après reproduite.
Note 21 :
Dans l'édition des Oeuvres complètes de Ricardo par Fontegrand (Guillaumin, 1882), p. 233 : « Le soleil, par exemple, qui nous fournit une lumière et une chaleur si nécessaires au développement des êtres organisés [est un] fonds productif appartenant à chacun de nous, d'une valeur infinie, pour ce qui est de l'utilité qu'on en tire, puisque cette utilité est infinie, inépuisable... »
Note 22:
« Il y a, dans ce double fait, une théorie tout entière. Nous ne craignons pas de nous faire illusion ; il y a là de l'étoffe pour faire une science, et, nous osons le dire, une science très curieuse et très importante... » Cf. De la richesse sociale ou de l'objet de l'économie politique. Revue étrangère et française de législation et d'économie politique, Paris, Joubert, 1838, 5e année, p. 119.
Note 23:
Il est certainement excessif de prétendre que les biens qui se consomment immédiatement sont, dans leur totalité, limités dans leur quantité. Il peut parfaitement se faire que, en dépit de l'instantanéité de la consommation, la quantité disponible excède les besoins ressentis. (G. L.)
Chapitre IV
Des choses coercibles et des choses incoercibles. - des richesses appréciables et des richesses inappréciables. - rapport entre la théorie de la richesse et celle de la propriété ; identité de leur objet. - observations sur un passage de M. Ganilh et sur deux passages de M. Say.
Le fait le plus général qui s'offre à l'observation de l'économiste, dans la sphère de ses investigations, c'est l'utilité; et, par utilité, il faut entendre, comme je l'ai dit, cette qualité, soit des êtres matériels, soit des Phénomènes incorporels, qui les rend plus ou moins propres à satisfaire nos besoins et à nous procurer des jouissances. Considérées sous ce point de vue, les choses extérieures prennent le nom de biens, parce qu'elles nous font du bien (bona quià beatos faciunt), et la possession de ces choses utiles ou de ces biens constitue la richesse, dans le sens le plus étendu que l'on puisse donner à ce mot. Ainsi la richesse, dans son acception la plus large, consiste dans. la possession de choses utiles ; et, sous ce point de vue, il y a une infinité de choses qu'on peut appeler des richesses. De quelque manière qu'elles nous servent, sous quelque rapport qu'elles nous agréent, on peut dire qu'elles sont des biens. Il suffit, pour cela, qu'elles nous soient utiles. Aussi dit-on, par exemple, que la santé et la gaîté sont, des richesses, et ces expressions n'offrent rien d'extraordinaire, tant qu'on place la richesse dans la possession des choses qui contribuent à notre bien-être.
Mais toute richesse est-elle l'objet de l'économie politique ? Cette science s'occupe-t-elle de tous les biens qu'il est donné à l'homme de posséder et de connaître ? Embrasse-t-elle, dans sa sphère, l'étude de tous les objets utiles, la description de toutes les jouissances que nous sommes capables de goûter ?
Ici se présente une distinction parfaitement analogue ,à celle qui s'établit parmi les choses, lorsqu'un les considère comme l'objet de la propriété ou du domaine personnel.
Envisagées uniquement sous le rapport de l'usage que nous faisons d'elles, et de la faculté que nous avons de nous en servir, toutes les choses de la terre se divisent naturellement en deux grandes classes, dont l'une contient ce que j'appellerai les choses saisissables ou coercibles, et l'autre ce que j'appellerai les choses insaisissables ou incoercibles. Je ne sais si ces expressions paraîtront assez bien choisies. Je m'en sers, faute d'autres. On sera libre de les remplacer, lorsqu'on m'aura compris. Je mets au nombre des premières, les choses telles que les fruits, les arbres, les plantes, les animaux, les minéraux, et enfin la terre ou le sol cultivable, considéré sous un certain aspect et dans une certaine étendue. Je rangerai dans la seconde classe les choses telles que la mer, les fleuves et les grands courants d'eau, l'air atmosphérique, le vent, la lumière du soleil, la chaleur et le froid naturels, et généralement toutes les forces de la nature qui s'exercent d'une manière universelle et permanente, telles que l'attraction, le magnétisme, etc. Il est évident que les choses de la première espèce sont susceptibles d'être saisies et maintenues, et par conséquent possédées et jouies exclusivement, par un ou plusieurs hommes, en particulier ; tandis qu'il est de l'essence même des secondes de se soustraire à toute occupation, et par conséquent à toute possession et à toute jouissance exclusives, et de se prêter, au contraire, à un usage si universel que, loin de pouvoir se priver mutuellement de cet usage, les hommes ne peuvent pas même en exclure les animaux.
Telle est la distinction qui s'offre aux yeux du publiciste et du jurisconsulte, lorsqu'ils étudient les choses comme, l'objet de la propriété. Si l'on pénètre au fond de cette division, et si l'on veut approfondir la cause qui la motive et la justifie, on s'apercevra, je crois, facilement que les choses coercibles ne doivent cette qualité qu'à leur limitation ou à leur rareté, à la parcimonie, pour ainsi dire, avec laquelle elles nous sont données. Les choses incoercibles, au contraire, ne sont telles que grâce à leur abondance et à leur profusion. Leur illimitation est le seul principe qui puisse les soustraire à toute possession exclusive, à toute jouissance particulière. Cette observation est fondamentale : elle doit être féconde en conséquences. Transportée dans la science de la richesse, et dans la sphère de l'économie politique, la différence naturelle que nous venons de signaler, parmi les choses dont nous nous servons, nous conduit à distinguer des biens illimités ou des richesses inappréciables, et des biens limités ou des richesses appréciables. Les biens illimités seront alors les choses incoercibles. elles-mêmes, envisagées d'une nouvelle manière, sous le rapport de leur utilité ; et les biens limités ne seront que les choses coercibles, considérées sous un autre point de vue, sous le point de vue de la richesse.
Les choses incoercibles, on le voit bien, n'entrent pas, à proprement parler, dans la théorie de la propriété. Soustraites qu'elles sont, par leur nature même, à toute espèce d'appropriation, elles restent dans le domaine commun, et se prêtent à des jouissances universelles.
Considérées comme des biens illimités, les choses incoercibles sont, par rapport à l'économie politique, dans un. cas tout-à-fait semblable. Ce n'est pas à elles que s'applique la théorie de la richesse. On en voit sur-le-champ la raison. Les biens illimités ne peuvent se comparer entr'eux que sous le rapport de leur utilité, et dès-lors on ne peut plus les apprécier d'une manière exacte et rigoureuse. Il est tout aussi impossible de mesurer l'utilité que de mesurer la beauté, la santé, la prudence, le génie et mille autres qualités de la même espèce (note 24). Lorsqu'une chose illimitée a été déclarée utile, tout est dit à son égard ; la science ne peut pas ajouter un mot à cette vérité.
Quels sont donc les biens qui tombent dans la sphère de l'économie politique ? Ce sont les biens limités qui, comme choses coercibles, sont en même temps l'objet de la propriété ou du domaine personnel. Et, en effet, les biens qui sont limités dans leur quantité, peuvent être appréciés d'une manière exacte et rigoureuse ; car alors on les compare, non plus sous le rapport de leur utilité, mais sous le rapport de leur limitation. La limitation produit la rareté, la rareté produit la valeur ; et comme un objet peut être exactement deux fois, trois fois, quatre fois plus rare qu'un autre, il peut avoir exactement deux fois, trois fois, quatre fois plus de valeur. Ce dernier phénomène est donc ici le seul qui puisse s'apprécier rigoureusement, et qui puisse devenir l'objet d'une science. La possession et la jouissance des choses utiles constituent une richesse réelle, une richesse très-importante, et que le moraliste ne doit pas négliger. Mais la possession des utilités rares ou des valeurs, constitue seule une richesse appréciable, une richesse mathématique, et c'est la seule aussi qui fasse l'objet de l'économie politique.
Et maintenant quelle est la remarque qui s'offre d'elle-même, l'observation qui sort spontanément des faits ainsi compris et rapprochés ? C'est, si je ne me trompe, l'évidence du lien intime et du rapport parfaitement marque qui existe entre la théorie de la richesse et celle de la propriété, entre le droit naturel et l'économie politique.
Lorsque je divise toutes les choses de ce monde en deux grandes classes, celle des choses coercibles, et celle des choses incoercibles ; lorsque je distingue, parmi tous les biens dont nous jouissons, des biens limités, ou des richesses appréciables, et des biens illimités, ou des richesses inappréciables, je ne fais rien de nouveau, rien d'inouï. Le principe de cette double division n'avait point échappé aux jurisconsultes romains qui sont restés longtemps nos maîtres sur le droit, et qui sont encore nos législateurs. Ils avaient distingué des choses qui sont dans le commerce (in commercio), et des choses qui ne sont point dans le commerce (extrà commercium). Il suffit d'y réfléchir un moment, pour se convaincre que cette division [7] répond à celles que j'ai établies moi-même, ne faisant autre chose, ce me semble, que reproduire un fait trop négligé par la science. Et, en effet, quelles sont les choses qui tombent dans le commerce ? Ce sont celles qui font l'objet de la propriété et de la richesse proprement dite. Et quelles sont les choses qui restent en dehors du commerce ? Ce sont celles qui ne font point l'objet de la propriété ni de la richesse.
L'idée fondamentale qui se retrouve également dans celle de la richesse, comme dans celle de la propriété, c'est l'idée de la possession, et de la possession exclusive. Être riche, c'est posséder ; être propriétaire, c'est posséder. Mais il y a dans la propriété, comme dans la richesse, quelque chose de plus que dans la possession pure et simple. Or, qu'y a-t-il ? Il y a de plus, d'un côté, l'idée de l'ordre ou de la justice, et, de l'autre côté, l'idée du bien ou du bonheur. La possession exclusive et légitime, en même temps : la possession exclusive, en tant qu'elle est conforme au droit, ou à la loi, prend le nom de propriété. La possession exclusive et avantageuse tout ensemble : la possession exclusive, en tant qu'elle profile au possesseur et qu'elle assure son bien-être, c'est la richesse. Par où l'on voit que la richesse et la propriété n'ont pas chacune leur objet distinct et séparé ; mais qu'elles portent toutes deux sur un seul et unique objet dont l'identité se révèle dans le langage, puisqu'on donne également aux choses le nom de biens, soit qu'on les considère comme l'objet de la propriété, soit qu'on en fasse la matière de l'économie politique.
On se tromperait, au reste, et de beaucoup, si l'on croyait que le rapport que je viens de signaler, entre la théorie de la propriété et celle de la richesse, a été complètement méconnu des économistes. Il en est très-peu parmi eux, au contraire, qui n'aient pas senti combien l'économie politique et le droit naturel se touchent de près. Mais on peut le dire avec vérité, ce sentiment ne porte pas chez eux le caractère de la réflexion, et ils sont loin de s'exprimer, à ce sujet, d'une manière claire et précise. Au nombre des reproches qu'on peut leur adresser avec juste raison, il faut placer celui de n'avoir pas signalé nettement l'identité qui existe entre l'objet de l'économie politique et celui du domaine personnel, et ensuite de n'avoir pas toujours assez soigneusement distingué les deux points de vue très-divers sous lesquels s'offrent à nous les choses limitées, et le double phénomène qui résulte de leur limitation. Relativement à ce dernier vice, il y a même des économistes qui confondent entièrement la richesse et la propriété. Cette assertion est si peu hasardée de ma part, que je suis en état de la confirmer par un passage très-remarquable de M. Ganilh.
« L'objet spécial de l'économie politique, dit le célèbre auteur que je viens de nommer, est l'investigation du phénomène de la richesse moderne, de sa nature, de ses causes, de ses procédés et de son influence sur la civilisation. »
Il est assez difficile de concevoir, de prime-abord, ce qu'on peut entendre par la richesse moderne. M. Ganilh est, je crois, le premier, et peut-être même le seul auteur qui se soit servi de cette expression ; c'est donc à lui que nous devons en demander le sens. Écoutons-le d'abord avant de le juger.
« Dans l'observation de ce phénomène, poursuit l'habile économiste, on est d'abord frappé du contraste de la richesse ancienne et de la richesse moderne. Sous quelque point de vue qu'on envisage l'une et l'autre, on n'aperçoit entr'elles aucun point de contact, aucune connexité, aucune relation : ce sont deux choses essentiellement dissemblables.
« L'ancienne richesse consistait dans les dépouilles des vaincus, les tributs des pays conquis et les produits de l'esclavage des classes laborieuses, qui formaient alors les trois quarts de la société ; elle reposait alors par conséquent sur la force, l'oppression et la dégradation de l'espèce humaine.
« La richesse moderne présente un autre caractère, d'autres principes, d'autres mobiles, et d'autres lois. Elle dérive du travail, de l'économie et du marché ; s'écoule, circule, arrive à toutes les classes de la population, par les grands canaux des salaires du travail, des profits du capital, de la rente de la terre et des contributions publiques, et répand partout le bien-être, l'aisance, les commodités, et les jouissances de la vie. Dans sa formation, dans son cours, dans sa distribution, elle est irréprochable, inoffensive et fidèle à tous les devoirs de la morale et de l'humanité ; ses vices ne sont pas inhérents à sa nature; ils lui viennent des passions humaines qui peuvent offenser les meilleures institutions, mais ne peuvent pas les dégrader (note 25). » *
Il ne faut pas y réfléchir longtemps pour se convaincre que la distinction établie par M. Ganilh, entre la richesse moderne et la richesse ancienne, ne porte aucunement sur, la richesse considérée en elle-même et dans son origine, qui est la rareté de certains biens. La différence qu'il nous signale et le contraste dont il est frappé, n'existent réellement que dans les sources de la possession, ou dans les titres de propriété. Ce qui distingue les sociétés modernes des sociétés anciennes, c'est la différence introduite dans la conception du droit, ou, pour mieux dire, ce sont les conquêtes que la raison et la justice ont faites sur la violence et la barbarie. Le droit succédant à la force, l'industrie remplaçant le vol et le pillage, telles sont les différences caractéristiques qui signalent aux yeux du philosophe les progrès que nous avons faits dans la carrière de la civilisation. Mais je ne crois pas qu'il soit jamais venu à l'esprit d'un moraliste de distinguer la morale moderne de la morale ancienne; car il n'y a qu'une morale. Si l'on trouve des différences, et des différences très remarquables, dans la moralité des hommes et des nations, suivant les teins et suivant les lieux, il n'en est pas moins vrai que la morale est unique et invariable de sa nature, et que la règle des murs, tout ignorée et méconnue ,qu'on puisse la supposer, a toujours été la même pour tous les pays et à toutes les époques.
Par un motif analogue à celui que je viens d'exposer, M. Ganilh aurait dû s'interdire l'emploi d'une expression tout-à-fait inexacte. Un peu de réflexion l'aurait engagé à supprimer cette fausse distinction entre la richesse moderne et la richesse ancienne, et à rapporter à la propriété ce qui convient à la propriété seule ; car, il a beau dire, la richesse proprement dite a toujours eu la même nature et les mêmes causes. Quelque diversité qu'on puisse remarquer dans l'origine de la possession, dans la sanction de la propriété, la richesse proprement dite ne fut autre chose, dans tous les teins, que la possession d'une valeur, et la valeur n'a jamais eu d'autre origine que la limitation de certaines choses utiles, la rareté de certains biens. L'idée de la richesse est une idée générale, et, comme telle, invariable. Le phénomène de la valeur est quelque chose d'absolu, d'universel et d'éternel, qui reste le même dans tous les teins, et qui provient toujours de la même cause. Et c'est par là que ce phénomène devient l'objet d'une science, s'il est vrai, comme on le dit de nos jours, qu'il n'y ait point de science de ce qui se passe, et que l'absolu soit le véritable élément scientifique. La théorie de la valeur a donc toujours été la même pour tous les temps, et la richesse proprement dite n'a jamais pu se trouver ailleurs que dans la possession d'une valeur. Mais la possession est un phénomène moral, et c'est par là que la science de la richesse s'enchaîne à celle de la propriété : c'est par là que le droit naturel et l'économie politique se touchent, sans se confondre, et se rapprochent, sans se détruire mutuellement. Que la possession ait eu chez les anciens d'autres principes et d'autres bases que chez les modernes, et que la force et la violence aient été trop souvent et trop longtemps considérés comme les sources d'un véritable droit, c'est ce qui est malheureusement incontestable. Mais les erreurs des anciens, en politique et en législation, n'ont nullement altéré les bases de la morale et du droit naturel, pas plus que les garanties accordées à la propriété, chez les modernes, ne peuvent altérer le caractère essentiel de la richesse, changer la nature de la valeur et déplacer son origine.
M. Say a consacré à l'économie politique un ouvrage trop remarquable et trop étendu, pour qu'on n'y trouve pas quelque chose sur un objet aussi important que la propriété. Et il faut dire en outre que M. Say s'est bien gardé de confondre la propriété avec la richesse, le droit naturel avec l'économie politique ; mais quelque mérite qu'il y ait dans les idées qu'il a émises à ce sujet, il est évident qu'elles sont loin d'être complètes, et qu'elles laissent à désirer des explications plus profondes et plus catégoriques.
Après avoir donné, dès les premiers chapitres de son ouvrage, la théorie de la production, telle qu'il la comprend, M. Say passe immédiatement à l'examen des causes accidentelles favorables ou contraires à la production et au nombre des faits de la première espèce, il place avec raison et en première ligne le droit de propriété. « Le philosophe spéculatif, dit M. Say, peut s'occuper à chercher les vrais fondements du droit de propriété ; le jurisconsulte peut établir des règles qui président à la transmission des choses possédées ; la science politique peut montrer quelles sont les plus sûres garanties de ce droit ; quant à l'économie politique, elle ne considère la propriété que comme le plus puissant des encouragements à la multiplication des richesses. Elle s'occupera peu de ce qui la fonde et la garantit, pourvu qu'elle soit assurée. On sent, en effet, que ce serait en vain que les lois consacreraient la propriété, si le gouvernement ne savait pas faire respecter les lois, s'il était au-dessus de son pouvoir de réprimer le brigandage, s'il l'exerçait lui-même, si la complication des dispositions législatives et les subtilités de la chicane rendaient tout le monde incertain dans sa possession. On ne peut dire que la propriété existe que là où elle existe non-seulement de droit, mais de fait. C'est alors seulement que l'industrie obtient sa récompense naturelle et qu'elle tire le plus grand parti possible de ses instruments : les capitaux et les terres. »
« Il y a des vérités tellement évidentes, ajoute M. Say, qu'il paraît tout-à-fait superflu d'entreprendre de les prouver. Celle-là est du nombre. Qui ne sait que la certitude de jouir du fruit de ses terres, de ses capitaux, de son labeur, ne soit le plus puissant encouragement qu'on puisse trouver à les faire valoir ? Qui ne sait qu'en général nul ne connaît mieux que le propriétaire le parti qu'on peut tirer de sa chose, et que nul ne met plus de diligence à la conserver * ? » (note 26)
Je suis tout-à-fait de l'avis de M. Say. Non-seulement le droit de propriété est le plus puissant des encouragements à la production ; mais c'est encore là une vérité qui n'a pas besoin de démonstration. J'ajouterai que si les garanties accordées à la propriété sont une condition favorable à la multiplication des richesses, un bon système de propriété n'est pas moins propre à provoquer le même résultat. Il ne suffit pas, selon moi, que la propriété soit assurée ; il est bon aussi que chacun possède ce qu'il doit réellement posséder. Il ne suffit pas que le gouvernement fasse respecter les lois ; il convient aussi que les lois soient bonnes. Et cette vérité me paraît tout aussi évidente que l'autre. Mais de bonne foi, est-ce là tout ce qu'il y a à dire au sujet de la propriété ? L'économiste qui aura fait ces deux observations, pourra-t-il s'arrêter là, et laisser le champ libre au politique, au jurisconsulte, au philosophe ? Je pense, quant à moi, que c'est à l'économie politique qu'il appartient de signaler le rapport qui existe entre la propriété et la richesse, et de faire remarquer que ce sont précisément les mêmes choses qui font l'objet de la propriété, qui font aussi l'objet de l'économie politique ; que les biens que l'on s'approprie sont les mêmes qui ont de la valeur, et que l'origine de la valeur et de l'appropriabilité se trouve dans un même fait, qui est la rareté de certains biens, ou la limitation de certaines choses utiles. Ce point de vue a bien aussi son importance, et ceux qui l'ont négligé se sont condamnés par cela même à de grandes difficultés. C'est-là ce qui est arrivé à M. Say. La plupart des embarras qu'il a éprouvés, dans l'exposition de sa doctrine, tiennent évidemment à ce que son système est resté incomplet sur un point aussi essentiel. On peut en voir la preuve dans les réflexions par lesquelles M. Say termine le chapitre qu'il a consacré aux agents naturels de la production.
« Parmi les agents naturels, dit M. Say, les uns sont susceptibles d'appropriation, c'est-à-dire de devenir la propriété de ceux qui s'en emparent, comme un champ, un cours d'eau ; d'autres ne peuvent s'approprier, et demeurent à l'usage de tous, comme le vent, la mer et les fleuves qui servent de véhicules, l'action physique ou chimique des matières les unes sur les autres, etc. »
« Nous aurons occasion de nous convaincre que cette double circonstance d'être et de ne pas être susceptibles d'appropriation pour les agents de la production, est très-favorable à la multiplication des richesses. Les agents naturels, comme les terres, qui sont susceptibles d'appropriation, ne produiraient pas à beaucoup près autant, si un propriétaire n'était assuré d'en recueillir exclusivement le fruit, et s'il n'y pouvait, avec sûreté, ajouter des valeurs capitales qui accroissent singulièrement leurs produits. Et, d'un autre côté, la latitude indéfinie laissée à l'industrie de s'emparer de tous les autres agents naturels, lui permet d'étendre indéfiniment ses progrès. Ce n'est pas la nature qui borne le pouvoir productif de l'industrie ; c'est l'ignorance ou la paresse des producteurs et la mauvaise administration des états **. » (note 27)
Certes, il est impossible de trouver une opinion plus accommodante que celle de M. Say. Et, en effet, que les agents naturels soient susceptibles d'appropriation ou qu'ils ne le soient pas, tout cela lui paraît également favorable à la multiplication des richesses. Il y a des agents qu'on peut s'approprier; tant mieux, dit M. Say. Il y a des agents qu'on ne peut pas s'approprier ; tant mieux encore. Il est cependant difficile de comprendre comment deux circonstances opposées peuvent concourir au même résultat, et le fait est que l'observation de M. Say est fausse de tout point ou, pour mieux dire, elle n'est vraie qu'à moitié. Les agents naturels qu'on ne peut pas s'approprier, offrent réellement une circonstance très-favorable à l'humanité, puisqu'ils appartiennent à tout le monde, et que tout le monde peut en user et en jouir, sans borne et sans limite. Quant aux agents qui appartiennent à certaines personnes, ils offrent un caractère tout différent. Tout le monde ne peut pas en jouir à la fois. Ceux qui les possèdent en font, payer le service à ceux qui en ont besoin, et cette circonstance n'est nullement avantageuse à ces derniers [8]. Si la limitation de certains biens offre à l'espèce humaine quelque avantage, c'est dans un point de vue tout-à-fait moral ; mais ce n'est pas sous le rapport de l'économie politique, ainsi que j'aurai occasion de le démontrer, lorsque j'étudierai le caractère de la valeur et de la richesse qu'elle constitue.
Je sais bien que dans l'état où elle est, la terre produirait mains, si la propriété n'en était pas garantie et assurée à certaines personnes ; mais l'inviolabilité de la propriété foncière n'est qu'un remède moral appliqué à un inconvénient économique, antérieur et supérieur, inconvénient qui résulte de la limitation des fonds de terre. Si le sol cultivable était illimité, ou si la force végétative du sol ne connaissait elle-même aucune borne, les richesses se multiplieraient facilement, sans le concours de l'appropriation. Supposé que les productions de la terre fussent aussi abondantes que l'air respirable ou la lumière du soleil, je crois qu'on pourrait fort bien se passer de propriétaires fonciers.
Ce n'est pas la nature qui borne le pouvoir productif de l'industrie, dit M. Say. Eh quoi ! n'est-ce pas la nature qui a borné le sol cultivable à une certaine étendue, et les productions de ce sol à une ou deux récoltes par an ? N'est-ce pas la nature qui engloutit les moissons dans un orage ou dans une inondation ? Je sais tout ce qu'on peut dire de l'ignorance et de la paresse des hommes, et des désastres occasionnés par une mauvaise administration. Mais supposez des hommes très-instruits, pleins d'ardeur, et d'activité, donnez-leur le meilleur gouvernement possible, leur industrie, quelque brillante qu'on la suppose, n'en sera pas moins bornée par de nombreux obstacles, obstacles qui prennent leur origine dans des faits naturels indestructibles, et au nombre desquels il faut placer la limitation des fonds de terre. Sans cela que deviendrait le système de M. Malthus sur la population, système pour lequel M. Say n'a pas hésité à se prononcer (note 28) ?
D'ailleurs il ne s'agit pas encore de rechercher en quoi l'appropriation ou la non-appropriation de certains agents peut être favorable ou défavorable à l'industrie humaine. La question capitale ici c'est de savoir pourquoi certains agents sont susceptibles d'appropriation et pourquoi d'autres ne le sont pas. Or, il est évident que les seuls biens qu'on puisse s'approprier sont ceux qui sont limités dans leur quantité, et que les biens qu'on ne peut pas s'approprier sont ceux qui existent en une quantité illimitée, et qui se trouvent par cela même à la disposition de tout le monde. Tel est le fait jusqu'auquel il faut remonter. Alors on reconnaît que la limitation de certaines choses utiles est la cause première de leur valeur, et de la faculté qu'elles ont d'être possédées exclusivement par certaines personnes. Alors on saisit le véritable lien qui unit l'économie politique à la théorie de la propriété ; on se fait une idée nette et précise de l'objet unique qui sert de base à deux sciences bien distinctes, et on se met en état de les éclairer l'une et l'autre d'une vive lumière. Quel que soit donc le mérite que M. Say a déployé dans ses réflexions sur la propriété, on peut dire qu'il n'a pas creusé son sujet assez profondément, et qu'il a méconnu le fait fondamental auquel doivent se rattacher la théorie de la propriété et celle de la richesse.
Notes du chapitre 4
Note 24 :
A. Walras reviendra plusieurs fois sur cette impossibilité et en déduira une certaine prudence vis-à-vis des applications, cependant souhaitées par lui, des mathématiques à l'économie politique (cf. la lettre à son fils du 19 mai 1861. - La Révolution de 1848, année 1913-14, pp. 147-150). On sait que Léon Walras, suivi en cela par Pareto, estima par la suite que, bien que l'utilité ne puisse être susceptible d'une mesure directe, par défaut d'une unité de mesure appropriée, le fait qu'elle n'en est pas moins une quantité variable par degrés quantitatifs devrait permettre un usage assez large de l'outil mathématique. Ce problème de la mesure de l'utilité a d'ailleurs été repris depuis lors et a donné lieu à d'intéressants travaux (I. Fisher, Divisia, Ragnar Frisch : cf. Méthodes nouvelles pour mesurer l'utilité marginale. Revue d'économie politique, janvier 1932, p. 1).
Note 25 :
Extrait du Dictionnaire analytique d'économie politique, Paris, Ladvocat, 1826.
Note 26 :
Au livre 1er, chap. XIV du Traité (6e édit., p. 133).
Note 27 :
Livre 1er, chap. IV du Traité (6e édit., p. 75).
Note 28 :
Cf. chap. XI du livre II du Traité (notamment 6e édit., p. 423, note 1).