Chapitre I
Objet de l'économie politique
Définition de la richesse
Le nom d'Économie politique est celui dont on se sert, le plus communément, pour désigner une série de connaissances très utiles et très importantes, qui se rapportent, en général, à la nature de la richesse, à sa production, à sa consommation et à sa diffusion dans la société. A ces recherches fondamentales sur le bien-être physique des nations et des individus, se joignent, la plupart du temps, des considérations plus ou moins empreintes de politique proprement dite, telles que des théories sur les banques, sur les monnaies, sur les impôts, sur les emprunts publics, sur les prohibitions, les douanes, etc. Il fut même un temps où les économistes ne craignaient point d'empiéter sur le terrain de la morale et du droit publie, où ils dissertaient avec autant d'ardeur que de confiance sur les formes du gouvernement, sur l'origine et l'organisation des pouvoirs, sur l'ordre naturel de la société. Mais, quels que fussent l'à-propos et la justesse de leurs théories, à ce sujet, et quoi qu'on puisse dire ou penser des considérations diverses que des économistes plus modernes font entrer dans le cadre de l'économie politique, il n'en est pas moins évident que toutes les opinions que l'on peut avoir, relativement aux objets dont elle s'occupe, s'appuient nécessairement sur l'étude d'un fait particulier, qui est celui de la richesse, et qu'en allant au fond de toutes les questions agitées par les économistes de toutes les sectes, on y trouve la matière et l'objet d'une science spéciale, qu'on pourrait fort bien appeler la science de la richesse, puisque cette dernière idée y joue un rôle capital. Et, en effet, de quoi s'occupent principalement les écrivains économistes, depuis Quesnay jusqu'à Turgot, et depuis Adam Smith jusqu'à M. Say, si ce n'est de nous montrer la nature et l'origine de la richesse, et de nous décrire les phénomènes qui président à sa formation, qui en facilitent la distribution, et qui en opèrent la consommation (note 7) ? Si d'autres idées et d'autres faits grossissent leurs ouvrages, et paraissent même les encombrer, il faut s'en prendre d'abord à la faiblesse de notre esprit, qui ne peut pas trouver la vérité et l'unité, dès son premier effort ; il faut ensuite en accuser les événements politiques et les fréquentes vicissitudes de l'état social, qui soulèvent, à chaque époque, des problèmes accidentels, par l'attrait desquels le génie se trouve séduit, et qu'il. se voit appelé à résoudre, sans avoir toujours la force ou le loisir de remonter aux principes qui les dominent, et qui en contiennent la véritable solution.
Préoccupés par les besoins philosophiques du moment où ils ont écrit, et par les querelles qu'ont fait naître la plupart des systèmes financiers adoptés par les divers gouvernements, les auteurs qui ont consacré leur plume à l'économie politique, n'ont que trop souvent négligé l'étude de la richesse considérée en elle-même et pour elle-même ; et quoiqu'on ne puisse ni mépriser, ni se dissimuler les efforts qui ont été faits, par la plupart d'entre eux, pour définir la richesse, et pour en indiquer la nature, il est évident, non-seulement qu'ils n'y ont pas toujours réussi, mais encore, et surtout, qu'ils n'ont jamais assez senti le besoin de fonder la science de la richesse, et de la traiter isolément, ou d'en exposer les principes, abstraction faite des conséquences morales qui s'en déduisent, et des applications dont ils sont susceptibles. La marche de l'esprit humain a été, sous ce rapport, parfaitement semblable à elle-même ; et il ne manque pas d'exemples, outre celui-là, qui peuvent nous apprendre combien il est difficile de s'élever jusqu'aux idées abstraites, et d'isoler l'étude de la vérité des phénomènes auxquels elle se mêle, en se réalisant. La pratique de l'arpentage a précédé l'étude de la géométrie, et l'exercice de la médecine est antérieur aux connaissances anatomiques, physiologiques et pathologiques. Mais si la science de l'étendue est sortie de l'art de mesurer les distances, et si la connaissance du corps humain, de ses fonctions diverses, et des accidents, sans nombre qui peuvent en troubler l'harmonie, est parvenue à se dégager des pratiques de l'hygiène et de la thérapeutique, on ne voit pas pourquoi la théorie de la richesse ne pourrait pas s'isoler, à son tour, de la morale et de la politique, et se distinguer des systèmes financiers et de l'étude des lois fiscales qui en ont respecté ou violé les principes. Le teins est venu, j'ose le dire, de fonder la science de la richesse, et d'en exposer les maximes d'une manière abstraite et philosophique, sauf à les appliquer ensuite au gouvernement des états et à l'administration des familles (note 8). Nous serions d'autant moins excusables de nous dérober à de pareilles recherches, qui sont d'ailleurs si intéressantes par elles-mêmes, que les idées économiques ne sont pas aussi nouvelles qu'on pourrait le croire, et que la théorie de la richesse a été devancée par d'autres études dont l'apparition sur la scène intellectuelle est bien postérieure à la sienne.
Si les anciens ne nous ont pas laissé grand'chose sur l'économie politique, ce n'est pas qu'ils ne s'en fussent occupés. Cette science fut aperçue et signalée par Aristote, qui lui donna le nom de Chrématistique (note 9), et peut-être faut-il se plaindre que ce nom-là ne lui soit pas resté ; car il désigne assez bien l'objet auquel s'appliquent ou auquel doivent s'appliquer les études économiques, et il provoque, par cela même, des recherches spéciales sur cet objet.
Le nom que la science porte aujourd'hui, et qu'elle semble vouloir conserver, ne me paraît pas aussi propre à la caractériser. La réunion des deux idées qui s'y rencontrent, et qui s'y heurtent, plutôt qu'elles ne s'y combinent, indique suffisamment l'embarras où se sont trouvés les premiers écrivains, parmi les modernes, qui ont porté leur attention sur le sujet qui va nous occuper. Elle rend compte, jusqu'à un certain point, des difficultés qu'ont éprouvées leurs nombreux successeurs. Dans les titres même de leurs ouvrages, on s'aperçoit de la tendance manifeste qu'ils ont, presque tous, à s'occuper exclusivement de la richesse publique, et à négliger la richesse privée. Il y en a même qui vont plus loin, et qui établissent des règles particulières et des maximes opposées pour l'administration de ces deux espèces de richesse. A les entendre, ce qui enrichit un simple citoyen, ruinerait l'état, et tel gouvernement arrive à l'opulence par des moyens qui plongeraient dans la détresse le père de famille qui oserait les employer (note 10). Mais cette opinion erronée et la direction dont elle est le fruit tiennent l'une et l'autre à une fausse idée de la richesse et de la science qui en fait le principal objet de ses recherches. Or cette fausse idée se révèle, je le répète, dans le titre même de cette étude, et dans le malencontreux rapprochement des deux termes qui en composent le nom.
La politique proprement dite, est une science particulière, une partie de la morale, et du droit naturel, qui n'a aucun rapport essentiel avec la richesse considérée dans sa nature et dans son origine. L'économie, dans le sens qu'on attache vulgairement à ce mot (note 11), n'est qu'une qualité morale, ou, si l'on veut, une vertu, dont l'exercice tend à conserver et à augmenter une fortune médiocre. Que cette fortune soit d'ailleurs une propriété publique ou une propriété privée, peu importe la différence : l'économie ne change pas de but, suivant la nature du propriétaire. Dans le sens le plus général et le plus large, ce mot peut désigner l'art d'acquérir une fortune, ou celui d'administrer une fortune acquise. Mais de quelque manière qu'on l'entende, quelque acception qu'on veuille lui donner, l'économie n'en reste pas moins indépendante de la richesse et de sa théorie. Seulement, comme un art quelconque repose toujours sur une science qui lui sert de base et de fondement, on peut dire que l'économie, pour être sage et clairvoyante, présuppose la connaissance des vérités spéculatives relatives à l'origine et à la fin de la richesse, à sa nature et à sa production. L'étude de la richesse considérée en elle-même et pour elle-même, est donc ici le seul objet qui constitue une véritable science. L'économie, dans le sens le plus étendu, ne peut être qu'un art qui s'en déduit, qui repose sur elle, qui lui emprunte des règles et des préceptes, qui lui doit ses lumières et ses succès. Cependant, pour me conformer à l'usage, et pour faciliter la discussion, je conserverai le nom d'économie politique à la science de la richesse, et je m'en servirai toujours dans ce dernier sens ; car il est bien entendu que c'est de la science que je m'occupe, et c'est à elle que je consacre cet essai.
Le premier effort de toute étude scientifique consiste à définir l'objet auquel elle s'applique. Il semble, d'après ce principe, que s'il y a quelque chose à faire aujourd'hui pour l'économie politique, ce ne devrait pas être, au moins, de lui indiquer son objet. La réputation des économistes est assez grande, pour qu'on soit naturellement porté à croire que, pour connaître la nature de la richesse, il suffit de consulter quelqu'un des nombreux ouvrages qui ont été publiés, depuis si longtemps, sur l'économie politique. Mais tel est le fâcheux état de cette science, qu'on en est encore à se demander ce que c'est que la richesse, en quoi elle consiste, et à quel signe on peut la reconnaître. Parmi tous les auteurs qui ont écrit sur la richesse, il n'y en a peut-être pas deux qui s'accordent à la définir de la même manière, et les meilleures définitions qu'on nous en ait données sont encore si défectueuses, qu'elles ont parfaitement motivé les réflexions suivantes que j'emprunte à un article d'économie politique publié dans le Globe, il y a plusieurs années.
« Depuis qu'il existe des sociétés, on a toujours remarqué, dans le monde, un fait qui a toujours frappé, parce qu'il est universel, et qu'un grand nombre de faits secondaires de l'ordre social se groupent autour de lui, pour lequel toutes les langues ont eu un mot, et que la langue française appelle la richesse. Chacun, en entendant prononcer ce mot qui éveille tant de désirs et d'espérances, met en jeu tant et de si vives passions, croit avoir une idée claire de l'objet dont il est le signe. Et, en effet, dans le mouvement général de l'humanité vers la richesse, chaque individu voit clairement le but auquel il vise ; jamais il n'y a erreur que sur les moyens. Mais sortez de la sphère étroite de l'intérêt individuel ; cherchez à découvrir le caractère général, le trait distinctif de cette richesse, sur laquelle nul ne se trompe, quand il ne s'agit que de lui seul ; demandez-en une définition nette et précise, qui s'applique à tous les cas, qui comprenne toutes les circonstances : vos questions ne recevront point de réponse, ou du moins de réponse satisfaisante. Et cette incertitude, ce vague, ne sont pas particuliers à ceux qui n'ont pas longtemps réfléchi sur le problème : il en est à peu près des savants comme du vulgaire ; il n'y a chez eux sur la richesse, rien de convenu, rien de vraiment scientifique ; et souvent, dans un même ouvrage, on voit plusieurs significations différentes se croiser et se confondre, l'auteur ne sachant pas même s'en tenir à sa propre définition. Or, l'objet de l'économie politique est la richesse, c'est-à-dire, ce fait très-réel, mais peu précis, que chacun sent, mais que jusqu'ici nul n'a nettement déterminé, dont il reste à découvrir la nature intime, le caractère fondamental ; de telle sorte, soit dit en passant, que l'économie politique ne semble pas encore bien avancée, puisque, sans parler des autres lacunes, son objet est à définir *. » (note 12) Il est assez évident qu'une science ne saurait être bien avancée, lorsqu'on ne connaît pas précisément l'objet dont elle s'occupe. Ce que le Globe a dit en passant, ce qu'il a exprimé d'une manière dubitative, nous pouvons l'affirmer à haute voix, Nous le ferons d'autant plus hardiment que nous y sommes autorisés par un des plus célèbres économistes de notre temps. « Une science ne fait de véritable progrès, dit M. Say, que lorsqu'on est parvenu à bien déterminer le champ où peuvent s'étendre ses recherches et l'objet qu'elles doivent se proposer ; autrement on saisit çà et là un petit nombre de vérités, sans en connaître la liaison, et beaucoup d'erreurs, sans en pouvoir découvrir la fausseté **. » (note 13) Cette observation est incontestable. Elle nous impose l'obligation de rechercher le vrai caractère de la richesse, et d'en déterminer la nature ; car, avant tout, il faut savoir ce que l'on étudie. Comment peut-on raisonner sur la richesse, lorsqu'on ignore ce qu'elle est ? L'incertitude avouée des savants eux-mêmes, et les contradictions qui leur sont échappées sur la nature de la richesse, sont des inconvénients auxquels il faut porter remède, le plus promptement possible. On ne peut laisser subsister une pareille lacune à l'entrée de la science, sans s'exposer aux plus graves difficultés, et sans ouvrir la porte à mille erreurs. C'est donc pour nous une question capitale que celle-ci : Qu'est-ce que la richesse a ? La solution en est urgente. Elle vaut bien la peine qu'on en fasse l'objet d'une discussion large et approfondie.
Dans l'impuissance où nous sommes de nous éclairer par les ouvrages des savants, ayons recours aux idées plus communes. Voyons si nous ne seront pas plus heureux de ce côté que de l'autre. Et, à vrai dire, si le vulgaire des hommes ne met pas plus de vérité dans sa réponse que les auteurs ex-professo, il y met au moins plus d'accord. Rien n'est plus facile que de ramasser dans la rue une opinion toute faite sur la nature de la richesse. Demandez au premier venu ce que c'est qu'un homme riche, il vous répondra sans hésiter : c'est un homme qui possède beaucoup d'argent. Pour que cette définition fût juste, il faudrait, comme dit l'école, qu'elle convînt au seul objet défini. Un homme qui a beaucoup d'argent est riche, sans contredit. Mais est-il le seul ? N'y a-t-il que lui qui soit riche ? Voilà ce qui devrait être, pour que la définition populaire de la richesse fût vraie. Or cela n'est pas, et il suffit d'un peu de réflexion pour s'en convaincre.
Faisons d'abord un premier pas, pour sortir de l'opinion vulgaire, et rejetons ce mot beaucoup qui n'accorde le nom de richesse qu'à une quantité d'argent considérable. « Suivant l'usage ordinaire, dit M. Say, on n'appelle riches que les personnes qui possèdent beaucoup de biens ; mais lorsqu'il s'agit d'étudier comment les richesses se forment, se distribuent et se consomment, on nomme également des richesses les choses qui méritent ce nom, soit qu'il y en ait beaucoup ou peu ; de même qu'un grain de blé est du blé, aussi bien qu'un sac rempli de cette denrée *. » (note 14) Il en est de la richesse, en particulier, comme de la grandeur, en général, qui, dans le sens vulgaire, ne se dit que des choses très-grandes, par opposition aux choses qui le sont peu. Mais dans le langage scientifique, l'idée de la grandeur convient également à tout ce qui est susceptible de plus et de moins, et s'applique, avec la même raison, à tous les objets, grands ou petits, qui peuvent être augmentés ou diminués. Une petite table est une grandeur, aussi bien qu'une grande table. Une faible somme d'argent est une richesse, au même titre qu'une grosse somme. La petitesse n'est qu'une moindre grandeur, et la pauvreté n'est qu'une moindre richesse. Celui qui possède cent livres d'argent est riche, par la même raison que celui qui en possède mille. Le second est plus riche que le premier, c'est vrai ; il est même dix fois plus riche ; mais ils sont riches tous les deux.
Reste à savoir maintenant si la possession de l'argent constitue vraiment la richesse, et s'il n'y a pas d'autre moyen d'être riche que de posséder une somme d'argent plus ou moins considérable. C'est ce que nous allons essayer de découvrir, et pour cela faisons quelques suppositions.
Voici un homme qui possède cent mille francs, en or ou en argent. Il est riche, et tout le monde s'accorde à lui donner ce titre. En voici un second qui ne possède pas un sou ; il n'a pas une seule pièce de monnaie en son pouvoir ; mais il a un domaine ou un fonds de terre contenant cinquante ou soixante arpents de bois, de prés ou de vignobles. Un troisième n'a ni argent, ni domaine, mais il possède une maison située à Paris ou dans toute autre ville. Un quatrième n'a ni argent, ni terre, ni maison, mais il a un magasin rempli de marchandises telles que du blé, du vin, de l'huile, du coton ou de la laine. Un cinquième n'ayant ni argent, ni terre, ni maison, ni marchandises, possède un certain nombre d'effets mobiliers. Il a des lits, des tables, des chaises, des fauteuils, des glaces, des pendules, des habits, des bijoux, etc. Enfin, en voici un sixième qui ne possède rien de tout ce que tous les autres ont. Il n'a, lui, ni argent, ni terre, ni maison, ni marchandises, ni meubles ou bijoux quelconques ; mais il possède une industrie ou un talent dont l'exercice lui assure une existence très honorable. C'est, si l'on veut, un médecin, ou un avocat. C'est un peintre, un musicien, un comédien, ou tout autre chose pareille. Dirons-nous maintenant que parmi toutes ces personnes il n'y a que celle qui a de l'argent qui soit riche ? Considérons-nous les autres comme pauvres ? Faudra-t-il nous apitoyer sur leur sort, et, pour satisfaire au précepte de la charité, devrons-nous ouvrir notre bourse, et leur faire part de notre argent ? Non, certes, car nous ferions une grossière injure au sens commun qui dit, avec raison, que toutes ces personnes sont riches. Et, en effet, elles le sont toutes. Chacune d'elles possède une richesse d'une espèce particulière, il est vrai, mais qui n'en est pas moins une richesse.
Or, maintenant, qu'est-ce qui fait que toutes ces personnes sont riches ? Telle est la question qu'il faut résoudre, pour avoir une juste idée de la richesse. Ce qui fait donc que toutes ces personnes sont riches, c'est que chacune d'elles possède une certaine somme d'avantages qui est égale, en tout ou en partie, à la somme d'avantages possédée par chacune des autres ; et les objets qu'elle possède sont des richesses, parce qu'ils peuvent se remplacer mutuellement, en tout ou en partie, et qu'ils forment, les uns par rapport aux autres, ce qu'on appelle des équivalents. Sans doute, il peut bien se faire que parmi ces six personnes, il y en ait de plus riches et de moins riches. Le domaine que nous avons accordé à la seconde peut bien valoir plus que les cent mille francs que nous avons donnés à la première, et la maison que nous avons attribuée à la troisième peut bien ne pas valoir la marchandise qui forme, suivant l'hypothèse, la propriété de la quatrième. Il peut se faire que tel avocat soit plus habile dans son art que tel médecin ne l'est dans le sien, et que le premier jouisse d'une clientèle plus étendue. Peut-être qu'un certain musicien tire un meilleur parti de son talent qu'un certain peintre, ou réciproquement. Mais que s'ensuit-il de là ? Que toutes ces personnes sont plus ou moins riches, sinon autant, du moins aussi bien les unes que les autres. Si l'on admet, au contraire, que leur fortune soit égale, ou que leurs possessions se vaillent mutuellement, alors elles jouissent de la même somme d'avantages, elles ne sont ni plus ni moins avancées les unes que les autres, sous le rapport de la richesse. Abstraction faite des circonstances particulières qui peuvent influencer la position d'un homme et la modifier, lui faire préférer tel avantage à tel autre, telle jouissance à telle autre, autant vaut avoir cent mille francs, en or ou en argent, qu'un domaine de cent mille francs. Autant vaut avoir un domaine de cent mille francs, qu'un hôtel à Paris ou ailleurs, qui produirait la même somme, si on le vendait ; autant vaut avoir un hôtel de cent mille francs que d'avoir en magasin des marchandises pour cent mille francs. Que l'on gagne dix mille francs par an, en exerçant la médecine, ou que l'on gagne la même somme, dans le même laps de temps, par la pratique du barreau, cela revient au même, et ainsi de suite. Ce qui fait donc que les six personnes dont nous avons parlé sont riches, et méritent toutes le même nom, c'est que chacune d'elles possède un objet qui équivaut, en tout ou en partie, à l'objet possédé par chacune des autres ; c'est qu'elles ont en main la même valeur ou, si l'on veut, une valeur plus ou moins considérable ; d'où je conclus que le signe caractéristique de la richesse, c'est, pour un objet quelconque, la faculté qu'il a de pouvoir représenter et tenir la place d'un objet de nature différente, mais qui a la même valeur, ou qui lui est égal, sous un certain rapport; et que la richesse considérée dans son sujet, qui est l'homme, consiste dans la possession d'un objet qui en vaut un autre. Être riche, c'est posséder une valeur, de quelque nature qu'elle soit ou qu'elle puisse être.
Cette découverte, si c'en est une, nous conduit à l'analyse d'une nouvelle idée, qui est celle de la valeur ; et ce que nous venons de dire doit nous aider à la définir.
Notes du chapitre 1
Note 7 :
On sait en effet que Turgot avait consacré son ouvrage principal à des Réflexions sur la formation et la distribution des richesses. Adam Smith s'était préoccupé de la richesse des nations et le Traité de J.-B. Say ne prétendait être qu'une simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses.
Note 8 :
Nous trouvons ici formulée en termes explicites la distinction entre la science et l'art, entre l'économie proprement dite et la politique économique, entre ce que l'auteur dénommera lui-même ultérieurement l'Économie politique pure et la Morale sociale (cf. Lettre à son fils du 25 mars 1864, Révolution de 1848, 1913-14, p. 332) - terminologie que précisera et complétera plus tard, à sa façon, Léon Walras, par sa distinction entre l'Économie pure, l'Économie appliquée et l'Économie sociale.
Note 9 :
Au livre 1er de la Politique, surtout chap. III et IV.
Note 10 :
Il est vraisemblable que l'auteur fait ici allusion aux thèses développées par un certain nombre d'auteurs financiers et qui tendaient, à la suite de Pinto Berkeley, Melon, Voltaire, Condorcet, etc., à représenter les emprunts publics comme un bien nécessaire à la prospérité du pays. Il est de fait aussi que les principaux ouvrages d'économie politique de l'époque (Adam Smith, Ricardo, etc.), réservaient une très large place aux problèmes relatifs à la richesse publique (et en particulier aux impôts). L'économie politique n'a pas été conçue par ses principaux fondateurs autrement que comme un ensemble de préceptes destinés à promouvoir la prospérité des nations. On se référera aussi à l'ouvrage de Lord Lauderdale, publié en 1807 : An inquiry into the nature and origin of public Wealth, et dans lequel l'auteur, s'appuyant sur ce fait que la disette d'une marchandise, contraire aux intérêts de la société, est par contre avantageuse pour ceux qui détiennent cette marchandise, puisque sa valeur s'en trouve accrue, en tire cette thèse que les principes de la richesse publique sont différents des principes de la richesse privée (cf. critique dans Say, Traité d'économie politique, 6e édit. Paris, Guillaumin, 1841, p. 331 note).
Note 11 :
Encore qu'il ne s'agisse point du tout du sens étymologique de ce terme.
Note 12 :
Extrait d'un article signé T. D. intitulé : De l'économie politique en France dans Le Globe, du samedi 20 novembre 1824. )
Note 13 :
Premier paragraphe du Discours préliminaire au Traité. (6e édition, p. 1.)
Note 14 :
Livre 1er, chapitre Jet, 2e alinéa (6e édit., p. 56).
Chapitre II
De la valeur et de son origine. - ce que c'est que l'utilité. - de la distinction établie par M. Say, entre l'utilité matérielle et l'utilité immatérielle.
Ce qu'il faut penser de cette distinction.
La valeur est cette qualité par laquelle un objet en représente un autre d'une nature différente, et par laquelle il peut le remplacer, sous le rapport de la richesse, c'est-à-dire procurer à son possesseur une égale somme d'avantages, quoique d'un genre différent. Ainsi une maison ou une somme de cent mille francs, en or, ou en argent, sont des valeurs ; pourquoi ? Parce qu'une maison de cent mille francs représente une somme de cent mille francs, en or ou en argent, et qu'une somme de cent mille francs, en or ou en argent, peut tenir la place d'une maison qui vaut cent mille francs. Un domaine ou un fonds de terre est encore une valeur ; pourquoi ? Parce qu'un domaine peut valoir cent mille francs, et que dès lors il représente, sous le rapport de la richesse, soit une somme de cent mille francs, en or ou en argent, soit une maison du même prix ; en sorte que si l'on possède une somme de cent mille francs, en or ou en argent, on peut l'échanger contre un domaine, ou contre une maison du prix de cent mille francs ; et réciproquement, si l'on possède une maison ou un domaine valant cent mille francs, on peut, en cédant l'un ou l'autre de ces deux objets, obtenir en échange une somme de cent mille francs, en or ou en argent.
On voit, par ce qui précède, que l'idée de la valeur est une idée complexe, puisque d'abord elle suppose une comparaison entre deux objets qui ne sont pas de la même nature, mais qui se trouvent pourtant égaux, sous un certain rapport, et que de plus elle implique l'existence, et, tout au moins, la possibilité d'un fait particulier qui est l'échange. C'est par la faculté qu'il a d'être échangé qu'un objet prouve qu'il a de la valeur, et tout objet vaut plus ou moins, suivant que la cession qu'on en fait procure plus ou moins d'objets d'une autre nature qui ont aussi de la valeur. Mais l'idée de l'échange implique celle de la propriété, et la propriété elle-même suppose un fait très-important, et qui, jusqu'ici, a malheureusement échappé à l'observation des économistes : c'est la limitation de tous les objets qu'on peut s'approprier et qu'on peut donner ou recevoir en échange. Un bien qui est approprié n'appartient qu'à une seule personne ou à une seule communauté ; un bien qui a de la valeur et qui ne nous appartient pas, ne s'obtient, en général, que par le sacrifice d'un autre bien qui a de la valeur et qui nous appartient. Il suit de là que les objets qui forment des propriétés, et qui ont de la valeur, ou qui sont échangeables, sont naturellement bornés dans leur quantité. Qui dit propriété dit exclusion, et l'exclusion se fonde sur la limitation des choses propres. Qui dit échange dit sacrifice, et le sacrifice ne se motive que par la difficulté qu'on éprouve à se procurer autrement l'objet que l'on désire ou dont on a besoin. Or cette difficulté provient évidemment des bornes que la nature a mises dans la quantité de ce même objet. Si tous les objets que nous désirons étaient illimités dans leur quantité, tous les hommes les posséderaient également ; personne ne serait exclu des jouissances qu'ils procurent. Il n'y aurait pas de propriété, il ne se ferait aucun échange. Mais parmi ces objets il y en a beaucoup qui n'existent qu'en une certaine quantité. Ceux qui les possèdent ne les possèdent qu'à l'exclusion d'une foule d'hommes qui sont obligés de s'en passer, et ceux qui veulent les acquérir sont obligés de sacrifier un autre bien dont ils jouissent et que les autres ne possèdent pas. C'est là ce qui donne lieu aux échanges dont nous sommes journellement les acteurs et les témoins. Un homme qui a cent mille francs, en or ou en argent, possède une valeur qu'il peut troquer, si bon lui semble, contre une maison de cent mille francs. Mais il ne peut obtenir la possession de la maison, qu'en abandonnant ses cent mille francs, en or ou en argent. Le propriétaire de la maison est dans le même cas que lui. Sa maison de cent mille francs peut lui procurer, d'un jour à l'autre, une somme de cent mille francs, en or ou en argent, à la condition toutefois que pour avoir cette valeur, il renoncera à posséder sa maison, et par conséquent à jouir des avantages qu'elle lui procure. Ce qui domine et dirige le propriétaire de l'argent et le propriétaire de la maison, dans l'échange qu'ils font entre eux, c'est la vue de cette vérité que l'or et l'argent, d'une part, et, d'une autre part, les maisons sont des biens limités, ou qui n'existent qu'en une certaine quantité ; qu'ils appartiennent exclusivement à certaines personnes ; que ceux qui en jouissent en tirent avantage sur ceux qui n'en jouissent pas, et que, lorsque l'on veut obtenir une somme d'or ou d'argent, une maison, ou une valeur de toute autre espèce, il n'y a pas d'autre moyen d'y parvenir, sauf le cas de spoliation ou de donation volontaire, que d'offrir au propriétaire de ces biens un autre bien équivalent, une compensation du sacrifice qu'on lui demande.
Si cette observation est fondée, et je la crois incontestable, elle va nous conduire directement à la recherche et à la découverte de l'origine de la valeur. Ce n'est pas tout, en effet, que de savoir ce que c'est que la valeur, il faut encore en connaître la cause. D'où vient la valeur ? Où est la source de cette qualité ? Qu'est-ce qui fait qu'un objet a de la valeur, et qu'il équivaut à un autre ? C'est en répondant à cette question que nous rendrons peut-être à l'économie politique un des plus grands services qu'elle soit encore aujourd'hui susceptible de recevoir, si nous parvenons, comme je l'espère, à lui indiquer clairement l'objet dont elle doit s'occuper, et si, par cela même, nous lui fournissons le moyen de redresser les erreurs qui déparent quelques-unes de ses parties, et de remplir les lacunes qui en altèrent les proportions.
Deux opinions se sont accréditées sur l'origine de la valeur. L'une la place dans l'utilité, et l'autre dans le travail ou dans les frais de la production. La première est celle qui a réuni le plus de suffrages en France, tandis que la seconde compte, parmi ses adhérents, les plus célèbres économistes de l'Angleterre. Nous discuterons successivement ces deux opinions, et nous essaierons de leur en substituer une troisième qui nous paraît plus conforme à la vérité. Notre examen commencera par celle de ces deux doctrines qui est la plus répandue en France, et qui repose aussi, il faut le dire, sur le principe le plus général, sur celui de l'utilité (note 15).
Il suffit de connaître les auteurs français qui ont écrit sur l'économie politique, depuis le commencement de ce siècle, pour se convaincre qu'ils s'accordent presque tous à placer dans l'utilité l'origine et le fondement de la valeur. C'est, disent-ils, parce qu'une chose est utile qu'elle a de la valeur. Toute valeur vient de l'utilité. C'est en vertu de son utilité qu'un objet devient échangeable, et qu'il équivaut à un autre objet, d'une nature différente, mais ayant aussi son genre d'utilité.
Pour apprécier cette doctrine, pour nous en faire une juste idée, il faut d'abord que nous sachions ce que c'est que l'utilité. Nous verrons ensuite si c'est bien là qu'il faut placer la véritable cause de la valeur.
Or, qu'est-ce que l'utilité, si ce n'est cette qualité par laquelle un objet est propre à satisfaire un besoin ou à procurer une jouissance ? « L'utilité, dit M. Say, c'est, en économie politique, la faculté qu'ont les choses de pouvoir servir à l'homme, de quelque manière que ce soit. La chose la plus inutile, ajoute M. Say, et même la plus incommode, comme un manteau de cour, a ce qu'on appelle ici son utilité, si l'usage dont elle est, quel qu'il soit, suffit pour qu'on y attache un prix *. » (note 16) Il y a donc cette différence entre la morale et l'économie politique, que la première n'appelle utiles que les objets qui satisfont à des besoins avoués par la raison, tandis que la seconde accorde ce nom à tous les objets que l'homme peut désirer, soit dans l'intérêt de sa conservation, soit par un effet de ses passions et de ses caprices. Ainsi le pain est utile, parce qu'il sert à notre nourriture, et les viandes les plus recherchées sont utiles, parce qu'elles flattent notre sensualité. L'eau et le vin sont utiles, parce qu'ils servent à nous désaltérer, et les liqueurs les plus dangereuses sont utiles, parce qu'il y a des hommes qui ont du goût pour elles. La laine et le coton sont utiles, parce qu'on peut s'en faire des habits ; les perles et les diamants sont utiles, comme objets de parure. Les maisons sont utiles, parce qu'elles nous mettent à l'abri des intempéries de l'air ; les terres sont utiles, parce qu'on peut y semer des grains, planter des arbres, construire des maisons, etc. Ainsi encore, et dans un autre ordre d'idées, la musique et la poésie sont utiles, parce qu'elles nous réjouissent ; la médecine est utile, parce qu'elle guérit nos maux ou qu'elle les soulage ; l'éloquence d'un avocat est utile, parce qu'elle sert à défendre nos droits, quelquefois même notre vie ; le talent d'un administrateur est utile, parce qu'il contribue au succès des affaires publiques. En général, la science et le travail sont utiles, parce que les connaissances que nous possédons, et l'activité que nous sommes capables de déployer, nous servent, de mille manières, à soutenir et à embellir notre existence, en faisant tourner à notre avantage toutes les facultés de la nature et tous les objets qui nous environnent.
On voit, par ce que je viens de dire, que, tout en admettant la différence qui existe entre l'utilité morale et l'utilité économique, et en reconnaissant que celle-ci est plus étendue que la première, je n'attache pas la moindre importance à la division qu'on a cru devoir établir entre l'utilité matérielle et l'utilité immatérielle. Cette division est une suite, et, pour ainsi dire, un, dernier vestige de celle que, Smith a établie dans les divers travaux des hommes, en distinguant des travaux productifs et des travaux improductifs (note 17). On a fort bien prouvé depuis que tout travail utile, est productif ; et puisqu'on a proclamé l'utilité absolue du travail considéré en lui-même, et comme un simple phénomène, abstraction faite de l'objet sur lequel il s'exerce, il me semble qu'on aurait bien fait d'adopter toutes les conséquences de ce principe, et de ne plus opposer les produits matériels aux produits immatériels. Cette distinction est parfaitement oiseuse, à mon avis [1] ; elle ne conduit à aucun résultat important. Soit que l'utilité se fixe et s'incorpore dans un objet matériel, soit qu'elle en reste détachée, et qu'elle se présente comme un phénomène purement incorporel, elle n'en conserve pas moins son caractère essentiel et fondamental, qui est de satisfaire un besoin ou de procurer une jouissance. On aurait fort à faire si l'on voulait distinguer tous les caractères de nos divers besoins, et signaler toutes les différences qui se rencontrent parmi les choses dont nous nous servons. L'homme ne vit pas seulement de pain ; il vit d'une foule de choses qui, à tel titre ou à tel autre, lui rendent sa condition plus douce, plus agréable ; et il suffit qu'un objet quelconque puisse contribuer, de manière ou d'autre, à satisfaire un de nos besoins, ou à nous procurer quelque jouissance, pour que cet objet nous soit utile, et que les économistes le déclarent tel. Peu importe d'ailleurs que le besoin qui nous le fait désirer soit un besoin physique ou un besoin moral, peu importe qu'il nous procure une jouissance sensible ou un plaisir intellectuel. Quelle différence peut-on mettre, sous le seul rapport de l'utilité, entre un plaidoyer et un sac de blé, entre l'ordonnance d'un médecin et une bouteille de vin, entre un concert et un habit ? Si le blé nous nourrit, si le vin nous désaltère, si un habit nous garantit du froid, le talent d'un avocat défend nos droits compromis, celui d'un médecin rétablit notre santé, et le concert nous réjouit et nous amuse. Tous ces divers objets satisfont des besoins différents, qui n'en sont pas moins des besoins, et les jouissances qu'ils nous procurent, pour n'être pas toutes de la même espèce, n'en sont pas moins des jouissances.
Ce qui distingue les produits immatériels des produits matériels, suivant M. Say, c'est que ces derniers sont susceptibles de durer et de se conserver pendant un certain temps, tandis que les premiers sont consommés aussitôt que produits, sont consommés au moment même de leur production. Le principe de cette division est plus ingénieux que solide. De ce qu'un produit est immatériel, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il soit consommé aussitôt que produit. L'habileté d'un ouvrier, le talent d'un administrateur, la capacité d'un avoué, d'un juge, d'un médecin, ne sont-ce pas là autant de produits immatériels qui se conservent pendant toute la vie de ceux qui les possèdent [2] ? Quelle différence y a-t-il donc, sous le rapport de la durée, entre l'éloquence d'un avocat et un habit, entre la science d'un médecin et les remèdes qu'il nous prescrit, entre l'adresse d'une couturière et la robe qu'elle confectionne ? Dans les exemples que je viens de citer, tout l'avantage n'est-il pas en faveur des utilités immatérielles ?
« Un médecin vient visiter un malade, dit M. Say, observe les symptômes de son mal, lui prescrit un remède et sort, sans laisser aucun produit que le malade ou sa famille puissent transmettre à d'autres personnes, ni même conserver pour la consommation d'un autre temps *. » L'exemple de M. Say ne me paraît pas heureusement choisi ; la réflexion qu'il nous présente reste sujette à plus d'une critique. On pourrait d'abord affirmer que le produit laissé par le médecin peut être transmis à d'autres personnes, et conservé pour la consommation d'un autre temps. L'ordonnance donnée à un malade ne peut-elle pas être transmise à un autre malade situé dans le même cas ? Le Conseil qui a sauvé un homme cette année, ne peut-il pas le sauver encore, l'année prochaine, dans la même maladie ? Je ne connais rien de plus transmissible et de plus durable qu'un produit de cette nature. Mais admettons qu'il ne le fût pas. Faisons abstraction de l'ordonnance et ne considérons, dans le médecin, que la science et la capacité qui le mettent à même d'en formuler une vingtaine tous les jours. Cette utilité immatérielle n'a-t-elle pas une véritable durée ? Le médecin qui visite dix malades, le matin, n'en peut-il pas visiter dix autres le soir ? Celui qui m'a guéri une première fois, ne peut-il pas me guérir une seconde ? Un avocat qui a plaidé dix ans, ne peut-il pas plaider dix ans encore ? Un grand acteur, un chanteur célèbre ne font-ils pas, pendant toute leur vie, les délices de leurs auditeurs ? Quelle différence peut-il y avoir, sous le seul rapport de l'économie politique, entre un arbre qui donne des fruits tous les ans, et un juge qui prononce tous les jours des jugements ? Il est donc impossible de prétendre que la condition de la durée manque aux utilités immatérielles, et que ces utilités ne puissent pas être mises en réserve, et conservées pour un teins à venir. Il n'y a au contraire rien au monde qui soit plus durable et plus transmissible, en général, que ces espèces d'utilités ; car -quoique elles paraissent d'abord limitées à la vie de ceux qui les possèdent, elles passent facilement d'un individu à un autre. Et c'est ainsi que toutes les sciences, tous les arts utiles se propagent dans le monde, et se transmettent de génération en génération.
Il y a plus. Non-seulement les utilités immatérielles jouissent d'une véritable durée, mais il n'est pas difficile d'établir que les produits matériels qu'on dit être exclusivement susceptibles de conservation, sont eux-mêmes et assez souvent consommés aussitôt que produits. Une tasse de café, par exemple, n'est censée produite qu'au moment où on me la présente, toute chaude et toute sucrée, et si je l'avale à l'instant même, comme c'est l'usage, et comme le réclame l'intérêt de ma sensualité, on conviendra que si la consommation n'a pas marché de pair avec la production, elle l'a du moins suivie de fort près, et qu'il s'est écoulé bien peu de teins entre la production et la consommation définitives. Le pain que nous mangeons est dans le même cas. Les boulangers n'en ont pas plutôt fait la quantité nécessaire, pour alimenter, chaque jour, une population donnée, que la consommation s'en empare aussitôt, et qu'il ne reste rien ou presque rien, à la fin de la journée, de tout le pain qui a été cuit dans la nuit précédente. On peut en dire autant des fruits qu'on cueille sur un arbre dès qu'ils sont mûrs, et qu'on consomme sur le champ ou peu d'instants après. Rien ne serait plus aisé que de multiplier les exemples des produits matériels dont la consommation suit immédiatement la production, et de prouver, par conséquent, que les produits de cette espèce ne jouissent, à cet égard, d'aucun avantage sur ceux dont on a voulu faire une classe à part, sous le nom de produits immatériels.
La durée d'un produit matériel peut être réelle, si on le considère comme un corps, ou comme une simple réunion de parties étendues et palpables. Mais sa durée ainsi comprise est une durée physique, et rien de plus ; ce n'est pas une durée économique, si je puis m'exprimer ainsi.
L'économie politique n'envisage que l'utilité, et, sous ce rapport, je le répète, il y a des objets matériels qui n'ont pas plus de durée que des objets immatériels. Un morceau de pain, un verre de vin, durent, si l'on veut, comme corps, comme assemblage de molécules homogènes ; mais sous le rapport de leur utilité, ou du service qu'ils nous rendent, ils n'ont, à proprement parler, aucune durée, puisqu'ils se consomment aussi vite que certains produits immatériels, ou que le premier service qu'on en retire, est aussi nécessairement le dernier. Ils durent, si l'on veut, comme choses qui peuvent servir, mais tomme objets qui servent. actuellement, ils ne durent point. Gardez une bouteille de vin dans votre cave, elle durera des années entières, elle se conservera, tant que vous n'en ferez point usage ; mais le premier jour que vous la ferez servir sur votre table, elle disparaîtra complètement. Après le dîner, comme après le spectacle, il ne nous reste rien qu'un souvenir des mets que nous avons mangés et du vin que nous avons bu, comme des vers que nous avons entendus ou de la musique qui nous a charmés. Ajoutons même que, sous ce rapport, l'avantage n'est pas en faveur des utilités matérielles.
En ne considérant dans un objet que son utilité, et c'est ainsi qu'il faut procéder en économie politique, sa durée ne dépend pas toujours de sa nature ; elle dépend, le plus souvent, de l'usage même que l'on en fait, de l'espèce de service qu'on en retire. Il y a des objets qui peuvent durer et se conserver, pendant un temps plus ou moins long, si on les emploie de telle ou telle manière. Employés différemment, ils ne jouiront d'aucune durée. Ainsi les arbres qui composent un verger sont des utilités durables, tant qu'on se contente de recueillir les fruits qu'ils donnent tous les ans; mais si on les fait abattre, pour en faire du bois à brûler, ils n'auront plus aucune durée, et ne serviront jamais qu'une fois. Le buf que l'on destine à la charrue, dure plusieurs années, et prête plus d'une fois son service à l'agriculteur; mais le buf qu'on envoie à la boucherie ne peut pas se conserver longtemps, et le produit qu'il donne, lorsqu'il a été consommé une fois, ne peut plus servir à une nouvelle consommation.
Je montrerai peut-être un jour que M. Say a confondu les produits immatériels, avec les revenus [3], ou que du moins il a attribué aux premiers le caractère qui convient parfaitement aux seconds. Et, en effet, ce sont les revenus qui se consomment au fur et à mesure de leur production. Ce sont les revenus qui se consomment dès qu'ils sont produits, qui se consomment une fois pour toutes, qui ne survivent point au premier service qu'ils nous rendent. Le propre des capitaux, au contraire, c'est de durer et de se maintenir pendant un certain temps, de survivre à l'usage que nous en faisons, et de nous rendre plusieurs fois le même service. Or s'il y a des choses que la nature semble avoir destinées à former des capitaux, et d'autres qu'elle destine plus spécialement à former des revenus, il n'en est pas moins vrai que la plupart des objets utiles sont tantôt capitaux et tantôt revenus, par la seule destination de l'homme, et par un pur effet de l'usage auquel on les emploie (note 18). C'est une vérité que M. Say a suffisamment reconnue en plusieurs endroits de ses ouvrages, et notamment dans le passage suivant.
« C'est la manière dont on emploie, dont on use une valeur, et non la nature de sa substance, qui en fait un capital. Si l'on consomme une valeur de manière à ne reproduire aucune valeur autre, cette valeur cessant de se perpétuer, n'est plus un capital ; elle n'existe plus. Mais lorsqu'on la consomme de manière à la reproduire sous une autre forme, pour la consommer de nouveau et « la reproduire encore, cette valeur, quoique servant continuellement, se perpétue et forme un fonds permanent, qui est ce qu'on appelle un capital. »
« De l'huile brûlée pour éclairer un bal, est une dépense perdue ; de l'huile brûlée pour éclairer des ateliers, est une valeur qui se reproduit à mesure qu'elle se détruit, et qui passe dans les produits que l'on fabrique dans ces ateliers. »
« Ce n'est donc point telle matière, ou telle autre, dont se composent les capitaux d'un pays ; ils se composent de toutes les matières employées dans un usage reproductif, et non dans les autres *. » (note 19)
« Une valeur qui n'a pas été capitalisée, dit encore « M. Say, n'est consommée qu'une fois **. »
Par contre une valeur qui ne se consomme pas en une seule fois est un capital. Lorsqu'on emploie un objet utile de manière à le conserver plus ou moins longtemps, on en fait un capital; lorsqu'on l'emploie de manière à l'anéantir immédiatement, on en fait un revenu. La durée est la condition du capital, la qualité contraire est la condition du revenu; et comme ces deux conditions se rencontrent, ou peuvent se rencontrer dans des objets matériels et dans des objets immatériels, il s'ensuit qu'il y a des capitaux et des revenus de l'une et de l'autre espèce. La différence entre le capital et le revenu est donc la seule qui puisse obtenir de l'importance, et qui mérite de fixer l'attention de l'économiste ; mais ce n'est pas ici le lieu d'insister sur cette différence, ni sur les conséquences qui en dérivent. Je me contente donc pour aujourd'hui de protester contre la distinction établie par M. Say entre l'utilité matérielle et l'utilité immatérielle [4], et contre le principe de cette distinction. Les utilités matérielles ne sont pas plus essentiellement durables que les utilités immatérielles, et celles-ci ne sont pas plus essentiellement éphémères que les autres. D'ailleurs, la circonstance que certains produits sont susceptibles de durer un certain. temps, et que d'autres ne jouissent pas de la même prérogative, ne change rien à la nature intime des produits et à l'essence de l'utilité. Qu'une chose puisse nous servir plusieurs fois, ou qu'elle puisse nous, servir une seule fois, elle n'en satisfait pas moins un besoin, elle n'en procure pas moins une jouissance. Quel que soit donc l'objet qui se présente à nous, matériel ou immatériel, durable ou non durable, qui peut nous servir à quelque usage, nous ne devons pas hésiter à l'appeler utile, dès que nous découvrons en lui cette qualité spéciale et fondamentale de pouvoir satisfaire un besoin quelconque, ou de procurer une jouissance, quelle qu'elle soit.
Que si l'on me demande l'origine ou la cause de l'utilité, je répondrai que cette qualité des choses est un effet de leur nature, une conséquence de leur manière d'être, relativement à la nature et à la condition de l'homme. La source de l'utilité ne peut pas se trouver ailleurs que dans le rapport qui existe entre nous et les choses extérieures. C'est parce que nous sommes soumis à des besoins, et susceptibles d'éprouver des jouissances, que les choses propres à la satisfaction de nos besoins et à la production de nos plaisirs, nous deviennent utiles, quelquefois même nécessaires. Étant donné l'homme tel qu'il est, étant données les choses telles qu'elles sont, l'utilité de ces dernières dérive nécessairement de l'analogie qui existe entre leurs qualités et la nature de l'homme.
L'utilité étant ainsi comprise et définie, il nous sera facile de montrer que cette qualité ne suffit pas pour produire la valeur [5].
Notes du chapitre 2
Note 15 :
On trouvera un exposé critique plus substantiel de toute cette question dans le Mémoire sur l'origine de la valeur d'échange, reproduit en 20 annexe au présent ouvrage. (Retour à lappel de note 15)
Note 16 :
Cf. aussi livre let, chap. 1er du Traité (6e édition, p. 57) : « Cette faculté qu'ont certaines choses de pouvoir satisfaire aux divers besoins des hommes, qu'on me permette de la nommer utilité. Je dirai que créer des objets qui ont une utilité quelconque, c'est créer des richesses, puisque l'utilité de ces choses est le premier fondement de leur valeur, et que leur voleur est de la richesse. » (Retour à lappel de note 16)
Note 17 :
Cf. Sur la distinction entre les travaux productifs et les travaux improductifs : Richesse des nations, livre II, chap. III et la critique qu'en a fait J.-B. Say : Traité, livre ler, chap. XIII, qui a retenu la séparation entre les produits matériels et les produits immatériels, dont il est question au texte. (Retour à lappel de note 17)
Note 18 :
Nous trouvons ici la genèse d'une distinction entre le capital et le revenu, approfondie par l'auteur dans le chap. IV de sa Théorie de la richesse sociale (Guillaumin, 1849, p. 53) et reprise par son fils dans ses Éléments d'économie politique pure (17e leçon, édition de 1926, p. 177). Cf. une critique dans Pirou : Théories (le l'équilibre économique, op. cit., pp. 54 et 197. (Retour à lappel de note 18)
Note 19 :
Dans l'édition des Oeuvres diverses de Guillaumin, 1848, p. 20, note 2. (Retour à lappel de note 19)