De la nature de la richesse et de l'origine de la valeur

Chapitre XIX

De la population et du marché. - distinction entre l'influence de la richesse absolue sur la population, et l'influence de la population sur la richesse relative. - du marché considéré comme une troisième expression de la limitation ou de la rareté.

Les conséquences que l'on peut déduire des principes que j'ai émis et développés jusqu'à présent, ne se bornent pas à ce que j'ai dit, dans le chapitre XVIII. On voit encore, par tout ce qui précède, comment la théorie de la popu­lation se rapporte à la théorie de la richesse, et comment elle a pu former une branche importante de l'économie politique. Puisque la richesse propre­ment dite, consiste dans la possession d'une valeur, puisque la valeur vient de la ra­re­té, et que la rareté n'est autre chose que le rapport de quantité qui existe en­tre la somme des biens limités, et la somme des besoins qui en réclament la pos­session, il s'ensuit que l'idée de la richesse implique l'idée de la population, et que le nombre des hommes exerce une influence directe sur la valeur. Et, en effet, ce sont les hommes qui éprouvent les divers besoins auxquels les utilités rares sont corrélatives. Le nombre des hommes constitue la population. Plus la population est nombreuse, plus les besoins sont abondants ; plus les besoins sont abondants, plus les biens limités deviennent rares ; plus ces derniers biens sont rares, plus ils ont de valeur. Au contraire, si le nombre des hommes dimi­nue, la somme des biens limités restant la même, la rareté diminue avec lui, et la valeur s'affaiblit du même coup. En résumé, on voit qu'il y a un rapport nécessaire entre la population et la richesse, et que ce dernier mot ne peut pas s'entendre, en économie politique, d'une manière absolue, mais qu'il faut lui donner une acception essentiellement relative. Un bien limité aura d'autant plus de valeur qu'il sera sollicité par un plus grand nombre de besoins ; et comme les besoins résident dans l'humanité, il s'ensuit que plus la population est nombreuse, et plus les utilités rares augmentent de valeur ; il s'ensuit aussi que plus les hommes sont nombreux, et plus il leur faut des biens rares ou des valeurs pour satisfaire à leurs divers besoins. Vingt millions d'hommes sont plus riches, avec trois milliards de francs, que quarante millions d'hommes ne le seraient avec quatre ou cinq milliards, parce que la population doublant, il faudrait, pour que sa richesse se maintînt au même point, que la somme des valeurs qu'elle possède doublât en même temps, et s'élevât à six milliards. Un homme qui possède dix mille livres de rentes, et qui vit seul, est évidemment quatre fois plus riche que celui qui n'en possède que cinq, et qui est obligé de nourrir et d'entretenir ou sa femme ou sa mère, ou son père ou son fils. Le nombre des consommateurs étant double dans le second cas, il faudrait, pour qu'il y eût égalité, que leur fortune s'élevât au double de ce que possède le premier individu, ou au quadruple de ce qu'elle est actuellement.

Ce n'est pas qu'il n'y ait d'importantes considérations à faire valoir, sur le bonheur dont jouissent les hommes réunis en société, relativement à la distri­bu­tion des richesses ou des valeurs. Vingt millions d'hommes qui possèdent quatre milliards, et parmi lesquels cette richesse se trouve partagée en parties à peu près égales, peuvent être regardés comme plus heureux que ne le se­raient vingt millions d'hommes, avec cinq ou six milliards, si l'on suppose que cette fortune se trouvât partagée entr'eux, de manière qu'un petit nombre d'in­di­vidus en possédât la majeure partie, et que le reste fût distribué entre la mas­se des citoyens, par portions infiniment petites. Mais ce n'est pas là la question que je me propose d'agiter ou de soulever en ce mo­ment. Je ne m'occupe point, quant-à-présent, de la distribution même de la richesse, ou de la ma­nière dont elle se partage entre tous les hommes de l'uni­vers, ou entre tous les membres d'une communauté civile ou politique. Je con­si­dère la richesse en elle-même, dans la valeur qui la caractérise, abstraction faite de la propriété et de tous les effets moraux qui en résultent; et, dans ce sens, il est évident qu'un certain nombre d'hommes pris en masse sont d'autant plus riches qu'ils possè­dent une plus grande somme de valeurs, et que la valeur d'un objet est d'autant plus grande que la possession ou la jouissance de cet objet est sollicitée par un plus grand nombre d'hommes ou de besoins [24].

Le rapport qui existe entre la théorie de la richesse et la population, est encore une idée qui n'a point échappé à la sagacité des économistes. Il en est très peu parmi eux qui aient oublié de signaler ce rapport, et qui n'aient pas em­ployé des efforts plus ou moins heureux à le caractériser et à le préciser. Mais il me semble qu'ils se sont généralement trompés dans la position même du rapport, qu'ils en ont renversé les termes, ou, pour mieux dire, ils ont consacré leurs efforts à l'étude et au développement d'un rapport bien différent de celui que je veux établir en ce moment; et la chose est d'autant moins éton­nan­te, que les économistes ayant ignoré jusqu'à présent la véritable nature de la richesse, ou du moins le caractère naturel de celle qui fait l'objet de l'éco­nomie politique, la confusion de leurs idées sur ce point si essentiel et vérita­blement fondamental, a dû se faire ressentir dans toutes les parties de la science.

Nous avons vu qu'il y avait deux espèces de richesse, l'une que l'on peut appeler la richesse absolue, et l'autre la richesse relative. La première consiste dans la possession des choses utiles, et la seconde dans la possession des va­leurs. Celle-ci est la seule dont s'occupe l'économie politique ; elle a sa source dans la rareté, et l'utilité n'y figure que comme condition. Or c'est ici que les éco­nomistes ont fait erreur. Ils ont placé la richesse dans la possession de ce qui est utile, et, par cela même, ils se sont mis dans l'impossibilité d'aperce­voir et de signaler le rapport que je viens d'établir entre la valeur et la popula­tion. Et, en effet, le nombre des hommes ne fait rien à l'utilité. En faisant consister la richesse proprement dite dans la possession de ce qui est utile, les écono­mistes ne pouvaient faire autre chose que constater l'influence de l'utilité sur le nombre des hommes, autrement dit sur la population, et c'est aussi ce qu'ils ont fait. Tous les économistes se sont aperçus que la richesse, entendue com­me ils l'entendaient, c'est-à-dire, la somme des choses utiles avait une influ­ence sur la population ; et, après quelques tâtonnements, et au milieu de quelques contradictions, ils sont arrivés à ce principe que la population se pro­portionne à la somme des productions, ou à la somme des choses utiles dont les hommes se servent pour satisfaire à leurs divers besoins. La question envi­sagée sous ce point de vue, a réuni presque tous les suffrages ; et la théo­rie de la population, telle qu'on l'a considérée jusqu'à présent, est peut-être une des parties de l'économie politique où l'on trouve le moins d'imperfection, où il règne le plus d'accord parmi les écrivains (note 77). Mais ce n'est pas de cette manière que je veux la considérer ici, et le rapport que je signale en ce mo­ment me paraît avoir échappé à l'observation des économistes. Et, en effet, je ne prétends pas dire que la population se proportionne ou non à la somme des choses utiles, à la somme des productions, en général, ou à celle des subsis­tances, en particu­lier ; c'est une question sur laquelle je ne veux ni ne puis me prononcer ici. Ce que je vise à constater en ce moment, c'est que la valeur d'un objet se propor­tionne en même teins à la somme ou à la quantité de cet objet lui-même, et à la somme des besoins qui le réclament, ou au nombre des hommes dans lesquels il est évident que résident ces besoins. La rareté d'un objet, et la valeur qui en dérive, ne sont autre chose que la suite d'un rapport ou le rapport lui-même qui s'établit entre deux quantités, savoir : la somme des biens limités d'une part, et, d'une autre part, la somme des besoins qui en sollicitent la pos­session. Or, comme les besoins sont dans l'humanité, et dans l'humanité seule, il s'ensuit que le nombre des hommes exerce une influence directe sur la rareté et sur la valeur qui en est la suite. Sans doute, il existe ou il peut exister un nombre d'hommes d'autant plus grand, qu'il existe un plus grand nombre de cho­ses propres à les faire subsister. Mais aussi, et à moins que je ne me sois trompé jusqu'à présent sur la nature de la richesse propre­ment dite, et sur l'origine de la valeur, il faut reconnaître que les biens limités dans leur quan­tité deviennent rares, en raison du nombre des hommes qui les réclament; en sorte que si la richesse absolue a une influence sur la popula­tion, la population a aussi une influence, et une influence incontestable, sur la richesse relative, ou sur la valeur qui la constitue ; car la valeur d'une chose est d'autant plus grande que cette chose est plus demandée. Or, encore une fois, ce sont les hommes qui demandent. Il y a donc d'autant plus de valeur, pour chaque cho­se, qu'il y a plus de besoins qui la réclament, et que la chose propre à satis­faire ces besoins existe en moindre quantité. Et, au contraire, les choses ont d'autant moins de valeur qu'elles existent en plus grande quantité, et que le nombre des besoins qui les réclament est plus petit. La rareté et la valeur se mesurent d'après le nombre des choses qui sont rares, et d'après le nombre des hommes qui en ont besoin. Il ne faut jamais perdre cela de vue ; et c'est en considérant les choses de cette manière, qu'on se convaincra facile­ment que la population, ou le nombre des hommes, joue, dans la théorie de la richesse, un rôle plus capital et plus essentiel que celui qu'on lui a attribué jusqu'à présent. La population, telle que je l'entends ici, est une idée qui entre dans la conception même de la richesse proprement dite, et sans laquelle on ne peut définir et déterminer ni la valeur qui la caractérise ni la rareté qui la produit, tandis que la manière dont on l'a envisagée jusqu'à présent ne donne qu'un rapport secondaire et acces­soire. Les économistes ont bien parlé de l'in­fluence de la richesse abso­lue sur la population ; mais ils n'ont rien dit de l'influence de la population sur la richesse relative.

Cette nouvelle manière de considérer la population, et son influence sur la richesse proprement dite, jointe à ce que nous avons dit plus haut de la valeur, et de l'inconvénient qu'elle présente, économiquement parlant, ne fera que mieux sentir l'erreur qu'ont commise ceux d'entre les économistes qui ont de­man­dé aveuglément qu'on encourageât la population, et qui ont considéré l'augmentation des hommes comme un bien absolu. L'accroissement de la po­pu­lation ne peut être un bien, que lorsque la richesse augmente dans la mê­me proportion. S'il arrive que la richesse ne puisse plus augmenter, il est évi­dent que l'augmentation de la population ne ferait qu'accroître la misère et le dénuement des hommes qui ne sont pas déjà très riches, ou qui n'ont pas tout ce qui leur est nécessaire pour satisfaire à leurs divers besoins.

Et cependant, il faut tout dire ; l'humanité joue un double rôle dans l'histoi­re de la richesse. Si nous consommons des choses rares et précieuses, nous en produisons aussi. L'homme n'est pas seulement soumis à des besoins, qu'il faut qu'il satisfasse, il possède aussi des moyens, des facultés puis­santes, qui concourent, pour une grande part, à la création ou à la production de la ri­ches­se. Il suit de là que si l'augmentation des hommes, considérés com­me consom­ma­teurs, est nuisible au bien-être et à l'aisance de tous et de cha­cun, l'augmen­ta­tion du nombre de ces mêmes hommes peut devenir un bien, lorsqu'on les considère comme producteurs. Pourvu que la production balance la consom­mation, il n'y a donc pas de perte de notre part. La situation d'un peuple ou d'une famille ne saurait empirer qu'au moment où sa con­som­mation l'emporte­rait sur sa production. Mais si la production surpasse la consomma­tion, oh ! alors, notre situation s'améliore visiblement ; et il serait très-difficile de com­prendre comment il s'est trouvé plusieurs économistes qui n'ont pas cru devoir approuver cette dernière idée, si la doctrine qu'ils ont soutenue à ce sujet ne trouvait pas son explication naturelle dans les fausses idées qu'ils s'étaient faites sur la valeur et sur son origine, sur la richesse proprement dite et sur le véritable objet de l'économie politique. Mais ce n'est pas ici le lieu de discuter les opinions diverses qu'on a émises sur la production, et de nous jeter à tra­vers la longue polémique qu'elles ont engendrée (note 78).

La population ou le nombre des hommes qui existent dans un certain lieu, d'une part, et le nombre des utilités rares, qui s'offrent, dans le même lieu, d'au­­tre part, donnent et constituent le marché ; et telle est maintenant l'idée que nous sommes conduits à définir et à analyser. J'appelle marché le lieu où se rencontrent des vendeurs et des acheteurs, autrement dit des échangistes, c'est-à-dire, le lieu où il se trouve, d'un côté, des hommes ayant des besoins, et, d'un autre côté, des utilités rares propres à satisfaire ces besoins. La pro­priété fruit de la limitation, et le monopole qui est la suite de la propriété, sont cause que les utilités rares ne peuvent, tomber dans la possession de ceux qui les désirent, que par le moyen d'un échange qui contient en même temps une vente et un, achat; et tout le monde sait que les valeurs ainsi offertes et deman­dées, et par suite vendues et achetées, autrement dit échangées, prennent le nom de marchandises. Le nom de mar­chan­dises convient à toutes les valeurs que le proprié­taire ne veut pas con­sommer lui-même, dont il ne veut pas se servir pour son propre usage, mais qu'il veut échan­ger contre des valeurs égales qui lui sont personnellement plus nécessaires ou plus utiles. L'échange implique la pro­priété, et cette dernière circonstance ne peut que compli­quer l'idée qu'on doit se faire du marché, et qu'on s'en fait réellement. Mais en fai­sant abstraction de la propriété, du monopole et de leurs conséquences, au nombre des­ quelles il faut placer l'é­chan­ge en premier lieu, il est évident que l'idée du marché ne contiendra plus, d'une part, que le nombre des besoins, ou le nombre des hommes en qui rési­dent ces besoins ; et, d'une autre part, le nom­bre des biens limités ou des utilités rares propres à les satisfaire.

Or l'idée du marché ainsi considérée, en la dépouillant de ses accessoires, équivaut de tout point à ce que j'ai appelé jusqu'à présent la rareté, ou la limitation dans la quantité de certains biens. En recherchant l'origine de la valeur, j'ai dû faire abstraction de la propriété et de ses conséquences, et m'atta­cher aux faits primitifs, essentiels, et par conséquent aux termes les plus généraux. Le mot rareté n'est pas d'ailleurs de mon invention, et je l'ai puisé dans la langue commune, comme j'ai cherché à prendre mes idées dans le sens commun. Or, comment ai-je défini la rareté ? J'ai dit que cette idée exprimait un rapport de quantité. Elle nous montre, d'un côté, un certain nombre d'hom­mes qui ont des besoins, et, d'un autre côté, un certain nombre de choses limitées, propres à satisfaire ces besoins. La rareté résulte de la comparaison qui s'établit entre la somme des besoins, et la somme des utilités limitées ; et suivant que ces deux nombres augmentent ou diminuent, l'un par rapport à l'autre, la rareté devient plus ou moins grande. Elle est en rapport direct avec le nombre des besoins, et en rapport inverse avec le nombre des choses utiles. Là est l'origine de la valeur, ou de cette qualité qui fait que certaines choses s'achètent, c'est-à-dire, qu'elles s'obtiennent par un sacrifice, et par un sacrifice égal à l'acquisition qu'on veut faire, à l'avantage qu'on veut se pro­curer.

Mais les utilités rares et les besoins qui les réclament ne planent pas dans les airs, ne se perdent pas dans l'espace. Les hommes couvrent la terre, et les utilités rares croissent autour d'eux. C'est toujours dans un certain lieu qu'on trouve une telle quantité d'hommes, et une telle quantité de biens limités. Ainsi la rareté se manifeste, s'applique et se détermine ; et c'est toujours dans un lieu donné que se réalise cette disproportion très-remarquable que nous avons signalée, et que le sens commun a signalée depuis longtemps, entre la somme de certains biens et la somme des besoins qui en sollicitent la posses­sion. Or, encore une fois, le lieu où se manifeste cette disproportion, s'appelle le marché; non que l'idée du marché soit tout entière dans cette disproportion ; car, je le répète, l'idée du marché embrasse d'autres éléments ; elle implique l'idée de la vente et de l'achat, autrement dit l'idée de l'échange, et par consé­quent elle suppose la propriété et le monopole, et toutes les idées qui dérivent, dans l'ordre moral et social, du fait fondamental et général de la limitation de certains biens ; mais, je le répète, faites abstraction de la propriété et de ses conséquences, ôtez l'échange et le monopole, ne regardez plus que des chiffres ou des quantités : voyez, d'une part, un nombre donné d'hommes et par con­séquent de besoins, et, d'une autre part, un nombre donné de choses utiles et limitées, l'idée du marché ainsi tronquée ou dépouillée, ne vous présentera pas autre chose qu'une idée entièrement adéquate à la rareté, à la rareté se réalisant dans un certain temps et dans un certain lieu, pour un certain pays et pour une certaine époque.

J'avais besoin d'analyser ainsi l'idée du marché, et de m'en rendre à moi-même le compte que je viens de soumettre aux yeux de mes lecteurs, pour com­prendre la doctrine de M. Ganilh, ou, pour mieux dire, cette partie de sa doc­trine où il dit que la richesse dérive du marché (note 79). Si l'on veut entendre par le marche le rapport qui résulte de la comparaison qui se fait en­tre la somme des besoins et la somme des biens limités, cette idée, je le répète, ne comprendra pas autre chose que ce que j'ai déjà exprimé tant de fois par le mot rareté ; et si c'est ainsi que M. Ganilh a prétendu envisager le marché, sa doctrine est de la plus exacte vérité. Je me plais à lui rendre hommage sur ce point; et je m'estime fort heureux de rencontrer, chez cet auteur, des principes qui s'accordent au fond avec les miens. Je reprocherai cependant à M. Ganilh de n'avoir pas exprimé son opinion d'une manière assez claire et assez précise pour que personne ne pût s'y méprendre. Je lui reprocherai surtout d'avoir pla­cé dans l'utilité l'origine de la valeur, après avoir fait dériver la richesse du marché. Certainement il y a contradiction entre ces deux principes ; et je ne connais rien de pire, dans un ouvrage scientifique, que les propositions contra­dictoires. En trahissant l'embarras et l'incertitude de l'auteur, elles jettent, dans l'esprit du lecteur, une obscurité profonde, beaucoup plus propre à l'égarer qu'à l'instruire, et une sorte d'anxiété dont il ne peut se délivrer que par les plus grands efforts.

Notes Du chapitre 19

Note 77 :

V. notamment Le Traité de J.-B. Say, livre 11, chap. XI, § 1.

Note 78 :

V. Théorie de la richesse sociale, chap. VI.

Note 79 :

Cf. le Dictionnaire analytique d'économie politique de Ganilh. Préface, p. 2.

Chapitre XX

En quel sens il est vrai de dire que la valeur augmente avec l'étendue du marché. - qu'il y a toujours deux quantités a considérer dans l'appréciation de la rareté et de la valeur qui en est la suite.

L'idée du marché ne se prend pas toujours dans un sens aussi étendu et aussi complet que je l'ai fait dans le chapitre précédent. Tout en faisant abs­trac­tion de la propriété et de ses conséquences, de l'échange et de ses résultats, j'ai conservé dans l'idée du marché deux éléments qui m'en paraissent insé­parables ; je veux dire le nombre des hommes, d'une part, et d'une autre part, la somme des biens limités ou des marchandises. Il faut absolument en­tendre le marché comme le résultat de ces deux nombres, si l'on veut y trouver un synonyme de la rareté, une véritable réalisation de la disproportion natu­relle qui se fait remarquer entre certains besoins et les choses propres à les satis­faire. Mais il arrive assez souvent qu'on néglige l'un ou l'autre des deux termes qui constituent ce rapport, et principalement le nombre des choses qui s'off­rent à être vendues ou échangées. Le marché ne représente aux yeux de cer­tains économistes que le lieu où se présentent des acheteurs, ou, si l'on veut, des besoins à satisfaire. « Marché, dit M. Say : lieu où l'on trouve à échan­ger, ou si l'on veut, à vendre ses produits. En économie politique, ce n'est pas seulement le lieu où l'on se rassemble matériellement pour vendre et acheter ; c'est le lieu quelconque où il se présente des acheteurs. Ainsi l'Angleterre est un marché pour le thé de Chine, et l'Asie est un marché pour les métaux pré­cieux du nouveau monde. Ce mot, dans beaucoup de cas, peut être remplacé par celui de débouchés *. » On voit que dans cette définition, et tout en se fai­sant du marché une idée assez générale, M. Say ne tient compte que des acheteurs, ou du moins il accorde une plus grande importance à la somme des besoins, ou au nombre des hommes qui les éprouvent, qu'à la quantité même des objets qui peuvent satisfaire ces besoins. L'idée du marché ainsi exprimée me paraît incomplète; mais n'importe, l'essentiel est de s'entendre. Si l'on veut définir le marché comme l'a fait M. Say, on déduira de cette définition des conséquences que je ne pourrais pas déduire de la mienne, et l'on ne pourra pas déduire de la première les conséquences qui découlent de la seconde.

Et, en effet, il faut comprendre le marché comme l'a fait M. Say, et comme l'ont fait plusieurs autres économistes, pour convenir de la justesse de cet axiome que la valeur d'une chose augmente avec l'étendue du marché. Si le marché n'est pas autre chose que la somme des demandes ou des besoins, il est évident que la valeur d'un objet deviendra d'autant plus grande, qu'on aug­mentera davantage la somme des besoins qui en réclament la possession. Cette maxime ainsi comprise rentre parfaitement dans mon système qui veut que la valeur d'un objet soit en raison directe des besoins. Si le marché ne comprend pas autre chose que les besoins, si vous excluez de cette idée le nombre des choses propres à les satisfaire, il est évident que le nombre des utilités rares restant le même, tandis que le nombre des besoins va au contraire en aug­men­tant, la rareté se trouve augmentée, et par conséquent aussi la valeur qui en est la suite.

De quelque manière qu'on entende le marché, on en distingue ordinaire­ment de trois espèces : le marché local, le marché natio­nal, et le marché étran­ger. Si un bien limité, une utilité rare propre à un cer­tain climat, se trou­ve consommée par les habitants du canton où croît cette utilité, il s'établit un rapport entre la somme de cette utilité et le nombre des hommes qui la sollicitent, et ce rapport fixe la valeur de l'objet à un certain taux. Si la somme de cette utilité augmente, sans que le nombre des consom­ma­teurs vienne à changer, la rareté diminue, et la valeur se fixe plus bas. Mais si la somme de cette utilité reste la même, tandis que la population augmente, et avec elle les besoins que cette utilité peut satisfaire, la rareté devient plus grande, et la va­leur augmente en même temps. L'extension du marché équi­vaut à une aug­men­tation de population ; car le cercle du marché, en s'agran­dis­sant, embrasse un plus grand nombre d'hommes. Tout objet qui, du marché local, passe dans le marché national, et ensuite dans le marché de l'univers, rencontre, de jour en jour, un plus grand nombre de besoins à satisfaire ; et si la somme de l'utilité à laquelle on fait subir ces diverses vicissitudes, n'aug­mente pas, à mesure que le goût s'en répand, ou que le besoin s'en fait sentir davantage, il arrivera que la rareté augmentera progressivement, et que la valeur s'élèvera en proportion ; car, encore une fois, la valeur est fille de la rareté, et comme elle ne connaît pas d'autre origine, elle ne connaît pas non plus d'autre mesure qu'elle. Supposez que les vins de Bordeaux et de Cham­pagne, ne fussent goûtés et appréciés que dans le Bordelais et dans la Champagne, il y aurait alors une proportion naturelle, ou, pour mieux dire, une certaine disproportion entre le nombre des tonneaux de vin et le nombre des hommes qui voudraient en boire, dans l'un et dans l'autre pays. Cette disproportion ou cette rareté donnerait à chaque tonneau de vin une valeur qui serait la règle du marché local. Mais maintenant supposez que le goût du Bordeaux et du Champagne se répande dans toute la France, la rareté de ces vins ne se mesurera pas seulement sur le nombre des Bordelais ou des Champenois, mais sur le nom­bre de tous les Français ; et l'on voit aisément que la valeur de ces précieuses liqueurs se trouvera considéra­blement augmentée, par l'augmentation du nombre des hommes qui les dési­rent. Enfin supposez, par une troisième hypothèse, qui n'est au reste encore que l'expression de la vérité, que les vins de Bordeaux et de Cham­pagne trou­vent des consommateurs, non-seulement dans toute la France, mais encore en Angleterre, en Allemagne, en Russie, etc., le nombre des besoins qui sollici­tent la possession de ces vins se trouvant par là considérablement augmenté, les vins de Bordeaux et de Champagne acquerront une valeur qui ne trouvera plus de limites que dans les facultés de ceux qui en désirent. Ce que je dis des vins de Bordeaux et de Champagne, on peut le dire également de tous les biens limités, de toutes les utilités rares. D'autres exemples n'ajouteraient rien à cette vérité que la valeur d'un objet se proportionne à l'étendue du marché, lorsqu'on ne fait entrer dans l'idée du marché que le nombre des acheteurs ou la somme des besoins. Mais si l'on définit le marché, comme je l'ai fait plus haut, en tenant compte des besoins et des biens limités, il ne sera plus vrai de dire que la valeur augmente avec l'étendue du marché.

Et, en effet, si l'on ne se contente pas d'envisager la population, et les ac­crois­sements qu'elle peut recevoir, mais qu'on veuille bien aussi tenir compte du nombre des choses utiles, et de l'augmentation dont ce nombre lui-même est susceptible, on se convaincra facilement que le marché peut quelquefois s'étendre immensément sans que les marchandises augmentent de prix. Il peut se faire, et cela arrive souvent, que des utilités naturellement rares ou limitées soient susceptibles d'une grande augmentation dans leur quantité, ou d'une multiplication rapide, par le moyen de l'industrie humaine. Alors la population qui réclame ces utilités a beau augmenter, comme les utilités elles-mêmes se multiplient abondamment, leur valeur se maintient au même taux; et il n'est même pas du tout rare que cette valeur diminue, malgré l'étendue toujours croissante du marché, et le nombre prodigieux des besoins qui les réclament. Toutes ces vérités de détail se déduisent facilement des principes ; et il suffit d'être bien pénétré de ceux-ci, pour arriver à toutes les conséquences qu'ils engendrent.

J'ai déjà comparé la rareté à la vitesse, et je ne pense pas qu'on puisse nier la justesse de cette comparaison. Or tout le monde comprend fort bien que la vitesse est en raison directe de l'espace parcouru, et en raison inverse du temps employé à le parcourir. Il n'est pas plus difficile de comprendre que la rareté est en raison directe des besoins, et en raison inverse de l'approvisionnement. Or comme la vitesse doit rester la même, lorsque l'augmentation est propor­tion­née à celle de l'espace, il est tout aussi évident que la rareté ne changera point, et que la valeur restera la même, si à l'augmentation du nombre des besoins se joint l'augmentation de l'approvisionnement.

En réfléchissant sur ce qui précède, on voit que dans l'appréciation de la rareté, et de la valeur qui en est la suite, il faut nécessairement tenir compte de deux quantités, qui sont : 1° la somme, des besoins, et 2° la somme des biens limités propres à satisfaire ces besoins. Si l'on fait abstraction de l'une ou de l'autre de ces deux quantités, on se fera de la rareté une très-fausse idée, et l'on se mettra hors d'état de comprendre une multitude de phénomènes, qui ne peuvent naturellement bien s'expliquer que par une analyse complète de la valeur et de la cause qui la produit.

Ainsi, par exemple, on a prétendu qu'une denrée de première nécessité était, à quantité égale, plus rare qu'une denrée moins indispensable et que sou­vent, pour un dixième ou pour un douzième de moins dans la quantité de cette denrée, on en voyait monter le prix au double ou au triple de ce qu'il était d'abord. Ce phénomène tient évidemment à l'étendue que prend, dans cette circonstance, la demande de cette denrée, ou la somme des besoins qui en sollicitent la possession. En même temps que la quantité de la denrée diminue, la somme des besoins augmente. A la diminution de la denrée offerte, se joint une augmentation considérable de la demande ; et c'est ainsi que se réunissent et agissent en même teins, les deux conditions qui font augmenter la rareté et la valeur qui en dérive. Lorsque le marché se trouve suffisamment approvi­sionné de blé, chacun s'en procure, au fur et à mesure de sa consommation, la quantité qui lui est nécessaire pour subsister pendant un certain teins. Le prix du blé se fixe alors sur la rareté du moment, ou sur le rapport actuel de l'offre à la demande. Que si la disette du blé se fait sentir, par suite d'une mauvaise récolte ou de toute autre cause, la crainte de manquer de pain s'empare de toute la population. Le spectre de la famine se montre à elle, dans un avenir plus ou moins prochain. Personne ne se contente plus de la quantité de blé ou de farine qu'il peut avoir à sa disposition chacun ne pense plus seulement à sa conservation présente il éprouve aussi le désir d'assurer son existence à venir. Il voudra être sûr qu'après avoir épuisé sa provision actuelle, il en trouvera encore une autre quantité à sa disposition, et pourra ainsi échapper à l'embar­ras où se trouveront ses semblables, si les causes de la disette et de la pénurie viennent à se perpétuer. C'est ainsi que lorsqu'une ville est bloquée par l'enne­mi, le prix des subsistances s'y élève aussitôt, les habi­tants ne se contentant plus de pourvoir à leurs besoins, au jour le jour, mais chacun voulant aussi assurer son existence pendant toute la durée du siège ou du blocus. Chaque consommateur se multiplie alors, pour ainsi dire, par la durée probable que peut avoir cet état de gêne extraordinaire. Il éprouve, en un seul moment, les besoins d'une année entière, et se trouve disposé, si ses moyens n'y mettent pas d'obs­tacle, à acheter sur-le-champ une quantité de comestibles que, dans des cir­cons­tances ordinaires, il aurait acquise à plusieurs reprises, de semaine en semaine, ou de mois en mois, à mesure que les arrivages auraient alimenté le marché. Le prix du blé ou de toute autre denrée, ne se proportionne donc pas seulement, dans les circonstances dont nous venons de parler, à la baisse surve­nue dans l'offre de cette denrée, il se proportionne encore à l'accroisse­ment survenu dans la demande. Il y a réellement plus de demandeurs pour une denrée, lorsque chaque particulier en demande à la fois deux ou trois quantités pareilles à celle dont il se contentait précédemment. Les faits dont il s'agit ici rentrent parfaitement dans mon système, et, loin d'y porter la moindre atteinte, ils ne peuvent que lui prêter une nouvelle force. Les écrivains qui ont nié l'influence de la rareté, et ceux qui en ont méconnu la nature, se sont mis hors d'état d'expliquer les phénomènes dont nous venons de rendre compte, et quoiqu'ils aient eu le mérite de les signaler, il est évident qu'ils sont restés dans l'impossibilité de les rattacher à aucun principe (note 80).

« Les effets de la rareté ou de l'abondance d'une récolte sont différents, dit M. Garnier, suivant la nature de la denrée, et c'est surtout selon son degré d'utilité que la rareté opère avec plus de force. Une récolte de blé qui se trouve d'un douzième au-dessous de la quantité qu'exige la consommation ordinaire, répand une alarme générale, et chacun est frappé de la crainte de manquer de subsistance. Si la provision des années précédentes ne subsiste pas en assez grande quantité pour rassurer sur cette insuffisance, on est porté à s'exagérer le mal, et les possesseurs de blé, bien certains d'un débit avantageux, ne se pressent pas de mettre leur denrée au marché. Dans ce cas, l'élévation du prix est hors de toute proportion avec la quantité du déficit. Les particuliers aisés se hâtent de se prémunir contre la disette qu'ils redoutent, et pour déterminer les possesseurs de blé à leur en vendre, ils élèvent leur offre d'argent en con­cur­­rence les uns des autres. Il n'est pas rare de voir, en pareille conjoncture, le prix courant du blé monter à deux et trois fois son prix moyen ou ordinaire *. »

Si M. Garnier ne s'était pas trompé, comme il l'a fait, sur la nature de la rareté, s'il avait tenu compte des deux nombres, ou des deux quantités, qui entrent nécessairement dans l'appréciation de ce rapport, il aurait vu que le phénomène dont il parle, dans le passage que je viens de citer, est une confir­mation de ma doctrine sur l'origine de la valeur. En ne considérant dans la rare­té et dans l'abondance que la quantité même de la denrée, il a été conduit à dire que la rareté et l'abondance avaient des effets différents, suivant les cir­constances, ou suivant la nature de la denrée qu'on envisage, tandis qu'il est certain que ces phénomènes, entendus comme ils doivent l'être, produisent toujours le même effet, et que la valeur est toujours proportionnée à la rareté. Seulement faut-il se faire de ce phénomène une idée exacte et complète. Seulement faut-il reconnaître que la rareté n'est que le rapport entre la quantité offerte et la quantité demandée, qu'elle peut augmenter par conséquent, tant par l'abaisse­ment de l'offre, que par l'augmentation de la demande, et qu'elle augmente bien souvent par la réunion de ces deux causes. Ajoutons à cela quelques explications.

Lorsque nous avons parlé de l'utilité, et que nous avons essayé d'en pré­senter une analyse fidèle et complète, nous avons dit que cette qualité des choses exprimait la relation qui existe entr'elles et nos besoins considérés dans leur nature, et nous avons fait remarquer que les besoins n'étaient pas partout les mêmes, mais qu'ils dépendaient d'une multitude de circonstances qui im­po­sent aux hommes telle ou telle nécessité. Nos besoins, comme tout le mon­de peut s'en con­vaincre, dépendent du climat, des mœurs, de l'âge, du sexe, de l'éducation, de la position sociale où nous nous trouvons. Il suffit de passer d'un pays à l'autre, d'une ville à une autre ville, pour trouver des mœurs, des ha­bi­tudes, et par conséquent aussi des besoins différents. C'est à la géo­graphie et à la sta­tistique à nous apprendre en détail toutes ces particula­rités. Tout ce que nous avons à consigner ici, c'est que tous les hommes de l'univers n'éprou­vent pas précisément les mêmes besoins, et que les choses qui sont -utiles aux uns, sont souvent inutiles aux autres. Or, comme l'utilité est une condition indispensable de la valeur, il suit de cette observation, que ce qui aura de la valeur en Europe pourra ne rien valoir en Amérique, que ce qui se vend très-cher en Afrique, pourra se donner pour rien en Asie, que telle chose sera vendue aux habitants du Nord, et ne pourra l'être à ceux du Midi, et ainsi de suite. D'où il résulte aussi que la rareté et la valeur de chaque objet seront su­jet­tes à varier, suivant la quantité de cet objet, et suivant le nombre des besoins qui en solliciteront la possession.

Mais malgré la réalité de cette observation, et quelles que soient d'ailleurs son importance et l'extension dont elle est susceptible, il est permis de croire que sous une même latitude, sous un même climat, dans un même pays, des hommes qui sont d'ailleurs soumis aux mêmes lois, qui professent la même religion, et ont par conséquent les mêmes mœurs, éprouvent, à peu de chose près, les mêmes besoins. Prenons pour exemple la France ou l'Angleterre. Nous pouvons, je crois, affirmer que, sauf la différence à établir entre les habitants du Nord et ceux du Midi, entre les indigènes de lEst et ceux de l'Ouest, tous les Français ou tous les Anglais éprouvent à peu près les mêmes besoins, et sont soumis aux mêmes habitudes. Tout le monde veut être logé, nourri, vêtu de la meilleure manière possible ; et chacun ne connaît, en cela, d'autres bornes que celles de ses facultés. Il n'y a personne, en France, ou en Angleterre, qui ne désire un vêtement de drap de bonne qualité, une bonne provision de bière ou de vin, un cheval ou un équipage, un logement com­mode, un ameublement élégant, et ainsi de suite. En se renfermant dans les limites d'une seule nation, d'une seule province, ou d'une seule ville, on, peut donc croire que tous les individus qui la composent partagent les mêmes goûts, éprouvent les mêmes besoins, soupirent après les mêmes jouissances. Ainsi, pour chaque bien limité, ou pour chaque utilité rare qui existe dans le pays, on peut dire que la classe des demandeurs se compose de la totalité mê­me des citoyens, et qu'il n'y en a presque pas un seul qui ne se trouve disposé à acquérir, s'il le peut, ou dès qu'il le pourra, une certaine quantité de chaque denrée, ou de chaque objet consommable qui se présente sur le marché. La tota­lité des habitants représen­te donc, pour chaque denrée, la somme des demandeurs, ou la quantité absolu­ment demandée. Le nombre des habitants donne une quantité constante, pour l'expression de la demande. On conçoit alors que la quantité offerte est la seule qui puisse varier, ou dans laquelle on puisse trouver des différences; et comme la quantité offerte sera nécessai­rement plus grande pour telle denrée et plus petite pour telle autre, il s'ensuit que la rareté sera en raison inverse de la quantité offerte ou de l'approvision­nement, et que la valeur de chaque objet augmentera ou diminuera, à mesure que la quantité de cet objet viendra elle-même à diminuer ou à augmenter. C'est en ce sens seulement que la rareté et la valeur peuvent se proportionner à la quantité offerte. Dans tous les autres cas, il faut, pour bien connaître la rareté, et pour apprécier convenablement l'influence qu'elle exerce sur la valeur, tenir compte des deux quantités qui entrent dans la composition de ce rapport, de la somme des besoins, et de la somme des biens limités, et ne pas oublier que la rareté et la valeur peuvent augmenter et augmenter réellement, tant par la diminution de l'approvisionnement que par l'augmentation de la demande, et qu'il n'est pas rare de les voir augmenter par la réunion de ces deux causes. En un mot, la valeur est toujours proportionnée à la rareté; et c'est dans les variations survenues dans la rareté, qu'on doit toujours chercher la cause du mouvement qui 'Se fait sentir dans la valeur, mouvement uniforme dans tous les cas imaginables, et qui ne peut cesser un seul instant de repro­duire fidèlement les variations survenues dans le phénomène dont il dérive.

Mais s'il est vrai que la valeur se proportionne toujours à la rareté et à la rareté seule, s'il est vrai qu'il soit impossible de signaler dans la valeur un changement qui n'ait pas sa cause dans le changement survenu dans la rareté, ou dans les termes qui la constituent, il ne serait sans doute pas aussi exact d'avancer qu'il n'y a qu'une seule et unique manière d'entendre ce rapport, et les deux termes dont il se compose, qu'il n'y a qu'une manière d'apprécier la rareté et la valeur qui en dérive. Je crois, au contraire, qu'on peut se faire de la rareté une idée absolue et une idée relative, qu'on peut l'entendre dans un sens général et dans un sens particulier, qu'il en est de même de la valeur, ou du sacrifice que l'on s'impose pour acquérir un objet dont on a besoin, et qu'il est nécessaire de distinguer ces deux points de vue, pour se faire une idée juste des faits, et pour faire servir la science à des résultats pratiques et usuels. C'est en développant cette nouvelle idée que nous éclairerions d'un dernier trait de lumière, les principes de l'économie politique, et que nous achèverions de ci­men­ter la base inébranlable jusqu'ici, sur laquelle nous avons entrepris d'élever la théorie de la richesse proprement dite, ou la science de la valeur. La distinction entre la valeur et le prix vénal nous servirait à résoudre un grand nombre de difficultés qui ont embarrassé jusqu'à ce jour les économistes les plus habiles ; elle nous conduirait directement à la théorie du numéraire et de la monnaie, qui ne laisse pas que d'être encore fort imparfaite. Mais toutes ces nou­velles questions, pour être traitées d'une manière convenable, exigeraient des développements qui formeraient la matière d'un nouveau volume, et dépas­se­raient singulièrement la portée du titre que j'ai donné à celui-ci. Qu'il me suffise donc, pour aujourd'hui, d'avoir signalé nettement l'objet de l'écono­mie politique, et d'avoir indiqué aux économistes le point précis vers lequel ils doivent désormais diriger leurs efforts. Je crois en avoir fait assez pour leur tracer la nouvelle carrière qu'ils sont appelés à parcourir. Pour moi qui m'y suis lancé avec autant d'ardeur que de zèle pour la vérité, je réclame le droit de m'arrêter un moment dans la poursuite d'une tâche que j'ai entreprise peut-être avec plus d'ambition que de capacité, et d'attendre que le jugement du publie ait prononcé sur la valeur de cette tentative, et sur la direction que je me suis donnée. Je n'oserais aller plus loin sans craindre de manquer au respect et à la déférence que je lui dois. Mais pour peu que son approbation vienne répondre à mes premiers efforts, et ajouter à ma bonne volonté, je ne tarderai pas à soumettre à son impartialité les nouvelles découvertes que je crois avoir faites, et celles que je me flatte de faire encore, dans la science de la richesse [25].

FIN

Notes Du chapitre 20

Note 80 :

En fait il est cependant fort possible qu'une diminution de l'offre n'exerce aucune répercussion directe sur la demande et que cette dernière demeure sta­tionnaire. A Walras a certainement commis là une erreur pour avoir voulu trop prouver.

--------------------------------------------------------------------------------

* Le Globe, t. 1er, n° 32.

** Traité d'Économie politique, 5e édition, discours préliminaire.

a Note de J.-B. Say : On ne peut pas le savoir d'après une définition.

* Traité d'Économie politique, 5e édition, t. 1er, p. 2.

* Traité d'Économie politique, 5e édition, t. III, p. 327.

[1] Note de J.-B. Say : Elle a pourtant eu l'effet de ranger au nombre des richesses une foule d'avantages dont on comptait la production pour rien.

[2] Note de J.-B. Say. On conserve le fonds et non le produit.

* Traité d'Économie politique, 5e édition, t. 1er, p. 141.

[3] Note de J.-B. Say: et M. Walras a confondu les fonds et les produits des fonds.

* Catéchisme d'Économie politique, 3e édition, n° 12.

** Encyclopédie progressive, 1re livraison, p. 242.

[4] Note de J.-B. Say : M. Say dit : production immatérielle.

[5] Note de J.-B. Say : Je n'ai pas dit qu'elle fût suffisante.

[6] Note de J.-B. Say : Je dis le contraire, puisque je décris une foule de biens que j'appelle naturels qui n'ont point de valeur.

* Voyez les notes que M. Say a jointes à la traduction de Ricardo, par Constancio, t. II, p. 101.

* Catéchisme d'Économie politique, 3e édit., chap. II.

[7] Note de J.-B. Say : Cela est dans mes ouvrages sous le nom de choses susceptibles de devenir des propriétés.

* Dictionnaire analytique d'Économie politique, préface, p. 2.

* Traité d'Économie politique, 5e édition, t. 1er, p. 164.

** Traité d'Économie politique, 5e édition, t. 1er, p. 41.

[8] Note de J.-B. Say : Si fait.

* Catéchisme d'Économie politique, 30 édition, chap. I.

[9] Note de J.-B. Say : Pardieu ! Je le crois bien; ne fais-je pas entrer les frais de production comme un des fondements de la valeur ? Voilà la limitation dont se vante M. Walras.

* Catéchisme d'Économie politique, 3e édition, n. 1.

[10] Note de J.-B. Say : Et voilà qui réduit à rien votre découverte sur la limitation, et tous les reproches que vous m'opposez.

[11] Note, de J.-.B. Say : Voulu est bon !

* Catéchisme d'économie politique, 3e édition, n. 5.

[12] Note de J.-B. Say : hé bien, voilà vos biens saisissables ! J'ai dit ce qui est, et vous dites la même chose en d'autres termes.

[13] Note de J.-B. Say: M. Say se trompe, parce qu'il dit la vérité ! Comme s'il avait jamais dit quelque chose qui affaiblit cette vérité !

** Catéchisme d'économie politique, 3e édition, p. 46 en note.

[14] Note de J.-B. Say : Tous les fruits de la production sont des produits et des richesses; mais toutes les richesses ne sont pas des produits.

[15] Note de J.-B. Say : Je ne l'ai pas dit.

[16] Note de J.-B. Say : Il est trop évident que M. Say ne sait ni ce que C'est que la richesse, ni ce que sont et capitaux et revenus ! Je suis vraiment honteux de m'être si mal expliqué que je ne sois pas compris par M. Walras.

[17] Note de J.-B. Say : Voilà une grande pauvreté : rien n'est si rare à Paris que les nids d'oiseaux bons à manger : voilà donc la richesse la plus grande.

[18] Note de J.-B. Say : L'auteur ayant prouvé que la pauvreté est richesse, doit prouver que c'est un bien ; une absurdité conduit à une autre.

* Catéchisme d'Économie politique, 3e édition, n° 2.

* Principes de l'Économie politique et de l'impôt, t. 1er, p. 83 de la traduction française.

* Principes de l'Économie politique et de l'impôt, t. II, p. 74 de la traduction française.

* Virgile, Georgiques, livre 1er.

* Richesse des Nations, t. 1er, p. 59, traduction de G. Garnier, 2e édition.

* Catéchisme d'Économie politique, 3e édition, p. 121.

* Encyclopédie progressive, article « Économie politique » p. 226.

* Rapport de la nature à l'homme et de l'homme à la nature, t. III, n. b.

** Rapport de la nature à l'homme et de l'homme à la nature, t. III, n. b.

* Traité d'Économie politique, 5e édition, t. II, p. 230, en note.

[19] Note de J.-B. Say : Il y a en elles la rareté ! C'est-à-dire qu'il y a en elles ce qui n'y est pas !

* Catéchisme d'Économie politique, 36 édition, n. 6.

[20] Note de J.-B. Say: C'est faux; j'ai dit que les frais de production élèvent la valeur aussi haut que les facultés du producteur lui permettent d'en étendre la demande.

[21] Note de J.-B. Say : J'ai eu le mérite d'écrire toutes ces erreurs vingt ans avant M. Massias.

* Catéchisme d'Économie politique, 3e édition, chap. II.

* Rapport de la nature à l'homme et de l'homme à la nature, t. III, p. 297.

* Traité d'économie politique, 5e édition, t. Il, p. 157.

* Richesse des nations, traduction de Garnier, 2e édition, t. 1er, p. 60.

* Richesse des nations, traduction de Garnier, 2e édition, t. 1er, p. 94.

[22] Note de J.-B. Say : Et vous avez soutenu jusqu'à présent que je prétendais que l'unique cause de cette valeur était l'utilité ! Maintenant vous prétendez que je soutiens qu'elle réside dans les frais de production !

* Des Principes de l'Économie politique et de l'impôt, traduction française, t. 1er, p. 4.

* Voyez les Lettres à M. Malthus, sur différents sujets d'Économie politique, p. J.-B. Say, lettre 1re, p. 40.

** Richesse des nations, t. 1er, p. 5, traduction de G. Garnier, 2e édition.

* Catéchisme d'Économie politique, 3e édition, n. 4.

* Catéchisme d'Économie politique, 3e édition, p. 7.

[23] Note de J.-B. Say : prend sa source ! Mes opinions n'ont jamais pris leur source que dans la nature des choses. Adam Smith m'a quelquefois aidé à reconnaître la nature des choses, mais pas dans ce cas-ci.

* Éléments de droit naturel, 3e partie, chap. II.

* Rapport de la nature à l'homme, et de l'homme à la nature, t. III, p. 297.

* Traité d'économie politique, 5e édition, t. II, p. 167.

* Traité d'Économie politique, 5e édition, t. II, p. 168.

* Catéchisme d'Économie politique, 3e édition, n. 24.

** Principes de l'Économie politique et de l'impôt, t. II, p. 232.

* Traité d'Économie politique, 5e édition, t. II, p. 163.

* Des principes de l'Économie politique et de l'impôt, t. II, p. 288.

** Des principes de l'Économie politique et de l'impôt, t. II, p. 287.

* Des principes de I'Économie politique et de l'impôt, t. II, p. 287.

* Des principes de l'Économie politique et de l'impôt, t. II, p. 294 et suiv.

* Richesse des nations, 2e édition, t. V, p. 295.

* Richesse des nations, 2e édition, t. V, p. 298.

* Richesse des nations, 2e édition, t. V, p. 299.

* Richesse des nations, 2e édition, t. V, p. 291 et suiv.

* Richesse des nations, 2e édition, t. V, p. 299.

* Richesse des nations, 2e édition, t. V, p. 315.

* Rapport de la nature à l'homme et de l'homme à la nature, t. III, p. 235.

* Mémoires sur la valeur des monnaies de compte chez les peuples de l'antiquité, premier mémoire, pp. 2 et 3.

** Histoire de la monnaie, t. 1er, p. 77.

[24] Note de J.-B. Say : Comment, Monsieur, les hommes qui sollicitent les choses sont moins * riches que ceux qui les obtiennent ! Ils deviendraient donc plus pauvres à mesure qu'ils pourraient satisfaire leurs désirs.

* Nous pensons qu'il faut lire: plus (note de l'éditeur).

* Traité d'économie politique, 5e édition, t. III, p. 302.

* Richesse des nations, 2e édition, t. V, p. 300.

[25] Note de J.-B. Say : Résumé: M. Say se trompe; Adam Smith se trompe ; Ricardo se trom­pe; attendu que ces imbéciles ont dit que la richesse était quelque chose. La richesse est la rareté des choses, c'est-à-dire qu'elle West rien, et j'ouvre un champ nouveau à l'Écono­mie politique en montrant comment il faut multiplier les richesses, c'est-à-dire le néant.