Allocution de Marc Jutier à l'assemblée générale constitutive du
Rassemblement pour l'Ecologie et la Solidarité le 16 décembre 2000.

Aujourd'hui, nous sommes un peu dans la situation suivante :
Il y a un type à la fenêtre d'un train arrêté dans une gare qui crie ce que beaucoup pensent et ce que certains disent déjà.
La première chose c'est que ce n'est pas le seul train qui va dans cette direction.
Le courant anti-mondialisation néo-libéral, un an après Seattle, prend de l'ampleur. Il suffit de constater ce qui c'est passé à Nice la semaine dernière.
La deuxième chose, pour parler plus spécifiquement du train qui nous intéresse aujourd'hui, c'est qu'avant de monter dans un train on voudrait savoir :
dans quelle direction il va exactement ?;
s'il y a déjà des gens qui sont montés dedans ?
et qui sera dans la locomotive ?;
Je pourrais répondre à la première question ce que j'ai répondu à un économiste marxiste (lors de la rencontre internationale à Paris du 1 et 2 décembre dernier : pour une construction citoyenne du monde) qui me demandait si je pouvais lui expliquer en trois mots le fond de ma pensée, comme j'étais un peu fatigué de parler, je lui ai répondu : www.jutier.net. Surpris mais pas satisfait il a insisté, je lui est alors vendu mon livre. Mais je ne pourrai pas, bien évidemment, vous répondre cela car nous allons essayer ensemble de répondre à cette première question jusqu'à 15 h 45.

La deuxième question est délicate parce que bien qu'il y ait déjà quelque personne qui sont montés dans le train, il en à plusieurs qui sont sur le marche pied et qui se demande si c'est le bon train, si vous pouvez faire confiance à ce train afin qu'il ne déraille pas et s'il va dans la bonne direction. La comparaison avec le train s'arrête là. Car contrairement à un train, un groupe politique n'a pas une direction parfaitement figé des le départ. Sa direction générale, néanmoins, c'est l'écologie non matérialiste inspirée par la philosophie bouddhiste et la pensée de Gandhi. A savoir si c'est le bon train, et bien, c'est le bon train si vous êtes bon car le train c'est vous ! Et si vous pouvez faire confiance au train, demandez-vous d'abord si vous vous faites confiance !

A la question : Qui sera dans la locomotive ?
Réponse : le bureau de ce groupe politique composé de 8 à 15 membres.
Qui sera dans le wagon de tête : le conseil national composé des personnes qui ont envie de se présenter aux législatives.
Qui sera dans les autres wagon ? : les personnes qui soutiennent les candidats aux élections afin de défendre les "idées forces" et la vision générale du groupe.

Parmi les personnes qui sont dans la locomotive il y a votre serviteur. Permettez-moi, non pas de me présenter, mais simplement de vous énoncer quelques faits :

J'ai annoncé le 2 janvier 2000 à 1 700 internautes (journalistes, associatifs et militants) la création d'un comité de soutien à ma candidature pour être candidat aux élections présidentielles de 2002.
J'ai été candidat aux élections législatives en 1997 dans la 11è circonscription de Paris dans la formation d'Antoine Waechter, le Mouvement Ecologiste Indépendant qui avait présenté 249 candidats aux législatives de 1997.
Je me suis présenté à la présidence du MEI en novembre 1999.
Depuis 1996, à force d'actions militantes, j'ai tissé des liens avec les formations politiques, et les associations suivantes : Initiative Républicaine (IR a présenté 95 candidats aux législatives de 1997) ; Les Alternatifs (anciennement l'AREV) ; Ecologie Sociale (dissidence des Verts) ; la Confédération Ecologiste Indépendante ; Combat pour l'Emploi de Larrouturou (200 candidats) ; Chiche ! ; Droits Devants ! ; DAL ; APEIS ; quelques groupes ATTAC ; CCCOMC ; AC!! ; MNCP ; Observatoire de la Mondialisation ; "Souriez, vous êtes filmés !" ;
Nous, José Bové et quelques centaines des militants, avons investi les locaux de Vivendi en octobre 1999. J'ai rencontré, depuis, J. Bové à trois reprises.
J'étais présent, comme 40 000 personnes, à Millau le 30 juin 2000 lors de son procès. J'ai distribué 3500 tracts et vendu 100 livres. J'ai obtenu un article dans le Midi libre du 3 juillet.
Le 10 mars, j'ai lancé un appel : Rassemblement pour l'Ecologie et la Solidarité.
J'ai distribué 840 exemplaires de mon livre (300 ont été payés) et 1000 tracts sur le plateau du Larzac en septembre lors de l'enseignement du Dalaï-Lama.
Je viens de terminer un document vidéo d'une heure qui va être diffusé aux télévisions ainsi qu'auprès de groupes de soutien à Narbonne, Toulouse, Maubeuge, Lyon, Nantes, Quimper...
Je suis donc, de fait, en pré-campagne depuis 11 mois.

J'ai le répertoire des collectivités locales (36600 communes, conseils régionaux et généraux).
J'ai été ingénieur commercial, le téléphone ne me fait pas peur et j'ai bien intention de m'en servir à partir du 19 mars 2001.

Pourquoi est-on écologiste ?

Nous savons fort bien que le modèle de société dominant c'est-à-dire l'économie politique est devenue non seulement caduque mais aussi absurde et dangereuse pour la survie de la vie sur cette planète. En notre for intérieur, nous savons bien que nous avons fondamentalement raison. Mais nous savons aussi que nous allons devoir nous mettre en avant pour imposer nos idées car comme disait Heidegger les nouvelles idées sont d'abord considéré comme ridicule, elle rencontre ensuite une opposition farouche et finissent par devenir évidente pour tout le monde.

Je crois que les idées écologistes ne sont plus considérées par les Français comme irréalistes et c'est bien pour cela que je dis que nous allons devoir nous imposer, car l'ordre néo-libéral technoscientiste de consommation, avant de mourir, va fort probablement résiter. Le combat ne sera pas facile ! Mais c'est un combat juste ! Et pour mener ce combat nous devons rassembler les hommes et les femmes de bonne volonté.

Les Français sont trop nombreux pour que chacun puisse dire ce qu'il veut sur un certain nombre de problèmes clés. Alors ils vont voter. Mais pour qui ? Il faut bien qu'ils se tournent vers les partis qui existent. Or, pour le moment, qu'il s'agisse des partis de droite, du centre ou de gauche, leur pauvreté est la même. Grosso modo, même si c'est un peu trop facile de dire ça, ils sont aussi peu créatifs, aussi peu inventifs les uns que les autres. Considérons alors un citoyen critique, qui aurait des idées, qui serait vraiment contestataire tout en ayant des idées généreuses. Pour qui va-t-il voter ?


Le culturel est bien plus profond que la politique, derrière des politiques apparemment différentes, on retrouve le même fond culturel. Prenons simplement l'exemple de la technique, de l'efficacité. La gauche, la droite, les anciens pays socialistes et les pays dits libéraux, tous ont eu ou ont finalement le même culte de la technique. La culture, c'est l'ensemble des grands choix qui structurent la vision du monde, la vision de la société, la vision des autres hommes. Or, on voit bien que tous ces grands choix sont beaucoup plus profonds que les choix politiques. Pour le dire autrement, la technocratie est l'aboutissement d'une tradition qui n'est pas une tradition seulement politique, mais une tradition culturelle. Depuis le Moyen-Âge, l'Occident a laissé le pouvoir aux marchands qui eux-mêmes se sont énormément servis des ingénieurs et de ce qu'on peut appeler la révolution technique. Cela rejoint presque une sorte de psychanalyse collective. On peut dire que l'Occident a été complètement fasciné et possédé par le mythe de la machine, par le fantasme de la mécanique. Les médecins ont mis au point une sorte d'ingénierie médicale. De même, depuis des siècles, on a conçu la société comme une sorte de grande mécanique. Saint-Simon explique qu'une société est une usine, et qu'il faut la gérer comme une usine. Le peuple, pendant des décennies et des décennies, s'est vu donner des leçons de mécanique et a fini par assimiler toutes les réalités -- que ce soit l'homme, la société, le monde ou la vie en général -- à de la mécanique. Il ne faut donc pas s'étonner que cela donne une technocratie. Technocratie qui peut avoir des formes de gauche tout comme des formes de droite. Dans son livre "La machine et les rouages", Michel Heller identifiait expressément les citoyens de l'Union Soviétique à des rouages. En occident on est également convaincu que la société n'est qu'une mécanique et que l'on peut, comme le voulait Ernest Renan, fabriquer des gens qui ne seront peut-être pas des ingénieurs au sens strict, qui n'auront pas forcément appris le calcul intégral, la physique et la chimie, mais qui auront l'esprit scientifique, rationnel, et qui pourront gérer "rationnellement" la société. Ça a donné l'École Nationale d'Administration...

Ce que j'essaie de dire par-là, c'est qu'on risque de se laisser duper si l'on pense que le débat est seulement politique et si l'on oppose, chez nous, des Juppé et des Jospin. Ce qui est en cause, c'est une longue tradition culturelle qui conduit à la technocratie, ou pour prendre un exemple simple, au culte des experts. Tout cela contaminé par la domination de l'économie, conduit à des idées qui font que les gens de gauche comme les gens de droite trouvent normal, pour régler le problème des banlieues, par exemple, de raisonner en termes policiers, administratifs et financiers. On entend dire qu'il faudrait faire un "plan Marshall des banlieues". C'est d'une pauvreté humaine incommensurable ! Il faut bien voir que cela ne relève plus simplement de choix politiques mais d'une tradition profondément implantée dans nos habitudes et nos mœurs. Les grands partis politiques ne font jamais que proposer des variantes de technocratie. Il n'existe pas de partis qui donneraient la parole justement à ceux qui sont peut-être des rebelles, des résistants, qui voudraient inventer autre chose.

Quant à l 'efficacité de petits partis, je ne crois pas que ce soit réellement la quantité qui compte. J'en connais même un qui a réussi avec seulement douze...!

Notre combat, donc, est avant tout un combat culturel. Nous devons démontrer que les bases métaphysiques de notre civilisation sont fondamentalement erronées et que si elles ont pu en leur temps avoir une certaine efficacité, elles sont maintenant caduques, absurdes et stupides. Finalement, parmi nos concitoyens, qui sont ceux qui croient encore aux mythes du progrès technologique, de la croissance, du bonheur découlant de la technoscience.

Nos concitoyens pressentent parfaitement que notre civilisation va droit dans le mur, mais, ils ont peur du changement et ils se demandent ce qui va bien pouvoir remplacer cette civilisation qui aura été finalement bien plus destructrice que glorieuse. Il existe une véritable attente, de la part des Français, pour une nouvelle vision où l'homme vivrait en harmonie avec sa biosphère GAÏA.

L'utopie d'hier est l'ordinaire d'aujourd'hui. Le fait qu'une idée soit prématurée ne signifie pas qu'elle ne soit pas réalisable un jour futur. Dans notre civilisation, avoir l'esprit ouvert, c'est-à-dire sans préjugés, est assez rare, non pas parce que l'intelligence en est absente, mais par conformisme socio-psychologique qui veut que l'on soit en accord avec la majorité, faute de quoi on risque de subir l'exclusion du groupe.

Les civilisations sont mortelles, elles aussi, et la nôtre se meurt, pendant que la nouvelle est déjà en gestation au sein même de l'actuelle.

Et pendant ce temps-là, notre monde présente une face de plus en plus uniforme, internationalisée par l'économie, les sciences, les mass-médias et les toutes puissantes transnationales qui règnent en despotes quasi-absolus et pour lesquelles tout est permis.

L'histoire de l'humanité sur Terre nous a appris que c'est toujours un petit nombre qui met en doute le schéma mental établi comme dogme absolu, qui ose proposer ce que d'autres - par ignorance et par peurs de toutes sortes, peur du ridicule et de l'exclusion entre autres - n'oseront jamais.

Nous devons forcément envisager une stratégie d'alliance avec un certain nombre d'autres groupes politiques si nous voulons avoir une chance de montrer aux citoyens Français lors des prochaines législatives qu'il existe une véritable opposition à l'idéologie économique, au néo-libéralisme. Cette plate-forme d'opposition redonnera, sans doute, aux Français, écœuré par la politique politicienne, l'envie de s'impliquer, de participer et de voter à nouveau. Constatons le désintérêt, de façon générale, des Français pour la politique. Pourquoi ? Parce que sous le vernis d'une démocratie représentative, nous avons bien à faire à une dictature des marchés dont le pouvoir se concentre dans des organisations comme la Trilatérale, l'OMC ou le FMI.

L'écologie politique se doit de mettre au pas les commerçants-financiers nihilisme et cynique. Ce n'est assurément pas à la politique de se soumettre à la loi des marchés. Cette loi qui n'a bien entendu rien d'une loi mais est simplement une invention des marchands. Il s'agit bien de renverser l'ordre des choses. Certes, les hommes continueront à produire, à échanger et à consommer mais, la politique qui est l'art de gérer la cité se doit de reprendre ses lettres de noblesse.

Je vous remercie de votre attention.

Prononcé le 16 décembre 2000 dans la salle Lisbonne ; 30 rue Cabanis 75004 Paris