Allocution de Marc Jutier à Maubeuge le 7 mai 1999

Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Voilà la question à laquelle nous allons essayer de répondre ensemble ce soir. Comment s'est imposé la technoscience en tant que croyance dominante ? Pourquoi la vision politique de la caste des commerçants devenus économie politique puis science économique s'est imposée comme la pensée unique. Et donc pourquoi la recherche en biotechnologie et la mise en culture des OGM n'est finalement que le processus logique du développement de la technoscience concomitante avec la pensée de marché.

C'est à partir de la renaissance que l'économie politique -- l'expression apparaît en 1615 -- devint une discipline de pensée, détaché de la philosophie est préoccupé exclusivement de la création et de la circulation des biens matériels. L'économie politique se transformera en sciences économiques, cette mutation fut favorisée par le recours de plus en plus fréquent à l'arsenal mathématique -- essentiellement l'analyse et la statistique. En fait, jusqu'en 1936, c'est-à-dire jusqu'à la parution de la théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de Keynes il avait semblé à la majorité des penseurs que, dans l'économie de marché, le volume de la production s'établissait automatiquement sur une longue période, assurant ainsi le plein emploi de la main-d'oeuvre. Keynes affirma, au contraire que les équilibres de sous emploi pouvait également être durables. Les économistes entreprirent alors de déterminer les conditions de l'équilibre général c'est-à-dire à l'échelle macroéconomique. Ainsi la "science économique" s'est-elle fixé comme principal objectif : la recherche des équilibres fondamentaux.

En fait la "science économique" est une imposture, elle n'a qu'un seul objectif : contribuer à convaincre et soumettre le peuple au choix philosophique, au choix politique qui a été fait au 18e siècle par la caste des commerçants.

Le problème de toute société peut se résumer ainsi : comment canaliser l'énergie humaine, c'est-à-dire : 1. Comment produire les richesses, ce qui grâce à la technologie n'est plus vraiment un problème ! 2. Comment donner à chacun l'opportunité de se rendre utile à la communauté ? 3. Comment répartir les richesses produites (Principal problème : toutes les révolutions sont la conséquence d'une mauvaise répartition) ? Et 4. Comment sacrifier l'énergie humaine excédentaire ?

Pour bien comprendre ce dernier point, il est utile de revenir à la théorie du potlatch exposés par Mauss et sur l'essai de Georges Bataille, " la part maudite " écrit en 1949. D'après Bataille, il y a toujours excès, parce que le rayonnement solaire qui est à la source de toute croissance est donnée sans contrepartie, donc il y a accumulation d'une énergie qui ne peut qu'être gaspiller dans l'exubérance et l'ébullition. Dans l'ensemble, une société produit plus qu'il n'est nécessaire à sa subsistance, elle dispose d'un excèdent, c'est l'usage qu'elle en fait qui la détermine : le surplus est la cause de l'agitation, des changements de structures et de toute l'histoire. La plus commune des issues à cet excédent est la croissance. L'énergie (la richesse) excédante peut-être utilisé à la croissance d'un système (par exemple d'un organisme) ; si le système ne peut plus croître, ou si l'excédant ne peut en entier être absorbé dans sa croissance, il faut nécessairement le perdre sans profit, le dépenser, volontiers ou non, glorieusement ou sinon de façon catastrophique.

Ces excès de forces vives, qui congestionnent localement les économies les plus misérables, sont en effet les plus dangereux facteurs de ruines. Aussi la décongestion fut-elle en tout temps, mais au plus obscur de la conscience, l'objet d'une recherche fiévreuse. Les sociétés anciennes la trouvèrent dans les fêtes ; certains édifièrent d'admirables monuments. Nous employons l'excédent à multiplier des services ou secteur tertiaire (assurance, banque, organisation perfectionnée de vente ainsi que toute la société du spectacle), mais ces dérivatifs ont toujours été insuffisants.

Après un siècle de peuplement et de paix industrielle (1815--1914), la limite provisoire du développement étant rencontrée, les deux guerres ont ordonné les plus grandes orgies de richesses et d'êtres humains qu'eût enregistrées l'histoire. En définitive, c'est la grandeur de l'espace terrestre qui limite la croissance globale.

Le potlatch occidental, c'est la société de consommation, certes c'est mieux que la guerre mais ne pourrait-on pas trouver d'autres moyens de sacrifier l'excédent ? La solution néo-libérale c'est la croissance. Les apologistes des "30 glorieuses" prétendent faire revivre cette croissance par la seule application sans restrictions du libéralisme et refuse de reconnaître que cette "gloire" se paie trop chère par destruction de notre environnement. Ils ne se soucient guère des générations futures, des démunis, des exclus. Essentiellement aveuglés par l'avidité de biens matériels et de reconnaissance sociale, nous avons oublié le sens véritable de la vie humaine, reliée à celui de l'univers : la progression vers l'éveil spirituel. Il est étrange de constater une quasi-totale passivité de la jeunesse occidentale au niveau de la remise en question du paradigme économique dans lequel ils vivent.

Pourtant, les jeunes gens de la fin des années soixante critiquaient la vanité de la rationalité occidentale, l'hypocrisie du mode de vie, l'absurdité de la société de consommation. Après avoir fumé quelques joints et faute d'avoir trouvé une autre voie, ils s'empressèrent de réintégrer la société en créant des agences de pub, de communication, de marketing, et/ou en créant de nouveaux objets comblant des besoins nouvellement créés. Aujourd'hui, l'élite de la jeunesse occidentale -- les nouveaux Bazarovs -- la tête bien pleine de rationalité, ont bien appris leurs leçons -- la seule mine inépuisable c'est la bétise humaine -- alors ils passeront leur existence à faire con-sommer et à con-sommer des GTI Turbo, des brosses à dent triples têtes, des couches super absorbantes avec retensorbe (mais jusqu'où s'arrêteront-ils ?). Ceux qui se croient les plus intelligents font courir les autres avec des diplômes, des promotions, des titres et autres carottes ; ou leur font peur en brandissant la menace de l'insécurité, du chômage et autres bâtons.

L'origine de la pensée libérale remonte à la renaissance. Face à l'obscurantisme religieux, émerge la foie en la raison comme idéal et comme moyen pour comprendre la nature. Donc, contre la recherche d'un bonheur dans l'au-delà, on propose l'optimisme de la science. D'un point de vue métaphysique, l'Occident a basculé progressivement de la croyance en l'existence d'une entité ou d'un soi permanent, unique, indépendant, créateur de l'univers -- la judéo-chrétienté ou éternalisme -- à sa négation -- le matérialisme scientiste ou nihilisme. Le libéralisme est un ensemble hétérogène d'idées qui se fondent sur la croyance que l'homme a la possibilité de se rendre maître de l'univers pour la conquérir et en jouir. L'antinomie de la nature et de la raison est la plus grave erreur du libéralisme ; dans un premier temps, c'est-à-dire, du début du XVIIIème à la fin XIXème siècle, alors que la planète est un espace pratiquement infini par rapport à l'homme, ce ne fut pas trop gênant. Mais à l'approche du 21e siècle où cette planète est devenue un village de 6 milliards d'êtres humains, l'erreur se transforme en catastrophe.

En 1970, le club de Rome nous avait déjà mis en garde contre les excès du libéralisme et de la nécessité d'établir une science économique nouvelle qui réconcilie économie et écologie. Leurs avertissements sont restés lettres mortes, pour survivre, la société de consommation se devait d'aller toujours plus loin. La solution n'est ni de type Keynésien -- économiste qui a préconisé des dépenses publiques destinées à remplir les poches des consommateurs afin qu'ils se précipitent à consommer --, ni de type monétariste -- économie qui consiste en la manipulation des taux d'intérêts et de la masse monétaire ce qui permet d'accroître alternativement le pouvoir d'achat ou l'épargne. En fait l'argent, le capital, symbole d'énergie humaine cristallisé, n'est en soi rien d'autre qu'un instrument permettant de mobiliser les hommes pour l'action, qu'un canal pour utiliser l'énergie humaine et il ne doit être utilisé à des fins productives que s'il contribue au bien-être des hommes.

La solution à notre soi-disant problème économique n'est pas de dépanner la croissance ou d'arriver à une croissance zéro, comme pouvait le recommander le club de Rome. La vraie réponse, la seule issue à long terme c'est de sortir du paradigme économique dans lequel nous nous sommes enfermés. Nous devons réfléchir à la notion de croissance. L'augmentation de la production, de la consommation et donc de la pollution ne sont pas synonyme d'un accroissement du bien-être et de la qualité de la vie. Tout système vivant produit une énergie excédentaire et cette énergie doit être sacrifiée d'une façon ou d'une autre. À ce sacrifice, par manque d'imagination, nos solutions sont pitoyables : la société de consommation ou pire encore la guerre. Et je voudrais rappeler une citation d'Albert Einstein : quand un problème nous résiste malgré de grands efforts de recherche, nous devons mettre en doute ses principaux postulats. L'imagination est alors plus importante que le savoir.

L'évolution du symbole d'échange au cours de l'histoire humaine s'est accélérée subitement ces dernières années pour devenir, avec l'informatique, complètement virtuel. Et pourtant, la monnaie est devenue la seule valeur pour la plupart des êtres humains. Depuis les Templiers et les Lombards, la monnaie fiduciaire est basée, comme son nom l'indique sur la confiance que le public accorde à l'organisme émetteur. Il était, en effet, plus pratique au Moyen-Age pour le commerçant de voyager avec un billet à ordre plutôt qu'avec de l'or. L'histoire contemporaine de la monnaie, des changes, des dévaluations, etc., nous enseigne que la confiance accordée à l'organisme émetteur du symbole d'échange n'est pas toujours justifiée. La logique du fonctionnement du système bancaire international pousse les banquiers à prêter pour n'importe quel projet pourvu qu'il soit source de profit. N'oublions pas que le seul souci du banquier c'est de prêter l'argent qu'il crée.


On en arrive donc, aux faillites des caisses d'épargne américaines ou au scandale du Crédit Lyonnais. Et en fait, les énormes masses monétaire investi dans les biotechnologies et donc des OGM sont symptomatiques d'un système à la recherche de toujours plus de profit. Les deux tiers de l'humanité ont des problèmes de nutrition, de santé et d'éducation mais nous investissons de grande quantité d'énergie humaine pour satisfaire l'avidité insatiable de quelques groupes de personnes. Ceci dit, les banquiers ne sont pas plus responsables que les ingénieurs et les techniciens qui réalisent ces projets stupides. Nous avons inventé " l'argent -- symbole d'échange et d'énergie humaine " parce qu'il simplifie les échanges et surtout parce que l'homme considère qu'il a besoin d'un symbole qui représente son mérite accumulé. La société "parfaite" pourrait être une société sans argent dans la mesure où chacun travaillerait par plaisir et pour le bienfait de la communauté. Pour qu'une telle société existe, il faudrait évidemment qu'il y ait un très grand climat de confiance parmi les individus. Comme chacun sait, dans le capitalisme, l'argent sert plus celui qui exploite le travail des autres que ceux qui travaillent véritablement. Les enfants des pays du tiers-monde, les petits exploitants agricoles, les ouvriers du bâtiment etc. ne sont pas les plus riches et pourtant ce sont eux qui travaillent le plus. Les technocrates du FMI, de Bruxelles ou d'ailleurs, les banquiers, les fabricants d'armes, les marketing-men et tous les profiteurs de notre société de consommation ne sont pas ceux qui rendent les services les plus utiles à la communauté et pourtant ce ne sont pas les plus pauvres. Donc, l'équation idéale : argent = mérite accumulé est en grande partie faussé par la corruption. L'équation actuelle est plutôt : argent = capacité à être le plus malin à manipuler et à exploiter la nature humaine -- et la nature tout court. La suspicion, qui pourrait naître dans une société sans argent ( c'est à dire sur le travail que chacun accompli véritablement pour le bénéfice de la communauté ou autrement dit le travail réellement utile), pourrait difficilement être pire que la corruption actuelle.

En effet, si on analyse les différentes fonctions sociales des individus dans notre civilisation, on arrive rapidement à la conclusion que le travail véritablement utile ou bénéfique représente un faible % de toute l'énergie humaine déployée. On en revient aux valeurs humaines qui sont finalement la seule richesse véritable d'une communauté. Certains aiment s'agiter, d'autres rester tranquilles. S'il est évidemment méritoire de contribuer par son activité au bénéfice de la communauté, il n'est pas pour autant répréhensible de mendier. Ce qui est, par contre, contraire à l'éthique ; c'est de profiter et de manipuler autrui -- grâce à sa compréhension des mécanismes psychologiques de l'humain -- à son seul bénéfice.

Pour bien comprendre l'émergence du matérialisme scientifique et de l'économie politique il faut constater que historiquement, on rencontre quatre positions quant aux valeurs et connaissances.

La première approche est celle de l'antiquité classique dont Platon fournit un exemple. Valeurs et connaissances sont unies et les unes ne doivent dominer ou servir les autres. Platon croyait en l'unité de la vérité, de la divinité, de la beauté. Son univers des valeurs et des connaissances englobe deux aspects d'une même chose : aucune connaissance n'est privée de valeur, et aucune valeur n'est vide de connaissance. Selon Platon, posséder une connaissance supérieure mène à une vie supérieure. La connaissance est une partie essentielle des structures de la vie. De nombreuses erreurs sont les fruits de l'ignorance.

Au Moyen âge, nous pouvons distinguer une seconde approche. Connaissances et valeurs restent unifiées, mais les premières sont subordonnées aux secondes et ces dernières sont définies par l'église. Ainsi, les connaissances sont au service des valeurs et doivent se conformer aux valeurs, considérées a priori comme suprêmes. Pour connaître le dessein divin, la volonté de Dieu et les valeurs qui en découlent, il est parfois nécessaire de faire appel à des facultés supérieures à la simple intelligence humaine, qui peut découvrir des contradictions entre la raison naturelle et l'ordre divin. Il en résulte que la révélation fut acceptée comme un mode de cognition, parce qu'elle permettait de transcender la raison et de justifier la fusion des connaissances et des valeurs sous la primauté des secondes.

La troisième sépare les connaissances des valeurs, sans toutefois accorder de suprématie à aucune. Emmanuel Kant en est peut-être le meilleur représentant. Il reconnut dans la physique de Newton une connaissance indubitable qui gouverne le comportement de l'univers physique, considéré comme un domaine autonome. Mais en même temps, il refusait de soumettre l'autonomie et la souveraineté de l'homme à quelque système déterministe de lois physiques. D'où son résumé de l'autonomie des deux royaumes : " Le ciel étoilé au-dessus de nous et la loi morale en nous ".

Il va de soi que la quatrième et dernière attitude est celle de l'empirisme classique et de ses extensions récentes : le positivisme du 19ième et l'empirisme logique du 20ième siècle. Cette position sépare les valeurs des connaissances et attache une importance suprême à la connaissance des sciences physiques. Elle décrète que les valeurs ne sont pas vraiment des connaissances et établit ipso facto la suprématie des connaissances sur les valeurs. Cette tradition nous est si proche et nous entoure si constamment et si fortement que nous sommes le plus souvent incapables de la distinguer pour reconnaître son impact sur nos esprits.

La position empiriste occupe une très grande place sur notre échelle intellectuelle. Cette tradition est devenue notre orthodoxie intellectuelle, elle inspire nos pensées et jugements et c'est elle qui a chassé les valeurs de notre société, de nos universités, de nos vies individuelles. Une multitude de causes et d'effets sont à démêler avant de comprendre comment les visions et aperçus originaux de Bacon, Galilée, Descartes etc. ont donné naissance aux doctrines, comment ils ont pénétré les divers domaines de l'érudition et de la vie et comment ils se sont développés au cours des siècles. Et comment ce processus continue à s'auto-développer et à exercer un contrôle rigide, séparant les valeurs légitimes des illégitimes. Ainsi, les recherches des armes chimiques sont " légitimes " parce qu'elles sont une extension des " connaissances objectives " dans le domaine de la " chimie ", tandis que les recherches en acupuncture sont " illégitimes " parce qu'elles semblent s'opposer à certains principes fondamentaux du monde empiriste. La connexion entre une stratégie particulière et les principes de base de la vision du monde est indirecte et difficilement décelable, mais elle est bien présente si nous persévérons à la rechercher.

La tradition intellectuelle a directement ou indirectement entraîné l'abandon des valeurs au cours du 17ième siècle. À cette époque, les doctrines de Bacon, Galilée, Newton, Hobbes, Locke, etc. remaniaient le monde, ou plutôt l'image que nous en avions, pour le rendre indépendant des religions. Au cours du 18ième siècle, le centre de gravité s'implanta en France où d'Alembert, Condillac, Condorcet, Diderot, Voltaire, Laplace, La Mettrie et d'autres promurent la cause du laïcisme et de la vision du monde scientifique. Puis, au 19ième siècle, la tradition se perpétua par Auguste Comte en France, Jeremy Bentham et John Stuart Mill en Grande-Bretagne, ainsi que par les maîtres du matérialisme : Feuerbach, Marx, Engels et Lénine.

Arrivée au 20ième siècle, la tradition trouve son expression la plus subtile dans les écrits de Bertrand Russell et des empiristes logiques du Cercle de Vienne.
Plus récemment, cette tradition se retrouvait dans la philosophie analytique, la psychologie du comportement, la science sociale opérationnelle, la science politique quantitative obsédée par l'information et une quantité d'autres disciplines basées sur les faits et les chiffres. L'évolution de la pensée de Francis Bacon à B.F. Skinner est esquissée comme s'il s'agissait d'un développement homogène et ininterrompu ; comme si la situation actuelle était le résultat logique d'un processus inexorable. Mais ce dernier fut loin d'être homogène. Il est surprenant de constater que, malgré une multitude de tendances intellectuelles opposées, la vision du monde empirico-scientifique ait prévalu de façon si remarquable.

Bien que les progrès des sciences naturelles au 17e siècle fussent considérables, les valeurs traditionnelles continuèrent à prévaloir. Des empiristes tels que Locke et Hume postulèrent la séparation de la connaissance et des valeurs. Le 18e siècle devait être celui de la transition. Les slogans de l'illumination française furent à la fois libérateurs -- pour ceux attachés aux visions promues par les religions anciennes -- et profondément contraignants, parce qu'ils ouvraient le chemin au matérialisme vulgaire, au positivisme superficiel et à l'effacement des valeurs que connu le XIXème siècle.

Le 19ième siècle fut marqué par le triomphe de la science et de la technologie et par une extension sans précédent de la vision scientifique du monde. L'imposition agressive du positivisme et du matérialisme (dont le marxisme fut un aspect), de la rationalité scientifique et de l'efficacité technologique, ouvrirent la voie à l'industrialisation qui, hélas, se développa en âge de dévastation de l'environnement. Le cap était mis sur le "meilleur" des mondes, condamnant les valeurs traditionnelles (intrinsèques) à l'oubli.
La science ne prit pas son essor dans un vide social, mais dans une culture en voie de développement. La lutte contre les aspects figés des religions institutionnalisées fut menée au 17ième et 18ième siècle avec presque autant d'intensité qu'au 19ième. Mais ce dernier fut plus agressif et réussit mieux à freiner l'influence de la religion sur la pensée. La vision laïque, rationnelle et scientifique du monde se répandit victorieusement à cette époque. Il semble qu'il ne restait plus qu'à l'appliquer ; le paradis terrestre était proche. La lutte entre la science et la religion ne se limita plus à l'intellect, à l'explication du monde qui nous entoure. Ce fut une bataille idéologique. Représentant le statu quo, la religion était tournée vers l'intérieur ; elle enjoignait l'homme de se perfectionner et de chercher sa récompense ultime dans l'au-delà. La science représentait un processus de changement continuel : tournée vers l'extérieur, elle promettait la délivrance ici et maintenant, sur terre. Dans cette lutte, la religion contractait souvent alliance avec les valeurs intrinsèques, les soutenant et s'appuyant sur elles. La science par contre s'alliait au progrès. Les corollaires de ces deux forces opposées -- les valeurs intrinsèques et le progrès -- devinrent des adversaires. Ainsi, des individus " progressistes " et " révolutionnaires " démystifiaient avec la même véhémence et les religions et les valeurs traditionnelles qu'ils identifiaient aux mœurs féodales et bourgeoises, les déclarant indignes des temps nouveaux qui aspiraient à la vigueur, au rationnel et au pragmatisme. Ce climat fut le terrain idéal pour écarter progressivement les valeurs intrinsèques comme les vestiges d'un monde désuet. Il n'est donc guère étonnant que les nouvelles doctrines sur les valeurs s'efforcent de servir la vision scientifique du monde et de justifier sa suprématie. La doctrine utilitariste proclamait que notre éthique et nos actes devaient être basées sur le principe du plus grand bien pour le plus grand nombre. Formulé ainsi, l'utilitarisme ne semble pas soumettre l'éthique aux diktats de la science. Toutefois, le courant fut aussitôt vulgarisé et il en résulta la traduction suivante : la plus grande quantité matérielle pour le plus grand nombre d'individus.

Tel est l'éthique sous-entendue par la société technologique ou de consommation. Nous pouvons donc voir que l'utilitarisme est devenu l'allié du progrès matériel, sa justification éthique. Ce progrès lui-même est devenu une part essentielle de la vision scientifique et technologique du monde. Les doctrines éthiques sont jugées en fonction de leur application dans la pratique. L'utilitarisme fut " instrumentalisé " et intégré par la société technologique avec tant de facilité, ce qui montre simplement combien il était en accord avec l'homogénéisation croissante du " meilleur " des mondes.

D'autre part, le nihilisme et le scientisme proclamaient haut et fort l'évangile de la science, divinisaient les faits et discréditaient tout produit de l'esprit humain en le considérant comme dépourvu de sens et réactionnaire. Sergei Bazarov est l'un des représentants des plus frappants de cette nouvelle pensée. Bazarov est un robuste défenseur exubérant de la science, du matérialisme et du monde qui a adopté les faits et les connaissances positives comme valeurs suprêmes. Il renie l'art, la poésie et les autres " niaiseries romantiques ". Bazarov incarne une synthèse du nihilisme, du matérialisme, du scientisme et du positivisme dominants qui, chacun à sa manière, considéraient les valeurs intrinsèques comme secondaires, insignifiantes ou inexistantes dans un monde où règnent les faits nus, l'objectivité clinique et la raison scientifique. Il en faut peut pour réaliser que la pensée de Bazarov a remporté la victoire ; sa philosophie est incarnée par des sociétés entières. Le Bazarovisme a imposé sa domination, ne serait-ce qu'à titre implicite, dans la société technologique contemporaine, en Orient comment en Occident. Un regard serein est suffisant pour réaliser que l'Union Soviétique était autant dominée par les Bazarovs que la nôtre. La manie de la croissance économique continue, la pensée endoctrinée appelée analyse des coûts et des profits (considérée à tort comme la méthodologie la plus valable), les efforts considérables pour rationaliser tous les aspects de l'existence humaine, sont tous des pièces du même puzzle, de la même philosophie.
Nos universités se sont spécialisées pour produire et former des Bazarovs. Le problème est grave car, même si nous en sommes profondément conscients, nous n'y pouvons rien. Comme courant social dominant, le Bazarovisme a envahi les structures de notre société et de notre enseignement. L'un des aspects des plus alarmants de la situation est que les Bazarovs se considèrent comme les " flambeaux du progrès ", " les pionniers de l'humanité ", " les nouveaux constructeurs du monde au bénéfice de tous ". Ils servent ainsi les intérêts les plus grossiers du statu quo et sont les pionniers des destructions écologiques et humaines. En fait, ils n'incarnent que le conformisme et la servitude. En quelques décennies, les " révolutionnaires " et les " progressistes " sont devenus partisans résolus du statu quo.

Au cours des dernières décades, les vrais révolutionnaires ont tenté de rallumer notre intérêt pour le bien-être d'une humanité unie. Ils n'ont pas été les rationalistes à l'esprit solide qui proposaient de " dégager les décombres de l'histoire " pour tracer des voies nouvelles, mais les " doux rêveurs " qui croyaient aux valeurs intrinsèques, manifestaient des tendances parfois mystiques et se déclaraient hostiles à la science et au progrès. Le résultat de ces changements pénibles quant aux termes " raison ", " déraison ", " libération " et " oppression " fut que les esprits libéraux ne savaient plus que croire. Ils investirent donc en faveur de la raison et du progrès qui devaient logiquement les protéger de l'oppression et de l'exploitation. Mais entre-temps, la raison est devenue une sorte d'oppression et le progrès une force mutilante. Le climat intellectuel du 20ième siècle -- dans les pays économiquement développés de l'Occident -- n'a pas été qu'un terrain favorable au triomphe des Bazarovs. Il a aussi contribué à décourager les autres penseurs à considérer les valeurs comme l'un des centres de la pensée et de la vie humaine.

L'une des grandes mésaventures de la pensée occidentale moderne a été le lien des valeurs intrinsèques avec les religions institutionnalisées. Aux yeux de beaucoup, la faillite de l'une des religions institutionnalisées fut l'équivalent de la chute de la religion en tant que telle, et de ses valeurs propres. Cette identification repose sur une logique défaillante. Les religions, et surtout les valeurs intrinsèques, ne sont pas que des instruments permettant au clergé de faire régner l'ordre -- même s'il est arrivé qu'il s'en soit servi à cette fin --.

Ce sont des formes et des structures, élaborées au cours des millénaires d'expérience humaine, qui permettent à l'individu de se transcender et ainsi d'obtenir le meilleur de lui-même. Le climat du 20ième siècle nous a rendu insensibles à notre héritage spirituel, et la philosophie n'a guère remédié à cette situation. Les positivistes logiques ont notoirement manifesté leur insensibilité au problème des valeurs. L'ombre du positivisme nous a tous envahis. L'absence des valeurs a été un sous-produit inévitable du deuil des religions et de l'émergence d'une vision séculaire du monde.

À cause de l'erreur philosophique fondamentale du matérialisme métaphysique que toute notre culture a commise. On a pris, la décision métaphysique qui s'est maintenue depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, d'exclure l'esprit de l'ordre naturel et de traiter tous les problèmes comme étant physiques. La philosophie du XXe siècle a signé sa propre condamnation à mort en arrivant, de diverses manières, à la conclusion que la philosophie était finie, que l'exploration de la réalité n'avait pas de sens, si ce n'était en la mesurant par l'extension des sens que sont les instruments scientifiques. On a oublié que la décision de considérer la réalité comme matérielle a été une décision prise collectivement et non une découverte objective. Tout ceci nous a conduit au dogmatisme actuel, le matérialisme scientifique.


Depuis le début du siècle, deux découvertes fondamentales ont complètement bouleversé nos systèmes de pensée. La première a été la découverte des géométries non-euclidiennes qui nous ont forcés à admettre comme relatives des valeurs considérées jusque là comme absolues. Cette crise des valeurs a conduit à différentes réactions ; l'une des principales a été de se réfugier dans l'efficacité des systèmes algébriques. Arrive alors le deuxième coup : le théorème de Gödel. Si un système est cohérent, c'est à dire, si côté positif et côté négatif sont disjoints, il est incomplet. De plus, un système ne peut trouver sa cohérence interne que grâce à des éléments extérieurs. On ne peut donc avoir de système global. On a des systèmes qui se croisent ou non. Le problème est : comment passer de l'un à l'autre.

Dans le même temps que Gödel, Brouwer mettait aussi en question les mathématiques classiques. Mais au lieu de demeurer sur le plan logique, il chercha constamment à dépasser celui-ci par sa théorie intuitioniste et ses exigences de constructivité. Sa première thèse, en 1909, traite de la "genèse intuitive" de la série des nombres naturels et montre que les mathématiques, en tant que possibilités constructives, sont distinctes et dépassent tout formalisme logique dans lequel on cherche à les enfermer. Ensuite, il s'est constamment opposé à la théorie des ensembles de Cantor et de Zermelo, qu'il rejette presque entièrement puisqu'il n'admet ni l'axiome du choix ni celui du bon ordre, qui sont en fait équivalents. L'axiome du bon ordre assume dans tout ensemble non-vide l'existence d'un plus petit élément, ou minimum. Brouwer refuse d'en admettre l'existence à moins qu'il ne soit effectivement construit. C'est cette exigence constructive qui fait l'originalité de sa théorie du continu.

En effet, "pour le mathématicien classique, définir un nombre réel, c'est fixer une certaine entité qui se trouve déjà dans une multitude d'entités préexistantes ; pour l'intuitioniste, c'est créer une entité nouvelle par une suite de choix libres. Cette nouvelle entité appartiendra à un certain ensemble, si l'on a respecté les restrictions de la liberté de choix qui sont énoncées dans la loi de déploiement qui définit cet ensemble". Pour les intuitionistes, le nombre réel ne peut donc être connu que par ses générateurs (suites de fractions par exemple). Il n'introduit pas une coupure nette dans le continu linéaire fermé [0, 1].

Comme toute invention de l'homme, les mathématiques peuvent être utilisées au bénéfice du genre humain ou à son détriment. En effet, depuis le siècle des lumières, l'émergence de l'analyse a considérablement influencé l'économie politique et les laudateurs du capitalisme ont construit un modèle économique mathématique relativement complexe pour le néophyte -- l'économétrie -- afin d'imposer leur vision politique. La pensée économique actuelle ou "pensée unique" est unique que dans sa bêtise. La pensée économique néo-libérale basée sur un certain arsenal mathématique est aussi chimérique et sans consistance qu'un autre modèle qui pourrait être inventée à partir d'un autre outil mathématique. Il est chimérique de penser que les modèles économiques -- quels qu'ils soient -- peuvent résoudre les problèmes de vie en société. Aucun arsenal mathématique aussi complexe soit-il ne résoudra jamais les problèmes humains. L'homme n'est définitivement pas une machine ! Economie politique et Ecologie politique sont antithétiques.


Je suis convaincu que le problème soulevé par les OGM est fondamental dans le sens qu'il met sur la scène politique le pouvoir joué par la secte du matérialisme scientiste et de leurs gourous les apprentis technosorciers. Ingénieur en physique de formation et issu d'un milieu scientifique, je suis bien placé pour savoir que les modèles inventés pour expliquer les phénomènes physiques, chimiques, biologiques et autres ne sont justement que des "modèles". L'arsenal mathématique et donc conceptuel qui soutend ces modèles ne représente, en aucun cas, une vérité ultime. En clair, la vérité scientifique n'existe pas. Même si le modèle matérialiste est parfois utile et pratique pour expliquer certains phénomènes, il ne faut surtout pas en rester prisonnier. La technoscience s'est instaurée comme la religion, la croyance dominante en Occident. Au nom de cet intégrisme, on se permet de manipuler le vivant. Posons-nous les vraies questions : est-ce que nous avons besoin de mettre un gène de poisson dans la tomate pour être heureux ? Est-ce que nous avons besoin de mettre un gène d'homme dans le riz pour entretenir les profits des multinationales pharmaceutiques ? Notre société est devenue "folle". Nous le savons tous. Nous devons nous arrêter pour nous poser de vraies questions et pour trouver ensemble de vraies réponses. En fait, aussi longtemps que nos démocraties seront aux ordres des pouvoirs financiers et de leurs gourous les technosorciers économistes, physiciens ou biologistes ; aussi longtemps que la croissance et le profit de quelques multinationales passeront avant le respect de la nature, des êtres vivants en général et des milliards d'être humains en particulier ; aussi longtemps que nous accepterons de travailler, de con-sommer et de vivre sans nous remettre en question ; aussi longtemps que nous aurons peur d'avoir peur du changement ; le matérialisme néo-libéral continuera inexorablement sa destruction des cultures, des peuples, des forêts tropicales, de la couche d'ozone... et de notre propre humanité intérieure. Nous deviendrons alors les rouages parfaitement efficaces, productifs et rentables du nouvel ordre mondial néo-libéral.

Les peuples heureux ignorent le Progrès. Ils ignorent la rationalité, le temps calculé et les mathématiques, donc l'économie et le calcul économique. Technique et économie sont enchâssées dans le social. Leurs représentations en témoignent. Celles-ci sont le plus souvent tournées vers le passé, donc anti-évolutionnistes : l'homme descend des dieux et non des singes... La construction imaginaire du progrès comme du développement est dans ces conditions quasi impossible. Dans beaucoup de civilisations -- peut-être toutes -- avant le contact avec l'Occident, le concept de développement était tout à fait absent. Ces sociétés traditionnelles ne considèrent pas que leur reproduction soit dépendante d'une accumulation continue de savoirs et de biens censés rendre l'avenir meilleur que le passé. Les valeurs sur lesquelles reposent le développement, et tout particulièrement le progrès, ne correspondent pas du tout à des aspirations universelles profondes. Ces valeurs sont liées à l'histoire de l'Occident, elles n'ont aucun sens pour les autres sociétés.

En dehors des mythes qui fondent la prétention à la maîtrise rationnelle de la nature et la croyance au progrès, l'idée du développement est totalement dépourvue de sens et les pratiques qui lui sont liées sont rigoureusement impossibles parce qu'impensables et interdites. Ces peuples traditionnels -- d'Afrique, d'Amérique du sud ou d'Asie -- sont heureux car ils ignorent "cette idée neuve en Europe", le bonheur, qui découle du progrès.

" Dans chacune de nos délibérations, nous devons réfléchir aux effets de nos décisions sur les sept générations à venir ". Ainsi commençait chaque réunion du conseil tribal des Iroquois par le rappel de cette obligation.


Revenons aux vraies valeurs, renouons avec notre nature profonde et réconcilions-nous avec notre mère à tous : la Terre. Le moine dominicain Mathew Fox a dit dans un écrit au titre provocateur, " ma dernière déclaration avant d'être réduit au silence par le Vatican" : " la Terre-mère est en danger, à cause de l'anthropocentrisme de la religion, de l'éducation et de la science de ces trois derniers siècles. Nous avons besoin d'un nouveau commencement, axé sur le caractère sacré de la planète... Nous croyons que tous les adultes peuvent toucher l'enfant divin qui existe à l'intérieur de nous-mêmes."


L'ultralibéralisme, aboutissement de trois siècles d'histoire du capitalisme, ne peut perdurer éternellement. Comme tous êtres vivants, système, empire ou civilisation, le capitalisme a vécu et il va mourir, c'est dans l'ordre des choses. Le commerce et donc la consommation ne peuvent être une finalité. Les commerçants et les financiers ne doivent pas décider de l'avenir des hommes -- surtout quand la philosophie qui les anime est matérialiste et nihiliste --. Il s'agit de replacer l'ordre des priorités. L'homme ne peut pas vivre sans spiritualité, c'est même le sens profond de l'existence humaine. Vient ensuite une morale d'où découlent des valeurs humaines et environnementales. Puis la gestion de la cité des hommes -- la politique -- doit s'exprimer en accord avec des valeurs humaines justes, au sein d'une réelle démocratie, et non pas dans une démocratie hypocrite tenue par les commerçants-financiers. Enfin, après une spiritualité, une morale et une politique réellement démocratique, le commerce trouve sa place.

Conclusion :

Une voie existe, ni ultra-libérale, ni totalitaire et forcément démocratique qui renoue avec notre nature profonde et notre mère à tous : la terre. On pourrait s'arrêter de s'agiter, de travailler, de consommer, de polluer pour réfléchir, parler, partager et peut-être alors redécouvrirons-nous nos vraies valeurs, notre vertu et notre sagesse fondamentale pour repenser nos façons d'agir, notre travail, nos relations avec autrui et avec la nature. La France, territoire relativement homogène et Terre d'accueil, de tolérance et d'échange, pourrait être le théâtre d'une vraie révolution, mais contrairement à l'exemple sanglant de 1789, elle donnera peut-être l'exemple d'une révolution non-violente, d'une révolution profonde de notre esprit et de notre relation à la nature. Voulez-vous imaginer le Monde du 21ième siècle ? L'avenir de l'humanité sera spirituel et écologique ou... je préfère ne pas l'imaginer !

MERCI