Antonio
Gramsci
LETTRES
DE LA PRISON
Traduit
de l’Italien par Jean Noaro, 1953. Préface de Palmiro Togliatti.
Antonio Gramsci, chef de la
classe ouvrière italienne, par Palmiro TOGLIATTI
Le mouvement des comités d'usines
La création du Parti communiste
(Lettre 2.) À Tatiana Ustica, 9 décembre 1926.
(Lettre 3.) À Tatiana Ustica, 19 décembre 1926.
(Lettre 4.) À Julca Ustica, le 8 janvier 1927.
(Lettre 5.) À Tania Ustica, 15 janvier 1927.
(Lettre 6.) À Julie Ustica, 15 janvier 1927.
(Lettre 7.) À Tania Prison de Milan, 19 février 1927.
(Lettre 9.) À Tania Prison de Milan, 19 mars 1927.
(Lettre 10.) À Tania Milan, 26 mars 1927.
(Lettre 11.) À Tania Prison de Milan, 4 avril 927.
(Lettre 12.) À Tania Prison de Milan, le 11 avril 1927.
(Lettre 13.) À Tania Prison de Milan, le 25 avril 1927.
(Lettre 15.) À Tania Prison de Milan, 23 mai 1927.
(Lettre 16.) À Berti Prison de Milan, 4 juillet 1927.
(Lettre 17.) À Tania Prison de Milan, 8 août 1927.
(Lettre 18.) À Berti Prison de Milan, le 8 août 1927.
(Lettre 19.) À Tania Prison de Milan, 10 octobre 1927.
(Lettre 20.) À Tania Prison de Milan, 17 octobre 1927.
(Lettre 21.) À Tania Prison de Milan, 14 novembre 1927.
(Lettre 23.) À Julie Prison de Milan, le 21 novembre 1927.
(Lettre 24.) À Tania Prison de Milan, le 26 décembre 1927.
(Lettre 26.) À Tania Prison de Milan, 2 janvier 1928.
(Lettre 27.) À Berti Prison de Milan, 30 janvier 1928.
(Lettre 28.) À Thérèse 20 février 1928.
(Lettre 29.) À Tania Prison de Milan, 27 février 1928.
(Lettre 30.) À Julie Prison de Milan, 27 février 1928.
(Lettre 31.) À Tania Prison de Milan, 5 mars 1928.
(Lettre 32.) À Tatiana Prison de Milan, 9 avril 1928.
(Lettre 33.) À maman 30 avril 1928.
(Lettre 34.) À Tania Prison de Milan, 30 avril 1928.
(Lettre 35.) À Tania Prison de Rome, 27 juin 1928.
(Lettre 36.) À Tania Prison de Turi, 20 juillet 1928.
(Lettre 38.) À Julie Prison de Turi, 19 novembre 1928.
(Lettre 39.) À Julie Prison de Turi, 14 janvier 1929.
(Lettre 40.) À Tatiana Prison de Turi, 24 février 1929.
(Lettre 41.) À Tania Prison de Turi, 25 mars 1929.
(Lettre 42.) À Tania Prison de Turi, 22 avril 1929.
(Lettre 43.) À Julie Prison de Turi, 20 mai 1929.
(Lettre 44.) À Delio Prison de Turi, 20 mai 1929.
(Lettre 45.) À Tania Prison de Turi, 3 juin 1929.
(Lettre 46.) À Tania Prison de Turi, 1er juillet 1929.
(Lettre 47.) À Julie Prison de Turi, 1er juillet 1929.
(Lettre 48.) À Julie Prison de Turi, 30 juillet 1929.
(Lettre 49.) À Tatiana Prison de Turi, 26 août 1929.
(Lettre 50.) À Julie Prison de Turi, 30 décembre 1929.
(Lettre 51.) À Tania Prison de Turi, 13 janvier 1930.
(Lettre 54.) À Tania Prison de Turi, 10 mars 1930.
(Lettre 55.) À Tania Prison de Turi, 7 avril 1930.
(Lettre 56.) À Tatiana Prison de Turi, 19 mars 1930.
(Lettre 57.) À Tania Prison de Turi, 2 juin 1930.
(Lettre 58.) À Tatiana Prison de Turi, 16 juin 1930.
(Lettre 60.) À maman Prison de Turi, 28 août 1930.
(Lettre 61.) À maman Prison de Turi, 22 septembre 1930.
(Lettre 62.) À Tania Prison de Turi, 6 octobre 1930.
(Lettre 63.) À Julie Prison de Turi, 6 octobre 1930.
(Lettre 64.) À Tatiana Prison de Turi, 3 novembre 1930.
(Lettre 65.) À Julie Prison de Turi, 4 novembre 1930.
(Lettre 66.) À Tatiana Prison de Turi, 17 novembre 1930.
(Lettre 67.) À Thérésine Prison de Turi, 17 novembre 1930.
(Lettre 68.) À Tatiana Prison de Turi, 1er décembre 1930.
(Lettre 69.) À maman Maison d'arrêt de Turi 15 décembre 1930.
(Lettre 70.) À Gracieuse Prison de Turi, 29 décembre 1930.
(Lettre 71.) À Tania Prison de Turi, 26 janvier 1931.
(Lettre 72.) À Julie Maison d'arrêt de Turi, 9 février 1931.
(Lettre 73.) À Tatiana Maison d'arrêt de Turi, 23 février 1931.
(Lettre 74.) À Tatiana Prison de Turi, 9 mars 1931.
(Lettre 75.) À Tatiana Prison de Turi, 23 mars 1931.
(Lettre 76.) À Tatiana Prison de Turi, 7 avril 1931
(Lettre 77.) À Tatiana Prison de Turi, 20 avril 1931.
(Lettre 78.) À Thérèse Prison de Turi, 4 mai 1931.
(Lettre 79.) À Tania Prison de Turi, 18 mai 1931
(Lettre 80.) À Julie Prison de Turi, 1er juin 1931.
(Lettre 81.) À Tatiana Prison de Turi, 15 juin 1931.
(Lettre 82.) À maman Prison de Turi, 15 juin 1931.
(Lettre 83.) À maman Prison de Turi, 29 juin 1931.
(Lettre 84.) À Thérésine Prison de Turi, 20 juillet 1931.
(Lettre 85.) À Tatiana Prison de Turi, 3 août 1931.
(Lettre 86.) À Tatiana Prison de Turi, 17 août 1931.
(Lettre 87.) À maman Prison de Turi, 24 août 1931.
(Lettre 88.) À Julie Prison de Turi, 31 août 1931.
(Lettre 89.) À Tatiana Prison de Turi, 7 septembre 1931.
(Lettre 90.) À Tatiana Prison de Turi, 13 septembre 1931.
(Lettre 91.) À maman Prison de Turi, 13 septembre 1931.
(Lettre 92.) À Tatiana Prison de Turi, 21 septembre 1931.
(Lettre 94.) À Charles Prison de Turi, 28 septembre 1931.
(Lettre 95.) À Tania Prison de Turi, 5 octobre 1931.
(Lettre 96.) À Tania Prison de Turi, 12 octobre 1931.
(Lettre 98.) À maman Prison de Turi, 19 octobre 1931.
(Lettre 99.) À Tania Prison de Turi, 2 novembre 1931.
(Lettre 100.) À Tania Prison
de Turi, 9 novembre 1931.
(Lettre 101.) À Thérésine Prison de Turi, 16 novembre 1931.
(Lettre 103.) À Julca Prison
de Turi, 14 décembre 1931.
(Lettre 105.) À Tania Prison
de Turi, 18 janvier 1932.
(Lettre 108.) À maman Prison
de Turi, 1er février 1932.
(Lettre 110.) À Tania Prison
de Turi, 15 février 1932.
(Lettre 112.) À Delio Prison
de Turi, 22 février 1932.
(Lettre 113.) À maman Prison
de Turi, 29 février 1932.
(Lettre 115.) À Tania Prison
de Turi, 14 mars 1932.
(Lettre 117.) À Tania Prison
de Turi, 21 mars 1932.
(Lettre 121.) À Tania Prison
de Turi, 4 avril 1932.
(Lettre 124.) À Tania Prison
de Turi, 18 avril 1932.
(Lettre 125.) À Tania Prison
de Turi, 25 avril 1932.
(Lettre 126.) À maman Prison
de Turi, 25 avril 1932.
(Lettre 127.) À Tania Prison
de Turi, 2 mai 1932.
(Lettre 128.) À Tania Prison
de Turi, 9 mai 1932.
(Lettre 130.) À maman Prison
de Turi, 23 mai 1932.
(Lettre 132.) À Tania Prison
de Turi, le 6 juin 1932.
(Lettre 133.) À maman Prison
de Turi, 19 juin 1932.
(Lettre 134.) À Tania Prison
de Turi, 27 juin 1932.
(Lettre 135.) À Julca Prison
de Turi, 27 juin 1932.
(Lettre 138.) À Tania Prison
de Turi, 1er août 1932.
(Lettre 140.) À Tania Prison
de Turi, 9 août 1932.
(Lettre 143.) À Tania Prison
de Turi, 29 août 1932.
(Lettre 144.) À Julie Prison
de Turi, 29 août 1932.
(Lettre 147.) À Tania Prison
de Turi, 12 septembre 1932.
(Lettre 149.) À Tatiana Prison de Turi, 3 octobre 1932.
(Lettre 151.) À Delio Prison
de Turi, 10 octobre 1932.
(Lettre 153.) À Julie Prison
de Turi, 24 octobre 1932.
(Lettre 155.) À Gracieuse Prison de Turi, 31 octobre 1932.
(Lettre 156.) À Tania Prison
de Turi, 31 octobre 1932.
(Lettre 161.) À Tania Prison
de Turi, 9 janvier 1933.
(Lettre 164.) À Tania Prison
de Turi, 30 janvier 1933.
(Lettre 165.) À Julca Prison
de Turi, 30 janvier 1933.
(Lettre 166.) À Tania Prison
de Turi, 14 mars 1933.
(Lettre 167.) À Tania Prison
de Turi, 3 avril 1933.
(Lettre 169.) À Tania Prison
de Turi, 10 avril 1933.
(Lettre 173.) À Tania Prison
de Turi, 24 juillet 1933.
(Lettre 177.) À Delio 8
avril 1935.
(Lettre 178.) À très chère 25 novembre 1935.
(Lettre 179.) À Julca 25
janvier 1936.
(Lettre 180.) À Julik 25
janvier 1936.
(Lettre 181.) À Julca 6
mai 1936.
(Lettre 186.) À Delio Novembre
1936.
(Lettre 187.) À Julca 24
novembre 1936.
(Lettre 188.) À Julik 24
novembre 1936.
(Lettre 189.) À Julca Décembre
1936.
(Lettre 190.) À Delio Décembre
1936.
(Lettre 191.) À Julca 5
janvier 1937.
Note de l'éditeur
Pour présenter au public français les Lettres de la
prison et leur auteur, il nous a semblé utile de nous servir de l'étude que le
compagnon d'armes d'Antoine Gramsci et son continuateur à la tête du Parti
communiste italien, Palmiro Togliatti, écrivit à Paris en 1937, aussitôt après
que le monde eût appris avec stupeur que celui que la protestation universelle
croyait avoir arraché à ses bourreaux n'était pas parvenu au delà du seuil de
la prison sur le chemin de la liberté recouvrée.
Il est sûr qu'en 1937 l'œuvre que Gramsci avait écrite
dans son cachot n'était connue encore ni dans son ampleur ni dans son détail.
Le texte de Palmiro Togliatti n'en paraîtra que plus convaincant.
Antoine Gramsci, secrétaire du parti communiste et
député au Parlement, fut arrêté à Rome le soir du 8 novembre 1926, dans la
maison Passarge, au numéro 25 de la rue G.B. Morgagni : il avait loué là une
chambre meublée.
Après seize jours de détention à la prison de Regina
Coeli, la « Santé » italienne, il fut dirigé sur l'île d'Ustica, a quelque cent
kilomètres au Nord de Palerme, où il avait à subir une condamnation de cinq
années de relégation.
Il arrivait à destination le 7 décembre. Il quittait
l'île le 20 janvier 1927 et il était transféré à la prison Saint-Victor à
Milan, inculpé de conspiration contre les Pouvoirs de l'État, de provocation à
la guerre civile, d'excitation à la haine de classe, d'apologie d'actes
criminels et de Propagande subversive.
L'instruction terminée, en mai 1928, Gramsci était
conduit à nouveau à Regina Coeli. Son Procès et celui de ses camarades
communistes se déroulait du 28 mai au 4 juin 1928. Le Tribunal spécial présidé
par le général Saporiti retenait les conclusions du procureur Isgrô et
condamnait Antoine Gramsci à vingt ans, quatre mois et cinq jours de réclusion.
En juillet 1928, Antoine Gramsci prenait possession, à la Prison de Turi, dans
la province de Bari, de la cellule 7047 qu'il ne quitterait plus que Pour
mourir.
Gramsci était de santé faible. En prison, son
organisme débilité offrait un terrain de moindre résistance. Lorsque les
troubles stomacaux lui laissaient quelque repos, intervenaient les troubles
intestinaux. Il crachait du sang. Il avait de persistantes migraines. Le
sommeil le fuyait : en octobre 1930, il dormit en moyenne deux heures sur
vingt-quatre. Lorsqu'il lui arrivait de trouver un peu de sommeil, son gardien,
qui avait reçu des ordres en conséquence, ouvrait et fermait la porte du cachot
avec bruit : Gramsci, réveillé, n'arrivait plus à se rendormir. Toute
nourriture lui était contraire. Celle qu'il pouvait digérer ne figurait que
rarement au « menu » de la prison. Gramsci ne croyait Pas aux médecins. Mais il
se soignait ou du moins il essayait de se soigner : le devoir était de vivre.
Jamais, ce grand caractère ne faiblit. Il lui fut
proposé cent fois de demander sa grâce. Il ne consentit jamais à le faire. « Il
y a là une forme de suicide et je n'ai nullement l'intention de me suicider »,
répondait-il.
Chaque jour, il lutta contre ce qu'il appelait la
routine pénitentiaire. Il s'était fait un plan de travail. Malgré les
souffrances physiques et morales, la censure et le contrôle de
l'administration Pénitentiaire, l'impossibilité de se référer à une documentation
indispensable et de recevoir en temps voulu le matériel bibliographique qui lui
aurait fait besoin, il couvrit d'une écriture fine et serrée trente-deux
cahiers, trois mille pages manuscrites correspondant à quatre mille pages
dactylographiées. Gramsci traite des intellectuels italiens et de leur mission
à travers l'histoire, de Machiavel, d'Ugo Foscolo, de Dante, de la Réforme, de
la Renaissance, du roman feuilleton, du folklore, de la langue littéraire et
des dialectes, du théâtre, de l'école laïque, de l'américanisme, du
Risorgimento et de Benedetto Croce et de cent autres sujets. Ses connaissances
sont universelles. Ses jugements fermes, de valeur définitive, étonnent
cependant par les nuances qu'y introduit le plus grand humaniste de l'Italie
d'aujourd'hui. Alors que dans les Lettres le drame vécu par Gramsci dans sa
Prison est visible, avec ses misères, ses tortures, avec la bataille que
l'esprit a décidé de mener -, dans les Cahiers, ainsi que le précise l'éditeur
italien, il n'y a plus de trace de l'enfer cellulaire, seul demeure le fruit
d'une pensée géniale, la marque d'une volonté de lutte indomptée et d'une
admirable force de caractère.
Le sort fait à Gramsci par le fascisme souleva la
Protestation universelle. En France, parmi beaucoup d'autres, protestèrent
Romain Rolland et Henri Barbusse, en Angleterre l'archevêque de Canterbury.
Mussolini fut contraint de reculer, ou de faire semblant de reculer. Gramsci
quitta le bagne de Turi pour une clinique de Formia, puis il fut conduit dans
une clinique de Rome. Il était trop tard pour qu'il pût être sauvé. Le 27 avril
1937, sa peine, qui avait été hypocritement réduite de dix ans, étant venue à
expiration depuis trois jours, Antoine Gramsci rendait le dernier soupir.
Qu'il soit dit Pour compléter le schéma à Peine
esquissé de cette grande existence et pour faciliter la lecture des Lettres que
la plus grande Partie de celles-ci sont adressées aux membres de la famille de
Gramsci : à sa femme, à ses enfants, à sa mère, à ses sœurs, à sa belle-sœur.
La maman et les sœurs, Thérésine et Gracieuse, vivaient en Sardaigne. Le frère
Charles était employé à Milan. Le frère Gennaro avait émigré en France.
Gramsci avait connu sa femme, Julie (Julca) Schucht
dans une maison de repos de Moscou au début de 1923. Un premier enfant, Délio,
était né à Moscou en août 1924 alors que Gramsci était retourné en Italie. La
maman et Délio rejoignirent le père à Rome fin 1925. Ils le quittèrent au
printemps suivant pour rentrer à Moscou, où, en août 1926, julien vint au
monde. Tout cela veut dire que Gramsci a connu son premier enfant quelques mois
seulement et qu'il n'a jamais connu son second fils. Il faut beaucoup penser à
cela en lisant certaines « lettres de la prison ».
Il faut aussi penser que Julie, durement touchée par
l'arrestation de son mari, eut à souffrir d'une maladie nerveuse que l'on
s'efforça de cacher au prisonnier, mais assez vainement. Gramsci se douta vite
qu'on ne lui disait pas la vérité et cela fut à l'origine d'âpres discussions,
d'accès de mauvaise humeur, de colères même. Et Julie ne put jamais, et pour
cause, venir en Italie ainsi que Gramsci l'aurait tant désiré.
Un personnage important dans ce drame de l'enfermé est
la belle-sœur de celui-ci, la sœur de Julie, Tatiana (Tania). Son affection
pour Gramsci était fraternelle, et illimitée l'admiration qu'elle avait pour
lui. Onze années durant, Tatiana ne vécut que pour soulager les souffrances de
Gramsci, pour lui rendre moins dure la vie de la prison. De faible constitution
elle-même, elle surmonta toutes les fatigues pour bien accomplir le grand
devoir qu'elle s'était imposé. C'est elle qui recueillit le dernier soupir de
Gramsci, qui prit soin de sa tombe et qui sauva les précieux cahiers écrits
dans la prison. Tatiana Schucht est morte en 1943 en Union soviétique.
Les Lettres de la prison ont été publiées pour la
première fois en Italie en 1947. Elles recueillirent aussitôt un immense succès
auprès de l'ensemble des critiques et de l'immense majorité du public italien.
Elles arrachèrent des cris d'admiration à Benedetto Croce. Elles obtinrent le
Prix Viareggio.
La publication des Lettres fut suivie, entre 1948 et
1951, par celle des 32 « cahiers de la prison » réunis en six volumes (Le
Matérialisme historique et la philosophie de Benedetto Croce, Les Intellectuels
et l'organisation de la culture, Le Risorgimento, Notes sur Machiavel, sur la
politique et sur l'État moderne, Littérature et vie nationale, Le Passé et le
présent). Nul homme de savoir ne peut décemment ignorer cette œuvre. Il n'est
pas possible de s'occuper des choses de la culture italienne sans s'y reporter.
Le volume que nous présentons au public français ne
contient ni toutes les lettres écrites par Gramsci dans les dix années de son
emprisonnement ni toutes celles publiées dans l'édition italienne. Il s'agît
d'un choix que nous regrettons de n'avoir pu faire plus complet, mais d'un
choix très large et qui suffira amplement à donner un cadre à une existence
exemplaire, à dire quelles furent les vertus, les hautes préoccupations
intellectuelles et morales, la vaste et Profonde humanité de l’homme, de
l'humaniste, du militant révolutionnaire que fut Antoine Gramsci.
Chef de la classe ouvrière italienne
par Palmiro Togliatti
Lorsque Antonio Gramsci, député au Parlement italien
et par conséquent couvert par l'immunité garantie par la Constitution fut, en
1928, accusé de crimes qu'il n'avait pas commis, traîné devant le Tribunal
spécial de Rome, le Ministère public ne se donna nullement la peine de
démontrer que les accusations portées contre lui étaient fondées en fait. Dans l'acte
d'accusation la principale imputation consistait purement et simplement dans la
démonstration que Gramsci était le chef reconnu du Parti communiste, parti
qui était encore légal lorsque Gramsci fut arrêté. Mais le Ministère public fut
plus cynique encore et plus brutal. « Nous devons empêcher, dit-il, ce
cerveau de fonctionner pendant vingt ans. » En s'exprimant ainsi le
bourreau fasciste camouflé en juge ne révélait pas seulement l'ordre qu'il avait
reçu des autorités fascistes et de Mussolini lui-même, l'ordre de condamner
Gramsci de telle manière que cela équivaille à sa suppression physique; mais
aussi le même bourreau déchirait tous les voiles des formes et des artifices
juridiques, il mettait à nu d'une manière brutale la raison même du procès, de
la condamnation et de la persécution qui a mené Gramsci à la mort, à savoir la
peur et la haine de classe implacable des castes réactionnaires qui
gouvernaient notre pays. Cette haine a poursuivi Gramsci après le procès et la
condamnation, inexorablement, jusqu'à la mort. Pour satisfaire à cette haine
Gramsci a été assassiné.
Par ordre de la bourgeoisie réactionnaire italienne et
par ordre de Mussolini, Gramsci a été enfermé dans une cellule, au secret,
séparé du reste du monde, bien que vivant en contact constant avec des hommes
de toutes catégories sociales « et surtout avec les travailleurs dont il
connaissait à fond l'esprit et les besoins, dont il était aimé. Par ordre de la
bourgeoisie réactionnaire et par ordre de Mussolini, il fut traîné d'une prison
à l'autre, les menottes aux poignets, chargé de chaînes, dans les infects
wagons cellulaires où un homme se trouve enseveli vivant, debout entre quatre
parois où il ne peut faire aucun mouvement pendant que la voiture accrochée au
train de marchandises ou abandonnée dans une gare déserte est brûlée par les
rayons du soleil ardent de l'été ou bien transformée en glacière, l'hiver, sous
le vent, la pluie, la neige. Par ordre de Mussolini, chaque nuit, durant des
années et des années, les gardiens de prison entraient bruyamment par deux et
trois fois dans la cellule de Gramsci afin de l'empêcher de dormir et pour
venir à bout de ses énergies physiques et nerveuses. Par ordre de Mussolini,
l'assistance d'un médecin était refusée à Gramsci, à Gramsci malade, en proie à
la fièvre, gisant sur son lit des semaines entières et dont l'organisme ne
pouvait être alimenté de manière régulière. Le « médecin » qu'on lui envoyait
lui disait qu'il devait s'estimer heureux de n'avoir pas encore été supprimé et
il déclarait qu'il ne croyait pas nécessaire de le soigner parce que, étant
fasciste, il ne pouvait désirer autre chose que sa fin. Lorsque la lutte du
prolétariat international et le mépris des plus grands esprits de l'humanité
obligèrent Mussolini à tirer Gramsci de la cellule où son corps pourrissait et
à lui accorder une assistance médicale digne de ce nom, un piquet de dix-huit
carabiniers et de deux policiers commandés par un commissaire spécial de la
sécurité publique reçut mission de surveiller un homme qui, derrière les gros
barreaux qui avaient été mis à la chambre misérable et nue de l'hôpital,
gisait inanimé, privé de connaissance pendant des journées entières, incapable
de s'éloigner de son lit sans quelqu'un pour le soutenir. Il était clair, dans
les derniers mois, que l'organisme de Gramsci, épuisé par dix années de
réclusion et par les maladies, avait besoin de soins particuliers pour pouvoir
continuer à résister. Les fonctions de digestion ne s'accomplissaient plus de
manière à permettre au corps de recevoir des aliments. Conséquence de
l'uricémie provoquée par le régime pénitentiaire, toutes les dents étaient
tombées. Les attaques d'uricémie se multipliaient et menaçaient le cœur. Les
extrémités enflaient. La sclérose du système vasculaire, résultat inévitable du
manque d'air, de lumière, de mouvement, faisait des progrès inquiétants. La
respiration devenait difficile, chaque mouvement douloureux. La vie,
lentement, cruellement, se transformait en agonie. Les bourreaux de notre
grand camarade épiaient et suivaient cette agonie avec une joie criminelle. Les
médecins se comportaient envers lui comme s'ils avaient reçu la consigne de le
laisser mourir, purement et simplement. Et une telle consigne ils l'avaient
certainement reçue puisque dans les derniers mois, alors que sa santé
s'aggravait de plus en plus, Gramsci ne fut soumis à aucune visite, à aucune
cure, à aucun des traitements dont il avait besoin.
Malgré tout cela, pour nous qui savions comment
Gramsci luttait au long de sa détention et de toutes ses forces pour se
maintenir en vie ainsi que doit le faire tout révolutionnaire - car il
savait que sa vie était précieuse, qu'elle était nécessaire à la classe
ouvrière et à son parti, - sa mort demeure enveloppée d'une ombre qui la rend
inexplicable. A la longue chaîne des tortures qui lui furent infligées, a-t-on
ajouté un innommable crime ? Ceux qui connaissent Mussolini et le fascisme
savent qu'avancer une telle hypothèse est légitime. La mort de Gramsci demeure
inexplicable surtout au moment où elle est survenue, trois jours après que sa
peine, réduite à la suite de diverses mesures d'amnistie, était accomplie et
qu'il avait le droit d'être libre, d'appeler auprès de lui ses amis et des
médecins dignes de confiance, d'entreprendre une cure, de se trouver assisté.
Mort inexplicable parce qu'elle est survenue juste au moment où certainement
il mettait en action toutes les forces qui lui restaient pour faire face à la
nouvelle situation qui serait la sienne, pour être prêt à une nouvelle période
d'activité.
En 1924, Mussolini donna à ses sbires l'ordre
d'assassiner Matteotti parce que l'action énergique de Matteotti au Parlement
ayant prise sur les sentiments de justice et de liberté des masses populaires,
menaçait le régime fasciste dans un moment particulièrement difficile. Il donna
de même l'ordre d'assassiner Amendola et Gobetti, de même il fut supprimer
Gaston Sozzi dans sa prison, de même il ordonna cyniquement la suppression de
cent et cent autres des meilleurs fils du peuple italien. L'assassinat est un
instrument normal de gouvernement dans un régime de dictature fasciste. Mais
Gramsci, cela est certain, a été assassiné de la manière la plus inhumaine, la
plus barbare, la plus cruellement raffinée. Sa mort a duré dix années ! La fin
de Gramsci ne trahit pas seulement le « style » de Mussolini et du fascisme,
elle trahit le style de la grande bourgeoisie capitaliste et des autres castes
réactionnaires italiennes qui ont hérité et qui ont fait leur bien propre de
tout ce qu'il y a de sordide, d'inhumain, de cruel, dans les méthodes
d'oppression dont le peuple italien a été au cours de nombreux siècles la
victime, qui ont fait leur bien propre de la perfidie et de l'hypocrisie des
prêtres, de la brutalité des envahisseurs étrangers, des excès de pouvoir des
seigneurs féodaux, de l'avarice et de la cupidité des marchands et des
usuriers.
Tout ce que le peuple italien a créé de grand, de
génial, au cours de son histoire, l'a été dans une lutte douloureuse contre les
oppresseurs. Les hommes les plus grands qui sont sortis du peuple italien ont
été persécutés par les classes dirigeantes de notre pays. Persécuté, contraint
à l'exil et à une vie misérable, Dante, le créateur de la langue italienne.
Brûlé sur une place publique, Giordano Bruno, le premier penseur italien des
temps modernes. Jeté à pourrir dans un horrible cachot, Thomas Campanella, qui
imagina un monde fondé sur l'ordre et sur la justice. Soumis à la torture,
Galileo Galilée, créateur de la science moderne expérimentale. Exilé et traité
par les policiers de la monarchie comme un criminel de droit commun, joseph
Mazzini, le premier théoricien et combattant convaincu de l'unité nationale de
notre pays. Haï, entouré de suspicion, calomnié, joseph Garibaldi, le héros
populaire du Risorgimento. Toute l'histoire de notre peuple est l'histoire
d'une révolte contre la tyrannie étrangère et intérieure, d'une lutte continue
contre l'obscurantisme et l'hypocrisie, contre l'exploitation impitoyable et
l'oppression cruelle des masses travailleuses de la part des classes
possédantes. Antoine Gramsci est tombé dans cette lutte, mais sa vie d'agitateur,
de propagandiste, d'organisateur politique, de chef de la classe ouvrière et du
Parti communiste, n'est pas seulement la protestation d'une grande personnalité
isolée, incomprise par les masses et détachées d'elles. En lui, le peuple
italien n'a pas seulement trouvé l'homme qui, connaissant à fond l'histoire et
les conditions d'existence du peuple, a exprimé les aspirations des masses
populaires, formulé les objectifs de liberté, de justice, d'émancipation
sociale auxquels tend la lutte séculaire des opprimés contre leurs oppresseurs.
Antoine Gramsci est l'homme qui a su reconnaître quelles sont, dans la société
italienne d'aujourd'hui, les forces de classe auxquelles il revient
historiquement de libérer la société de toute oppression et de toute exploitation.
Il n'est pas seulement un fils du peuple et un insurgé, il n'est pas seulement
l'homme qui, par la force de son génie, par la clarté et la profondeur de sa
pensée politique et sociale, par la vigueur de ses écrits, dépasse tout autre
Italien de notre temps. Il est aussi un révolutionnaire des temps modernes,
grandi à l'école de la seule classe logiquement révolutionnaire que l'histoire
connaisse : le prolétariat ouvrier, un révolutionnaire qui a profondément
assimilé la plus révolutionnaire des doctrines politiques et sociales : le
marxisme-léninisme. Étroitement lié à la classe ouvrière, se battant
infatigablement pour la création d'un parti révolutionnaire de classe du
prolétariat, il est un marxiste, un léniniste, un bolchévik.
C'est pourquoi la bourgeoisie réactionnaire et
Mussolini l'ont traité non seulement comme un ennemi mais aussi comme le plus
dangereux, le plus terrible des ennemis, Ils ne se sentaient pas tranquilles
tant que Gramsci était vivant, tant que « son cerveau fonctionnait », tant que
n'étaient pas éteints son esprit et sa volonté, tant que son cœur n'avait pas
cessé de battre. Son assassinat a été accompli avec l'intention précise de
priver le Parti, le prolétariat, le peuple de notre pays, d'un guide sûr et
éclairé.
Dans l'histoire du mouvement ouvrier italien, dans
l'histoire de la culture et de la pensée italienne, Antoine Gramsci est le
premier marxiste. - le premier marxiste vrai, intégral, conséquent. Il est en
effet le premier à comprendre à fond l'enseignement révolutionnaire des
fondateurs du socialisme scientifique, le premier à comprendre et à faire
siennes les nouvelles positions conquises par le marxisme dans le développement
ultérieur qui lui est donné par Lénine et Staline, le premier qui. sur la base
de cet enseignement, détermine la fonction historique du prolétariat italien et
combat durant toute sa vie pour donner au prolétariat et la conscience de cette
fonction et la possibilité de la remplir. Gramsci est le premier marxiste
d'Italie parce qu'il unit de manière inséparable à la théorie pratique
révolutionnaire, à l'étude et à l'interprétation des faits sociaux, la liaison
avec les masses et l'activité quotidienne politique et d'organisation, parce
qu'il crée et dirige le Parti communiste, parce qu'il est internationaliste,
parce qu'à tombe en tenant haut dans ses mains le drapeau de notre Parti et de
l'Internationale.
Aujourd'hui.
après sa mort, beaucoup écrivent sur lui et lui rendent hommage qui durant sa
vie le combattirent âprement et furent par lui âprement combattus. Les hommages
qui sont rendus à la grandeur de son génie sont des hommages dus. Nous avons
cependant le devoir de dire à haute et intelligible voix que Gramsci n'a pas
été l'intellectuel, l'homme d'étude, l'écrivain, au sens que ces
posthumes apologistes voudraient laisser entendre. Avant tout Gramsci a été et
est un homme de Parti. Le problème du parti, le problème de la création
d'une organisation révolutionnaire de la classe ouvrière, capable d'encadrer et
de diriger la lutte de tout le prolétariat et des masses travailleuses pour
leur émancipation, ce problème reste au centre de toute l'activité, de toute la
vie, de toute la pensée d'Antoine Gramsci. Très jeune il arriva au mouvement
ouvrier aux environs de 1910, en un moment où mûrissaient dans notre pays les
éléments d'une profonde crise politique. A partir de 1900, l'industrie s'était
développée de manière intensive pendant que dans les plaines de la Valle Padana
les progrès de l'agriculture capitaliste intensive avaient changé l'aspect de
régions entières. Dans les grandes villes industrielles du Nord, de la masse
informe des artisans et des petits commerçants était sorti un prolétariat
nombreux, compact, qui avait créé un épais réseau d'organisations politiques et
syndicales de classe et qui apprenait à manier contre la bourgeoisie l'arme de
la grève. Dans les plaines de la Valle Padana, la formation de masses
imposantes d'un prolétariat agricole avait ébranlé l'équilibre des rapports
sociaux et politiques traditionnels - avec le développement des grandes
exploitations agricoles capitalistes, les « plèbes rurales » de l'Italie du
Nord se transformaient en une armée de salariés et un épais - réseau
d'organisations de classe - unions d'ouvriers agricoles, coopératives, sections
du parti socialiste - faisaient pénétrer jusque dans les provinces les plus
arriérées un nouvel esprit révolutionnaire. Combattive, impétueuse, n'acceptant
pas l'injustice, aspirant à un minimum de bien-être qui lui était refusé depuis
des siècles, animée par une conception messianique primitive du socialisme et
de la révolution, la masse des ouvriers agricoles devenait la protagoniste
d'une série de grèves grandioses et dans leur déroulement elle apprenait les
vertus prolétariennes de la discipline et de la solidarité. L'appareil de
l'État craquait sous cette double pression des masses organisées.
Gramsci était né en Sardaigne, région très
caractéristique de rapports économiques et sociaux arriérés.
Fils de paysans pauvres, il avait eu la possibilité
d'observer l'épouvantable misère des semi-prolétaires paysans et des bergers de
l'île que la bourgeoisie capitaliste italienne, une fois réalisée l'unité
nationale, avait considérée et traitée comme une colonie ainsi qu'elle l'avait
fait de toutes les régions agricoles du Midi. La misère des paysans sardes et
des Paysans du Midi a été l'une des conditions du développement industriel du
Nord. Les ressources et les richesses naturelles de l'île ont été pillées par
les capitalistes du continent, pendant que les sporadiques tentatives de
révoltes spontanées des paysans affamés étaient réprimées par les armes sous
prétexte de lutte contre le « brigandage ». Pour consolider son pouvoir et
particulièrement pour maintenir sa domination sur les masses rurales du Midi
et de l'île, la bourgeoisie capitaliste s'alliait aux grands propriétaires de
terres et à la bourgeoisie rurale parasitaire grandie à l'ombre de la grande
propriété terrienne de type féodal et elle se donnait pour but de conserver ces
restes de rapports sociaux et politiques arriérés qui pesaient comme une masse
de plomb sur la vie économique et politique de tout le pays. Cette forme particulière
d'alliance de classe entre la bourgeoisie industrielle de l'Italie du Nord et
les castes réactionnaires méridionales qui sont l'expression de restes de
rapports précapitalistes, a donné une particulière empreinte réactionnaire à
la vie politique italienne même dans la période où les classes dirigeantes
furent contraintes sous la pression des masses de reconnaître aux travailleurs
le droit à s'organiser, le droit au travail et à la grève - même lorsque les
classes dirigeantes furent obligées, à la veille de la guerre mondiale,
d'accorder le suffrage universel.
Gramsci avait vu dans les villages de la Sardaigne les
paysans aller voter avec leurs poches cousues pour empêcher les policiers en
civil et les agents électoraux des propriétaires d'y introduire des couteaux,
ce qui aurait permis l'arrestation par les carabiniers de centaines de pauvres
gens et, par voie de conséquence, le triomphe du candidat du gouvernement. La
connaissance qu'il eut du caractère réactionnaire de la bourgeoisie et de
l'État italien est la base première de toute sa pensée politique.
L'État italien, écrivait-il, n'a jamais essayé de masquer la dictature impitoyable de la classe possédante. On peut dire que le Statut de la Maison de Savoie a seulement servi à une fin très précise : lier le sort de la Couronne au sort de la propriété privée... La Constitution n'a créé aucun organisme qui garantisse, ne serait-ce que pour la forme, les grandes libertés des citoyens : la liberté individuelle, la liberté de parole, la liberté de la presse, la liberté d'association et de réunion, Dans les États capitalistes qui se disent libéraux-démocrates, l'organisme supérieur de protection des libertés populaires est le pouvoir judiciaire; dans l'État italien, la justice n'est pas un pouvoir, elle est un ordre, elle est un instrument du pouvoir exécutif, elle est un instrument de la Couronne et de la classe possédante... Le président du Conseil est l'homme de confiance de la classe possédante; il est choisi par les grandes banques, les grands industriels, les grands propriétaires fonciers, l'État-Major; il se constitue une majorité parlementaire par la fraude et par la corruption; son pouvoir est illimité, non seulement en fait comme cela se passe indubitablement dans tous les pays capitalistes, mais aussi en droit; le président du Conseil est l'unique pouvoir de l'État italien.
La classe dominante italienne n'a pas eu non plus l'hypocrisie de camoufler sa dictature; le peuple travailleur a été considéré par elle comme un peuple de race inférieure, que l'on peut gouverner sans ménagement, comme une colonie d'Afrique. Le pays est soumis à un permanent régime d'état de siège... Les policiers sont lâchés comme des chiens dans les maisons et dans les salles de réunion... La liberté individuelle et de domicile est violée; les citoyens sont arrêtés, emmenés menottes au poing et, tels des délinquants de droit commun, sont jetés dans des prisons immondes et nauséabondes; l'intégrité de leur personne n'est pas défendue contre les brutalités policières; leurs affaires restent en souffrance et vont à la ruine. Sur l'ordre pur et simple d'un commissaire de police, un lieu de réunion est envahi et perquisitionné, une réunion est dissoute. Sur l'ordre pur et simple d'un préfet, un censeur interdit un écrit dont le contenu n'est nullement en contravention avec les lois et décrets en vigueur. Sur l'ordre pur et simple d'un préfet, les dirigeants d'un syndicat sont arrêtés, on tente de dissoudre une association...
Le mouvement socialiste naquit et se développa en
Italie surtout dans les premiers temps comme une protestation vigoureuse contre
ce régime de réaction et d'arbitraire qui privait les masses laborieuses de
tout droit. C'est pourquoi il eut un caractère largement populaire et qu'en son
sein affluèrent en masse les intellectuels d'origine petite-bourgeoise et
jusqu'aux éléments radicaux de la bourgeoisie qui souffraient du retard de la
vie économique et politique du pays et ne l'acceptaient pas. Le devoir des
dirigeants socialistes aurait dû consister en ceci : donner à la classe
ouvrière la direction de ce large mouvement populaire; guider la classe
ouvrière à travers une lutte conséquente contre la réaction et pour les
libertés démocratiques; affirmer sa propre hégémonie politique et porter toutes
les masses opprimées et exploitées à chasser du pouvoir la bourgeoisie
capitaliste et ses alliées les castes réactionnaires. Les dirigeants
socialistes faillirent à ce devoir et même les meilleurs, ceux qui étaient les
plus liés avec les masses dont ils connaissaient les souffrances et les
aspirations et qui haïssaient le plus la bourgeoisie. N'ayant pas compris la
doctrine marxiste, ceux-là ne réussirent jamais à aller au delà d'un
révolutionnarisme sentimental et d'une « intransigeance » verbale pendant que
des chefs du type Turati, s'étant détachés du marxisme pour finir dans la boue
du révisionnisme et de la démocratie petite-bourgeoise, tentaient d'enchaîner
le mouvement prolétarien au char de l'État capitaliste, favorisaient le plan
des hommes d'État « libéraux » qui se proposaient de corrompre une partie des
cadres du mouvement socialiste pour briser avec leur aide l'élan
révolutionnaire des masses ouvrières et paysannes, devenaient au sein des
organisations prolétariennes le véhicule et les agents directs de l'influence
bourgeoise. Karl Marx - selon l'expression de Giolitti - était « mis au grenier
». La jeunesse estudiantine déçue se détachait du socialisme dont les
philosophes bourgeois proclamaient pompeusement la faillite et commençait à
passer dans le camp des premières organisations réactionnaires nationalistes
et semi-fascistes créées déjà avant la guerre par les groupes les plus réactionnaires
de la. grande bourgeoisie pour avoir un appui à leur politique d'expansion
impérialiste, de brigandage et de rapine.
Dans ses polémiques contre Turati, contre Treves et
les autres pontifes du socialisme réformiste, Gramsci eut souvent l'occasion
d'exprimer son mépris pour l'œuvre de corruption idéologique accomplie par ces
dirigeants.
Le « nullisme » opportuniste et réformiste, écrivait-il, qui a inspiré le parti socialiste italien pendant des dizaines et des dizaines d'années et qui se moque aujourd'hui, avec le scepticisme ricaneur de la sénilité, des efforts de la génération nouvelle et du tumulte de passions suscitées par la révolution bolchévik, devrait faire un petit examen de conscience sur ses responsabilités et son incapacité à étudier, à comprendre, à développer une action éducative. Nous autres jeunes, nous devons renier ces hommes du passé, nous devons mépriser ces hommes du passé : quel lien existe-t-il entre eux et nous ? Qu'ont-ils créé ? Que nous ont-ils légué ? Quel souvenir d'amour et de gratitude pourrons-nous leur devoir ? Nous ont-ils ouvert et éclairé le chemin de la recherche et de l'étude? Ont-ils créé les conditions de notre progrès, de notre bond en avant ? Nous avons dû tout créer par nous-mêmes, avec nos propres forces et notre patience : la génération italienne d'aujourd'hui est fille d'elle-même; il n'a pas le droit de se moquer de ses erreurs et de ses efforts, celui qui n'a pas travaillé, qui n'a pas produit, qui ne peut lui laisser d'autre héritage que le médiocre recueil des médiocres petits articles d'un journal quotidien.
L’œuvre nécessaire de remise en place du marxisme dans
notre pays, Gramsci put l'entreprendre et l'accomplir avant tout grâce au lien
étroit, indestructible, qui s'établit entre lui et la classe ouvrière lorsqu'il
arriva de Sardaigne à Turin en 1911. A Turin, le jeune révolutionnaire sarde
alla à l'école d'un prolétariat jeune, intelligent, fortement concentré,
révolutionnaire, et qui déjà avant la guerre avait, au cours des grandes grèves
des métallurgistes, donné des preuves magnifiques d'organisation, de
combativité et de discipline, et qui, déjà à cette époque, apparaissait au pays
tout entier comme la partie la plus avancée et la plus consciente de la classe
ouvrière.
Jusqu'à la révolution bourgeoise, qui créa en Italie l'actuel ordre bourgeois, Turin était la capitale d'un petit État qui comprenait le Piémont, la Ligurie, la Sardaigne. En ce temps-là régnait à Turin la petite industrie, la production domestique et le commerce. Quand l'Italie devint un royaume uni avec Rome comme capitale, Turin parut devoir perdre son importance première. Mais la ville surmonta rapidement la crise économique, sa population doubla et elle devint une des plus grandes cités industrielles d'Italie. On peut dire que l'Italie a trois capitales : Rome, centre administratif de l'État bourgeois; Milan, ganglion central de la vie commerciale et financière du pays (toutes les banques, tous les établissements, toutes les institutions financières ont été concentrés à Milan) et enfin Turin, centre de l'industrie où la production industrielle a trouvé son plus haut développement. Avec l'installation de la nouvelle capitale à Rome, toute la moyenne et toute la petite bourgeoisie intellectuelle, qui donnait une marque bien particulière au nouvel État bourgeois, abandonna Turin. Mais le développement de la grande industrie attira à Turin la fleur de la classe ouvrière italienne. Le procès de formation de cette cité est donc extrêmement intéressant pour l'histoire de l'Italie et de la révolution prolétarienne italienne. Le prolétariat turinois devint de cette manière la tête de la vie spirituelle des masses travailleuses italiennes qui sont unies à la ville par tous les liens possibles : origines, famille, tradition, histoire et aussi par des liens spirituels (chaque ouvrier italien désire ardemment aller travailler à Turin) [1].
Le lien d'Antoine Gramsci avec les ouvriers de Turin
ne fut pas seulement un lien politique, mais aussi un lien personnel, physique,
direct et multiforme. S'étant situé à l'aile gauche du mouvement socialiste peu
de temps après que la guerre eût éclaté, appelé en 1915 à diriger le journal de
la section socialiste turinoise, Gramsci occupa vite dans le mouvement
révolutionnaire de la ville un poste à part. Pour les réformistes dans les
mains desquelles se trouvait, même à Turin, une grande partie des postes de
direction des organisations prolétariennes, la masse ouvrière était seulement
un point d'appui de la politique de collaboration avec la bourgeoisie qu'ils
pratiquaient même pendant la guerre. Les révolutionnaires qui, à Turin, étaient
en majorité dans la section du parti, luttaient bien contre les réformistes,
ils avaient bien pris une juste position sur le problème des comités de
mobilisation industrielle en refusant l'adhésion à ces comités des
organisations ouvrières, mais ils ne réussissaient pas à faire une politique
différente de celle de la direction du parti. Cette politique était une
politique centriste; elle se résumait dans la fameuse formule: « ne pas
accepter la guerre, ne pas la saboter », formule qui en face des masses
sauvait les apparences cependant qu'elle permettait aux réformistes de
commettre toutes les saletés collaborationnistes et social-patriotiques dont
ils étaient capables. Dans cette situation Gramsci s'efforçait avant tout de
recevoir leçon des masses, d'apprendre d'elles. A leur contact, il cherchait
les éléments pour résoudre les problèmes sociaux et politiques que la guerre et
l'après-guerre devaient poser devant le peuple italien.
Dans l'ouvrier de la grande industrie moderne il
voyait la force capable de résoudre tous les problèmes de la société
italienne, « le protagoniste de l'histoire de l'Italie moderne ». Aussi
repoussait-il toutes les positions réactionnaires des démocrates bourgeois
qui, en partant de la constatation « de la structure particulière de l'Italie
en tant que pays agricole » et en se basant sur la situation faite dans l'État
italien aux masses paysannes méridionales et insulaires, opposaient ces masses
paysannes à la classe ouvrière, faisaient du « problème méridional » un
problème séparé du problème général de la révolution prolétarienne et
socialiste, et, en excitant la jalousie et la méfiance des paysans contre les
ouvriers et contre leurs organisations, en créant une coupure entre le
prolétariat et les masses paysannes, rendaient à la bourgeoisie réactionnaire
le meilleur des services. Mais de quelle manière la classe ouvrière
réussira-t-elle à exercer sa fonction historique ? Autour de ce problème,
l'esprit de Gramsci travaille déjà avant la guerre et durant la guerre. Il
comprend que de la guerre sortira le démantèlement de la société italienne :
les grandes masses travailleuses réveillées et entrées impétueusement dans la
vie politique réclameront impérieusement la satisfaction de leurs besoins et
l'appareil traditionnel du gouvernement bourgeois ne résistera pas à cette
poussée. Le prolétariat doit arriver à créer un nouvel appareil de gouvernement
et cet appareil ne peut être fourni ni par les syndicats ni par les autres
organisations ouvrières déjà existantes. Il faut une organisation nouvelle dans
laquelle s'incarne la volonté et la capacité du prolétariat de prendre le
pouvoir, d'organiser un nouvel État, une nouvelle société.
C'est dans cet ordre d'idées que l'attention de
Gramsci se dirige vers l'usine, vers les formes que la lutte de classe prend
sur le lieu du travail et vers les nouvelles organisations que déjà durant la
guerre les ouvriers fondent dans les usines et qui se distinguent des syndicats
parce qu'elles ont la possibilité de conduire une lutte plus vaste que la
simple lutte revendicative. C'est alors que Gramsci multiplie ses contacts
directs avec les ouvriers, avec qui il parle et discute des journées et des
nuits entières en se faisant raconter même les plus petits épisodes de la vie
en usine, animé qu'il est de la volonté de découvrir les formes nouvelles dans
lesquelles se manifeste, sur le lieu même du travail, dans le moment où mûrit
la plus grave crise que l'Italie ait jamais traversée, la poussée des ouvriers
vers une lutte pour le pouvoir. C'est alors que Gramsci commence à devenir le
plus populaire et le plus aimé des dirigeants de Turin. Les jeunes se
rapprochent de lui, et aussi les ouvriers les plus intelligents et les plus
actifs parmi les socialistes, parmi les anarchistes, parmi les catholiques. La
pièce où il travaille au siège des organisations ouvrières, la mansarde qu'il
habite, commencent à devenir les liens d'un pèlerinage ininterrompu. Dans les
usines on parle de lui comme d'un nouveau dirigeant. Et il est vrai que dans le
mouvement ouvrier italien vient d'apparaître un dirigeant nouveau, celui qui
sait s'instruire auprès des masses, qui élabore au contact immédiat avec les
masses la politique révolutionnaire de la classe ouvrière. La poussée décisive
à la formation de sa pensée et au développement de son action révolutionnaire
vient à Gramsci de la Révolution russe, de l'exemple du bolchévisme et de
Lénine.
LE MOUVEMENT DES COMITÉS D'USINES
Les masses prolétaires turinoises, tous les éléments
révolutionnaires de la classe ouvrière italienne, se tournèrent rapidement,
dans un élan spontané d'intuition prolétarienne et révolutionnaire, vers la
Révolution russe, vers le bolchévisme, vers Lénine.
La nouvelle de la Révolution russe de mars fut accueillie à Turin, a écrit Gramsci, avec une joie indescriptible. Les ouvriers pleurèrent quand ils apprirent que le régime tsariste avait été abattu par les ouvriers de Pétrograd. Ils ne se laissèrent cependant pas éblouir par la phraséologie démagogique de Kérenski et des menchéviks. Lorsque, en juillet 1917, la mission militaire envoyée en Europe occidentale par le Soviet de Pétrograd arriva à Turin, ses membres, les menchéviks Smirnov et Goldenberg, qui parlèrent à une foule de vingt-cinq mille personnes, furent accueillis par les cris mille fois répétés de «Vive le camarade Lénine, vivent les bolchéviks ».
Goldenberg n'était pas particulièrement bien impressionné par ce salut : il ne réussissait Pas à comprendre comment le camarade Lénine pouvait avoir acquis une telle popularité chez, les ouvriers de Turin. L'on ne doit pas oublier que cette manifestation eut lieu après qu'avait été étouffée l'insurrection de juillet à Pétrograd et pendant que les journaux bourgeois étaient pleins d'attaques violentes contre Lénine et contre les bolchéviks qu'il traitaient de bandits, d'ambitieux, d'agents et d'espions de l'impérialisme allemand.
Du début de la guerre italienne (24 mai 1915) jusqu'au jour de la manifestation dont nous parlons, le prolétariat turinois n'avait fait aucune manifestation de masse. La grandiose manifestation organisée en l'honneur du Soviet des députés ouvriers de Pétrograd ouvrit une nouvelle période du mouvement des masses. Un mois était à peine passé que les ouvriers de Turin s'insurgèrent les armes à la main contre l'impérialisme et le militarisme italien. L'insurrection éclata le 23 août 1917. Durant cinq jours les ouvriers se battirent dans les rues et sur les places de la ville. Les insurgés qui disposaient de fusils, de grenades et de mitrailleuses, parvinrent à occuper divers secteurs de la ville. Trois ou quatre fois ils tentèrent de s'emparer du centre de la ville où avaient leurs sièges les institutions municipales et le commandement militaire. Mais deux années de guerre et de réaction avaient détruit l'organisation prolétarienne qui était si forte auparavant. Les ouvriers, dix fois moins armés que leurs adversaires, furent battus. Ils avaient vainement compté sur l'appui des soldats : ceux-ci crurent, comme on le leur insinua, que l'insurrection avait été provoquée par les Allemands.
La foule dressa des barricades, entoura les quartiers qu'elle occupait de haies de fil de fer barbelé parcouru par le courant électrique et repoussa cinq jours durant toutes les attaques dés troupes et de la police. Plus de cinq cents ouvriers tombèrent dans cette lutte; plus de deux mille furent gravement blessés. Après la défaite les meilleurs éléments de la classe ouvrière furent arrêtés et chassés de Turin. A la fin de l'insurrection, le mouvement avait perdu de son intensité révolutionnaire mais les masses demeuraient comme avant orientées vers le communisme.
Tout de suite après l'insurrection d'août, Gramsci fut
élu secrétaire de la section turinoise du parti socialiste. Il y avait là la
reconnaissance officielle de son rôle de dirigeant du prolétariat de la ville
la plus rouge d'Italie. Il y avait là la reconnaissance du rôle qu'il avait
joué en préparant les ouvriers turinois à comprendre la révolution russe, à
comprendre et à aimer ses chefs Lénine et Staline. Depuis l'époque des
rencontres de Zimmerwald et de Kienthal, l'une des plus grandes préoccupations
de Gramsci avait été celle d'arriver à connaître les courants révolutionnaires
du mouvement ouvrier international et en premier lieu le bolchévisme et à prendre
contact avec les représentants qualifiés de ces courants. Ce n'était pas facile
dans l'Europe en guerre alors que les frontières étaient devenues des barrières
presque insurmontables. Sur la table de Gramsci s'accumulaient les publications
subversives, illégales, venues de toutes les parties du monde et rédigées dans
toutes les langues du monde. Les écrits de Lénine, les documents du Parti
bolchévik, étaient impatiemment attendus, traduits, lus et discutés
collectivement, expliqués, diffusés dans les usines. Gramsci était l'âme de ce
travail. Des écrits de Lénine jaillissait une parole neuve, la parole que les
ouvriers italiens attendaient et qui devaient les guider dans leurs grandes
luttes d'après-guerre. La doctrine marxiste débarrassée des scories sous
lesquelles les opportunistes avaient enterré sa substance révolutionnaire
réapparaissait dans sa vraie lumière comme la doctrine de la révolution
prolétarienne et de la dictature du prolétariat. Les nouveaux développements
que le marxisme allait recevoir dans les œuvres et dans les actions de Lénine,
l'expérience du bolchévisme et de la Révolution russe, ouvraient devant les
ouvriers italiens une perspective concrète pour la solution des problèmes qui à
la fin de la guerre s'imposaient à eux.
Gramsci fut le premier à comprendre en Italie la
valeur internationale de l'enseignement de Lénine, la valeur internationale
du bolchévisme et de la grande Révolution socialiste d'Octobre.
La Révolution russe, écrivait-il en 1919, a révélé une aristocratie d'hommes d'État qu'aucune nation ne possède. Il s'agit d'environ deux milliers d'hommes qui ont consacré toute leur vie à l'étude expérimentale des sciences politiques et économiques, qui, durant des dizaines d'années d'exil, ont analysé minutieusement tous les problèmes de la révolution, qui, dans leur lutte, dans leur duel inégal contre la puissance du tsarisme, se sont forgés un caractère d'acier, qui, vivant au contact de toutes les formes de la civilisation capitaliste d'Europe, d'Asie, d'Amérique, ont acquis de leurs responsabilités une conscience exacte et précise, froide et coupante à l'égal de l'épée des conquérants d'empires.
Les communistes russes sont un groupe dirigeant de premier ordre. Lénine s'est révélé le plus grand homme d'État de l'Europe contemporaine : l'homme qui libère le prestige qui enflamme et discipline les peuples; l'homme qui réussit à dominer toutes les énergies sociales du monde pouvant être utilisées au bénéfice de la révolution; l'homme qui tient en échec et qui bat les hommes d'État les plus raffinés et les plus rusés de la bourgeoisie...
La révolution est telle... lorsqu'elle s'incarne en un type d'État, lorsqu'elle devient un système organisé de pouvoir... la révolution prolétarienne est telle lorsqu'elle donne vie à un État typiquement prolétarien et qui développe ses fonctions essentielles comme une émanation de la vie et de la puissance prolétariennes.
Les bolchéviks ont donné une forme d'État aux expériences historiques et sociales du prolétariat russe, qui sont les expériences de la classe ouvrière internationale... l'État des Soviets est devenu l'État de tout le peuple russe et cela a été obtenu par la ténacité du Parti communiste, par la confiance et la loyauté enthousiastes des ouvriers, par l'incessante œuvre de propagande, d'éclaircissement, d'éducation, accomplie par les hommes du communisme russe conduits par la claire volonté du maître de tous, Lénine. Le Soviet s'est révélé immortel en tant que forme de société organisée adaptée aux multiples besoins de la grande masse du peuple russe, et en tant que forme de société qui incarne et satisfait les aspirations et les espérances de tous les opprimés de la terre... l'État des Soviets fait la preuve qu'il est le premier noyau d'une société nouvelle... L'histoire est donc en Russie, la vie est donc en Russie; c'est seulement dans le régime des Conseils que tous les problèmes de vie et de mort qui pèsent sur le monde trouvent leur juste solution.
Instruit par l'expérience de la Révolution russe,
Antoine Gramsci remettait en place dans le mouvement socialiste italien et
popularisait parmi les masses le concept de la dictature du prolétariat en tant
qu'élément essentiel du marxisme.
Dans la première édition en langue italienne des
œuvres de Karl Marx avait disparu jusqu'à l'expression « dictature du
prolétariat ». Dans la Critique du Programme de Gotha le traducteur
réformiste s'était donné le soin de substituer à cette expression l'expression
inoffensive de « lutte de classe du prolétariat ». Antoine Labriola, grand
connaisseur et vulgarisateur de la pensée de Marx, avait parlé de la dictature
du prolétariat comme du « gouvernement éducatif de la société » après la
conquête du pouvoir par la classe ouvrière. Mais Antoine Labriola n'avait pas
été capable de comprendre et d'expliquer ce que signifiait concrètement cette
expression du point de vue général et aussi du point de vue qui concernait la
société italienne et les ouvriers italiens. Le terme « dictature du prolétariat
» demeura pour lui un terme confus de philosophie politique. Plus tard les «
théoriciens » du syndicalisme appelèrent « dictature du prolétariat » les
violences qu'ils exerçaient contre les sièges des syndicats réformistes pour
contraindre les organisations syndicales à faire des grèves à répétition sans
préparation et sans perspectives de succès. Après la victoire de la Révolution
d'Octobre, le parti socialiste inscrivit la dictature du prolétariat dans son
programme mais, au sein même du parti, pendant que Turati proclamait que les
Soviets étaient à la république parlementaire ce que les barbares étaient à la
cité, ceux qui se prétendaient des révolutionnaires étaient incapables de
comprendre en quoi pouvait consister l'obligation de lutter de manière concrète
pour instaurer la dictature du prolétariat.
La formule « dictature du prolétariat », écrivait Gramsci, en prenant position aussi bien contre les opportunistes à la Turati que contre le révolutionnarisme verbal des centristes à la Serrati et des faiseurs de grimaces à la Bombacci, doit cesser d'être uniquement une formule, une occasion de faire de la phrase révolutionnaire. Qui veut la fin doit aussi vouloir les moyens. La dictature du prolétariat est l'instauration d'un nouvel État, de l'État prolétarien... Cet État ne s'improvise pas : les communistes bolchéviks russes travaillèrent pendant huit mois à diffuser le mot d'ordre : Tout le pouvoir aux Soviets, et les Soviets étaient connus par les ouvriers russes depuis 1905 ! Les communistes italiens doivent considérer l'expérience russe comme un trésor et, grâce à elle, économiser temps et travail.
Fort des études qu'il avait faites auparavant sur les
formes d'organisation de la classe ouvrière et de la lutte de classe à l'usine,
Gramsci liait de manière directe le problème de la lutte pour la dictature du
prolétariat au problème de la création d'une organisation ouvrière de type
nouveau dans laquelle s'incarnerait la. lutte des ouvriers pour le pouvoir et
qui pourrait devenir la base de l'État prolétarien.
Existe-t-il en Italie, demandait-il, comme institution de la classe ouvrière quelque chose qui puisse être comparé au Soviet, qui participe de sa nature ? Quelque chose qui nous autorise à affirmer : le Soviet est une forme universelle, il n'est pas une institution russe, seulement russe : le Soviet est la forme dans laquelle, partout où existent des prolétaires en lutte pour conquérir l'autonomie industrielle, la classe ouvrière manifeste cette volonté de s'émanciper, le Soviet est la forme d'auto-gouvernement des masses ouvrières ? Existe-t-il un germe, une velléité, une forme timide de gouvernement des Soviets en Italie, à Turin ?
Et il répondait :
Oui, il existe en Italie, à Turin, un germe de gouvernement ouvrier, un germe de Soviet, c'est la Commission intérieure d'usine.
La Commission intérieure d'usine était née durant la
guerre à l'initiative des syndicats pour la défense des ouvriers face aux
employeurs. S'étant vite détachée du contrôle direct des syndicats elle se
développait comme un organisme autonome élu par toute la maîtrise et
représentant toute la masse ouvrière en face du patron. La transformation était
accélérée par les considérations générales devant lesquelles la crise de
l'après-guerre mettait la classe ouvrière, crise qui stimulait en elle la conscience
de la nécessité de la lutte pour le pouvoir. Des commissions intérieures
sortira à Turin le mouvement des Conseils d'usines, mouvement de type
soviétique, qui menaçait la société bourgeoise et le pouvoir de la bourgeoisie
dans ses bases mêmes, sur le lieu même de la production. Gramsci fut le chef du
mouvement des Conseils d'usines. Le journal qu'il fonda le 1er mai 1919, L'Ordine
nuovo (L'Ordre nouveau), fut l'organe de ce mouvement.
Très peu des vieux dirigeants socialistes comprirent
le mouvement des Conseils d'usines. On reprocha à Gramsci de concentrer
l'attention des ouvriers non plus sur les travaux parlementaires mais sur les
problèmes de la production et de l'usine, on lui reprocha d'être un
syndicaliste. Toute la polémique de Gramsci était au contraire dirigée contre
le syndicalisme et tendait à démontrer que les syndicats de métier ne sont pas
les organes dont la classe ouvrière puisse se servir pour organiser la lutte
pour la conquête du pouvoir et construire son propre État. On l'accusa d'éluder,
en faisant des Conseils d'usines l'axe de la lutte pour le pouvoir, le problème
du parti et de sa fonction dirigeante. En réalité Gramsci comprenait fort bien
depuis 1917 que le parti socialiste italien, dans lequel jouaient aux patrons
les réformistes, les centristes et les démagogues impuissants, n'était pas en
mesure de diriger la lutte du prolétariat italien pour le pouvoir. Il
comprenait en même temps que, dans la conjoncture italienne de l'après-guerre,
la lutte pour le pouvoir ne pouvait être différée si l'on ne voulait pas ouvrir
la porte à la réaction terrible de la bourgeoisie.
La phase actuelle de la lutte de classe en Italie, écrivait-il, est la phase qui précède : ou la conquête du pouvoir politique par le prolétariat révolutionnaire avec le passage à de nouveaux modes de production et de distribution qui permettront une reprise de la puissance de production; ou une terrible réaction de la part de la classe possédante et de la caste de gouvernement. Aucune violence ne sera négligée pour subjuguer le prolétariat industriel et agricole et lui imposer un travail servile.
Il fallait faire vite. Le problème du « temps » était
pour Gramsci un problème essentiel. Et pour faire vite il ne fallait pas «
renvoyer » la lutte pour le pouvoir à une époque ultérieure et, en attendant,
pourvoir à l'organisation d'un nouveau parti révolutionnaire; il fallait au
contraire et simultanément résoudre le problème du parti, c'est-à-dire de la
direction politique de tout le mouvement de l'avant-garde du prolétariat et
aussi le problème de l'organisation des plus vastes masses ouvrières et
travailleuses dans des formes adaptées à la lutte pour la prise du pouvoir.
L'énergie révolutionnaire qui se dégageait des masses durant la crise de
l'après-guerre était telle qu'elle aurait dû permettre de résoudre à la fois
ces deux problèmes. Gramsci lui-même reconnut par la suite que quelques-unes de
ses formulations de 1919 et 1920 manquaient de précision, mais l'essentiel
tient dans ce fait que, dès le premier moment, la création et le développement
des Conseils d'usines il les voulait liés à la création et au développement
d'un réseau d'organisations politiques, c'est-à-dire de « groupes communistes»
capables de diriger le mouvement des Conseils d'usines et de renouveler
radicalement le parti socialiste en révolutionnant sa structure, ses modes
d'action, son activité quotidienne et son orientation politique. Le
développement des Conseils d'usines aurait dû de cette manière conduire en même
temps à la suprématie de la classe ouvrière dans le pays et à la suprématie
dans le parti des éléments prolétariens et révolutionnaires sur les
réformistes et sur les centristes. Malheureusement, cela se produisit
seulement à Turin.
A Turin et dans les centres où put parvenir l'influence
directe de Gramsci, le mouvement des Conseils d'usines se développa de manière
impétueuse, irrésistible. Les réformistes furent chassés de la direction des
syndicats, les centristes de la direction des sections du parti. Rien ne sépara
plus la lutte revendicative de la lutte politique. Entre le prolétariat et la
bourgeoisie s'engagea un combat à la vie à la mort dans lequel les ouvriers
arrivèrent jusqu'au seuil de l'insurrection. En avril 1920, pour briser la
tentative des employeurs qui voulaient détruire les Conseils d'usines, éclata
sous la direction immédiate de Gramsci le mouvement le plus grandiose de toute
l'après-guerre italienne, une grève générale politique de tout le prolétariat
citadin, d'une durée de onze jours, rapidement soudée à une grève des ouvriers
agricoles des provinces limitrophes, soutenue par des mouvements de solidarité
qui prirent une ampleur toujours plus grande et un caractère toujours plus
menaçant, tout cela jusqu'à ce que les chefs réformistes de la Confédération, appuyés
par la direction du parti qui se disait révolutionnaire, intervinssent pour
briser le mouvement en accord avec le gouvernement.
Les éléments de gauche du parti socialiste à qui
Gramsci proposa alors un accord pour une action commune dans le but de déclencher
et de diriger un mouvement révolutionnaire dans tout le pays en passant par
dessus la tête de la direction du parti hésitante et toujours prête à capituler
devant les réformistes, - les éléments de gauche repoussèrent les propositions
de Gramsci. Sous le prétexte qu'il était nécessaire d'attendre que les comptes
aient été réglés avec les réformistes et les centristes dans un congrès
régulier du parti, Bordiga lui-même repoussa les propositions de Gramsci,
Bordiga qui se donnait l'air d'être, à la. tête de la fraction abstentionniste,
le plus révolutionnaire de tous mais qui en réalité jugeait des problèmes de la
révolution avec les critères d'un pédant et couvrait son opportunisme du masque
du doctrinaire de gauche.
Le mouvement des Conseils d'usines reste, dans
l'histoire du mouvement ouvrier italien, la tentative la plus hardie accomplie
par la partie la plus avancée du prolétariat pour réaliser sa propre hégémonie
dans la lutte pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie et instaurer la
dictature prolétarienne. La question des forces motrices de la révolution
italienne et la question paysanne comme corollaire du problème de la dictature
prolétarienne étaient désormais posées et résolues correctement par le
prolétariat turinois dirigé par Gramsci.
La bourgeoisie septentrionale a subjugué l'Italie méridionale et les îles, écrivait l'Ordine Nuovo en 1920, et elle les a réduites à l'état de colonies d'exploitation. Le prolétariat septentrional, en s'émancipant lui-même de l'esclavage capitaliste, émancipera les masses paysannes méridionales asservies à la banque et à l'industrie du Nord. La régénération économique et. politique des paysans ne doit pas être recherchée dans un partage de terres incultes et mal cultivées, mais bien dans la solidarité du prolétariat industriel qui a besoin à son tour de la solidarité des paysans, qui a intérêt à ce que le capitalisme ne renaisse pas économiquement de la propriété foncière, qui a intérêt à ce que l'Italie méridionale et les îles ne deviennent pas une base militaire de contre-révolution capitaliste... En brisant l'autocratie à l'usine, en brisant l'appareil oppressif de l'État capitaliste, en instaurant l'État ouvrier, les ouvriers briseront les chaînes qui tiennent le paysan attaché à sa misère, à son désespoir; en instaurant la dictature ouvrière, en ayant en main l'industrie et les banques, le prolétariat emploiera l'énorme puissance de l'organisation d'État Pour soutenir les paysans dans leur lutte contre les propriétaires, contre la nature, contre la misère; il donnera aux paysans le crédit, il instituera des coopératives, il garantira la sécurité individuelle et protégera les biens de tous contre les saccageurs, il votera les crédits pour l'assainissement et l'irrigation. Il fera tout cela parce qu'il est de son intérêt de développer la production agricole, parce qu'il est de son intérêt d'avoir et de conserver la solidarité des masses paysannes, parce qu'il est de son intérêt d'orienter la production industrielle vers un travail utile de paix et d'échanges fraternels entre la ville et la campagne, entre le Nord et le Midi.
Dans ce plan grandiose de réorganisation de l'économie
et de la société italienne, l'ouvrier de la grande industrie apparaît
réellement comme le protagoniste de l'histoire de notre pays et la classe
ouvrière comme la première, la seule, la vraie classe nationale à qui
il revient de résoudre tous les problèmes qui n'ont pas été résolus par la
bourgeoisie et par la révolution bourgeoise et de supprimer toute forme
d'exploitation, de misère et d'oppression.
A l'élan révolutionnaire des niasses, à la limpidité
de la pensée politique du dirigeant, s'unissait, dans le mouvement de L'Ordine
nuovo et des Conseils d'usines, un singulier « Sturm und Drang » [2] culturel prolétarien grâce auquel, en
dehors du terrain de la politique pure, étaient affrontés, discutés,
popularisés parmi les masses les problèmes les plus vastes de l'histoire de
notre pays, de l'art, de la littérature, de la morale ouvrière, de l'école et
de la technique. Le marxisme-léninisme retrouvait son vrai visage en tant que
conception intégrale de la vie et du monde et Gramsci était particulièrement
âpre et féroce contre ceux qui niaient aux masses travailleuses la capacité de
comprendre et de faire leurs les problèmes les plus difficiles de la science et
de la culture. Maxime Gorki et Romain Rolland, Barbusse et Léonard de Vinci
avaient leur place dans la revue des Conseils d'usines aux côtés des
techniciens qui y discutaient des questions d'organisation scientifique du travail
et aux côtés des simples manœuvres dont on publiait les lettres. Lorsque fut
décidée l'occupation des usines, les ouvriers de Turin éduqués, conseillés,
dirigés par Gramsci, furent en mesure de faire fonctionner pendant un mois,
sans patrons et sans directeurs, l'un des plus compliqués ensembles de
production. La classe ouvrière acquérait à travers le mouvement des Conseils
d'usines un prestige tel qu'elle devenait un centre d'attraction pour
l'intelligence progressiste, pour la jeunesse studieuse, pour la masse des
techniciens et des employés. L'unité de toutes les forces de liberté et de
progrès dont dépend la libération politique et sociale du peuple italien
trouvait là sa première réalisation concrète.
LA CRÉATION DU PARTI COMMUNISTE
Au second congrès de l'Internationale communiste,
lorsqu'on discuta de la question italienne, Lénine déclara que parmi les
groupes existant dans le parti socialiste, celui dont les positions
fondamentales coïncidaient avec les positions de l'Internationale était le
groupe de L'Ordine nuovo; dans les thèses du congrès, la plate-forme
politique rédigée par Gramsci, approuvée par la section socialiste turinoise
et intitulée Pour une rénovation du Parti socialiste, fut recommandée
comme le document devant constituer la base de discussion du prochain congrès
du parti. Tous les problèmes inhérents à la. création en Italie d'un Parti
communiste sont indiqués dans cette plate-forme d'une manière intelligible,
concrète, ferme, qui ne laisse subsister aucun doute. Mais le mouvement de L'Ordine
nuovo n'était pas représenté au congrès de Moscou et ce simple fait montre
qu'il y avait un défaut dans la manière dont Gramsci menait la lutte pour la
création du parti. A première vue, cela pourrait être interprété comme de la
timidité, de la modestie excessives se transformant ainsi que tout excès en
erreur et il y aurait dans cette explication une part de vérité. Le sérieux
intellectuel, la répugnance pour toute démagogie et toute réclame
personnelle, s'unissaient chez Gramsci à une grande modestie qui l'empêcha de
s'imposer tout de suite comme il aurait dû en tant que dirigeant. Mais l'erreur
la plus grave consista dans le fait que L'Ordine nuovo ne posait pas
nettement le problème de se constituer en fraction du parti socialiste sur une
échelle nationale. Grand mouvement de masse à Turin, ses positions dans le
reste du pays se limitaient à des contacts personnels non organisés. De là une
certaine stérilité de son action par rapport à l'action des autres fractions
du parti. Les réformistes avaient dans leurs mains l'appareil central de la
Confédération du travail et des fédérations d'industries, les coopératives, une
grande partie des municipalités et du groupe parlementaire; les centristes
dirigés par Serrati avaient l'appareil du parti et le journal quotidien; les
abstentionnistes avaient créé un réseau de groupes de fractions qui s'étendait
à presque toute l'Italie et ils avaient de fortes bases à la direction de la
Fédération de la jeunesse. Gramsci n'eut à sa complète disposition un journal
quotidien que peu de mois avant la scission; lorsque. se fut créée une
fraction communiste unifiée pour préparer le congrès de Livourne cette fraction
se basa essentiellement sur l'organisation déjà existante des abstentionnistes.
Selon les directives données par Lénine il était nécessaire en Italie de
concentrer le feu contre les centristes qui, tout en s'enivrant de phrases «
révolutionnaires », prenaient sous leur protection les réformistes et
paralysaient le mouvement des masses en mettant en fait le parti au service
d'une politique de collaboration avec la bourgeoisie. La scission du parti d'où
sortit le Parti communiste (Livourne, 1921) fut le résultat d'une lutte
particulièrement vive contre les centristes. Cette lutte exigeait l'unité de
tous les groupes de gauche et Gramsci contribua puissamment à créer cette
unité. Lénine, cependant, avait déjà au IIe congrès dirigé aussi sa critique
contre l'extrémisme doctrinaire de Bordiga qui menaçait de faire du nouveau
parti une secte isolée des masses. Tous ceux qui connaissaient la pensée de
Gramsci savaient qu'il existait un désaccord profond entre lui et Bordiga. Déjà
en 1917 à la conférence de Florence des groupes socialistes de gauche ce
désaccord s'était manifesté. La réunion avait eu lieu après le désastre de
Caporetto et Gramsci avait parlé de la nécessité de transformer le défaitisme
socialiste en une lutte pour le pouvoir; il n'avait été compris de personne,
même pas de Bordiga. Du mouvement des Conseils, Bordiga n'avait rien compris
et, bien qu'adhérant à la Me Internationale, son intention était probablement
et déjà en 1920 de créer au sein de l'Internationale une fraction d'extrême
gauche avec les extrémistes hollandais, allemands, etc., pour mener une lutte
contre Lénine et contre le Parti bolchévik. Gramsci par crainte de se confondre
avec les éléments de droite commis l'erreur, en marchant avec Bordiga contre
les réformistes et les centristes, de ne pas se différencier de Bordiga
publiquement sur les problèmes de stratégie et de tactique où une différenciation
était nécessaire. Il ne sut pas mener, en ce moment-là, et dans les premiers
temps de la vie du Parti communiste, une lutte sur deux fronts. Cette
erreur coûta à notre Parti - un temps précieux et permit à Bordiga, qui profita
de la fatigue, de la grande déception et du pessimisme qui s'étaient emparés
d'une partie de l'avant-garde du prolétariat après la fin de l'occupation des
usines par suite de la trahison des réformistes, d'imposer au Parti communiste
une politique sectaire, anti-léniniste, qui réduisit sa capacité d'action
politique et rendit plus facile la venue du fascisme.
Le séjour d'une année en Union soviétique, en 1922-23,
permit à Gramsci de se perfectionner dans sa connaissance du bolchévisme. Il
étudia alors à fond l'histoire du Parti bolchévik et de la Révolution russe, il
apprit à connaître Lénine et Staline; à l'école de Lénine et de Staline, à
l'école du Parti bolchévik et de l'Internationale communiste, il se durcit
comme chef de parti. C'est à lui que la classe ouvrière italienne doit
la création de son Parti, du Parti communiste non comme une secte de
doctrinaires prétentieux mais comme une partie, comme l'avant-garde de la
classe ouvrière, comme un parti de masse, lié avec sa classe, capable d'en
sentir et d'en interpréter les besoins, capable de la diriger dans les
situations politiques les plus compliquées. C'est Gramsci qui nous a fait faire
sur cette voie les premiers pas décisifs.
Il ne fut pas facile à Gramsci d'éliminer des rangs de
notre Parti la forme spéciale d'opportunisme que Bordiga cachait sous sa
phraséologie pseudo-radicale. Il fallut entreprendre un travail patient de
rééducation individuelle des camarades qui étaient tombés dans le sectarisme,
former de nouveaux cadres bolchéviks, persuader, vaincre les résistances, les
hésitations, les méfiances. Bordiga avait transformé la direction du Parti en
une espèce de fourrière et les cadres du parti en simples et passifs exécuteurs
d'ordres; il avait éloigné de manière systématique les meilleurs éléments
prolétariens et il s'était entouré d'éléments petits-bourgeois sceptiques non
liés à la classe ouvrière. Ne répugnant pas à user des méthodes de la camorra
napolitaine [3], il essayait d'isoler Gramsci du Parti en
le présentant comme un intellectuel incapable d'action et privé des qualités
d'un combattant, se moquant de ses scrupules de patient et sérieux éducateur de
cadres ouvriers bolchéviks. La réalité a fait justice de ces calomnies. Bordiga
vit tranquille aujourd'hui en Italie comme une canaille trotskiste, protégé par
la police et par les fascistes, haï par les ouvriers comme un traître doit être
haï. Au début de la guerre contre l'Abyssinie, la presse italienne communiquait
qu'il avait participé à une fête religieuse, qu'il avait été béni par le prêtre
en même temps que les soldats partant pour l'Abyssinie, et qu'à la sortie de
l'église il était passé sous l'arc formé par les poignards d'un détachement de
miliciens fascistes qui lui rendaient les honneurs. Cela se produisait au moment
où Gramsci, prisonnier de Mussolini, luttait jusqu'au dernier souffle sous le
drapeau communiste.
Dans sa lutte pour chasser du Parti le sectarisme
bordighien, Gramsci déploya de 1924 à 1926 une activité exceptionnelle. On peut
dire que les cadres du Parti furent reconquis par lui l'un après l'autre et que
tout le Parti qui, après l'avènement du fascisme, était tombé dans un état
dangereux de torpeur, fut réveillé et rééduqué à travers un travail
systématique de bolchévisation. C'est de cette période que sont les écrits de
Gramsci consacrés à élucider les questions théoriques de la nature du Parti, de
sa stratégie, de sa tactique et de son organisation, écrits dans lesquels on
sent fortement l'influence exercée sur lui par les écrits de Staline. Il battit
particulièrement en brèche la bestiale « théorie » bordighienne selon laquelle
tout travail d'éducation idéologique et politique des membres du Parti devait
être considéré comme une chose inutile (parce que dans un parti
« centralisé » comme le Parti communiste la seule chose qui compterait
serait d'obéir aux ordres qui viennent d'en haut !) et il entreprit un grand
travail de formation des cadres.
Pour que le parti vive et qu'il soit en contact avec les masses, écrivait-il, il faut que chaque membre du Parti soit un élément politique actif, qu'il soit un dirigeant. Justement parce que le Parti est fortement centralisé, il est nécessaire de procéder à une vaste oeuvre de propagande et d'agitation dans ses rangs, il est nécessaire que le Parti, d'une manière systématique, éduque ses membres et qu'il en élève le niveau idéologique. Centralisation veut particulièrement dire que, dans quelque situation qu'il s'agisse, même dans un état de siège renforcé, même quand les organismes dirigeants ne pourraient plus fonctionner pour une période déterminée et seraient mis dans la situation de ne plus avoir de liaison avec l'ensemble du Parti, tous les membres du Parti, chacun dans son milieu, soient placés dans la possibilité de s'orienter, de savoir tirer de la réalité les éléments pour établir une directive afin que la classe ouvrière ne se décourage pas mais qu'elle se sente toujours dirigée et capable de continuer à lutter. La préparation idéologique de masse est par conséquent une nécessité de la lutte révolutionnaire, une des conditions indispensables de la victoire.
Les meilleurs cadres du Parti communiste italien, les
héroïques combattants que le fascisme a jetés par milliers dans les bagnes, les
hommes de fer qui n'ont pas plié devant les menaces, les persécutions, les
tortures et la mort, ont été formés au bolchévisme par Antoine Gramsci.
Mais ce qui non seulement convainquit tout le Parti
mais l'enthousiasma et l'entraîna, en donnant un coup mortel au sectarisme
doctrinaire et à l'opportunisme impuissant de Bordiga ce fut l'action que
Gramsci développa comme chef de parti à son retour en Italie durant la crise
Mattéoti. Les conditions de la lutte étaient fort difficiles parce que le
Parti, dans son ensemble, habitué par Bordiga à penser que la victoire du
fascisme était chose impossible et que le fascisme n'était « nullement
différent » de la démocratie bourgeoise, s'était découragé sous les coups durs
de la réalité. D'autre part, le fascisme traversait de grandes difficultés
parce qu'il n'avait pas encore réussi à s'emparer et à disposer complètement de
l'appareil d'État et que les masses petites-bourgeoises, déçues et lésées dans
leurs intérêts par la politique faite par Mussolini en faveur de la grande
bourgeoisie industrielle, étaient mécontentes, murmuraient, commençaient à en
avoir assez du nouveau régime et plus ou moins ouvertement prenaient position
contre lui. Étant donné l'absence d'une activité politique intense du
prolétariat, les divers groupes de la population travailleuse ne trouvaient
pas de point de ralliement et de direction révolutionnaire à leur lutte et
tombaient d'autant plus facilement sous l'influence des partis démocrates
antifascistes. La réalisation de l'hégémonie du prolétariat réclamait non
seulement la reprise de combativité des ouvriers industriels mais réclamait
aussi une action politique qui convaincrait les masses travailleuses et à
travers leur propre expérience que seule la classe ouvrière était en mesure de
mener une lutte conséquente contre le bloc des forces réactionnaires qui
constituait la base de la dictature fasciste. La tactique intelligente et
hardie du Parti communiste après l'assassinat de Matteotti fut dictée par
Gramsci dans ses moindres détails. C'est ainsi que tous les groupes de
l'opposition démocratique abandonnèrent les travaux du Parlement tout de suite
après le crime. Gramsci proposa que tous les groupes intervinssent à
l'assemblée pour appeler le pays à la grève générale afin de chasser le
fascisme du pouvoir. Cette proposition fut repoussée avec horreur par les
chefs démocrates qui voulaient renverser le fascisme en chômant les travaux
parlementaires et en faisant une campagne de presse. Gramsci proposa aussi la
constitution d'un « anti-parlement », la grève de l'impôt des paysans et,
enfin, le retour des communistes dans l'enceinte parlementaire pour dénoncer de
la tribune de la Chambre les crimes du fascisme et l'impuissance démontrée des
démocrates et libéraux antifascistes.
Cette tactique basée sur le principe léniniste et
stalinien selon lequel il faut diriger les masses à travers leur propre
expérience en même temps qu'elle plaçait les communistes à l'avant-garde de la
lui-te pour venger les crimes du fascisme et renverser la dictature fasciste,
facilitait le détachement de vastes couches de travailleurs des partis
démocratiques et de la social-démocratie, jetait les bases de l'alliance entre
le prolétariat et les paysans, faisait sortir lé Parti de son isolement et le
poussait sur le chemin de la transformation en un parti de masse.
Non seulement le Parti mais aussi la classe ouvrière
était secouée par cette énergique action politique; une nouvelle période de son
activité s'ouvrait qui fut brève mais extrêmement intéressante parce qu'elle
fut caractérisée par l'influence croissante des communistes qui se réalisa
malgré la lutte acharnée menée contre eux par les social-démocrates et malgré
les persécutions fascistes. Les origines du prestige dont notre Parti jouit
auprès des masse italiennes doivent être recherchées à cette époque. Instruit
par l'expérience de 1919 et de 1920 lorsque la juste analyse des problèmes de
la révolution prolétarienne par les communistes turinois n'avait pas suffi à
leur donner la direction du mouvement révolutionnaire, Gramsci se préoccupait
d'organiser le rayonnement et l'influence du Parti non seulement en élaborant
les mots d'ordre convenant aux besoins des masses, mais aussi en développant
une action systématique en direction des divers groupements politiques qui
avaient une base parmi les travailleurs, surtout ceux des campagnes, en
favorisant dans leur sein des courants d'opposition qui s'orienteraient vers
l'alliance avec la classe ouvrière.
C'est à cette période que se situe le travail accompli
avec succès pour amener les syndicats catholiques à se rapprocher des syndicats
confédéraux et les éléments de gauche des organisations paysannes catholique à
accepter le principe révolutionnaire de l'alliance entre ouvriers et paysans.
L'influence réactionnaire du Vatican reçut ainsi un premier coup sérieux. C'est
dans cette période que le Parti communiste, sur l'initiative de Gramsci, fait
sienne une des revendications fondamentales des masses paysannes du Midi en
reconnaissant comme juste la lutte des populations méridionales pour un régime
autonome de gouvernement qui briserait les chaînes que l'État bourgeois fait
peser sur elles. Le problème du droit des minorités nationales opprimées à.
disposer d'elles-mêmes, le problème sarde, sont posés et discutés par le Parti
communiste. Toutes les questions brûlantes de la vie de notre pays trouvent
dans la propagande et dans l'action politique de Gramsci une réponse, une
solution.
De cette manière la lutte contre le fascisme sort du
courant des protestations et des manifestations verbales, elle devient une
lutte réelle pour mobiliser de manière effective contre les groupes les plus
réactionnaires de la bourgeoisie toutes les couches de la population
travailleuse, en empêchant en même temps que ces couches ne tombent et ne
restent sous l'influence des libéraux et des démocrates bourgeois après avoir
été arrachées à l'influence des chefs réactionnaires de la social-démocratie.
La parole essentielle de l'action de Gramsci est la parole « unité » - unité de
toute la classe ouvrière, unité du Nord et du Midi. unité du peuple tout entier.
Comme à Turin en 1920, Gramsci devient sur le plan national l'homme vers lequel
se tournent les regards des masses et de tous les éléments progressistes du
pays. Les vieux libéraux murmurent : « Attention à Gramsci -cet homme est le
seul révolutionnaire qui ait jamais existé en Italie. » Mussolini répond à
l'action du Parti communiste et des masses en accentuant la terreur, en
préparant la liquidation, des derniers restes de libertés démocratiques et
l'instauration de la dictature totalitaire.
Dans les derniers mois avant son arrestation, et déjà
avant le congrès de Lyon au cours duquel Bordiga fut battu politiquement et
Gramsci reconnu à une très grande majorité comme le chef du Parti,
Gramsci nous disait la nécessité de pénétrer dans les organisations fascistes
de masse pour exploiter toutes les possibilités de travail et de lutte légale
dans le but de maintenir les contacts avec )es masses et d'organiser les luttes
des ouvriers et des paysans, Nous commîmes l'erreur de ne pas apprécier à leur juste
valeur ses indications et cela freina, après le passage à l'illégalité
complète, le développement de notre travail et de notre influence.
Il fut arrêté alors qu'il était dans le plein de son
activité politique et le Partit souffrit profondément de sa perte.
Avec la mort de Gramsci disparaît le premier bolchévik
du mouvement ouvrier italien.
Physiquement faible, durement touché par la nature
dans son organisme, il possédait une incomparable trempe de combattant. Toute
son existence fut soumise à sa volonté de fer. Il irradiait autour de lui
l'énergie, la sérénité, l'optimisme; il savait s'imposer la plus sévère
discipline de travail mais il était capable de jouir de la vie sous tous ses
aspects. En tant qu'homme il était un païen ennemi de toute hypocrisie; il
fustigea impitoyablement toute imposture, tout sentimentalisme, toute
afféterie. Il se servait d'une manière inégalable de l'arme du rire et de la
moquerie pour mettre à nu la vanité et la duplicité de ceux qui prêchent
au-peuple une certaine morale dans l'intérêt de la classe dominante. Il
connaissait profondément la vie du peuple italien et ses mœurs, les légendes et
les histoires qui ont été créées par le peuple et da-us lesquelles le peuple a
exprimé sous une forme simple, naïve, intuitive, ses besoins, ses aspirations,
ses rêves de liberté et de justice, sa haine contre les classes possédantes.
De ce contact intime avec le peuple, il tirait des éléments inépuisables et
toujours nouveaux de polémique et de combat contre toute forme d'oppression des
masses non seulement sur le plan économico-politique mais aussi sur le plan de
la vie intellectuelle et morale. Les grands Italiens qui ont combattu - à
commencer par Giovanni Boccaccio et Bruno et jusqu'à Giuseppe Giusti et
Garibaldi - pour libérer le peuple des chaînes de l'hypocrisie, du servilisme
et de la bigoterie, qu'une tradition séculaire de domination de l'église
catholique et de l'étranger ont imposés, trouvaient en lui un successeur et un
continuateur. Il était l'ennemi obstiné de la fausse éloquence et du clinquant
qui gâtent une si grande partie de la littérature et de la culture italiennes,
qui ont étouffé chez les écrivains italiens les sources fraîches de l'inspiration
populaire. Il connaissait plusieurs langues étrangères, il avait étudié
particulièrement la langue russe et il pouvait lire Lénine et Staline dans le
texte. Il avait étudié et il connaissait à fond l'histoire du mouvement ouvrier
dans les grands pays capitalistes. Il était internationaliste mais avant tout,
ainsi que doit l'être tout internationaliste, il était un véritable fils de
notre peuple au service duquel il mettait son expérience des choses
internationales et ses capacités de combattant.
Formé à l'école du marxisme et du léninisme, au
sérieux intellectuel, il haïssait la légèreté, l'absence du sens de la
responsabilité, la vanité, l'ignorance et la présomption; de tous ces défauts
il voyait une illustration classique dans la manière dont les chefs réformistes
et centristes avaient faussé et perverti la doctrine marxiste pour mettre la
classe ouvrière dans le sillage de la bourgeoisie. Dans le Parti, tout en
aidant tous les camarades à s'améliorer et en prêtant l'oreille à toute
critique, à toute suggestion même si elle venait du plus modeste ouvrier, il
était extrêmement exigent surtout avec les camarades préposés au travail
d'organisation et d'agitation. Il voulait que les cadres du Parti fussent
vraiment les meilleurs combattants et il contrôlait leur travail jusque dans les
plus petits détails.
Arraché au travail révolutionnaire actif, jeté en
prison, il ne pouvait pas ne pas continuer à combattre. Même en prison, pendant
dix années, son existence fut une lutte continuelle, non seulement contre ses
odieux argousins, pour défendre sa propre existence, mais aussi pour pouvoir
diriger les camarades avec lesquels il pouvait avoir quelque contact, pour
poursuivre au cours de leurs échanges son oeuvre d'éducateur, pour participer
même de sa prison à la formation des cadres du Parti et à la solution des
problèmes nouveaux que posait la situation italienne.
Même lorsque ses forces étaient déjà épuisées et que
les bourreaux fascistes s'acharnaient contre lui pour essayer d'exténuer
J'esprit après avoir excédé le corps, il ne se départit jamais du calme et de
la dignité d'un révolutionnaire, il fut un exemple pour tous les camarades. A
une époque où ses conditions physiques laissaient plus gravement à désirer qu'à
l'accoutumée, on lui fit savoir qu'il pourrait être libéré s'il adressait
directement à Mussolini une demande de grâce. La réponse de Gramsci fut :
« Ce qu'on me propose est un suicide; je n'ai
nullement l'intention de me suicider. »
Cette fière parole du chef mourant passa de bouche en
bouche dans les cachots et dans les prisons; elle ranima les courages, renforça
la confiance et affermit la haine contre les argousins fascistes.
Tant qu'il eut la possibilité de rencontrer des
camarades aux heures de « promenade », il consacra ces heures à l'étude
collective et ainsi la prison devenait une école du Parti; les camarades
apprenaient les principes du léninisme; ils apprenaient à analyser les forces
et les conditions de la révolution prolétarienne en Italie; ils se fortifiaient
dans la connaissance des solutions à donner aux problèmes de la politique et de
l'organisation du Parti.
Lorsque les barrières que l'on dressait autour de lui
devinrent toujours plus impénétrables, des communications brèves, faites de
termes énergiques et précis, orientèrent les camarades incarcérés et
servirent à orienter le Parti tout entier. En 1929 il nous fit dire : « Faites
attention au mouvement des hommes de confiance d'usines des syndicats
fascistes ». Il voulait ainsi attirer encore une fois notre attention sur
l'importance du travail dans les organisations fascistes de masse. En 1930,
ayant appris qu'un camarade incarcéré risquait de tomber sous l'influence du
trotskisme et n'ayant plus la possibilité de mener de longues discussions, il
lançait dans les cachots le mot d'ordre fort significatif : « Trotski est la
putain du fascisme. »
Dans les derniers temps il avait pu recevoir quelques
indications sur les décisions du VIIe congrès de l'Internationale. Toute sa
pensée fut orientée vers la recherche des formes de réalisation du front populaire
antifasciste en Italie. Il nous recommandait de ne pas nous détacher du pays et
des masses, d'étudier à fond les conséquences que le fascisme avait eu sur les
diverses couches de la population et dans les différentes régions, tout cela
afin de pouvoir trouver et répandre les mots d'ordre qui nous permettraient de
nous lier aux masses du pays tout entier. Son idée fondamentale était que
quinze années de dictature fasciste ayant désorganisé la classe ouvrière, il
n'est pas possible que la lutte de classe contre la bourgeoisie réactionnaire
se développe à nouveau sur les positions que le prolétariat avait atteint dans
l'immédiate après-guerre. Une période de lutte pour les libertés démocratiques
est indispensable; la classe ouvrière doit se trouver à la tête de cette lutte.
Dans les dernières semaines de sa vie, la nouvelle de la lutte héroïque du
peuple espagnol contre le fascisme est certainement arrivée jusqu'à lui.
Peut-être a-t-il su qu'en Espagne, dans le bataillon qui porte le nom de
Giuseppe Garibaldi, les meilleurs fils du peuple italien, communistes,
socialistes, démocrates, anarchistes, unis dans les rangs de l'armée populaire
de la République espagnole, ont infligé à Guadalajara la première et sérieuse
défaite au fascisme italien et à Mussolini. Si cette nouvelle est arrivée
jusqu'à lui il lui a certainement souri et son agonie s'est illuminée d'un
rayon d'espérance.
Sur le chemin qu'il a tracé, sous le drapeau qu'il a
tenu dans ses mains jusqu'au dernier moment, sous le drapeau invincible de Marx-Engels-Lénine-Staline,
l'avant-garde de la classe ouvrière italienne, le Parti communiste qu'il a créé
et dirigé dans la lutte, iront de l'avant sans faiblir, ils appliqueront ses
enseignements jusqu'au bout, jusqu'à la victoire définitive, sur les forces de
la réaction et de la barbarie, de la cause de la liberté et de la paix, de la
cause de l'émancipation politique et sociale des travailleurs, de la cause du
socialisme.
Paris, mai-juin 1937.
PALMIRO TOGLIATTI.
Ustica, 9 décembre 1926.
Très chère Tatiana,
Je suis arrivé à Ustica [4] le 7 et, le 8, je recevais ta lettre du 3.
Je te dirai en d'autres lettres toutes mes impressions de voyage, au fur et à
mesure que mes souvenirs et mes émotions s'ordonneront dans mon esprit et que
je serai reposé de mes fatigues et de mes insomnies. Mises à part les
conditions spéciales dans lesquelles mon voyage s'est accompli (comme tu dois
le comprendre, il n'est guère confortable, même pour un homme robuste, de passer
des heures et des heures dans un train omnibus et dans un bateau, les menottes
aux mains et assujetti par une chaînette aux poignets de ses compagnons de
route), le voyage a été très intéressant et riche en aperçus shakespeariens ou
comiques. Je ne sais si je pourrai réussir, par exemple, à reconstituer une
scène nocturne de notre passage à Naples, dans un local immense,
fantasmagorique, plein d'invraisemblables types humains. Seule la scène du
fossoyeur dans Hamlet pourrait servir de comparaison. La partie la plus
difficile du voyage a été la traversée de Palerme à Ustica. Nous avons
entrepris quatre fois le voyage et trois fois nous avons dû revenir à Palerme
parce que le petit vapeur ne pouvait faire face à la tempête. Et cependant
sais-tu que j'ai grossi au cours de ce mois écoulé ? Je suis moi-même étonné de
me sentir si bien et d'avoir tant d'appétit. Je crois que dans quinze jours,
après que je me serai reposé et que j'aurai dormi suffisamment, je serai complètement
débarrassé de toute migraine et que commencera pour moi une période toute
nouvelle de mon existence moléculaire.
L'impression que j'ai d'Ustica est excellente à tout
point de vue. L'île mesure huit kilomètres carrés et sa population est
d'environ mille trois cents habitants parmi lesquels six cents forçats de droit
commun, des criminels plusieurs fois récidivistes. La population est très
affable, nous sommes traités par tous avec une grande correction.
Nous sommes absolument séparés des forçats de droit
commun, dont je ne saurai te décrire l'existence en quelques traits. Te
rappelles-tu la nouvelle de Kipling intitulée « Une étrange chevauchée »
dans le volume français l'Homme qui voulut être roi ? Elle m'est revenue
d'un trait à la mémoire tant j'ai eu l'impression de la vivre.
Jusqu'ici nous sommes quinze amis. Notre vie est très
calme. Nous sommes occupés à explorer l'île qui permet de faire des promenades
assez longues, d'environ neuf a dix kilomètres, avec des paysages fort amènes,
des vues de marines, des levers et des couchers de soleil merveilleux. Tous les
deux jours le petit vapeur arrive; il nous apporte des lettres, des journaux et
des amis nouveaux...
Ustica est beaucoup plus avenante qu'elle ne le paraît
sur les cartes postales que je t'enverrai. C'est une petite ville de type
sarrasin, pittoresque et pleine de couleur. Tu ne peux t'imaginer combien je
suis heureux de déambuler d'un coin à l'autre de la ville ou de l'île et de
respirer l'air de la mer après ce mois de transferts d'une prison à l'autre et
plus particulièrement après les seize jours de Regina-Coeli [5] passés dans l'isolement le plus absolu.
Je pense devenir le champion usticais du lancement du caillou : j'ai battu
jusqu'ici tous mes amis.
Je t'écris à bâtons rompus, comme les choses me
viennent : je suis encore un peu fatigué. Très chère Tatiana, tu ne peux
imaginer mon émotion lorsqu'à Regina-Coeli j'ai vu ton écriture sur la première
bouteille de café reçue et que j'ai lu le nom de Mariette [6]. J'en suis littéralement redevenu enfant.
Vois-tu, en ce temps-là, sachant avec certitude que mes lettres seraient lues -
c'est la règle de la prison - il m'est venu une espèce de pudeur : je n'ose
écrire autour de certains sentiments et lorsque je m'efforce de les atténuer
pour me plier à la situation j'ai l'impression de jouer au sacristain. C'est
pourquoi je me limiterai à te donner un certain nombre de détails sur mon
séjour à Regina-Coeli en réponse aux questions que tu me poses. J'ai reçu la veste de laine qui m'a
été extrêmement utile ainsi que les chaussettes et le reste. Sans ces
vêtements, j'aurais souffert du froid : j'étais parti avec un pardessus léger
et lorsque nous avons entrepris la traversée Palerme-Ustica, il faisait un
froid de chien. J'ai reçu les petites assiettes
que j'avais regretté devoir laisser à Rome : j'étais sûr de les casser dans le
baluchon qui m'a rendu d'inestimables services et où j'ai dû mettre toutes mes
affaires. Je n'ai pas reçu le Cirio, ni le chocolat, ni le pain d'épices - qui
étaient défendus. Ils étaient indiqués sur la liste d'envoi, mais avec
l'annotation qu'ils ne pouvaient passer. Ainsi je n'ai pu avoir mon verre à
café, mais je me suis fabriqué un service d'une demi-douzaine de coquilles
d'œufs montées superbement sur piedestal de mie de pain. Tu t'inquiètes parce
que les repas sont toujours froids : pas de mal à cela; j'ai toujours mangé,
les premiers jours passés, au moins le double de ce que je mangeais au
restaurant et je n'ai jamais ressenti le moindre trouble cependant que tous mes
amis - je l'ai su - ont eu des malaises et ont dû user et abuser de purgatifs.
Je finis par me convaincre d'être beaucoup plus fort que je ne le pensais : au
contraire des autres, je m'en suis tiré avec une simple fatigue. Je t'assure
que, excepté quelques heures de cafard une nuit qu'on avait coupé la lumière
dans notre cellule, j'ai toujours été d'excellente humeur. Cette tendance de
mon esprit qui me porte à remarquer le côté comique et caricatural d'une scène
donnée est toujours restée éveillée et m'a maintenu en joie en dépit de tout. J'ai
toujours lu, ou presque, des revues illustrées et des journaux sportifs et
j'étais en train de me refaire une bibliothèque.
Ici, j'ai établi le programme suivant : 1° améliorer
mon état de santé; 2° étudier la langue allemande, la langue russe avec méthode
et persévérance; 3° étudier l'économie politique et l'histoire. Entre nous,
nous ferons de la gymnastique rationnelle...
Très chère Tatiana, si je ne t'avais pas encore écrit,
tu ne dois pas croire que je t'avais même un seul moment oubliée. Ton expression
est exacte : chaque chose que je recevais et dans laquelle je voyais la marque
de tes mains était plus qu'un salut, mais aussi une affectueuse caresse. Je
voudrais avoir l'adresse de Mariette. Peut-être voudrais-je écrire aussi à
Nilde [7]. Qu'en penses-tu ? Se rappellera-t-elle de
moi ? Aura-t-elle plaisir à me lire ? Écrire et recevoir des lettres sont
devenus pour moi des moments très intenses de vie.
Très chère Tatiana, je t'ai écrit assez confusément.
Je crois qu'aujourd'hui, 10, le petit vapeur ne pourra arriver : il y a eu
toute la nuit un vent très violent qui ne m'a pas laissé dormir malgré la
douceur du lit et des coussins dont je m'étais déshabitué. C'est un vent qui
pénètre par toutes les fissures du balcon, de la fenêtre et des portes avec des
hululements et des sons de trompettes aussi irritants que pittoresques. Écris à
Julie et dis-lui que je me porte vraiment bien à tout point de vue et que mon
séjour ici, qui du reste à ce que je crois ne sera pas aussi long qu'il en a
été décidé, me sortira du corps tous mes vieux malaises : peut-être une période
de repos absolu m'était-elle vraiment nécessaire.
Je t'embrasse affectueusement, ma très chère, car
j'embrasse avec toi tous ceux qui me sont chers.
ANTOINE.
Ustica, 19 décembre 1926.
Très chère Tatiana,
Arrêté le 8 au soir à 10 heures et demie et conduit
immédiatement en prison, je suis parti de Rome le 25 novembre au petit matin.
Le séjour à Regina-Coeli a été la période la plus mauvaise de mon
emprisonnement: seize jours d'isolement absolu dans une cellule, discipline des
plus rigoureuses. Je n'ai pu avoir la chambre de location que les tout derniers
jours. Les trois premiers jours je les ai passés dans une cellule assez claire
le jour à éclairée la nuit. Le lit était cependant très sale; les draps avaient
déjà servi; les insectes les plus divers pullulaient; il ne m'a pas été
possible d'avoir quelque chose à lire, pas même la Gazette du Sport ; j'ai
mangé la soupe de la prison et je l'ai trouvée assez bonne. Puis je suis passé
dans une seconde cellule plus sombre le jour et sans éclairage la nuit, mais
qui avait été désinfectée avec de la flamme d'essence et dont le lit avait des
draps passés à la lessive. J'ai commencé à faire des achats chez le cantinier
de la prison : les bougies pour la nuit, le lait pour le matin, une soupe avec
du bouillon de bœuf et un morceau de bouilli, du fromage, du vin, des pommes,
des cigarettes, des journaux et des revues illustrées. Je suis passé de la
cellule ordinaire à la chambre de location sans l'avoir su à l'avance; c'est
pourquoi je suis resté un jour sans manger étant donné que la prison nourrit
seulement ceux qui occupent les cellules ordinaires : ceux des chambres de
location doivent se nourrir eux-mêmes. La chambre de location consiste pour moi
en ceci : on a ajouté un matelas et un coussin de laine a la 'Hasse, la cellule
a été garnie d'un lavabo, avec seau etc., et d'une chaise. J'aurai dû avoir une
petite table, un porte-manteau et une petite armoire, mais l'administration
manquait de matériel. J'ai aussi la lumière électrique, mais sans interrupteur
: toute la nuit je me tournais et retournais pour protéger mes yeux de la
lumière.
La vie s'écoulait ainsi : à sept heures du matin
réveil, nettoyage de la chambre; vers neuf heures, le lait qui devint café au
lait lorsque je commençai à recevoir ma nourriture du restaurant. Le café
arrivait habituellement encore tiède, le lait au contraire était toujours
froid; je faisais alors une très abondante soupe. De neuf heures à midi intervenait
l'heure de la promenade : une heure de neuf à dix, ou de dix à onze, ou de onze
à douze. On nous faisait sortir isolément, avec défense de parler et de saluer
qui que ce fût et nous nous rendions dans une cour coupée en deux parties par
une grille, l'une de ces parties étant compartimentée par des murs très haut
partant d'un même centre. Nous étions surveillés par une sentinelle postée sur
une terrasse dominant l'éventail des promenades et par une seconde sentinelle
qui allait et venait devant la grille. La cour était comme encaissée entre des
murs très hauts et elle était dominée par un côté par la cheminée basse d'une
petite usine faisant partie de la prison. C'est ainsi que parfois l'air n'était
que fumée. Une fois nous dûmes demeurer une demi-heure environ sous une
violente averse. A midi ou à peu près était servi notre repas quotidien. La
soupe souvent était encore tiède, le reste était toujours froid. A trois
heures, il y avait la visite de la cellule avec la vérification des barreaux de
la grille; la visite se répétait à dix heures du soir et à trois heures du
matin. Je dormais un peu entre ces deux dernières visites. Une fois réveillé
par la visite de trois heures, je n'arrivais plus à me rendormir. Il était
cependant obligatoire de rester couché de sept heures et demie du soir jusqu'à
l'aube. Pour distraction, il y avait les bruits de voix et les morceaux de
conversation que l'on réussissait parfois à saisir et qui venaient des cellules
voisines. Je n'encourus jamais aucune punition. Maffi [8] au contraire fut mis trois jours au pain
et à l'eau dans un cachot. Je n'éprouvai jamais, en vérité, aucun malaise. Bien
que n'ayant jamais consommé complètement mon repas, toutefois je mangeai
toujours avec un appétit plus grand qu'au restaurant. Je disposais seulement
d'une cuiller en bois; ni fourchette, ni verre, un pot en terre et un autre
plus petit pour l'eau et pour le vin; une grosse écuelle en terre pour la soupe
et une autre pour servir de cuvette dans le temps où je n'avais pas encore la
chambre de location.
Le 19 novembre me fut communiqué sans aucun
commentaire l'arrêt qui m'infligeait cinq années de déportation aux colonies.
Les jours qui suivirent le bruit m'arriva que je serais envoyé en Somalie. Je
sus seulement le 24 et par une voie indirecte que j'aurais à purger ma peine
dans une île italienne. Mon lieu exact de destination me fut seulement
communiqué officiellement à Palerme. Je pouvais être envoyé à Ustica, mais
aussi à Favignana [9], à Pantelleria ou à Lampedusa. Étaient
exclus les Tremiti : pour y être conduit j'aurais voyagé de Caserta à Foggia,
ce qui ne fut pas le cas. Je quittai Rome le matin du 25 par l'express de
Naples où j'arrivai vers 13 heures. Je voyageai en compagnie de Molinelli,
Ferrari, Volpi et Picelli [10] qui avaient été arrêtés eux aussi le 8.
Ferrari fut détaché à Caserta et dirigé sur les Tremiti. Je dis bien détaché
parce que même dans le wagon nous étions liés ensemble à une longue chaîne.
Depuis mon départ de Rome je n'ai jamais été seul, - ce qui a produit un notable
changement dans mon état d'âme. Nous pouvions plaisanter et rire bien que nous
fussions liés à la chaîne, que nous eussions les deux poignets serrés dans les
menottes et qu'il nous fallut manger et fumer dans cet appareil. Car nous
parvenions à allumer nos cigarettes, à manger, à boire. Les poignets enflaient
bien un peu; mais nous avions la sensation de la perfection de la Machine
humaine qui peut se faire aux situations les moins naturelles. Dans la mesure
où le règlement le permet, les gendarmes de l'escorte nous traitaient avec
correction et courtoisie. Nous sommes restés à Naples deux nuits, dans la
prison du Carmine, toujours ensemble; nous sommes repartis le soir du 27 par
voie de mer et par temps très calme. A Palerme, nous avons disposé d'un local
fort propre et bien aéré avec une très belle vue sur le mont Pellegrino ; nous
retrouvâmes d'autres amis destinés aux îles, le député maximaliste Conca, de
Vérone, et l'avocat Angeloni, républicain de Pérouse. Par la suite, d'autres
nous rejoignirent parmi lesquels Maffi destiné à Pantelleria.
J'aurais dû partir de Palerme le 2; je ne partis que
le 7. Trois tentatives de traversée échouèrent à cause de l'état de la mer. Ce
fut là la partie- la plus mauvaise du voyage de transfert. Imagine : réveil à quatre
heures du matin, formalités pour le dépôt de l'argent et de diverses affaires,
menottes et chaînette, voiture cellulaire jusqu'au port, descente dans une
embarcation pour rallier le petit vapeur, montée d'une petite échelle pour
accéder à bord, descente d'une petite échelle pour atteindre le pont, descente
d'une troisième petite échelle pour gagner l'emplacement des troisièmes
classes; tout cela en ayant les poignets enchaînés et en étant enchaînés à
trois autres par la même chaîne. A sept heures, le petit vapeur part, danse et
se démène comme un dauphin pendant une heure et demie; puis nous faisons
demi-tour parce que le capitaine reconnaît qu'il est impossible d'accomplir le
reste de la traversée. Nous refaisons en sens inverse la montée et la descente
des petites échelles et nous revoilà en cellule. Il est cependant midi et l'on
n'a pas eu la possibilité de commander notre repas. Nous restons sans manger
jusqu'à cinq heures; nous n'avions rien mangé le matin. Cette histoire s'est
répétée quatre fois.
A Ustica étaient déjà arrivés quatre de nos amis :
Conca, l'ancien député de Pérouse Sbaraglini, les deux autres d'Aquila [11]. Les premières nuits, nous avons dormi
dans une chambrée. Nous revoilà installés dans hi maison mise à notre
disposition. Au rez-de-chaussée se trouvent une pièce où dorment deux d'entre
nous, la cuisine, les cabinets, un réduit que nous avons aménagé en cabinet de
toilette pour nous tous. Au premier étage, nous sommes quatre à dormir dans
deux pièces, trois dans une assez grande et un dans la seconde qui sert de
couloir. Une spacieuse terrasse recouvre la plus grande pièce et domine la
plage. Nous payons cent lires par mois pour la maison et deux lires par jour et
par personne pour le lit, le blanchissage des draps et divers objets de ménage.
Les premiers jours, nous avons beaucoup dépensé pour nos repas : pas moins de
vingt lires par jour. A présent, nous dépensons dix lires pour le déjeuner et
le dîner. Nous sommes en train de monter une popote qui nous permettra
peut-être de vivre avec les dix lires journalières qui nous sont allouées par
le gouvernement. Nous sommes déjà trente déportés politiques et peut-être il en
arrivera d'autres.
Nos servitudes sont nombreuses et variées. Les plus
apparentes sont celles qui nous interdisent de quitter la maison avant l'aube
et qui nous obligent à y rentrer à huit heures du soir. Nous ne pouvons pas
dépasser certaines limites qui, en gros, sont celles de la partie habitée de
l'île. Nous avons toutefois obtenu l'autorisation de nous promener sur tout le
territoire de l'île avec nécessité pour nous d'être rentrés dans les limites à
cinq heures de l'après-midi. La population composée de Siciliens affables et
hospitaliers comprend en gros 1,600 habitants dont 600 forçats, autant dire 600
criminels. Nous pouvons avoir des rapports avec elle. Les forçats sont soumis à
un régime très sévère. La plupart, étant donné la petitesse de l'île, n'ont
aucune occupation et doivent vivre avec les quatre lires journalières que
l'État leur alloue. Cette allocation est entièrement consacrée à l'achat de
vin. Les repas se réduisent à un peu de pâtes aux herbes et à un peu de pain.
En peu de temps la sous-alimentation mène à l'alcoolisme le plus dépravé. A
cinq heures de l'après-midi ces forçats sont enfermés dans des chambrées pour
la durée de la nuit (de cinq heures du soir à sept heures du matin). Ils jouent
aux cartes, perdent parfois l'allocation de plusieurs jours et se trouvent
ainsi emportés dans une course infernale qui ne finit jamais. Il est vraiment
regrettable qu'il nous soit défendu d'avoir des contacts avec des êtres humains
réduits à mener une vie aussi exceptionnelle : nous pourrions faire des
observations de psychologie et de folklore de caractère unique. Tout ce qui
survit d'élémentaire dans l'homme de nos jours revient irrésistiblement à la
surface si ces molécules pulvérisées se regroupent selon des principes qui
correspondent à ce qui existe d'essentiel dans les couches populaires les plus
profondes. Les forçats sont de quatre origines différentes : hommes du Nord,
hommes du Centre, hommes du Midi, Sicile comprise, et les Sardes. Les Sardes
mènent une vie nettement à part. Les septentrionaux usent entre eux d'une
certaine solidarité mais à ce qu'il semble ils ignorent toute organisation, ils
se font un point d'honneur d'être voleurs, tireurs de bourses, escrocs et de
n'avoir jamais versé de sang. Parmi les hommes du Centre, les Romains sont ceux
qui s'entendent le mieux entre eux; ils ne dénoncent même pas les mouchards à
ceux des autres régions. Les méridionaux, d'après ce qui se raconte, Sont très
solidaires entre eux bien que parmi eux il existe des subdivisions : l'État de
Naples, l'État des Pouilles, l'État de Sicile. Pour les Siciliens, l'honneur
c'est de n'avoir pas volé, mais d'avoir versé le sang. J'ai eu tous ces détails
d'un forçat qui se trouvait dans la prison de Palerme pour y purger une peine
encourue durant son temps de déportation et qui s'enorgueillissait d'avoir,
selon le plan qu'il avait établi, infligé à un employeur qui le traitait mal
une blessure profonde de dix centimètres et qu'il avait, affirmait-il, mesurée;
il avait décidé que la blessure serait de dix centimètres sans un millimètre en
trop ni en moins, de ce chef-d'œuvre mon forçat se montrait extrêmement fier.
Je crois que le rappel de la nouvelle de Kipling n'avait rien d'exagéré malgré
qu'il eût été provoqué par mes impressions du premier jour...
Très chère Tania, je t'embrasse affectueusement.
ANTOINE.
Ustica, le 8 janvier 1927.
Ma très chère Julca,
... En vérité, je ne croyais pas posséder une telle
réserve de force physique et d'énergie. Je n'ai ressenti aucun trouble depuis
mon arrestation. Tous les autres, d'une manière ou d'une autre, ont eu des
crises de nerfs, parfois très graves et toutes du même genre. Dans les cachots
de Palerme, Molinelli, en une même nuit, s'est évanoui trois fois durant son
sommeil en proie à des convulsions aiguës qui duraient jusqu'à vingt minutes
sans qu'il fut possible d'appeler qui que ce fût pour le soigner. Ici, à
Ustica, un ami abruzzais qui dort dans ma propre chambre s'est pendant de
nombreuses nuits continuellement réveillé en proie à de sauvages cauchemars
qui le faisaient hurler et sursauter de manière impressionnante. Moi je n'ai
éprouvé aucun malaise, si ce n'est celui de dormir peu, chose peu nouvelle et
qui, par ailleurs, ne pouvait avoir les mêmes conséquences qu'auparavant, étant
donné l'état d'inertie où je me trouve réduit. Et pourtant mon voyage a été
inconfortable et tourmenté puisque la tempête nous a par trois fois empêché
d'atteindre Ustica. Je suis très fier de cette vertu de résistance physique que
je ne croyais pas posséder. C'est pourquoi je t'en parle, c'est quelque chose
qui compte dans ma situation actuelle et qui n'est pas négligeable.
Je t'écrirai souvent et longuement et je te décrirai
dans le détail toute mon existence. Toi aussi écris-moi, ou fais-moi écrire
par Genia [12] ou par ta mère sur la vie des enfants et
la vôtre. Tu dois être bien occupée et fatiguée. Je vous sens tous près de moi.
Je t'embrasse tendrement.
ANTOINE.
Ustica, 15 janvier 1927
Très chère Tania,
Ta dernière lettre est datée du 4 janvier. Tu m'as
laissé onze jours sans nouvelles de toi. Dans les conditions où je me trouve
cela me donne du souci. Je crois qu'il est possible d'accorder nos exigences
réciproques avec l'engagement de ta part de m'envoyer au moins une carte
postale tous les trois jours. J'ai déjà commencé pour ma part à appliquer ce
système. Lorsque je n'ai pas la matière d'une lettre, et pour moi ce sera le
fait le plus habituel, je t'enverrai au moins une carte postale, afin
d'utiliser chaque courrier. La vie ici s'écoule monotone, uniforme, sans
heurts. Je devrais peut-être te décrire quelque menue scène de la vie paysanne
si j'étais suffisamment de bonne humeur. Par exemple, je pourrais te décrire
l'arrestation d'un porc trouvé en train de brouter irréglementairement dans la
rue du bourg et très réglementairement conduit en prison. Cela m'a énormément
diverti, mais je suis sûr que ni toi ni Julie vous ne me croirez; peut-être
Delio me croira-t-il lorsque, un peu plus âgé, il entendra conter cette
historiette ainsi que d'autres du même genre également vraies et qu'il faut
croire sans sourire. La façon elle-même d'arrêter le porc m'a amusé : on le
prend par les jambes de derrière et on le pousse en avant comme une brouette
pendant qu'il hurle comme un possédé. Il ne m'a pas été possible d'avoir des
informations précises sur les moyens qui permettent de déterminer qu'il y a
vagabondage et dommages causés. J'imagine que les préposés à l'hygiène publique
connaissent tout le menu bétail du pays. Une autre particularité dont je ne
t'ai jamais parlé est que je n'ai encore vu dans toute l'île d'autre moyen de
locomotion que l'âne, en vérité magnifique animal, grande taille et d'une
remarquable domesticité, ce qui plaide en faveur du bon naturel des habitants :
chez moi, les ânes sont à moitié sauvages et ils ne se laissent approcher que
de leurs maîtres immédiats. Toujours sur le plan animalier : j'ai entendu hier
une magnifique histoire de chevaux contée par un Arabe déporté. Cet Arabe parle
l'italien d'une manière assez originale et avec bien des obscurités, mais dans
l'ensemble son récit était plein de couleur et de vie. Cela me fait souvenir,
par une association d'idées bien étrange, que j'ai appris qu'il est très
possible de trouver en Italie le fameux grain sarrasin : des amis vénitiens me
disent qu'en Vénitie il est assez commun pour qu'on en fasse de la polenta.
J'ai ainsi épuisé un certain stock de questions
autorisées. J'espère t'avoir fait un peu sourire : j'ai l'impression que ton
silence doit être interprété comme une conséquence de tristesse et de fatigue
et qu'il est absolument nécessaire de te faire sourire. Chère Tania, il faut
m'écrire parce que je ne reçois de lettres que de toi seule. Lorsque ta
correspondance me manque si longtemps il me semble être encore plus isolé et
que tous mes rapports avec le monde sont brisés.
Je t'embrasse affectueusement.
ANTOINE.
Ustica, 15 janvier 1927.
Ma très chère Julie,
Je veux te décrire ma vie quotidienne dans ses grandes
lignes, afin que tu puisses la suivre et en retenir de temps en temps quelques
traits. Comme tu le sais, Tania a dû déjà te l'écrire, je suis logé en
compagnie de quatre amis. Nous sommes donc cinq, répartis dans trois petites
chambres qui sont toute la maison. Nous disposons d'une très belle terrasse de
laquelle nous admirons durant le jour la mer illimitée et un magnifique ciel
durant la nuit. Le ciel débarrassé de toute fumosité citadine permet de jouir
de ces merveilles avec le maximum d'intensité. Les couleurs de l'eau et du
firmament sont vraiment extraordinaires par leur variété et leur profondeur :
j'ai vu des arcs-en-ciel uniques en leur genre.
D'habitude, le matin, je suis le premier à me lever.
C'est moi qui fais le café. Notre vie recommence alors : nous allons à l'école
comme maître ou comme élèves. Si c'est jour de courrier, nous nous rendons à la
marine pour attendre avec anxiété l'arrivée du petit vapeur. Si, à cause du
mauvais temps, le courrier n'arrive pas, la journée est fichue, une certaine
mélancolie se répand sur tous les visages. A midi, nous mangeons. Je fais
partie d'une table commune et aujourd'hui justement c'est mon tour de faire le
garçon et le plongeur. Je ne sais pas encore si, avant de servir à table,
j'aurai à éplucher les pommes de terre, à préparer les lentilles ou à nettoyer
la salade. Mes débuts sont attendus avec beaucoup de curiosité. Quelques amis voulaient
me remplacer dans ce service. Mais j'ai été irréductible dans ma volonté
d'accomplir ma tâche. Le soir nous devons regagner nos habitations à huit
heures. De temps en temps, des rondes passent pour vérifier si nous sommes
vraiment rentrés. A la différence des condamnés de droit commun nous ne sommes
pas enfermés de l'extérieur. Une autre différence : notre sortie dure jusqu'à
huit heures et non jusqu'à cinq seulement; nous pourrions avoir des permissions
pour la soirée si elles nous faisaient besoin. Chez nous, le soir, nous jouons
aux cartes. J'ai déjà reconstitué une certaine petite bibliothèque et je puis
lire et étudier.
Très chère Julia, dis-moi longuement comment vous
vivez toi et les enfants. Dès que cela est possible envoie-moi la photo de
julien. Delka a-t-il fait encore beaucoup de progrès ? Ses cheveux ont-ils à
nouveau poussé ? La maladie a-t-elle laissé quelque trace en lui ? Parle-moi
beaucoup de julien. Génia est-elle guérie ? Je t'embrasse en te serrant très
fort.
ANTOINE.
Prison de Milan, 19 février 1927.
Très chère Tania,
Depuis un mois et dix jours je ne reçois plus de
nouvelles de toi et je ne me l'explique pas. Comme je te l'ai déjà écrit la
semaine passée, au moment de mon départ d'Ustica, le petit vapeur n'arrivait
plus depuis dix jours environ. Avec le petit vapeur qui me transportait à
Palerme il aurait dû arriver à Ustica au moins deux de tes lettres qui auraient
dû m'être retransmises à Milan. Or parmi la correspondance retour de l'île que
je viens de recevoir, je n'ai rien trouvé de toi. Très chère, si cela dépend de
toi et non (comme il est possible et probable) de quelque complication
administrative, tu devrais éviter de me faire éprouver tant d'anxiété et
pendant si longtemps. Isolé comme je le suis tout accident imprévu et toute
interruption dans les habitudes font que je suis assailli de soucis douloureux.
Les dernières de tes lettres arrivées à Ustica étaient quelque peu
inquiétantes. Qu'est-ce que c'est que ce souci de ma santé qui finit par te
faire physiquement mal ? je t'assure que je me suis toujours assez bien porté
et que j'ai en moi des énergies physiques qui ne s'épuisent pas facilement
malgré ma frêle apparence. Crois-tu que cela ne voudrait rien dire d'avoir
toujours mené une vie sobre et rigoureuse? je vois aujourd'hui ce que signifie
le fait de n'avoir jamais été gravement malade et de n'avoir jamais infligé à
l'organisme aucune blessure décisive. Je puis arriver à être horriblement
fatigué, c'est vrai. Mais un peu de repos et de nourriture me font rapidement
retrouver mon état normal.
En fin de compte, je ne sais ce qu'il faudrait que je
t'écrive pour que tu soies calme et sereine. Veux-tu que j'en arrive aux
menaces ? Tu sais, je pourrais ne plus t'écrire et te faire éprouver, à toi
aussi, ce que manquer de nouvelles veut dire.
Je t'imagine grave et sombre, sans un sourire même
fugitif. Je voudrais m'efforcer de te dérider. Je veux, par exemple, comme
intermède à la description de mon voyage en ce monde si grand et si redoutable,
te dire quelque chose de bien divertissant concernant ma popularité. Je ne
suis pas connu en dehors d'un cercle assez restreint; mon nom est estropié de
mille invraisemblables manières : Gramsci, Granùsci, Gràmisci, Gramesci et même
Garamàscon, avec les variantes les plus bizarres. A Palerme durant une attente
pour le contrôle des bagages je rencontrai dans un dépôt un groupe d'ouvriers
turinois conduits en déportation. Parmi eux se trouvait un formidable type
d'anarchiste ultra-individualiste connu sous le seul nom de l'Unique, qui
refuse de faire connaître son identité à qui que ce soit et surtout à la police
et aux autorités en général : « - Je suis l'Unique et cela suffit », Voilà sa
réponse. Dans le groupe qui attendait, l'Unique reconnut parmi les condamnés de
droit commun un autre type, un Sicilien (l'Unique doit être Napolitain ou plus
méridional encore), un Sicilien arrêté pour des motifs assez compliqués, à la
fois politiques et de droit commun, et l'on passe aux présentations. L'Unique
me présenta. L'autre me regarda longuement, puis il demanda : « - Gramsci
Antoine ? - Oui, Antoine », répondis-je. « - Ce n'est pas possible,
répliqua-t-il, parce qu'Antoine Gramsci est certainement un géant et non un
homme si petit ». Il ne dit plus rien, se retira dans un angle de la pièce,
s'assit sur un récipient innommable et resta là, longtemps, comme Marius sur
les ruines de Carthage, à méditer sur ses illusions perdues. Il évita avec soin
de me parler durant tout le temps que nous restâmes ensemble dans la chambrée
et il ne me rendit pas mon salut lorsqu'on nous sépara.
Quelque chose de semblable m'arriva plus tard, mais
qui me paraît plus intéressant, plus complexe. Nous étions sur le point de
partir, les carabiniers de l'escorte nous avaient déjà enchaînés. J'avais été
lié d'une manière nouvelle et fort désagréable : les menottes empêchaient le
jeu normal des poignets dont l'os se trouvant en dehors du métal battait contre
lui d'une manière douloureuse. Le chef d'escorte entra, un brigadier, immense qui,
au cours de l'appel, s'arrêta à mon nom et me demanda si j'étais bien le parent
du « fameux député Gramsci ». Je répondis que le député Gramsci c'était
moi-même et il me considéra alors avec compassion en murmurant je ne sais quels
mots. A tous les arrêts je l'entendais qui parlait de moi, toujours en me
qualifiant de fameux député, dans les attroupements qui se formaient autour du
wagon cellulaire (je dois ajouter qu'il m'avait fait mettre les menottes d'une
manière plus supportable) au point que, étant donné le vent qui souffle, je
pensais que tout compte fait je pourrais recevoir quelque coup de bâton de
quelque exalté. A un moment donné, le brigadier qui avait voyagé dans un autre
compartiment, passa dans celui où je me trouvais et il attaqua la conversation.
C'était un type extraordinairement intéressant et bizarre, plein de « besoins
métaphysiques », comme dirait Schopenhauer, mais qui réussissait à les
satisfaire de la manière la plus extravagante et la plus désordonnée qu'il se
puisse imaginer. Il me dit qu'il avait toujours imaginé ma personne comme «
cyclopéenne » et qu'il était fort déçu sur ce rapport. Il était en train de
lire un ouvrage de M. Mariani, l'Équilibre des égoïsmes, et il venait à
peine de finir un livre d'un certain Paul Gilles, une réfutation du marxisme.
Je me gardai bien de lui dire que Gilles était un anarchiste français sans
aucune qualification scientifique ou autre; il me plaisait de l'entendre parler
avec grand enthousiasme de tant d'idées et de notions disparates et sans lien,
comme pourrait en parler un autodidacte intelligent, mais dépourvu de
discipline et de méthode. A un moment donné il commença à m'appeler « maître ».
Je me suis amusé au possible, comme tu peux l'imaginer. Ainsi ai-je fait
l'expérience de ma popularité. Qu'en penses-tu ?
J'arrive presque au bout de mon papier. Je voulais te
décrire minutieusement ma vie. Je vais le faire brièvement. Je me lève le matin
à six heures et demie, une demi-heure avant le réveil. Je me prépare du café
très chaud (ici, à Milan, on autorise le combustible « méta » très commode,
très utile), je balaie ma cellule et je fais ma toilette. A sept heures et
demie, je reçois un demi-litre de lait encore chaud que je bois immédiatement.
A huit heures, je sors pour une promenade qui dure deux heures. J'ai un livre
avec moi, je me promène, je lis, je fume quelques cigarettes. A midi je reçois
mon déjeuner du dehors, de même que le soir je reçois le dîner. Je n'arrive pas
à tout manger bien que je mange plus qu'à Rome. A sept heures du soir, je me
couche et je lis jusqu'à environ onze heures. Je reçois dans la journée cinq
journaux quotidiens : Corriere, Stampa, Popolo d'Italia, Giornale d'Italia,
Secolo. J'ai un double abonnement à la bibliothèque et j'ai droit à huit
livres par semaine. J'achète aussi quelques revues et Il Sole, journal
économico-financier de Milan. Comme ça je lis toujours. J'ai déjà lu les Voyages
de Nansen et d'autres livres dont je te parlerai une autre fois. Je n'ai
éprouvé de malaise d'aucune sorte, à l'exception du froid des premiers jours.
Écris-moi, très chère, et envoie-moi des nouvelles de Julie, de Delio, de
Julien, de Genia et de tous les autres, et de tes nouvelles, de tes nouvelles.
Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, 19 mars 1927.
Très chère Tania,
... Ma vie s'écoule toujours également monotone.
Étudier est beaucoup plus difficile qu'on ne l'imaginerait. J'ai reçu quelques
livres et, à vrai dire, je lis beaucoup (plus d'un volume par jour en plus des
journaux) mais ce n'est pas à cela que je pense. Je suis obsédé (et il y a là
un phénomène propre aux enfermés, je, crois) par cette idée : il faudrait
faire quelque chose für ewig [13], selon une conception compliquée de Gœthe
dont il me souvient qu'elle a beaucoup tourmenté notre Pascoli [14]. En un mot, je voudrais, selon un plan
préétabli, m'occuper intensément et systématiquement de quelque sujet qui
absorberait et centraliserait ma vie intérieure. J'ai pensé jusqu'ici à quatre
sujets, - et cela est déjà un indice que je n'arrive pas à me recueillir. A
savoir :
1) Une recherche sur la
formation de l'esprit public en Italie dans le siècle écoulé,
c'est-à-dire une recherche sur les intellectuels italiens, leurs origines, leur
groupement selon les courants de la culture, leurs différentes manières de
penser, etc., etc. Travail au plus haut point suggestif, mais que je ne pourrai
qu'ébaucher dans ses grandes lignes étant donné l'impossibilité absolue d'avoir
à ma disposition la masse énorme de matériaux qui seraient nécessaires. Tu te
souviens de mon très rapide et très superficiel travail sur l'Italie
méridionale et sur l'importance de B. Croce ? Eh bien, la thèse que j'avais
alors annoncée je voudrais la développer largement, d'un point de vue «
désintéressé », für ewig.
2) Une étude de linguistique comparée ! Rien de moins. Peut-il exister quelque
chose de plus désintéressé que cela ? de plus für ewig ? Il s'agirait,
naturellement, de traiter seulement la partie méthodologique et purement
théorique, partie qui n'a jamais été traitée complètement et systématiquement
du nouveau point de vue des néo-linguistes contre les née, grammairiens. (Je te
ferai enrager, chère Tania, avec cette lettre !) L'un des plus gros « remords »
intellectuels de ma vie est là douleur profonde que j'ai occasionnée à mon bon
professeur Bartoli, de l'Université de Turin; celui-ci était persuadé que
j'étais l'archange destiné à exterminer définitivement les « néo-grammairiens
»; quant à lui, étant de la même génération que cette bande d'hommes très
infâmes, et lié à eux par des millions de fils académiques, il ne voulait pas
aller, dans ses énonciations, au delà d'une certaine limite fixée par les convenances
et par la déférence due aux vieux monuments funéraires de l'érudition.
3) Une étude sur le
théâtre de Pirandello [15] et sur la
transformation du goût théâtral italien que Pirandello représente et qu'il a
contribué à déterminer. Sais-tu que, bien avant Adriano
Tilgher [16], j'ai découvert et contribué à populariser
le théâtre de Pirandello ? J'ai écrit sur Pirandello, de 1915 à 1920, assez
pour faire un petit volume de deux cents pages, mes affirmations d'alors
étaient originales et sans exemple : Pirandello était ou aimablement supporté
ou ouvertement tourné en dérision.
4) Un essai sur... les
romans feuilletons et le goût populaire en littérature. L'idée m'est
venue en lisant la nouvelle de la mort de Séraphin Renzi, premier comique
d'une compagnie dramatique de plein air et qui donnait de ces drames qui sont
le pendant théâtral des romans feuilletons, et en me souvenant de tout le
plaisir qui fut le mien toutes les fois que j'entendis Renzi ; alors la
représentation était double : l'émotion, les passions déchaînées,
l'intervention du public populaire, tout cela n'était pas la représentation la
moins intéressante.
Que penses-tu de tout cela ? Au fond, pour qui sait
observer, entre ces quatre questions, il existe une idée commune : l'esprit
populaire créateur, dans ses différentes phases ou degrés de développement, est
à la base de ces questions par mesures égales. Écris-moi tes impressions. J'ai
grande confiance dans ton bon sens et dans la profondeur de ton jugement.
T'ai-je ennuyée ? Tu le sais, la correspondance pour moi remplace les
conversations : j'ai vraiment l'impression de te parler lorsque je t'écris;
avec cette différence que tout se réduit à un monologue parce que tes lettres
ou elles n'arrivent pas ou elles ne correspondent pas à la conversation
entreprise. C'est pourquoi écris-moi longuement et des lettres en plus de tes
cartes postales. Moi je t'écrirai une lettre chaque samedi (je peux en écrire
deux par semaine) et je m'épancherai. Je ne continue pas à te dire les
péripéties de mon voyage et mes impressions parce que je ne sais si elles
t'intéressent. Certes, elles ont une valeur pour moi en tant qu'elles sont
liées à des états d'âme déterminés et même à des souffrances déterminées. Pour
les rendre intéressantes à d'autres peut-être serait-il nécessaire de les
exposer sous une forme littéraire. Oui, mais je dois écrire de premier jet dans
les courts moments où je puis disposer de l'encrier et de la plume...
Je t'embrasse, chère, aime-moi et écris-moi.
ANTOINE.
Milan, 26 mars 1927.
Très chère Tania,
Cette semaine, je n'ai reçu de toi ni lettres ni
cartes postales. On m'a cependant remis ta lettre du 17 janvier (avec une
lettre de Julie du 10) réexpédiée d'Ustica.
Ainsi, dans un certain sens et jusqu'à un certain
point, j'ai été assez satisfait. J'ai retrouvé le caractère de Julie - c'est
étonnant combien cette fille écrit peu et comme elle sait s'en excuser avec le
chahut que font les gosses autour d'elle ! - et j'ai consciencieusement appris
par cœur ta missive. J'y ai d'abord trouvé quelques erreurs. (J'étudie même ces
menues choses, vois-tu, et j'ai eu l'impression que ta lettre n'a pas été
pensée en italien, mais traduite à la hâte et très mal, et cela veut dire que
tu étais fatiguée, mal à ton aise, que tu pensais à moi seulement par le moyen
d'un tour compliqué; peut-être avais-tu en ce moment reçu la nouvelle de la grippe
de Julie et des enfants.) Parmi tes erreurs je te signale une impardonnable
confusion entre saint Antoine de Padoue qui tombe au mois de juin et le saint
Antoine vulgairement appelé du cochon, qui est justement mon patron - je suis
né le 22 janvier - et auquel je tiens beaucoup pour de nombreuses raisons de
caractère magique.
Ta lettre m'a fait repenser à la vie d'Ustica que
certainement tu imaginais bien diverse de ce qu'elle était en réalité - un jour
peut-être je me remettrai à te conter ma vie de cette époque et je t'en ferai
un tableau. Aujourd'hui je n'en ai nulle envie, je me sens quelque pou fatigué.
D'Ustica, je me suis fait envoyer les petites grammaires et le Faust. La
méthode est bonne, mais exigerait l'assistance d'un professeur, au moins pour
ceux qui débutent, Pour moi, elle s'avère excellente, puisque je n'ai qu'à
revoir les premières notions et que je dois plus spécialement faire des
exercices. Je me suis fait aussi envoyer la Maîtresse Paysanne de
Pouchkine dans l'édition Polledro, texte, traduction littéraire et
grammaticale, et notes. J'apprends le texte par cœur. Je pense que la prose de
Pouchkine doit être excellente, aussi n'ai-je pas à craindre de me farcir la
mémoire d'erreurs stylistiques, cette façon d'apprendre la prose par cœur je la
retiens comme très bonne à tout point de vue.
J'ai reçu, expédiée d'Ustica, une lettre de ma sœur
Thérèse avec la photographie de son fils François, né quelques mois après
Delio, Il me semble qu'ils ne se ressemblent en rien alors que Delio ressemble
beaucoup à Edmée [17]. François n'est pas frisé et il doit être
châtain foncé. De plus, Delio est certainement plus beau. François a les
linéaments essentiels trop prononcés déjà, ce qui laisse prévoir leur développement
vers la dureté et l'exagération, cependant que chez lui sont plus marqués le
sérieux de l'expression générale et aussi une certaine mélancolie qui n'a rien
d'enfantin et qui donne à réfléchir. As-tu envoyé sa photographie à ma mère,
comme tu l'avais promis ? Ce sera une bonne action : la pauvrette a beaucoup
souffert de mon arrestation et je crois qu'elle souffre d'autant plus que dans
nos pays il est difficile de comprendre que l'on peut aller en prison sans être
ni un voleur, ni un escroc, ni un assassin. Elle vit dans un état d'inquiétude
permanent depuis la guerre (trois de mes frères étaient au front) et elle avait
alors et elle a encore une phrase à elle : « Mes enfants, on en fera de la
viande de boucherie. » En dialecte sarde l'expression est bien plus expressive
qu'en italien : on en fera des morceaux: « faghere a pezza »; « pezza [18] » se dit de la viande de boucherie mise à
l'étal, cependant que pour l'homme on use du mot chair. Je ne sais vraiment
comment consoler ma mère et lui faire comprendre que je vais assez bien et que
je ne cours aucun des dangers qu'elle imagine; cela est difficile, car elle
soupçonne toujours qu'on veut lui cacher la vérité et elle ne se retrouve que
très peu dans la vie actuelle. Imagine qu'elle n'a jamais voyagé, elle n'a même
pas été jusqu'à Cagliari [19] et je soupçonne qu'elle retient comme une
belle fable beaucoup de ces descriptions que nous lui avons faites.
Très chère Tania, je ne réussis pas à t'écrire,
aujourd'hui; on m'a encore donné une plume qui gratte le papier et m'oblige à
une véritable acrobatie digitale. J'attends tes lettres. Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, 4 avril 927.
Chère, chère Tania,
J'ai reçu cette dernière semaine deux de tes cartes
postales (du 19 et du 22 mars) et la lettre du 26. Je suis fort navré de
t'avoir contrariée, je crois que tu n'as pas compris exactement mon état
d'esprit, je ne me suis pas clairement exprimé et il me déplaît qu'entre nous
il puisse s'établir de semblables équivoques. Je puis t'assurer fermement que
jamais je n'ai été traversé par le doute que tu pourrais m'oublier et avoir
pour moi moins d'affection. Très certainement si j'avais eu de semblables
pensées je ne t'aurais plus écrit du tout; mon caractère a toujours été tel et
à cause de mon caractère, dans le passé, il m'est arrivé de rompre de vieilles
amitiés. C'est seulement de vive voix que je pourrais t'expliquer la raison de
la nervosité qui s'était emparée de moi après deux mois passés sans nouvelles;
je ne tente guère de le faire par lettre, afin de ne pas tomber dans d'autres
équivoques plus douloureuses. Désormais, tout est passé et je ne veux même pas
y repenser. Depuis quelques jours, j'ai changé de cellule et de quartier (la
prison est divisée en quartiers) comme l'indique d'ailleurs l'en-tête de ce
papier. Avant j'étais dans la 13e cellule du 1er quartier; à présent je suis
dans la 22e cellule du 2e quartier. Ma condition d'emprisonné me semble
améliorée. Dans l'ensemble, ma vie s'écoule cependant comme avant. Je veux te
la décrire un peu dans son détail : ainsi chaque jour tu pourras imaginer ce
que je fais.
La cellule est grande comme une chambrette d'étudiant
: à vue de nez, je lui donne trois mètres sur quatre et demi et trois et demi
de hauteur. La fenêtre donne sur la cour où l'on prend l'air : ce n'est pas
naturellement une fenêtre régulière; il s'agit de ce qu'on appelle une bouche
de loup avec barreaux à l'intérieur; on peut seulement voir une tranche du
ciel; on ne peut pas voir dans la cour, ni sur les côtés. L'exposition de
cette cellule est moins bonne que celle de l'autre qui donnait au Sud-Sud-Ouest
(on voyait le soleil vers dix heures et à deux heures il marquait le centre de
la cellule avec une bande d'au moins soixante centimètres). Dans la cellule
actuelle qui doit être exposée à l'Est-Sud-Ouest, le soleil arrive vers deux
heures et il demeure jusqu'au soir, mais avec une bande de vingt-cinq
centimètres. En cette saison, plus chaude, peut-être ainsi ça ira mieux. En
outre, la cellule actuelle est au-dessus de l'atelier mécanique de la prison et
l'on entend le fracas des machines, mais je m'y habituerai. La cellule est à la
fois très simple et très compliquée. J'ai un lit pliant contre le mur avec deux
matelas (dont un de laine) : les draps sont changés environ tous les quinze jours.
J'ai une petite table et une espèce de petite armoire-commode, une glace, un
seau et un broc en fer émaillé. Je possède de multiples objets en aluminium
achetés à la Renaissante [20] qui a organisé une vente dans la prison.
J'ai plusieurs livres à moi. Chaque semaine, je reçois en lecture huit livres
de la bibliothèque de la prison (double abonnement). Pour que tu t'en fasses
une idée voici la liste de cette semaine qui est toutefois exceptionnelle par
la relative valeur des livres distribués : 1. PIERRE COLLETTA : Histoire du
royaume de Naples (excellent). 2. V. ALFIÉRI : Autobiographie. 3. MOLIÈRE
: Comédies choisies, traduites par le sieur Moretti (traduction
ridicule). 4. CARDUCCI : deux volumes des Oeuvres complètes (très
médiocres, parmi les plus mauvaises de Carducci). 5. ARTHUR Lévy : Napoléon
intime (curieux, apologie de Napoléon comme « homme moral »). 6. Gina
LAMBROSO En Amérique du Sud (très médiocre). 7. HARNACK L'Essence du
christianisme; VIRGILIO BROCCHI : Le Destin au Poing, roman (de quoi
faire enrager les chiens); SALVATOR GOTTA : Ma Femme (heureusement
qu'elle est à lui car elle est fort ennuyeuse).
Le matin je me lève à six heures et demie; le réveil
est sonné à six heures : café, toilette, nettoyage de la cellule; je bois un
demi-litre de lait et mange un petit pain; aux environs de huit heures
promenade de deux heures. Je me promène; j'étudie la grammaire allemande, je
lis la Maîtresse paysanne de Pouchkine, et j'apprends par cœur une
vingtaine de lignes du texte. J'achète Il Sole, journal industriel et
commercial, et je lis quelques nouvelles économiques (j'ai lu tous les
rapports annuels des sociétés par action); le mardi j'achète Il Corriere dei
Piccoli qui me divertit; le mercredi la Domenica del Corriere [21] ; le vendredi le Guérin Meschino (1),
soi-disant humoristique. Après la promenade, je prends du café; je reçois trois
quotidiens, le Corriere, le Popolo d'Italia, le Secolo (à
présent le Secolo sort l'après-midi et je ne l'achèterai plus parce
qu'il ne vaut plus rien). Le déjeuner arrive à des heures variables, de midi à
trois heures. Je réchauffe la soupe (un bouillon ou des pâtes), je mange un
petit morceau de viande (si elle est de veau), parce que je ne réussis pas
encore à manger de la viande de bœuf, un petit pain, un petit morceau de
fromage (je n'aime pas les fruits) et un quart de vin. Je lis un livre, je me
promène, je réfléchis sur beaucoup de choses. A quatre heures, quatre heures et
demie, je reçois deux autres quotidiens, la Stampa et le Giornale
d'Italia. A sept heures je dîne (le dîner arrive à six heures) : soupe,
deux œufs durs, un quart de vin; je ne réussis pas à manger le fromage. A sept
heures et demie sonne l'heure du silence; je me couche et je lis des livres
jusqu'à onze heures, minuit. Depuis deux jours, vers neuf heures, je bois une
tasse de camomille. (La suite au prochain numéro parce que je veux te parler
d'autre chose.)
Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, le 11 avril 1927.
Très chère Tania,
J'ai reçu tes cartes du 31 mars et du 3 avril. Je te
remercie pour les nouvelles que tu me donnes. J'attends ton arrivée à Milan,
mais je te confesse que je n'y compte pas trop. J'ai pensé qu'il n'est pas très
agréable de continuer la description de ma vie actuelle entreprise dans ma
dernière lettre. Il vaut mieux que chaque fois je t'écrive ce qui me passe par
la tête sans obéir à un plan établi à l'avance. Même écrire est devenu pour moi
un tourment physique parce qu'on me donne d'horribles plumes qui grattent le
papier et qui exigent une attention obsédante en ce qui concerne le travail
mécanique de l'écriture. Je croyais pouvoir obtenir l'usage permanent d'un
porte-plume et je m'étais proposé de rédiger les travaux dont je t'ai parlé. Je
n'ai cependant pas obtenu cette autorisation et il ne me plaît pas d'insister.
C'est pourquoi j'écris seulement pendant les deux heures et demie ou les trois
heures au cours desquelles on se débarrasse de la correspondance hebdomadaire
(deux lettres). Naturellement je ne puis pas prendre de notes, ce qui veut dire
qu'en vérité je ne puis étudier méthodiquement et avec profit. Je lisaille.
Et pourtant le temps passe très rapidement, plus rapidement que je ne l'aurais
imaginé. Cinq mois ont passé depuis le jour de mon arrivée à Milan. Je ne peux croire
que tant de temps se soit écoulé. Il faut cependant tenir compte du fait qu'en
ces cinq mois j'en ai vu de toutes les couleurs et que j'ai subi les
impressions les plus étranges et les plus exceptionnelles de ma vie. Rome - du
8 novembre jusqu'au 25 novembre : isolement absolu et rigoureux. 25 novembre :
Naples, en compagnie de mes quatre camarades députés, jusqu'au 29 (trois
camarades et non quatre, car le quatrième fut détaché à Caserta pour être
conduit aux Tremiti). Embarquement pour Palerme et arrivée à Palerme le 30.
Huit jours à Palerme : trois voyages vers Ustica, mais sans succès à cause de
la tempête. Premiers contacts avec les détenus siciliens de droit commun : un
monde nouveau que je connaissais seulement en imagination; je vérifie et je
contrôle mes opinions sur le sujet, et je les reconnais assez exactes. Le 7
novembre, arrivée à Ustica. Je connais le monde des forçats : des choses
fantastiques et incroyables. Je connais la colonie des Bédouins de Cyrénaïque,
déportés politiques : tableau oriental très intéressant. La vie à Ustica que je
t'ai décrite. Le 20 janvier, je repars. Quatre jours à Palerme. Traversée de
Naples avec des criminels. Naples : je connais toute une série de types du plus
haut intérêt pour moi : du Midi, je ne connaissais concrètement que la
Sardaigne. A Naples, entre autres j'assiste à une scène d'initiation de la
camorra : je connais un forçat (un certain Arthur) qui me laisse une impression
ineffaçable. Quatre jours après, je quitte Naples; arrêt à Cajanello, dans la
caserne des carabiniers. Je connais mes compagnons de chaîne qui viendront avec
moi jusqu'à Bologne. Deux jours à Isernia avec ces types. Deux jours à Sulmona.
Une nuit à Castellamare dans la caserne des carabiniers. Et encore : deux jours
dans la compagnie d'environ soixante détenus. On organise des distractions en
mon honneur; les Romains improvisent une très belle séance de récitation :
petits poèmes populaires de la vie des mauvais garçons de Rome. Les Pouillais,
les Calabrais et les Siciliens donnent une démonstration d'escrime au couteau
selon les règles des quatre États de la mauvaise vie méridionale (I'État
sicilien, l'État calabrais, l'État des Pouilles, l'État napolitain) : Siciliens
contre Pouillais, Pouillais contre Calabrais. On ne pratique pas la lutte entre
Siciliens et Calabrais parce qu'entre les deux États les haines sont très
fortes et la séance de démonstration finit toujours par devenir sérieuse et
cruelle. Les Pouillais sont des maîtres : joueurs de couteau imbattables avec
une technique pleine de secrets et excessivement dangereuse, développée pour
surmonter toutes les autres techniques. Un vieux Pouillais de soixante-cinq
ans, fort respecté mais dépourvu de tout esprit de nationalité, bat tous les
champions des autres États, puis, pour donner son clou [22] à la fête, il se bat contre un autre
Pouillais, jeune, au corps très beau et d'une surprenante agilité, un très haut
dignitaire auquel tous obéissent; et ces deux-là, pendant une demi-heure,
développent toute la technique régulière de toutes les escrimes connues. Scène
vraiment grandiose et inoubliable pour tous, pour les acteurs et pour les
spectateurs. J'avais la révélation d'un monde souterrain très compliqué avec sa
vie propre, ses sentiments, ses points de vue, ses points d'honneur, ses
formidables hiérarchies de fer. Les armes étaient simples : des cuillers
frottées contre le mur, de telle manière que la chaux marquait les coups sur
les habits. C'est sûr, ces cinq mois ont été mouvementés et riches
d'impressions : de quoi me permettre de ruminer un ou deux ans.
Cela t'explique comment je passe le temps lorsque je
ne lis pas. Je repense à toutes ces choses, je les analyse méticuleusement, je
m'enivre de ce travail byzantin. En outre, tout devient singulièrement
intéressant de ce qui se produit autour de moi, et que je réussis à percevoir.
Je me contrôle certes assidûment parce que je ne veux pas tomber dans la
monomanie qui caractérise la psychologie des détenus. Je suis aidé spécialement
en cela par un certain esprit ironique et plein d'humour qui ne m'abandonne
jamais.
Et toi, que fais-tu et que penses-tu ? Qui t'achète
des romans d'aventures maintenant que je ne puis plus le faire ? je suis
persuadé que tu as relu les admirables histoires de Corcoran et de son aimable
Louison [23]. Suis-tu cette année les cours de la
polyclinique ? Le professeur Caronia, c'est bien lui qui a trouvé le bacille de
la rougeole ? J'ai eu connaissance de sa lamentable histoire, mais je n'ai pas
compris, à lire les journaux, si le professeur Cirincione a été lui aussi
suspendu. Tout cela est, au moins en partie, lié au problème de la maffia
sicilienne. C'est incroyable comme les Siciliens, du plus bas jusqu'au plus
haut de l'échelle sociale, sont solidaires entre eux et comme des savants
eux-mêmes de valeur incontestée marchent sur les limites du code pénal à cause
justement de ce sentiment de solidarité. Je me suis persuadé que les Siciliens
sont réellement un peuple à part; il y a plus de ressemblance entre un
Calabrais et un Piémontais qu'entre un Calabrais et un Sicilien. Les
accusations que les Méridionaux portent contre les Siciliens sont terribles;
ils vont jusqu'à les accuser de cannibalisme. Je n'aurais jamais cru que de
tels sentiments populaires pussent exister. Je pense qu'il faudrait lire beaucoup
de livres sur les histoires des derniers siècles, et plus spécialement sur les
périodes de séparation entre la Sicile et le Midi, durant les règnes de joseph
Bonaparte et de Joachim Murat à Naples pour trouver l'origine de tels
sentiments.
... Voici un autre sujet d'analyse très intéressant :
la psychologie des gardiens telle que la veulent le règlement de la prison et
les contacts qu'ils ont avec les détenus. Je croyais que deux chefs-d'œuvre, et
je parle très sérieusement, rassemblaient l'expérience millénaire des hommes
sur le plan de l'organisation de masse : le Manuel du gradé et le Catéchisme
catholique. Je suis persuadé qu'il convient d'ajouter, quoique sur un plan
bien plus restreint et de caractère exceptionnel, le règlement pénitentiaire qui
renferme de vrais trésors d'introspection psychologique.
Une nouvelle importante : depuis quelques jours, je
mange beaucoup, mais je ne réussis pas toutefois à manger de la verdure. Je
fais de grands efforts, mais j'ai dû renoncer parce que cela me met dans des
états terribles.
Pourtant je n'arrive pas à oublier que peut-être tu
viendras et que peut-être (hélas !) nous pourrons nous revoir, ne
serait-ce que pour quelques minutes.
Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, le 25 avril 1927.
Très chère Tania,
J'ai reçu ta lettre du 12 et je me suis proposé
froidement, cyniquement, de te faire enrager. Sais-tu que tu es une
présomptueuse ? je veux le démontrer en toute objectivité et je me réjouis
d'avance à imaginer ta colère (ne te mets pas trop en colère toutefois; cela me
navrerait). Il est certain que la lettre que tu m'envoyas à Ustica tapait à
côté. Mais tu es excusable. Il est impossible d'imaginer la vie à Ustica, l'ambiance
d'Ustica - tout cela est absolument exceptionnel, hors de toute expérience
normale de vie en commun. Comment aurais-tu pu imaginer des choses comme celles
que je vais te dire ? Écoute.
Moi, je suis arrivé à Ustica le 7 décembre, il
y avait huit jours que le petit vapeur n'avait pas touché l'île après avoir
tenté quatre fois en vain la traversée. J'étais le cinquième déporté politique
qui arrivait. On me conseilla tout de suite de faire une provision de
cigarettes car celles du convoi étaient sur le point de s'épuiser. Je me rendis
au bureau de tabac et je demandai dix paquets de macédonia [24] (seize lires) en mettant sur le comptoir
un billet de cinquante lires. La marchande (une jeune femme aux apparences
absolument normales) s'étonna grandement de ma demande, se la fit répéter, prit
les dix paquets, les ouvrit, commença à compter les cigarettes une à une, se
trompa, recommença, prit une feuille de papier, fit de longs calculs, ne les
acheva pas, prit les cinquante lires, les regarda d'un côté et de l'autre, et
me demanda, finalement, qui j'étais. Ayant appris que j'étais un condamné
politique elle me remit les cigarettes et me rendit les cinquante lires en me
disant que je paierais lorsque j'aurais fait la monnaie de mon billet. Le même
fait se répéta ailleurs et en voici l'explication. A Ustica, l'économie est
basée sur le sou, on vend au sou, on ne dépense jamais plus de cinquante
centimes. Le type économique d'Ustica est le forçat qui reçoit quatre lires par
jour, qui en doit déjà deux à l'usurier et au marchand de vin et qui se nourrit
avec les deux autres en achetant trois cents grammes de pain, en y ajoutant
comme condiment un sou de poivre moulu. Les cigarettes se vendent une à la
fois, une macédonia coûte seize centimes, c'est-à-dire trois sous et un
centime; le forçat qui achète une macédonia par jour laisse un sou en
dépôt et il en déduit un centime par jour durant cinq jours. Pour calculer le
prix de cent macédonia il était donc nécessaire de faire cent fois le
calcul à partir des seize centimes (trois sous plus un centime) et personne ne
peut nier qu'il n'y ait là un calcul assez difficile et compliqué. Et c'était
la buraliste, c'est-à-dire l'un des commerçants les plus importants de l'île !
Eh bien ! la psychologie dominante dans toute l'île est celle qui a pour base
l'économie du sou, cette économie qui connaît seulement l'addition et la
soustraction des seules unités, l'économie sans la table de Pythagore.
Écoute cette autre (et je te parle seulement de choses
qui me sont arrivées personnellement; et je te parle de choses qui je crois ne
tombent pas sous le coup de la censure) : j'ai été appelé dans les bureaux
auprès de l'employé préposé à l'examen de la correspondance à l'arrivée; il me
fut remis une lettre à moi adressée et il me fut demandé de donner des
explications sur son contenu. Un ami m'écrivait de Milan, m'offrait un poste
récepteur de radio et me demandait les données techniques qui m'auraient permis
d'entendre au moins Rome. Franchement, je ne comprenais pas la question qui
m'était posée par mon censeur; je dis toutefois de quoi il s'agissait; ils
avaient tout simplement pensé qu'il était dans mes intentions de parler avec
Rome : on ne me permit pas de faire venir l'appareil. Peu après, le maire me
convoqua et me dit que la municipalité achèterait l'appareil et il me demanda
de ne pas insister pour l'avoir. Il ne voyait pas d'inconvénient à ce que
l'autorisation d'avoir un poste ne fut accordée, bien au contraire; il s'était
rendu à Palerme et il avait constaté qu'avec l'appareil radiophonique on ne
pouvait pas communiquer.
... Ma chère Tania, ne te mets pas trop en colère,
j'ai pour toi beaucoup, beaucoup d'affection et je serais vraiment désespéré de
te causer une peine trop grande. Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, 23 mai 1927.
Très chère Tania,
J'ai reçu de toi la semaine écoulée une carte postale
et une lettre ainsi qu'une lettre de Julie.
Je vais te rassurer en ce qui concerne ma santé. Je
vais assez bien, je t'assure. Cette semaine je mange vraiment avec une facilité
qui me surprend moi-même. J'ai réussi à me faire servir tout ce qui me plaît et
j'ai mg-me l'impression d'avoir grossi. En outre depuis quelque temps je
consacre un peu de temps, aussi bien le matin que l'après-midi, à la
gymnastique : gymnastique de chambre, que je ne crois pas être très rationnelle
mais qui cependant m'aide beaucoup, j'en ai l'impression. Je pratique ainsi :
j'essaie de faire des mouvements qui impulsent tous les membres et tous les
muscles, méthodiquement et en essayant chaque semaine d'augmenter de quelque unité
le nombre des mouvements. Que cela soit utile est démontré, d'après moi, du
fait que les premiers jours je me sentais tout endolori et que je ne pouvais
faire que peu de fois un mouvement alors qu'à présent j'ai déjà réussi à
tripler le nombre des mouvements sans en ressentir aucun ennui. Je crois que
cette nouveauté m'a beaucoup aidé et même psychologiquement en me distrayant en
particulier des lectures absurdes et seulement faites pour tuer le temps. Ne
crois pas toutefois que je travaille trop. L'étude véritable m'est, je crois,
impossible, pour toutes sortes de raisons non seulement psychologiques mais
même techniques; il m'est très difficile de me consacrer entièrement à un sujet
ou à une matière et de m'abîmer en elle, ainsi que l'on fait lorsqu'on étudie
sérieusement de manière à trouver tous les rapports possibles et à les
assembler harmonieusement. Quelque chose de ce genre commence peut-être à
m'arriver dans l'étude des langues que j'essaye de faire systématiquement,
c'est-à-dire en ne négligeant aucun élément grammatical - je n'avais jamais
Procédé ainsi - je m'étais contenté d'apprendre ce qui suffisait pour parler
et surtout pour lire, c'est ce qui explique que jusqu'ici je ne t'ai pas écrit
de m'envoyer de dictionnaire. Le dictionnaire allemand de Kohler que tu
m'avais envoyé à Ustica a été perdu par mes amis de là-bas. Je t'écrirai de
m'envoyer l'autre dictionnaire, celui du genre Langenscheid, lorsque j'aurai
étudié complètement la grammaire. Alors je te demanderai de m'envoyer même les Gesprâche [25] de Gœthe avec Eckermann pour y faire des analyses de
style et pas seulement pour les lire; à présent je lis les contes des frères
Grimm qui sont très élémentaires. Je suis tout à fait décidé à faire de l'étude
des langues mon occupation dominante; je veux reprendre systématiquement, après
l'allemand et le russe. l'anglais, l'espagnol et le portugais que j'avais
vaguement étudiés dans les années passées; et aussi le roumain que j'avais
étudié à l'Université, mais seulement dans sa partie néo-latine et
qu'aujourd'hui je crois pouvoir étudier complètement, c'est-à-dire même dans la
partie slave de son dictionnaire (qui comprend plus de cinquante pour cent du
vocabulaire roumain). Comme tu le vois tout cela démontre que je suis
entièrement tranquille moralement parlant, je ne souffre plus en effet de
nervosité et je n'ai plus d'accès de sourde colère comme dans les premiers
temps. Je suis acclimaté. Le temps s'écoule pour moi assez rapidement; je le
calcule par semaine et non par jour, le lundi est le point de repère parce que
ce jour-là j'écris et je me rase, opérations éminemment dialectiques.
... J'ai voulu t'écrire tout cela; il me semble qu'il
y ait là le moyen pour que toi aussi bien que Julie vous vous fassiez une idée
au moins approximative de ma vie et du cours ordinaire de mes pensées. Par
ailleurs vous ne devez pas penser que je suis complètement seul et isolé;
chaque jour, d'une manière ou de l'autre, il y a quelque mouvement. Le matin il
y a la promenade, lorsqu'il m'arrive d'être bien placé dans la petite cour
j'observe les figures de ceux qui vont et viennent pour se rendre dans les
petites cours voisines. Puis arrivent les journaux que peuvent lire tous les
détenus. A mon retour en cellule je reçois les journaux politiques dont la
lecture m'est accordée. Puis c'est le moment des achats et la livraison de la
commande passée la veille. Puis c'est le déjeuner, etc., etc. On voit
continuellement en somme des figures nouvelles dont chacune cache une
personnalité à pénétrer. D'ailleurs, si je voulais renoncer à la lecture des
journaux politiques, je pourrais rester en compagnie d'autres détenus quatre à
cinq heures par jour. J'y ai pensé un moment, mais je me suis décidé à demeurer
seul, afin de pouvoir lire mes journaux.
Une compagnie occasionnelle me divertirait pendant
quelques jours, peut-être même pendant quelques semaines, mais après, selon
toutes probabilités, elle ne réussirait guère à remplacer la lecture des
journaux. Qu'en pensez-vous ? ou peut-être la compagnie elle-même et par elle-même
vous semble-t-elle un élément psychologique à ne pas mésestimer ? Tania, en
tant que doctoresse, donne-moi ton avis autorisé, car il est fort possible que
je ne sois pas en état de juger avec toute l'objectivité nécessaire.
Voilà donc la structure générale de ma vie et de mes
pensées. Je ne veux pas parler des pensées que je dirige vers vous tous, vers
les enfants : il vous est facile de les imaginer, de les sentir.
Chère Tania, dans ta carte postale tu me parles encore
de ton arrivée à Milan et de ta visite possible. Sera-ce vrai cette fois-ci ?
Tu sais bien que, depuis plus de six mois, je ne vois aucun membre de ma
famille. Cette fois-ci je t'attends sérieusement. Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, 4 juillet 1927.
Cher Berti [26]
J'ai reçu ta lettre du 20 juin. Je te remercie
de m'avoir écrit. Je ne sais si Ventura a reçu mes nombreuses lettres : depuis
un grand moment je ne reçois aucune correspondance d'Ustica. En ce moment, je
traverse une période de fatigue morale en relation avec des événements d'ordre
familial. Je suis très nerveux et très irascible. Je n'arrive à me concentrer
sur aucune question même si elle est aussi intéressante que celle que tu
m'exposes dans ta lettre. Et puis j'ai perdu tout contact avec votre milieu et
je ne sais pas imaginer quel est le caractère des transformations survenues
parmi les déportés. L'une des plus importantes activités, selon moi, des
maîtres de notre corps enseignant [27] devrait être celle qui consisterait à
enregistrer, à développer, à coordonner les expériences et les observations
pédagogiques et didactiques; c'est seulement de ce travail ininterrompu que
peut naître le type d'école et le type de maître que le milieu réclame. Quel
beau livre on pourrait écrire, et si. utile, sur ces expériences ! Puisque
telle est mon opinion, il m'est difficile de te donner des conseils et plus
encore de te servir une suite d'idées « géniales ». Je pense que la génialité
doit être jetée à la poubelle et qu'au contraire doit être appliquée la méthode
des expérimentations les plus minutieuses et de l'autocritique la moins
passionnée et la plus objective.
Mon cher Berti, ne pense pas que je veuille te
décourager et augmenter l'incertitude qui déjà existe en toi ainsi que tu me
l'écris. Moi, je pense, comme cela en gros, que l'école devrait être de trois
degrés (fondamentaux, afin que chaque degré puisse être divisé en cours) : le
troisième degré devrait être celui des enseignants et fonctionner plutôt comme
un cercle que comme une école, au sens commun du mot. Cela veut dire que chaque
membre devrait donner sa contribution comme conférencier ou rapporteur sur un
ensemble déterminé de. questions : scientifiques, historiques, philosophiques,
mais spécialement didactiques et pédagogiques. Pour le cours de philosophie,
je pense, toujours en gros, que l'exposition historique devrait être résumée et
que l'on devrait au contraire insister sur un système philosophique concret, le
système hégélien, le dépouillant et le critiquant sous tous ses aspects. Je
ferais au contraire un cours de logique, je dirais même avec les barbara,
baralipton [28], etc., et de dialectique. Mais de tout
cela nous pourrons en reparler, si tu m'écrivais encore.
Mon cher Berti, salue pour moi tous les amis et
crois-moi cordialement ton
ANTOINE.
Prison de Milan, 8 août 1927.
Très chère Tania,
J'ai reçu ta lettre du 28 juillet et la lettre de
Julie. Je n'avais pas reçu de lettres depuis le 11 juin et j'étais en grand
souci, si bien que j'ai fait une chose qui te semblera une folie. Je ne veux
pas te la dire cependant; je te la dirai quand tu viendras me voir. Je suis
peiné de te savoir moralement fatiguée. Cela me déplaît d'autant plus que je
suis persuadé que j'ai contribué à te déprimer. Ma chère Tania, j'ai toujours
peur que tu n'ailles plus mal que tu ne le dis et que tu puisses te trouver
ennuyée à cause de moi. Il y a là un état d'âme que rien ne peut détruire. Il
est enraciné en moi. Sais-tu que dans le passé j'ai toujours mené une vie d'ours
dans sa caverne parce que justement je voulais que personne ne fut associé à
mes contrariétés. J'ai essayé de me faire oublier même de ma famille écrivant à
la maison le moins possible. En voilà assez ! je voudrais dire quelque chose
pour te faire au moins sourire. Je vais te raconter l'histoire de mes
passereaux. Sache donc que j'ai un passereau et que j'en ai eu un autre qui est
mort, je crois, empoisonné par quelque insecte (une blatte ou un mille-pattes).
Le premier était beaucoup plus sympathique que le second. Il était très fier et
de grande vivacité. Le second est très effacé, d'esprit servile et sans
initiative. Le premier devint vite le maître de la cellule. Je crois qu'il
devait avoir un esprit éminemment gœthien - j'écris cela d'après ce que j'ai lu
de Gœthe lui-même dans une biographie à lui consacrée. Uber allen Gipfeln [29] ! Mon passereau occupait tous les sommets
existant dans la cellule et il s'y installait quelques minutes pour en savourer
la sublime paix. Grimper sur le bouchon d'un flacon de tamarin était son
perpétuel souci; c'est à cause de cela qu'une fois il tomba dans un récipient
plein des restes de la cafetière et qu'il fut sur le point de mourir étouffé.
Ce qui me plaisait dans ce passereau, c'est qu'il ne voulait pas être touché. Il
se révoltait férocement les ailes déployées et il becquetait la main avec
grande énergie. Il s'était apprivoisé, mais sans me permettre trop de libertés.
Le plus curieux est que sa relative familiarité ne fut pas graduelle, mais
subite. Il avait commencé par se déplacer dans la cellule toujours dans le coin
opposé au mien. Pour l'attirer je lui offrais une mouche dans une boîte d'allumettes;
il ne la prenait que lorsque je m'étais éloigné. Un jour, au lieu d'une mouche
il en avait cinq ou six dans la boîte; avant de les manger il dansa
frénétiquement autour pendant quelques secondes; cette danse se renouvela
toutes les fois qu'il y eut de nombreuses mouches. Un matin, en revenant de la
promenade, le passereau se mit à mes côtés; il ne se détacha plus, je veux dire
par là que depuis, il se tint toujours près de moi, me regardant attentivement
et venant de temps en temps me becqueter les souliers pour obtenir de moi
quelque chose. Mais il ne se laissa jamais prendre dans la main sans se
révolter et tenter tout de suite de s'enfuir. Il est mort lentement; il a reçu
un coup, un soir qu'il était accroupi sous la petite table, il a poussé un cri
comme l'aurait fait un enfant, mais il est mort seulement le jour suivant : il
était paralysé du côté droit, et il se traînait avec peine pour manger ou
boire; puis d'un coup il mourut. Le passereau actuel est au contraire d'une
servilité à donner la nausée; il veut que je lui donne la becquée bien qu'il puisse
manger fort bien tout seul; il monte sur les chaussures et il -se niche
dans le pli des pantalons; s'il avait des ailes entières il volerait sur mes
genoux; on voit qu'il voudrait le faire : il s'allonge, frémit, puis saute sur
les souliers. Je crois que lui aussi ne vivra pas longtemps; il a l'habitude de
manger les têtes brûlées des allumettes et puis le fait de manger constamment
du pain mouillé doit provoquer chez ces petits oiseaux des troubles mortels.
Pour l'instant il est assez bien portant, mais sans aucune vivacité; il ne
court pas, il est toujours près de moi, et il a déjà reçu d'involontaires coups
de pied. Voilà l'histoire de mes deux petits passereaux.
ANTOINE.
Prison de Milan, le 8 août 1927.
Très cher Berti,
J'ai reçu ta lettre du 15 juillet. Je t'assure que mon
état de santé n'est pas plus mauvais que ces années passées; je crois même
qu'il s'est un tantinet amélioré. Par ailleurs je ne fais aucun travail : lire
purement et simplement ne peut pas s'appeler travailler. Je lis beaucoup, mais
de manière désordonnée. Je reçois quelques livres du dehors et je lis les
livres de la bibliothèque de la prison, comme ça, comme ils m'arrivent semaine
après semaine. Je possède une assez heureuse capacité qui consiste à trouver un
côté intéressant même dans la plus basse production intellectuelle, comme les
romans feuilletons, par exemple. Si j'en avais la possibilité j'amoncellerais
des centaines et des milliers de fiches sur plusieurs questions de psychologie
populaire diffuse. Par exemple : comment est né le mythe du « rouleau compresseur
russe » de 1914. Dans ces romans tu trouves par centaines des détails sur la
question, ce qui signifie qu'il existe tout un système de croyances et de
craintes enracinées dans les grandes masses populaires et qu'en 1914 les
gouvernants... (censuré) ... De même tu trouves des centaines de données
sur la haine du peuple français contre l'Angleterre, haine liée à la tradition
paysanne de la guerre de Cent ans, du supplice de Jeanne d'Arc et aussi aux
guerres de l'Empire et à l'exil de Napoléon. Que les paysans français, sous la
Restauration, aient cru que Napoléon descendait de la Pucelle, n'est-ce pas
extrêmement intéressant ? Comme tu le vois, je gratte même sur les tas de
fumier.
Il est vrai que quelques livres intéressants
m'arrivent de temps en temps. Je suis en train de lire à présent l'Église et
la Bourgeoisie, premier tome (300 pages in-8°) des Origines de l'esprit
bourgeois en France d'un certain Groethuysen. L'auteur, que je ne connais
pas, mais qui doit être un disciple de l'école sociologique de Paulhan, a eu la
patience d'analyser minutieusement le recueil de serinons et de livres de
dévotion parus avant 1789 pour reconstituer les points de vue, les croyances,
les comportements de la nouvelle classe dirigeante en formation. J'ai au
contraire éprouvé une grande désillusion intellectuelle à la lecture du livre,
célébré avec tant de bruit, d'Henri Massis, Défense de l'Occident : je
crois que Philippe Crispolti ou Egilberto Martire auraient écrit un livre moins
lourd s'ils en avaient eu l'idée
... Je te remercie d'avoir essayé de me faire parvenir
les feuillets manquants de mon exemplaire du livre de Rosselli [30]. As-tu ce livre ? je ne connais pas
Rosselli, mais je voudrais lui dire que je ne comprends pas dans un livre
d'histoire l'acrimonie qu'il met dans le sien. Cela comme remarque d'ordre
général. Voici des observations de détail. L'allure de son livre me paraît
dramatique jusqu'à l'histrionisme (naturellement le critique du Giornale
d'Italia s'est emparé de cela et l'a accommodé avec la plus grande
lourdeur). Et puis Rosselli ne cite en rien le fait que la fameuse réunion de
Londres de 1864 pour l'indépendance de la Pologne était demandée par les
sociétés napolitaines depuis quelques années et qu'elle fut provoquée justement
par une très explicite lettre d'une société napolitaine. Cela me paraît
capital. Chez Rosselli, il y a une étrange déformation intellectuelle. Les
modérés du Risorgimento avaient envoyé une adresse d'hommage à François-Joseph
après les événements de Milan de février 1853 et à peu de jours de la pendaison
de Tito Speri [31]. Mais à un moment donné, surtout après
186o et plus encore après les événements de Paris de 1871, ils s'emparèrent de
Mazzini et ils s'en firent un boulevard même contre Garibaldi (voir Tullio
Martello [32], par exemple, dans son Histoire). Cette
tendance est restée jusqu'à nos jours et elle est représentée par Luzio [33]. Pourquoi l'est-elle aussi par Rosselli ?
Moi je pensais que la nouvelle génération d'historiens s'était débarrassée de
ces diatribes et de l'acrimonie qui les accompagne et qu'aux Gesta Dei elle
avait substitué la critique historique. Pour le reste le livre de Rosselli «
comble une lacune » vraiment.
Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, 10 octobre 1927.
Très chère Tania,
Après notre conversation de jeudi j'ai réfléchi
longuement et je me suis décidé à t'écrire ce que je n'ai pas eu le courage de
te dire de vive voix. Je crois, moi, que tu ne devrais pas rester plus
longtemps à Milan à t'occuper de moi. Le sacrifice que tu fais est trop
exagéré. Tu ne pourrais pas retrouver la santé dans ce climat humide. Pour moi
cela est certes un grand réconfort de te voir, mais crois-tu cependant que je
ne pense pas continuellement à ta constitution maladive et que je n'éprouve pas
de remords à être la cause et l'objet de ton sacrifice ? je crois avoir deviné
le motif principal de ta volonté de rester. Tu penses pouvoir prendre le même
train que celui dans lequel je serai transféré et pouvoir, durant le voyage,
intervenir d'une manière ou d'une autre pour me procurer un certain confort.
Ai-je deviné ? Eh bien ! ton désir n'aura aucune possibilité de se réaliser.
Les dispositions prises pour mon transfert seront certainement très sévères et
l'escorte ne permettra en aucune façon que les « chrétiens » s'occupent des
détenus. (J'ouvre une parenthèse pour t'expliquer que les forçats et les
détenus divisent le public - ou le monde - en deux catégories : les
« chrétiens » d'une part, et, d'autre part, les forçats ou détenus.)
Ton intention serait vaine et peut-être néfaste parce qu'elle pourrait
provoquer chez nos gardiens une méfiance et un redoublement de sévérité et de
rigueur. Tu en serais seulement quitte pour voyager dans les pires conditions
et arriver à Rome malade pour quatre autres mois. Ma très chère Tania je pense
qu'il faut être pratiques et réalistes même dans la bonté. Non que tu risques
d'épuiser ta bonté, mais tu épuises ton énergie et tes forces et je. ne peux
pas consentir plus longtemps à Cela. J'ai justement réfléchi longtemps sur
cette question et j'aurais voulu te le dire de vive voix; j'ai manqué de
courage en te voyant et en pensant que peut-être je t'aurais encore fait de la
peine.
Je t'embrasse affectueusement.
ANTOINE.
Prison de Milan, 17 octobre 1927.
Très chère Tania,
J'ai reçu avant-hier ta lettre du 27 septembre. Je
suis content que Mil-an te plaise et t'offre des possibilités de distraction.
As-tu visité les musées et les galeries ? Parce que du point de vue de la
structure urbaine je pense que la curiosité doit être vite satisfaite. La
différence fondamentale entre Rome et Milan me semble consister justement en
ceci : Rome a un panorama urbain inépuisable alors que Milan est inépuisable
en ce qui concerne le chez soi [34], à la vie intime des Milanais qui sont
liés à la tradition plus qu'on ne l'imagine. C'est pourquoi Milan est peu
connue des étrangers ordinaires ; elle a cependant fortement attire des hommes
comme Stendhal, qui ont pu pénétrer dans ses familles, dans ses salons et la
connaître intimement. Son noyau social le plus consistant est l'aristocratie
qui a su conserver une homogénéité et une densité uniques en Italie, pendant
que les autres groupes, les ouvriers compris, sont, l'un dans l'autre, des
groupements de nomades sans stabilité ni ossature, composés de toutes les
variétés régionales de l'Italie. C'est cela la force et la faiblesse nationales
de Milan, entrepôt ou ensemble gigantesque d'industries et de négoces dominés
en fait par une élite [35] de vieilles familles aristocratiques qui
ont pour elles la force de tradition du pouvoir local. (Tu sais que Milan a
jusqu'à un culte catholique. spécial, le culte ambrosien, dont les vieux
Milanais sont très jaloux et qui se relie à cette situation particulière.)
Excuse Cette digression. Tu sais combien j'aime à bavarder et combien je me
laisse prendre par la main par toute question qui m'intéresse. Fais-moi encore
part de tes impressions milanaises. Je t'embrasse affectueusement et je
t'attends.
ANTOINE.
Prison de Milan, 14 novembre 1927.
Très chère Tania,
... Lorsqu'arriva le centenaire de Machiavel, je lus
tous les articles publiés par les cinq quotidiens que je lisais alors; je reçus
plus tard le numéro spécial de Marzocco [36] sur Machiavel. J'ai été frappé par le fait
qu'aucun de ceux qui ont écrit sur le centenaire n'a établi de rapport entre
les livres de Machiavel et le développement, des États dans toute l'Europe de
la même époque historique. Préoccupés du problème purement moral posé par ce
qu'on appelle le machiavélisme, ils n'ont pas vu que Machiavel a été
l'historien des États nationaux régis par une monarchie absolue, ce qui veut
dire que Machiavel, en Italie, faisait la théorie de ce qui en Angleterre était
énergiquement réalisé par Elizabeth, en Espagne par Ferdinand le Catholique, en
France par Louis XI et en Russie par Ivan le Terrible - même s'il ne connut pas
et s'il ne pouvait pas connaître plusieurs de ces expériences nationales qui
représentaient en réalité le problème historique du moment, ce problème que
Machiavel eut le génie de percevoir et d'exposer systématiquement.
Je t'embrasse, chère Tania, après cette digression qui
ne t'intéressera que relativement peu.
ANTOINE.
Prison de Milan, le 21 novembre 1927.
Très chère Julie,
Dans la cour, où avec d'autres détenus je fais la
promenade réglementaire, s'est tenue une exposition de photographie de nos
enfants respectifs. Delio a eu un grand succès d'admiration. Depuis quelques
jours, je ne suis plus isolé, mais je partage une cellule avec un autre détenu
politique qui a une gracieuse et gentille petite fille de trois ans et qui
s'appelle Marie-Louise. Selon l'habitude sarde, nous avons décidé que Delio
épousera Marie-Louise dès que tous les deux auront atteint l'âge du mariage.
Qu'en penses-tu ? Naturellement, nous attendons le consentement des deux mamans
pour donner au contrat une valeur plus grande, bien que cela constitue une
grave dérogation aux habitudes et aux principes de mon pays. J'imagine que tu
souris et cela me rend heureux; je ne réussis que très difficilement à
t'imaginer souriante.
Je t'embrasse tendrement, ma chérie.
ANTOINE.
Prison de Milan, le 26 décembre 1927.
Très chère Tania,
Ainsi vient de passer le saint Noël dont j'imagine
qu'il a dû être très pénible pour toi. En vérité, ce n'est que sous ce point de
vue, le seul qui m'intéresse, que j'ai pensé à ce qu'il a d’extraordinaire.
Ici, il n'y a eu de notable que la tension générale des esprits dans le milieu
des détenus. Le phénomène avait commencé à se manifester depuis déjà une
semaine. Chacun attendait quelque chose d'extraordinaire et l'attente
déterminait toute une série de petites manifestations typiques qui, dans leur
ensemble, donnait l'impression d'un élan de vitalité. Pour beaucoup, la chose
exceptionnelle était une portion de pâtes et un quart de vin que
l'administration sert trois fois l'an en lieu et place de la soupe habituelle.
Et c'est là un événement fort important. Ne crois pas que je me moque de cela et
que j'en rie. Peut-être en aurait-il été ainsi lorsque je n'avais pas encore
l'expérience de la prison. Mais j'ai vu trop de scènes bouleversantes de
dé-tenus qui mangeaient leur écuelle de soupe avec une religieuse componction
et qui recueillaient avec de la mie de pain jusqu'à la dernière trace de
graisse qui pouvait demeurer collée à la poterie ! Un détenu a pleuré parce que
dans une caserné de carabiniers où nous transitions on distribua une double
ration de pain à la place de la soupe réglementaire; il était en prison depuis
deux ans et la soupe chaude était pour lui son sang, sa vie. On comprend
pourquoi, dans le Pater Noster, il a été mis l'accent sur le pain
quotidien.
J'ai pensé à ta bonté et à ton abnégation, ma chère
Tania. Et puis la journée est passée un peu comme toutes les autres. Peut-être
avons-nous plaisanté un peu moins et lu un peu plus. Moi, j'ai lu un livre de
Brunetière sur Balzac, une espèce de pensum pour enfants méchants. Mais je ne
veux pas t'affliger avec une telle question. Je veux au contraire te raconter
un épisode de Noël de mon enfance : cela te divertira et te donnera un trait
caractéristique de la vie de chez moi. J'avais quatorze ans et j'étais en
troisième au collège de Santu Lussurgiu [37], un bourg éloigné du mien d'environ
dix-huit kilomètres et où je crois qu'il existe encore un collège municipal en
vérité en fort mauvais état. Avec un autre gamin, pour arriver vingt-quatre
heures plus tôt dans ma famille, nous nous mîmes en route à pied le 23 décembre
après souper au lieu d'attendre la diligence du matin suivant. A force de
marcher, nous avions fait la moitié du voyage sans incident et nous étions
arrivés en un endroit complètement désert et solitaire; à gauche, à une
centaine de mètres de la route, s'allongeait une file de peupliers avec des
taillis de lentisques. Et voilà qu'on nous lâchat un coup de fusil au-dessus de
la tête; la balle siffla à une dizaine de mètres au-dessus de nous. Nous crûmes
à un accident et nous continuâmes tranquillement notre chemin. Un second et un
troisième coup plus bas nous firent comprendre tout de suite que l'on nous
prenait comme cible et alors nous nous jetâmes dans le fossé et y demeurâmes
cachés un long moment. Lorsque nous voulûmes nous relever un autre coup partit
et cela pendant deux heures environ avec une douzaine de coups qui nous
suivirent, pendant que nous nous éloignions en rampant, toutes les fois que
nous tentions de revenir sur la route. C'était certainement une troupe de bons
vivants qui s'amusaient à nous épouvanter. Tu parles d'une plaisanterie, hein ?
Nous arrivâmes chez nous tard dans la nuit, considérablement fatigués et
couverts de boue. Nous ne contâmes notre aventure à personne pour ne pas
effrayer nos familles. Pour notre part nous ne fûmes nullement émus puisque aux
vacances du mardi gras nous refîmes notre voyage à pied et qui fut cette fois
sans histoire. Et voilà ! j'ai couvert presque entièrement les quatre pages.
Je t'embrasse affectueusement.
ANTOINE.
Cette histoire est une histoire vraie; ce n'est en
rien une histoire de brigands.
Prison de Milan, 2 janvier 1928.
Très chère Tania,
Et voici que même la nouvelle année a commencé. Il
faudrait faire des projets de vie nouvelle, selon l'usage, mais pour autant que
j'ai pu y penser, je ne suis pas arrivé à établir un tel programme. Cela a
toujours été une grande difficulté dans ma vie et cela depuis les premières
années d'activité raisonnée. A l'école primaire, chaque nouvelle année, on
donnait comme sujet de composition cette question : « Que ferez-vous plus tard
? », question ardue que je résolus pour la première fois à huit ans en fixant
mon choix sur le métier de charretier. J'avais trouvé que le charretier
bénéficiait de toutes les caractéristiques de l'utile et de l'agréable : il
maniait le fouet et guidait les chevaux et en même temps il accomplissait un
travail qui ennoblit l'homme et lui procure le pain quotidien. Je demeurai
fidèle à ce choix l'année d'après, mais pour des raisons que je qualifierais
d'extrinsèques. Si j'avais été sincère, j'aurais dit que ma plus vive ambition
était de devenir huissier de justice de paix. Pourquoi ? Parce que cette
année-là était arrivé au village comme huissier un vieux monsieur qui possédait
un très sympathique petit chien tiré à quatre épingles : un nœud de ruban rouge
à la queue, une petite housse sur le dos, un collier verni, des détails de
harnais de cheval sur la tête. Moi, je n'arrivais pas vraiment à séparer
l'image du petit chien de celle de son maître et de la profession de celui-ci.
Et cependant je renonçais, mais avec beaucoup de regret, à me leurrer de cette
perspective qui me séduisait tant. J'étais d'une logique épouvantable et d'une
intégrité morale à faire rougir les plus grands héros du devoir. Oui, je me
disais indigne de devenir huissier de justice de paix et par conséquent de
posséder des petits chiens aussi merveilleux : je ne connaissais pas par cœur
les quatre-vingt-quatre articles de la Constitution du royaume ! Aussi vrai que
je le dis ! J'avais fait la deuxième classe élémentaire (celle où me furent
révélées les vertus civiques du charretier) et j'avais pensé subir au mois de
novembre l'examen de passage pour entrer en 4e en sautant la 3e : j'étais
persuadé de pouvoir m'en tirer, mais lorsque je me présentai au directeur pour
lui remettre ma demande je m'entendis poser à brûle-pourpoint la question
suivante : - Mais connais-tu les quatre-vingt-quatre articles de la
Constitution ? je n'avais nullement pensé à ces articles. Je m'étais borné à
étudier les notions de « droits et devoirs des citoyens » contenues dans le
livre de classe. Et ce fut pour moi un terrible avertissement qui
m'impressionna d'autant plus que le 20 septembre précédent, ma petite
lanterne vénitienne à la main, j'avais crié avec beaucoup d'autres « Vive le
lion de Caprera ! Vive le mort de Staglieno » [38]
(je ne me souviens plus du tout si l'on criait « le mort » ou le «
prophète » de Staglieno : peut-être les deux pour faire plus varié !) - sûr que
j'étais d'être reçu à mon examen et de conquérir les titres légaux exigés pour
être électeur et devenir un citoyen actif et parfait ! Et voilà que j'ignorais
les 84 articles de la Constitution ! Quel citoyen j'étais donc ? Et comment
pouvais-je aspirer à devenir huissier de justice de paix et à posséder un chien
avec les rubans et le caparaçon ? L'huissier de justice de paix est un rouage
de l'État (je pensais même qu'il était une grande roue) : il est le dépositaire
et le gardien de la loi même contre les tyrans possibles qui voudraient la
piétiner. Et moi, j'ignorais les 84 articles ! C'est ainsi que je limitai mes
ambitions et qu'une nouvelle fois, cette année-là, j'exaltai les vertus
civiques du charretier qui, n'est-ce pas. peut fort bien avoir lui aussi un
chien, peu importe s'il est sans rubans et sans caparaçon ! Tu vois comme les
projets faits à l'avance d'une manière trop rigide et schématique butent et
éclatent contre la durée réalité lorsqu'on a une vigilante conscience du devoir
!
Chère Tania, il doit te sembler que je t'ai menée à la
campagne ? Ris et pardonne-moi. Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, 30 janvier 1928.
Mon très cher Berti,
J'ai reçu ta lettre du 13, il y a une semaine et alors
que j'avais déjà écrit les deux lettres hebdomadaires auxquelles j'ai droit.
Rien de neuf par ici. L'habituelle grisaille et l'habituelle monotonie. Même la
lecture devient toujours plus indifférente. Naturellement, je lis toujours
beaucoup, mais sans intérêt, mécaniquement. Bien que je ne sois plus seul dans
ma cellule, je lis un livre par jour et même un peu plus. Livres disparates
comme tu peux l'imaginer (j'ai relu jusqu'au Dernier des Mohicans de
Fenimore Cooper) et tels que les distribue la bibliothèque payante de la
prison. Dans ces dernières semaines, j'ai lu quelques livres envoyés par ma
famille, mais aucun de passionnant intérêt. Je te les énumère, ne serait-ce que
pour te faire passer le temps.
1. Le Vatican et l'Action française. Il s'agit de ce qu'on a appelé le «livre jaune» de l'Action
française [39], un recueil d'articles, de discours et de circulaires
que je connaissais en grande partie puisqu'ils avaient parus dans l'Action
française de 1926. La substance politique, dans le livre, est cachée sous
sept fois sept voiles. On distingue seulement la discussion « canonique » sur
la « matière mystique », sur la « juste liberté (selon les canons)... des
fidèles ». Tu sais de quoi il s'agit : il existe en France une organisation
catholique de masse, du type de notre « Action catholique », présidée par le
général de Castelnau. Jusqu'à la crise politique française de 1926, les
nationalistes, en fait, étaient le seul parti politique qui, organiquement, se
greffât sur cette organisation et en exploitât les possibilités (quatre ou cinq
millions de souscriptions annuelles, par exemple). Ce qui veut dire que toutes
les forces catholiques étaient exposées aux contre-coups des aventures de
Maurras et Daudet qui, en 1926, avaient déjà tout prêt un gouvernement
provisoire à hisser au pouvoir en cas de troubles. Le Vatican, qui prévoyait au
contraire une nouvelle vague des lois anticléricales du type Combes, a voulu
rompre démonstrativement avec l'Action française et travailler a mettre
sur pied un parti catholico-démocratique de masse qui ferait fonction de centre parlementaire, selon la politique
Briand-Poincaré. Dans l'Action française, pour des raisons
compréhensibles, sortirent seulement des articles assez respectueux et modérés,
les attaques violentes étaient réservées au Charivari, publication
hebdomadaire qui n'a pas d'équivalent en Italie et qui n'était pas
officiellement une publication de parti; cependant cet aspect de la politique
n'est pas rapporté dans le livre. J'ai vu que les orthodoxes ont publié une
réponse au « livre jaune », élaborée par Jacques Maritain, professeur à
l'Université catholique de Paris, ce chef reconnu des intellectuels orthodoxes.
Et cela signifie que le Vatican a remporté un succès notable car, en 1926,
Jacques Maritain avait écrit un livre pour défendre Maurras et avait,
auparavant encore, signé une déclaration dans le même sens. Aujourd'hui donc,
ces intellectuels se sont coupés en deux groupes et l'isolement des
monarchistes doit avoir fait des progrès.
2. R. MICHELS, La France contemporaine. C'est une escroquerie d'éditeur. Il s'agit d'un
recueil, sans aucun lien ni motif, d'articles très partisans sur divers aspects
de la vie française. Michels se croit destiné, parce qu'il est né dans la
Prusse rhénane, zone de confluence de la latinité et du germanisme, à cimenter
l'amitié entre les Allemands et les Néo-Latins, alors qu'il réunit en lui les
pires défauts de l'une et de l'autre culture : la morgue du philistin teuton et
la pitoyable fatuité des méridionaux. Et puis cet homme, qui met en avant comme
une cocarde son reniement de la race germanique et qui se vante d'avoir donné
le nom de Marius à l'un de ses fils en souvenir de la défaite des Cimbres et
des Teutons, me donne l'impression qu'il use de la plus raffinée des
hypocrisies pour mener à bien une carrière universitaire.
... Écris-moi lorsque tu le peux, mais je crois que
tes possibilités sont encore moins grandes que les miennes. Cordialement.
ANTOINE.
20 février 1928.
Très chère Thérèse,
J'ai bien reçu ta lettre du 30 janvier et la
photographie de tes enfants. Je te remercie et je serais très heureux de
recevoir d'autres lettres de toi.
La pire souffrance de ma vie actuelle est l'ennui. Les
journées toujours égales, ces heures et ces minutes qui se succèdent avec la
monotonie de l'eau qui tombe goutte à goutte, ont fini par me corroder les
nerfs. Au moins, les trois premiers mois qui ont suivi mon arrestation furent
très mouvementés : ballotté d'un bout à l'autre de la péninsule et malgré de
terribles souffrances physiques, je n'avais pas le temps de m'ennuyer.
Toujours de nouveaux spectacles à observer, de nouveaux types d'exception à
classer, à cataloguer; vraiment il me semblait vivre un conte fantastique. Mais
depuis plus d'une année me voici fixé à Milan et dans une oisiveté forcée. Je
puis lire, mais je ne peux étudier parce qu'il ne m'a pas été permis d'avoir à
ma disposition du papier et une plume bien que je sois, d'après les ordres
donnés, étroitement surveillé : je passe pour un individu terriblement
dangereux, capable de mettre le feu aux quatre coins du pays et plus encore. La
correspondance est ma plus grande distraction. Mais très peu de personnes
m'écrivent. Depuis un mois, ma belle-sœur est malade et je n'ai même plus avec
elle notre colloque hebdomadaire.
Je me préoccupe beaucoup de l'état d'esprit de ma mère
et je ne sais comment faire pour la rassurer et la consoler. Je voudrais lui
donner la conviction profonde que je suis complètement tranquille, et je le
suis réellement, mais je vois que je n'y arrive pas. Il y a toute une zone de
sentiments et de manières de penser qui met une espèce d'abîme entre nous deux.
Pour elle mon emprisonnement est une infortune d'autant plus terrible qu'elle
demeure mystérieuse dans les enchaînements de ses causes et de ses effets; pour
moi, elle est un épisode de la lutte politique que nous menions et que nous
continuerons à mener non seulement en Italie mais dans le monde entier pendant
je ne sais combien de temps encore. T'ai été pris comme durant la guerre on
peut être fait prisonnier et je savais que cela pouvait m'arriver comme il
pouvait m'arriver pis encore. Mais je crains que toi-même tu penses comme notre
mère et que mes explications ne te fassent l'impression d'une devinette
présentée dans une langue inconnue.
J'ai longuement observé la photographie en la
comparant à celles que tu m'as déjà envoyées (j'ai dû interrompre ma lettre
pour me faire raser; je ne me rappelle plus ce que je voulais écrire et je n'ai
pas l'envie d'y repenser. Ce sera pour une autre fois).
Salutations affectueuses à tous. Je vous embrasse.
ANTOINE.
(Lettre 29.)
Prison de Milan, 27 février 1928.
Très chère Tania,
Par une très heureuse conjonction d'astres favorables
ta lettre du 20 m'a été remise le 24 en même temps que la lettre de Julie. J'ai
beaucoup admiré ta maîtrise dans les diagnostics, mais je ne suis pas tombé
dans les subtils filets de ta malice littéraire. Ne crois-tu pas qu'il serait
préférable d'éprouver sa maîtrise sur d'autres sujets que soi ? (Non pour
souhaiter du mal à son prochain, cela s'entend, si toutefois on peut parler de
prochain en cette occasion.) Tu as bien lu Tolstoï et étudie ses idées ? Tu
devrais me confirmer la signification précise que Tolstoï donne à la notion
évangélique de « prochain ». Il me semble qu'il s'en tienne à la signification
littérale, étymologique du mot : « celui qui t'est le plus proche, c'est-à-dire
ceux de ta famille et, tout au plus, ceux de ton village ». En somme, tu n'as
pas réussi à me changer les cartes sur la table [40] en mettant en avant de manière démonstrative
ta science de médecin dans le but de me faire moins réfléchir à ton état de
patiente. Sur la phlébite, justement, je me suis fait une conception assez
particulière parce que, dans les quinze derniers jours de résidence à Ustica,
j'ai dû écouter les longues ratiocinations d'un vieil avocat de Pérouse qui en
souffrait et qui s'était fait envoyer quatre ou cinq publications sur le sujet.
Je sais qu'il s'agit d'un mal assez grave et très douloureux. Auras-tu vraiment
la patience nécessaire pour bien te soigner et sans précipitation ? J'espère
que oui. Je peux contribuer à te faire prendre patience en t'écrivant des
lettres plus longues que d'habitude. Ce petit effort ne me coûtera guère si
tu peux te contenter de mon bavardage. Et puis, et puis, je me porte mieux
qu'avant.
La lettre de Julie a déterminé en moi Un état d'âme
plus tranquille. Je lui écrirai à part, un peu longuement, si ça m'est
possible; je ne veux pas lui faire de reproches; mais je ne vois pas encore
comment je pourrais lui écrire longuement sans lui faire de reproches. Crois-tu
qu'il soit juste qu'elle ne m'écrive plus lorsqu'elle est malade ou angoissée ?
Moi je pense que c'est justement dans ces cas-là qu'elle devrait m'écrire plus
souvent et plus longuement. Mais je ne veux pas faire de cette lettre la lettre
des rappels à l'ordre.
Pour te faire passer le temps, je te rapporte une
petite discussion « pénitentiaire » qui s'est déroulée à bâtons rompus.
Quelqu'un, que je crois être évangéliste ou méthodiste ou presbytérien, était
très indigné par le fait que l'on laissât encore circuler dans nos villes ces
pauvres Chinois qui vendent des petits objets certainement fabriqués en série
en Allemagne, mais qui donnent l'impression aux acheteurs de posséder au moins
un petit morceau du folklore chinois. Selon notre évangéliste, le danger serait
grand pour l'homogénéité des croyances et des modes de penser de la
civilisation occidentale. Il s'agirait selon lui d'une bouture de l'idolâtrie
asiatique sur le tronc du christianisme européen. Les petites images de Bouddha
finiraient par exercer une fascination particulière qui pourrait réagir sur la
psychologie européenne et provoquer la formation d'idéologies nouvelles
complètement différentes de notre idéologie traditionnelle. Qu'un individu comme
cet évangéliste en paroles eût de semblables préoccupations était certes très
intéressant même si ces préoccupations avaient une origine confuse. Il ne fut
pas difficile toutefois de le pousser dans un roncier d'idées sans issue
possible pour lui en lui faisant observer que :
1° L'influence du bouddhisme
sur la civilisation occidentale a des racines plus profondes qu'il ne
semble parce que durant tout le moyen âge, de l'invasion des Arabes jusqu'au
début du XIIIe siècle environ, la vie de Bouddha fut connue en Europe comme la
vie d'un martyr chrétien, sanctifié par l'Église, laquelle ne s'aperçut de son
erreur qu'au bout de plusieurs siècles et déconsacra alors le pseudo-saint.
L'influence qu'une telle affaire peut avoir exercée en ces temps éloignés, où
l'idéologie religieuse était très vivace et- constituait la seule façon de
penser des multitudes, cette influence est incalculable.
2° Le bouddhisme n'est pas une
idolâtrie. De ce point de vue, s'il existe un danger, il est constitué
plutôt par la musique et la danse importées en Europe par les nègres.
Cette musique a véritablement conquis toute une couche
de la population européenne cultivée, elle a même créé un véritable fanatisme.
Est-il possible de prétendre que la répétition continuelle des gestes physiques
que les nègres font en dansant autour de leurs fétiches, que le fait d'avoir
toujours dans les oreilles le rythme syncopé du jazz-band demeurent sans
conséquence idéologique ?
a) Il
s'agit d'un phénomène immensément répandu qui touche des millions et des
millions de personnes et spécialement les jeunes;
b) Il s'agit d'impressions très fortes et très
violentes, c'est-à-dire qui laissent des traces profondes et durables;
c) Il s'agit de phénomènes musicaux, c'est-à-dire de
manifestations qui s'expriment dans le langage le plus universel qui soit
aujourd'hui, dans le langage qui transmet le plus rapidement les images et les
impressions totales d'une civilisation non seulement étrangère à la nôtre, mais
moins complexe que la civilisation asiatique, primitive et élémentaire,
c'est-à-dire facilement assimilable et qui passe facilement de la musique et de
la danse à tout le monde psychique.
En somme, le pauvre évangéliste fut convaincu que
pendant qu'il avait peur de devenir asiatique, en réalité et sans s'en
apercevoir, il était en train de devenir un nègre et que le processus était
terriblement avancé, au moins jusqu'à l'état de métis. Je ne sais si j'ai
atteint mon but. Je crois toutefois que si mon évangéliste ne doit plus être
capable de renoncer au café et au jazz, désormais il se regarde attentivement
dans la glace pour découvrir certains pigments colorés dans son sang.
Chère Tania, je te souhaite un bon et rapide
rétablissement; je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, 27 février 1928.
Chère Julie,
...J'ai bien changé depuis quelque temps. Certains
jours, j'ai cru que j'étais devenu apathique et inerte. Aujourd'hui, je crois
que je me suis trompé dans l'analyse que j'avais faite de moi-même. Je pense
que je ne serai plus désorienté à ce point. Il s'agissait de résister à une
nouvelle manière de vivre qui, implacablement, s'imposait sous la pression du
milieu pénitentiaire, avec ses règles, sa routine [41], ses privations, ses obligations, un ensemble énorme de
très petites choses qui se succèdent mécaniquement pendant des jours, pendant
des mois, pendant des années, toujours égales, toujours au même rythme, comme
les petits grains de sable d'une gigantesque clepsydre. Tout mon être physique
et psychique refusait tenacement dans la moindre de ses parties de se laisser
gagner par le milieu extérieur; mais, de temps à autre, il fallait reconnaître
qu'une certaine quantité de la pression avait réussi à vaincre la résistance et
à modifier une certaine zone de mon être; alors se produisait une réaction
subite et généralisée pour repousser aussitôt l'envahisseur. Aujourd'hui, tout
un cycle de changements a déjà eu lieu : j'ai pris, en effet, la calme décision
de ne plus m'opposer à ce qui est nécessaire et inéluctable avec les moyens et
les manières d'hier qui étaient inefficaces ou impropres, mais de dominer et de
contrôler avec un certain esprit ironique l'évolution en cours. Par ailleurs,
je me suis persuadé que je ne deviendrai jamais un parfait philistin. À chaque
instant je serai capable, d'un coup d'épaule, de jeter à terre la pelure moitié
d'âne et moitié de brebis que le milieu pose sur la vraie et naturelle peau des
hommes. Peut-être y a-t-il une seule chose que je n'obtiendrai plus : redonner
à ma peau sa couleur enfumée.
Varia ne pourra plus m'appeler le camarade enfumé. Je
crains que Delio, malgré ton apport propre, ne soit désormais plus enfumé que
moi. Tu protestes! Je suis resté cet hiver presque trois mois sans voir le
soleil sauf à travers un lointain reflet. La cellule recevait une lumière qui
tient le juste milieu entre la lumière d'une cave et la lumière d'un aquarium.
Tu ne dois cependant pas penser que ma vie se déroule
monotone et égale, comme à première vue cela pourrait sembler. Une fois prise
l'habitude de l'aquarium et les sens adaptés à percevoir les impressions
émoussées et crépusculaires qui flottent (il est bien entendu que je juge de
tout cela d'un point de vue ironique), tout un monde commence à bouger autour
de soi avec une particulière vivacité, avec ses lois propres, avec son
déroulement original. Il en est de même lorsque l'on jette un regard sur un
vieux tronc à moitié rongé par le temps et les intempéries et que petit à petit
on le regarde avec de plus en plus d'attention. D'abord on voit seulement
quelque pourriture humide, avec quelques limaces dégoûtantes de bave et qui se
traînent lentement. Puis on voit (à chaque fois sa découverte) un tas de
colonies de petits insectes qui se meuvent et se démènent faisant et refaisant
les mêmes efforts, le même chemin. Si l'on conserve sa propre position
extrinsèque, si l'on ne devient pas une grosse limace ou une petite fourmi,
tout cela finit par intéresser et par faire passer le temps.
Chaque détail que je réussis à saisir de ta vie et de
la vie des enfants m'offre la possibilité de chercher à élaborer une
représentation plus vaste de votre existence, mais ces éléments sont trop rares
et mon expérience est trop mince. Je voudrais encore te dire ceci : à leur âge
les enfants doivent changer trop rapidement pour que j'essaie de les suivre
dans toute leur évolution, et que j'essaie aussi de m'en faire une
représentation exacte; sur ce point j'avoue être assez désorienté, mais il est
inévitable que cela soit ainsi.
Je
t'embrasse tendrement.
ANTOINE.
Prison de Milan, 5 mars 1928.
Très chère Tania,
J'ai lu ta lettre avec beaucoup d'intérêt pour les
observations que tu as pu faire et tes nouvelles expériences. Je pense qu'il
n'est pas nécessaire de te recommander l'indulgence et non seulement
l'indulgence pratique, mais aussi celle que j'appellerais la spirituelle. J'ai
toujours été persuadé qu'il existe une Italie inconnue, qui ne se voit pas,
bien différente de celle qui est apparente et visible. Je veux dire, puisque
cela est un phénomène qui se vérifie dans tous les pays, que la séparation
entre ce qui se voit et ce qui ne se voit pas est, chez nous, plus profonde que
dans les autres nations civilisées. Chez nous la place publique, avec ses
cris, ses enthousiasmes verbaux, sa vantardise, cache relativement parlant le chez
soi [42] plus qu'ailleurs. C'est ainsi que se sont
formés toute une série de préjugés et d'affirmations gratuites sur la solidité
de la structure familiale comme sur la dose de génie que la Providence aurait daigné
donner à notre peuple, etc. Même, dans un très récent livre de Michels, il est
répété que la moyenne des paysans calabrais, tout analphabètes qu'ils soient,
est plus intelligente que la moyenne des professeurs d'Université allemands;
c'est bien pourquoi beaucoup de gens ne se croient pas obligés de faire
disparaître l'analphabétisme de la Calabre.
Je crois que pour bien juger des mœurs, des habitudes
familiales de la ville, étant donnée la formation récente des centres urbains
en Italie, il faut tenir compte de la situation moyenne du reste du pays; cette
situation moyenne est encore très basse et elle peut être résumée de ce point
de vue par ce trait caractéristique; un égoïsme extrême des générations entre
vingt et cinquante ans qui se manifeste au grand dam des enfants et des
vieillards. Naturellement, il ne s'agit pas d'un stigmate d'infériorité civile
permanente ; il serait absurde et sot de penser cela. Il s'agit d'une donnée de
valeur historiquement contrôlée, qui petit s'expliquer, et qui sera
indubitablement surmontée par l'élévation du niveau de vie. L'explication,
selon moi, tient dans la structure démographique du pays qui, avant la guerre,
imposait la charge de 83 personnes passives à cent travailleurs, pendant qu'en
France, avec une richesse énormément supérieure, la charge était seulement de
52 pour cent. Trop de vieux et trop d'enfants par rapport aux générations
moyennes appauvries numériquement par l'émigration. Voilà la base de cet
égoïsme des générations qui prend parfois des aspects d'épouvantable cruauté.
Il y a sept ou huit mois, les journaux rapportaient cet épisode inhumain au
possible : un père qui avait massacré toute sa famille (sa femme et ses trois
enfants, parce que, revenu des travaux des champs, il avait constaté que la maigre
soupe avait été dévorée par sa famélique nichée. Presque à la même date s'est
déroulé à Milan le procès d'un père et d'une mère qui avaient fait mourir leur
bambin de quatre ans en le tenant lié pendant des mois au pied de la table avec
un fil de fer. On comprenait à travers le compte rendu des débats que l'homme
doutait de la fidélité de sa femme et que celle-ci, plutôt que de perdre son
mari en défendant l'enfant contre les mauvais traitements, s'accordait avec le
mari pour la suppression du petit. Ils furent condamnés à huit années de
réclusion. Il y a là un type de crime qui, dans le temps, était considéré, dans
les statistiques annuelles de la criminalité, comme une singulière exception.
Le sénateur Garofalo considérait la moyenne de cinquante condamnations par an
pour de tels délits comme la simple indication d'une tendance criminelle : les
parents coupables réussissent le plus souvent à échapper à toute sanction, car
l'habitude est de porter peu d'attention à l'hygiène et à la santé des bébés et
il y a un fatalisme religieux fort répandu qui porte à considérer comme une
particulière faveur du ciel l'ascension de nouveaux petits anges à la cour de
Dieu. Cette croyance n'est que trop répandue, et il n'y a rien d'étonnant de la
retrouver encore ne serait-ce que sous des formes atténuées et adoucies dans
les villes les plus avancées et les plus modernes. Tu vois que l'indulgence a
lieu de se manifester, au moins chez ceux qui, même dans ces domaines, ne
croient pas à l'absolu des principes, mais seulement à leur développement
progressif en rapport avec le développement de la vie en général.
Tous mes vœux. Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Milan, 9 avril 1928.
Très chère Tatiana,
J'ai reçu hier ta lettre du 5 arrivée avec une
rapidité toute pascale. J'ai reçu aussi les cheveux de julien et je suis très
heureux des nouvelles que tu m'envoies. A vrai dire, je ne sais en tirer aucune
conséquence. Au sujet de la plus ou moins grande rapidité que les enfants
mettent à parler je n'ai d'autre élément qu'une anecdote sur Giordano
Bruno [43] dont on raconte qu'il ne commença à parler
qu'à l'âge de trois ans bien qu'il comprît tout ce qui était dit autour de lui.
Un matin en s'éveillant il vit qu'un serpent, entré dans la chaumière par une
crevasse du mur, se dirigeait vers sa couche. Aussitôt il appela pour la
première fois son père par son nom et il fut sauvé. A partir de ce jour il
commença à parler et même avec abondance comme savent le faire les revendeurs
juifs de la Place aux Fleurs [44].
J'ai reçu il y a de cela quelques jours les Perspectives
économiques et l'Almanach littéraire. Tous les ans, depuis 1925,
j'offrais cet Almanach à Julie. Je ne pourrais le faire cette année. Il est
d'ailleurs tombé bien bas. Il rapporte de ces soi-disant mots d'esprit qui
étaient jusqu'ici réservés aux petits journaux semi-pornographiques écrits à
l'usage des jeunes recrues qui arrivent à la ville pour la première fois. Une
semblable constatation a son intérêt. J'ai pensé à Delio qui aura quatre ans le
10 août et qui est maintenant assez grand pour qu'on puisse lui faire un cadeau
sérieux. Mme Pina a promis de me faire avoir un catalogue de « Meccano »;
j'espère que les diverses combinaisons y seront présentées non seulement
d'après leurs prix (de 27 à 2-000 lires !), mais aussi par rapport à l'âge
des enfants. Le principe du meccano est certainement excellent pour
les enfants d'aujourd'hui; je choisirai la série qui me paraîtra la plus
adaptée à l'âge de Delio et je t'indiquerai mon choix. D'ici le mois d'août
nous avons le temps. Je ne sais quelles sont les tendances qui prévalent chez
Delio - en admettant qu'il en ait jusqu'ici laissé voir de manière évidente.
Moi j'avais, dès mon jeune âge, un goût très prononcé pour les sciences exactes
et pour les mathématiques. Je l'ai perdu au cours de mes études secondaires
parce que je n'ai pas eu de professeurs qui aient valu un peu plus qu'une
figue sèche. C'est ainsi qu'après ma première année de lycée je n'ai plus fait
de mathématiques; j'ai au contraire choisi le grec (il y avait alors une
option) et cependant au bout de ma troisième année j'ai démontré de manière
impromptue que j'avais conservé une « capacité » remarquable. Il arrivait alors
qu'en troisième année de lycée il fallait, pour étudier la physique, connaître
des éléments de mathématiques que les élèves qui avaient opté pour le grec
n'étaient pas obligés de savoir. Le professeur de physique, qui était fort
distingué, s'amusait tant qu'il pouvait a nous mettre dans l'embarras. Au cours
de la dernière interrogation du troisième trimestre il me posa des questions de
physique liées aux mathématiques en me disant que de mes réponses allait
dépendre ma moyenne annuelle et, par conséquent, le passage dans la classe
supérieure avec ou sans examen : il s'amusait beaucoup à me voir au tableau
noir où il me laissa tant que je voulus. Eh bien ! je restai une demi-heure au
tableau noir, je me couvris de craie des pieds à la tête, je m'escrimai, je me
réescrimai, j'écrivis, j'effaçai, et, finalement, j'inventai une démonstration
qui fut accueillie par le professeur comme excellente bien qu'elle n'existât
dans aucun manuel.
Le professeur connaissait mon frère aîné, à Cagliari,
et il me tourmenta avec ses éclats de rire durant tout le temps de ma
scolarité. Il m'appelait le physicien hellénisant...
Je t'embrasse.
ANTOINE.
30 avril
1928.
Ma très chère maman,
Je t'envoie la photographie de Delio. Mon procès est
fixé au 28 mai. Cette fois le départ devrait être proche. Quoi qu'il en soit je
penserai à te télégraphier. La santé est assez bonne. L'approche du procès
améliore mon état; j'en finirai au moins avec cette monotonie. Ne t'inquiète
pas, ne t'épouvante pas quelle que soit la condamnation qu'ils m'infligent : je
crois que ça ira de quatorze à dix-sept années, mais ce pourrait être plus
grave encore, justement parce qu'il n'y a pas de preuves contre moi : que ne
puis-je avoir commis sans laisser de preuves? Aie l'esprit tranquille.
Je t'embrasse.
Nt.
Prison de Milan, 30 avril 1928.
Très chère Tania,
... Je ne sais si tu as été informée que le procès a
été fixé au 28 mai, ce qui signifie que le départ approche. J'ai déjà vu
l'avocat Ariis. Ces changements prochains m'excitent grandement; de manière
agréable cependant. Je me sens plus vibrant de vie; il y aura une certaine
lutte, j'imagine. Ne serait-ce que pour quelques jours je me trouverai dans une
autre ambiance que celle de la prison.
Je proteste contre tes déductions au sujet des...
têtes de cabris. Je suis très informé sur ce commerce. A Turin, j'ai fait en
1919, une large enquête, parce que la municipalité boycottait les agneaux et
les chevreaux sardes pour favoriser les lapins piémontais : il y avait à Turin
environ quatre mille bergers et paysans sardes en mission spéciale [45] et je voulais les éclairer sur cette
question. Les agneaux et les cabris méridionaux arrivaient à Turin sans tête,
mais il y a un certain nombre de commerçants locaux qui fournissent aussi la
tête. Que la tête d'agneau ou de cabri soit difficile à trouver se voit au fait
que promise qu'elle vous est le dimanche vous ne pouvez l'avoir que le
mercredi. De plus moi je ne savais jamais s'il s'agissait d'agneau ou de cabri,
bien qu'elle fût toujours excellente...
Je regrette beaucoup que Julie soit restée si
longtemps sans nouvelles. Nous reverrons-nous avant mon départ? Je ne le crois
pas. Ne fais pas d'imprudence. Soigne-toi bien. C'est seulement à cette
condition que je serai tranquille. N'oublie pas que désormais je ne pourrai
t'écrire que rarement. Je t'embrasse.
ANTOINE.
Prison de Rome, 27 juin 1928.
Très chère Tania,
Rien de nouveau en vue jusqu'ici. J'ignore quand je
partirai. Il n'est pas exclu que mon départ survienne ces jours-ci. Je puis
être transféré aujourd'hui même.
J'ai reçu une lettre de ma mère il y a quelques jours.
Elle me dit n'avoir pas reçu mes lettres depuis le 22 mai, c'est-à-dire depuis
que j'ai quitté Milan. De Rome j'ai écrit au moins trois fois à la maison : ma
dernière lettre fut pour mon frère Charles. Écris une lettre à ma mère,
explique-lui que je ne peux plus écrire que très peu, seulement une fois tous
les quinze jours et que je dois partager mes deux lettres mensuelles entre elle
et toi. Je puis au contraire recevoir des lettres en nombre illimité. Ma mère
croit, au contraire, qu'il y a une limite pour la réception de la correspondance.
Renseigne-la sur la question de mon départ pour Portolongone [46] renvoyé après une visite extraordinaire du
médecin et sur la probabilité d'une destination meilleure. Rassure-la et
écris-lui que je n'ai pas besoin de consolation pour être tranquille, mais que
je suis très tranquille, très serein par moi-même. C'est là un point sur lequel
je n'ai jamais réussi à obtenir de notables succès auprès de ma mère qui se
fait un tableau terrifiant et romanesque de ma condition de forçat : elle pense
que je suis toujours sombre, en proie au désespoir, etc., etc. Tu peux lui dire
que tu m'as vu il n'y a pas longtemps et que je ne suis en rien désespéré,
avili, etc., mais que j'ai une nette propension à rire et à plaisanter.
Peut-être te croira-t-elle alors qu'elle se figure que je lui écris, moi, dans
ce sens pour la consoler.
Très chère Tania, je regrette de te donner aussi cette
responsabilité épistolaire. Mais j'avais décidé de te destiner cette lettre et
je ne veux pas manquer au tour que j'ai établi. J'espère te revoir encore avant
de partir.
Je t'embrasse tendrement.
ANTOINE.
Prison de Turi, 20 juillet 1928.
Très chère Tania,
Je suis arrivé à destination hier matin. J'ai trouvé
ta lettre du 14 et une lettre de Charles avec 250 lires. Je te prie d'écrire
toi-même à ma mère pour lui dire les choses qui peuvent l'intéresser. Désormais
j'écrirai une lettre seulement tous les quinze jours, ce qui me placera en face
de vrais cas de conscience. J'essaierai d'être ordonné et d'utiliser au maximum
le papier disponible.
1. Le voyage Rome-Turi a été horrible. Je me rends
compte que les douleurs que j'ai éprouvées à Rome et qui me paraissaient
provenir du foie n'étaient que le début de l'inflammation qui se manifesta par
la suite. Je souffris de manière incroyable. A Bénevent je passai deux jours et
deux nuits infernales: je me tordais comme un ver, je ne pouvais rester ni
assis, ni debout, ni couché. Le médecin me dit que c'était le feu de
Saint-Antoine et qu'il n'y avait rien à faire. Durant le voyage Bénevent-Foggia
le mal se calma et les cloques dont j'étais couvert sur le côté séchèrent. Je
demeurai cinq jours à Foggia et dans les derniers trois jours j'étais remis, je
pouvais dormir quelques heures et je pouvais me coucher sans être transpercé de
souffrances. Il m'est resté encore quelques cloques à moitié séchées et une
certaine douleur dans les reins, mais j'ai l'impression qu'il ne s'agit pas là
de choses graves. Je n'arrive pas à m'expliquer l'incubation romaine qui dura
environ huit jours et qui se manifesta par de très violents points au côté
droit antérieur.
2. Je ne peux encore rien t'écrire sur ma nouvelle vie.
Je fais les premiers jours de la quarantaine imposée avant d'être affecté
définitivement à un quartier. Je crois, par conséquent, que tu ne peux rien
m'envoyer en plus des livres et du linge; on ne, peut rien recevoir en fait de
ravitaillement. C'est pourquoi ne m'envoie jamais rien [47] sans que je te l'aie d'abord demandé.
3. Les livres de Milan (Librairie) fais-les expédier
directement : il est inutile que tu fasses des dépenses pour transmettre ce qui
doit être déjà affranchi.
4. L'aide-mémoire n'y était plus : j'ai dû le prendre
avec moi.
Les cerises m'ont été très utiles, bien que je ne les
aie même pas goûtées : elles m'ont facilité le voyage.
... Je t'embrasse affectueusement.
ANTOINE.
Prison de Turi, 19 novembre 1928.
Très chère Julie,
J'ai été très méchant avec toi. Mes justifications ne
sont guère fondées. Après le départ de Milan je me suis fatigué énormément.
Toutes mes conditions de vie se sont aggravées. J'ai senti plus vivement le
poids de la prison. A présent je suis un peu mieux. Le fait même qu'une
certaine stabilisation est intervenue, que l'existence se -déroule selon
certaines règles, a normalisé en un certain sens le cours de mes pensées.
J'ai été très heureux de recevoir ta photographie et
celle des enfants. Quand il existe une trop longue durée entre les impressions
visuelles, l'intervalle se remplit de mauvaises pensées; surtout en ce qui
concerne julien je ne savais plus que penser, je n'avais plus aucune image de
lui en mémoire. Aujourd'hui je suis vraiment satisfait. En général, depuis
quelques mois, je me sens plus isolé et plus coupé de toute la vie du monde. Je
lis beaucoup, des livres, des revues; je dis : beaucoup en pensant à la
vie intellectuelle que l'on peut avoir en réclusion. Mais j'ai beaucoup perdu
le goût de la lecture. Les livres et les revues donnent seulement des idées
générales, des ébauches plus ou moins bien réussies des grands courants de la
vie du monde, mais ils ne peuvent donner l'impression immédiate, directe,
vivante de la vie de Pierre, de Paul, de Jean, d'individus particuliers et
réels, et je ne parle pas des œuvres où l'on ne peut même pas distinguer ce qui
a été universalisé et généralisé.
Il y a quelques années, en 1919 et en 1920, je
connaissais un jeune ouvrier, très sincère et très sympathique. Chaque samedi,
à la sortie du travail, il venait dans mon bureau pour être le premier à lire
la revue que je faisais [48]. Il me disait souvent : « Je n'ai pas pu
dormir opprimé par ce souci : que fera le japon? » Le japon l'obsédait littéralement
parce que dans les journaux italiens, du japon on en parle seulement lorsque
meurt le Mikado ou qu'un tremblement de terre tue au moins dix mille personnes.
Le japon échappait à mon jeune ouvrier. Il n'arrivait pas à posséder une vue
systématique des forces du monde et pour cela il croyait ne comprendre rien à
rien. Moi, en ce temps-là, je riais d'un tel état d'âme et je me moquais de mon
ami. Aujourd'hui, je le comprends. Moi aussi j'ai mon japon: c'est la vie de
Pierre, de Paul, et même de Julie, de Delio, de Julien. Il me manque vraiment
la sensation moléculaire : comment pourrais-je même sommairement percevoir la
vie de l'ensemble ? Même ma propre vie se trouve être comme recroquevillée et
paralysée; comment en serait-il autrement puisqu'il me manque la sensation de
ta vie et de celle des enfants ? Et aussi : j'ai toujours peur de me
trouver gagné par la routine [49] pénitentiaire. C'est là une machine
monstrueuse qui écrase et égalise d'après un modèle donné. Lorsque je vois
agir, que j'entends parler des hommes qui sont depuis cinq, huit, dix années en
prison, et que j'observe les déformations psychologiques qu'ils ont subies,
vraiment je frissonne et je doute de mes propres possibilités. Je pense que les
autres aussi ont eu le souci (peut-être pas tous, mais au moins quelques-uns)
de ne pas se laisser terrasser, et pourtant, sans toutefois s'en apercevoir
tant le procès est lent et imperceptible, ils se trouvent changés aujourd'hui
et ils ne le savent pas, ils ne peuvent pas en juger parce qu'ils sont
complètement changés. Je résisterai, certes. Mais, par exemple, je m'aperçois
que je ne sais plus rire de moi-même, comme autrefois, et cela est grave. Chère
Julie, tous ces bavardages t'intéressent-ils ? Te donnent-ils une idée de ma
vie ? Cependant je m'intéresse aussi à ce qui se passe dans le monde, sais-tu.
Ces derniers temps j'ai lu un certain nombre de livres sur l'activité
catholique. Voici un nouveau « japon » : par quelles phases passera le
radicalisme français pour se scinder et donner vie à un parti catholique
français ? Ce problème « ne me laisse pas dormir» comme cela arrivait à mon
jeune ami. Et d'autres problèmes aussi, naturellement.
Le coupe-papier t'a-t-il plu ? Sais-tu qu'il m'a
presque coûté un mois de travail et que j'y ai usé la moitié de mes doigts ?
Chérie, parle-moi assez longuement de toi et des
enfants. Tu devrais m'envoyer vos photographies au moins tous les six mois, de
manière que je puisse suivre leur développement et voir plus souvent ton
sourire. Je t'embrasse tendrement. Chérie.
ANTOINE.
Prison de Turi, 14 janvier 1929.
Très chère Julie,
J'attends encore ta réponse à ma dernière lettre.
Lorsque nous aurons repris une conversation régulière (bien qu'à longs
intervalles) je t'écrirai beaucoup de choses sur ma vie, mes impressions, etc.,
etc. En attendant tu as à me dire comment Delio trouve le meccano.
Cela m'intéresse beaucoup parce que je n'ai jamais pu
décider si le meccano, qui empêche l'enfant d'user de son esprit
inventif, est le jouet moderne qu'on doive recommander le plus. Qu'en
penses-tu, toi, et - qu'en pense ton ère ? En général moi je pense que la
culture moderne (du type américain) de laquelle le meccano est l'expression,
rend l'homme quelque peu sec, mécanique, bureaucratique, et crée une mentalité
abstraite (ce dernier mot devant être pris dans un sens autre que celui qu'il
avait au siècle dernier). Il y a eu l'abstraction déterminée par une
intoxication métaphysique et il y a l'abstraction déterminée par une
intoxication mathématique. Comme il doit être intéressant d'observer les
réactions de ces principes pédagogiques dans le cerveau d'un petit enfant, et
qui est notre enfant et à qui nous sommes liés par un tout autre sentiment que
le trop simple « intérêt scientifique ».
Très chère, écris longuement. Je t'embrasse fort,
fort.
ANTOINE.
Prison de Turi, 24 février 1929.
Très chère Tatiana,
J'ai reçu tes cartes postales (y compris celle avec
les pâtés de Delio), puis j'ai reçu les livres que j'avais à la prison de Milan
et j'ai constaté que ta mallette anglaise a fait des miracles, parce que, fort
intrépide, elle a supporté le voyage en petite vitesse sans subir aucune
avarie. J'ai en outre reçu les deux paires de chaussettes raccommodées que je
t'avais laissées à Rome et les Mémoires de Salandra [50]. Remercie l'avocat du dérangement que je
lui ai occasionné avec les livres bien que la malle ait été remplie comme si au
lieu de livres il s'était agi de pommes de terre. Je n'ai encore pu faire de
vérification précise, mais il me semble que quelques volumes manquent; ça n'a
pas d'importance ! L'histoire de la conférence d'Innocent Cappa [51] m'a beaucoup amusé. Ce type est un peu le
persil de toutes les sauces intellectuelles milanaises; et encore cette image
est trop à son avantage parce que le persil remplit dans la sauce une fonction
utile et congruente tandis que Cappa est au monde de la culture comme la mite
est à l'art de l'habillement. Dans le temps il était le saule pleureur de la
démocratie lombarde; on l'avait même mieux baptisé que cela : comme
Cavallotti [52] avait été appelé le barde de la
démocratie, Cappa en fut appelé le bardot, le bardot étant le mulet né du
croisement d'une ânesse et d'un cheval. Un personnage intellectuellement nul et
moralement discutable.
Ici, on dirait que le temps se remet. Il semble que
l'on sente enfin le parfum du printemps. Cela me fait souvenir que l'époque des
moustiques approche, ces moustiques qui m'ont tant tourmenté l'année dernière.
J'aimerais donc avoir un morceau de voile de moustiquaire pour pouvoir protéger
ma figure et mes bras des que le besoin s'en fera sentir. Un morceau pas bien
grand, naturellement, parce qu'autrement il ne serait peut-être pas autorisé;
je pense à un mètre carré et demi. Puisque m'y voilà j'exprime un autre désir :
je voudrais avoir quelque écheveau de laine pour raccommoder mes chaussettes.
J'ai étudié les raccommodages des deux paires que j'ai reçues et il me semble
que ce travail ne dépasse pas mes possibilités. Il me faudrait aussi disposer
d'une aiguille en os pour la laine. J'ai toujours oublié de t'écrire de ne pas
m'envoyer l'appareil pour le méta : j'en possède déjà un en aluminium; je n'ai
jamais demandé à l'avoir dans ma cellule parce que j'ai su que cela avait été
refusé à d'autres, et puis il ne me sert pas beaucoup. Je l'ai conservé parce
que je suis persuadé qu'avec le temps ils l'autoriseront dans toutes les
prisons, puisque dans plusieurs d'entre elles il l'est déjà et qu'il est fourni
par l'administration elle-même
Chérie, je t'embrasse affectueusement.
ANTOINE.
Envoie-moi aussi, si tu le peux, les graines de
quelque belle fleur.
Prison de Turi, 25 mars 1929.
Très chère Tania,
... J'ai reçu une carte postale de Mme M.S., laquelle
me demande des conseils pour son mari à propos de livres de philosophie.
Écris-lui que je ne puis lui répondre directement, que je me porte assez bien,
etc., etc., que je salue très cordialement son mari, etc. Transcris-lui
cependant ce passage : « Le meilleur manuel de psychologie est celui de William
James, traduit en italien et publié par la Librairie milanaise; il doit coûter
cher puisque, avant guerre, il coûtait vingt-quatre lires. Il n'existe pas de
traité de logique en dehors des habituels manuels scolaires pour les lycées. Il
me semble que S. accorde trop d'importance à une documentation scolaire et
qu'il se trompe lorsqu'il s'imagine qu'il trouvera dans des livres de ce genre
plus qu'ils ne peuvent réellement donner. La psychologie, par exemple, s'est
presque complètement détachée de la philosophie pour devenir une science
naturelle comme la biologie et la physiologie; et encore pour étudier à fond la
psychologie moderne faut-il avoir de nombreuses connaissances et plus
spécialement de physiologie. C'est ainsi que la logique formelle, abstraite, ne
trouve plus aujourd'hui beaucoup de partisans, en dehors des séminaires où l'on
étudie à fond Aristote et saint Thomas. La dialectique, par contre,
c'est-à-dire la forme de la pensée historiquement concrète n'a pas encore été
mise en manuels. D'après quoi, il devrait agir ainsi pour améliorer sa culture
philosophique - 1. étudier un bon manuel d'histoire de la philosophie, par
exemple le Résumé d'histoire de la philosophie de Guido de Ruggiero (Bari,
Laterza, 18 lires) et lire plusieurs classiques de la philosophie, le cas
échéant dans des extraits, comme ceux publiés par le même éditeur Laterza de
Bari dans la Petite Bibliothèque Philosophique où ont para de petits volumes de
pages choisies d'Aristote, de Bacon, de Descartes, de Hegel, de Kant, etc.,
etc., avec des commentaires. Pour s'initier à la dialectique il devrait lire,
bien que cela soit pénible, quelque gros volume de Hegel. L'Encyclopédie,
admirablement traduite par Croce [53], coûte très cher aujourd'hui : environ
cent lires. Un bon livre sur Hegel est aussi celui de Croce à condition que
l'on se souvienne que dans ce livre Hegel et sa philosophie font un pas en
avant et deux en arrière : si la métaphysique est condamnée on retourne
cependant en arrière dans la question des rapports entre la pensée et la
réalité naturelle et historique. En tout Cas voici la route à suivre : pas de
nouveaux manuels (le Fiorentino suffit), et, au contraire, lecture et critique
personnelle des grands philosophes modernes. » Il me semble que cela suffira.
... Très chère. Je t'embrasse affectueusement.
ANTOINE.
Prison de Turi, 22 avril 1929.
Très chère Tania,
... La rose a pris une terrible insolation : toutes
les feuilles et les parties les plus tendres sont brûlées et carbonisées; elle
a un aspect désolé et triste, mais elle possède de nouveaux bourgeons. Elle
n'est pas encore morte. La catastrophe solaire était inévitable : je ne pouvais
abriter la fleur qu'avec du papier que le vent emportait; il eût fallu une
bonne poignée de paille; la paille est mauvaise conductrice de la chaleur et,
dans le même temps, elle abrite des rayons directs. En tout cas le
pronostic [54] est favorable à moins de complications
extraordinaires. Les graines ont tardé assez à germer et à sortir de terre : un
certain nombre d'entre elles s'entêtent à mener une vie souterraine. C'étaient,
il est vrai, des semences vieilles et en partie piquées des vers. Celles qui
sont venues à la vie du monde se développent lentement. Lorsque je t'ai dit qu'une
partie de mes plantations étaient très belles, je voulais dire qu'elles étaient
bonnes à manger. En effet, certaines petites plantes ressemblent plus à du
persil et à des échalotes qu'à des fleurs. Chaque jour me vient la tentation de
les tirer quelque peu pour les aider à croître, mais je reste incertain entre
les deux conceptions du monde et de l'éducation : être un disciple de Rousseau
et laisser faire la nature qui ne se trompe jamais et qui est fondamentalement
bonne - ou être volontariste et forcer la nature en introduisant dans
l'évolution la main experte de l'homme et le principe d'autorité. Jusqu'ici je
n'en ai pas fini avec mon incertitude et les deux conceptions s'opposent encore
l'une à l'autre. Les six plants de chicorées se sont tout de suite sentis chez
eux et n'ont pas eu peur du soleil : déjà ils sortent la tige qui donnera les
graines pour les moissons à venir. Les dahlias et les bambous dorment dans la
terre et n'ont encore donné aucun signe de vie. Les dahlias plus
particulièrement, je crois qu'ils sont vraiment fichus. Puisque nous sommes sur
cette question je te prie de m'envoyer encore quatre sortes de graines : 1. de
carottes, mais de la variété du panais, qui est un plaisant souvenir de ma
première enfance : à Sassari [55] on en vend qui pèsent un demi-kilo et qui
coûtaient un sou pièce avant-guerre, ce qui faisait une certaine concurrence à
la liguliforme [56] ; 2. de petits pois; 3. d'épinards;
4. de céleri. Sur un quart de mètre carré, je veux mettre quatre ou cinq
graines de chaque plante et voir comment elles arrivent. Tu trouveras tout cela
chez Ingegnoli, sur la place du Dôme ou rue de Buenos-Aires; tu en profiteras
pour te faire donner le catalogue où est indiqué quel est le mois le plus
propice aux semis.
J'ai reçu un autre billet de Mme S. Transmets-lui ces
lignes :
« Je comprends les difficultés financières qu'il y a à
se procurer les livres que j'ai conseillés. Je l'avais moi-même noté, mais
j'avais d'abord à répondre à des questions précises. Je réponds aujourd'hui à
une question, qui, même si elle ne m'a pas été posée, était impliquée dans
votre lettre et qui est celle que tout emprisonné s'est posée, à savoir : «
Comment faire pour ne pas perdre de temps et étudier quelque chose d'une
manière ou d'une autre? » Il me semble qu'avant tout il soit nécessaire de se
dépouiller de l'habit mental « scolastique », et de ne pas se mettre en tête de
faire des cours réguliers et approfondis : cela serait impossible même pour qui
se trouve dans les meilleures conditions. Parmi les études les plus profitables
sont celles des langues modernes : il suffit d'une grammaire, que l'on peut se
procurer aux étalages des bouquinistes pour presque rien, et de quelque ouvrage
de la langue choisie. On ne peut pas apprendre la prononciation parlée, c'est
vrai, mais on saura lire et cela est déjà un résultat important. De plus :
beaucoup d'emprisonnés sous-estiment la bibliothèque de la prison. Certes, les
bibliothèques des prisons sont, en général, hétéroclites : les livres ont été
réunis au hasard, donations de patronages, fonds de magasin des éditeurs,
ouvrages abandonnés par des prisonniers libérés. Il faut laisser tomber les
livres de dévotion et les romans de troisième ordre. Toutefois, je crois qu'un
prisonnier politique doit tirer du sang même d'une rave. L'essentiel consiste à
donner un but à ses propres lectures et à savoir prendre des notes (si on a
l'autorisation d'écrire). Voici deux exemples : à Milan j'ai lu un certain
nombre de livres de tous les genres... (ici la lettre est coupée)... assez
s'ils ont été lus sous ce point de vue; pourquoi cette littérature est-elle
toujours la plus lue et la plus imprimée ? Quels besoins satisfait-elle ? A
quelles aspirations répond-elle ? Quels sentiments et quels points de vue sont
représentés en ces mauvais livres pour qu'ils plaisent tant ? Pourquoi Eugène
Sue ne ressemble-t-il pas à Montépin ? et Victor Hugo n'appartient-il pas lui
aussi à ce genre d'écrivains à cause des sujets qu'il traite ? Et le Coupon
ou l'Aigrette ou l'Envol de Dario Nicodemi [57] ne sont-ils pas peut-être la continuation
directe de ce bas romantisme de 1848 ? etc., etc., etc. Le second exemple est
le suivant : un historien allemand, Groethuysen, a publié récemment un gros
volume dans lequel il étudie les rapports entre le catholicisme français et la
bourgeoisie au cours des deux siècles qui ont précédé 89. Il a étudié toute la
littérature de dévotion de ces deux. siècles : recueils de sermons, catéchismes
des divers diocèses, etc., etc., et il a ainsi composé un magnifique volume. Il
me semble que cela suffise à prouver que l'on peut tirer du sang même d'une
rave. Chaque ouvrage, surtout s'il s'agit d'un ouvrage d'histoire, peut être
utile à lire. Dans n'importe quel opuscule on peut trouver quelque chose qui
peut servir... surtout lorsque l'on se trouve dans notre position et que le
temps ne peut pas être évalué avec une mesure normale.
Chère Tatiana, j'ai trop écrit et je vais te
contraindre à faire un exercice de calligraphie [58]. A propos : souviens-toi de prendre des
dispositions pour que je ne reçoive plus de livres tant que je n'en réclamerai
pas. Si jamais il sortait des livres dont tu jugerais qu'ils pourraient m'être
utiles, fais-les mettre de côté; on me les expédierait lorsque je les
demanderais. Très chère, je souhaite vraiment que le voyage ne t'ait pas trop
fatiguée. Je t'embrasse affectueusement.
ANTOINE.
Prison de Turi, 20 mai 1929.
Chère Julie,
Qui t'a dit que je puis écrire plus que je ne le fais ? Ce n'est malheureusement pas vrai. Je peux seulement écrire deux fois par mois et ce n'est qu'à Pâques et qu'à la Noël que je puis écrire une lettre de plus. Te souviens-tu de ce que te disait B. en 1923 lorsque je partis ? B. avait raison pour ce qui concernait son expérience propre; il avait toujours eu une invincible aversion pour le genre épistolaire. Depuis que je suis en prison, j'ai écrit au moins le double des lettres que j'ai pu écrire dans la précédente période : j'ai dû écrire au moins deux cents lettres, une véritable horreur ! Et il n'est pas non plus exact que je ne sois pas calme. Je suis au contraire plus que calme; je suis apathique et passif. Et je ne m'en étonne pas et je ne fais aucun effort pour sortir de mon marasme. Peut-être est-ce cela une force et non un état de marasme. Il y a eu de longues périodes où je me sentais très désolé, coupé de toute vie autre que la mienne; je souffrais terriblement; un retard dans la correspondance, l'absence de réponses satisfaisantes à ce que j'avais demandé provoquaient en moi des états d'irritation qui me fatiguaient beaucoup. Puis le temps a passé et la perspective de la période antérieure s'est toujours plus éloignée. Tout, l'accidentel, le passager, qui existait dans la zone des sentiments et de la volonté, a disparu petit à petit et ne sont restés que les motifs essentiels et permanents de la vie. Il est normal que cela arrive, qu'en penses-tu ? Pour un certain temps, on ne peut éviter que le passé et les images du passé soient dominants, mais, au fond, toujours regarder le passé finit par être incommode et inutile. Moi je crois avoir surmonté la crise qui se produit chez tous, dans les premières années d'emprisonnement, et qui souvent provoque une nette et radicale rupture avec le passé. A dire vrai, cette crise, je l'ai sentie et vue chez les autres, plus qu'en moi-même; ça m'a fait sourire et cela c'était déjà se surmonter. Moi je n'aurais jamais cru que tant de gens aient une si grande peur de la mort; eh bien ! c'est justement dans cette peur que se trouve la cause de tous les phénomènes psychologiques pénitentiaires. En Italie, on dit que quelqu'un devient vieux lorsqu'il commence à penser à la mort; ça me paraît une observation fort sensée. En prison, ce tournant psychologique se vérifie dès que le détenu sent qu'il est pris dans l'étau et qu'il ne pourra plus s'en sortir : il survient un changement rapide et radical d'autant plus fort que jusqu'à ce moment on avait peu pris au sérieux la vie de ses propres idées et de ses propres convictions. J'en ai vu s'abrutir de manière incroyable. Et cela m'a servi comme servait aux enfants spartiates le spectacle de la dépravation des ilotes. C'est ainsi qu'à présent je suis absolument calme et que même l'absence prolongée de nouvelles ne m'inquiète plus, bien que je sache que cela pourrait être évité avec un peu de bonne volonté... et même en ce qui te concerne. Il est vrai que Tania pense à me donner toutes les nouvelles qu'elle reçoit. Elle m'a transmis, par exemple, les caractéristiques des enfants établies par ton père; elles m'ont beaucoup intéressé durant de nombreux jours. Elle m'a transmis aussi d'autres nouvelles commentées par elle avec beaucoup de gentillesse. Fais bien attention : je ne songe pas à te faire de reproches. J'ai relu ces derniers jours les lettres que tu m'as écrites depuis un an et cela m'a fait sentir