Impressions de Durban : un réel tournant dans l'histoire des congrès sur le sida
Par le Dr Adrien CAPRANI

Président de Positifs, directeur de recherches au CNRS
Pour la première fois, un congrès mondial sur le sida se déroulait sur le continent le plus frappé et qui avait vu son éclosion. Plus de 13 000 participants de 180 pays, 1 600 journalistes, les officiels de l'OMS et de l'ONUSIDA, la plupart des ministres de la Santé des pays participants et les firmes pharmaceutiques étaient réunis à Durban. Le congrès s'est ouvert dans un climat de polémique politico-scientifique entre la médecine officielle et le Président Mbéki, qui a laissé à un comité d'experts d'avis totalement divergents, dont Duesberg qui réfute le VIH comme cause du sida, le choix des solutions thérapeutiques les mieux adaptées à son pays. Le président Mbéki a, dans son discours inaugural, insisté sur le rôle majeur de la pauvreté et de carences alimentaires, comme celle en sélénium, dans l'explosion de l'épidémie. Il bloque toujours l'importation d'AZT et des autres antiviraux que la très grande majorité des malades et de leurs associations réclament et qui l'ont d'ailleurs exprimé lors d'une grande manifestation à la mairie de Durban, pendant la conférence. Ils ont trouvé comme avocat et porte-parole dans ce combat E. Cameron, juge à la cour suprême d'Afrique du Sud, blanc, homosexuel, séropositif, rescapé de la mort in extremis grâce à la prise d'une trithérapie contenant de l'AZT. Ce juge a d'ailleurs fait la conférence d'introduction en rendant hommage à Jonathan Mann, ancien président de l'OMS, mort dans l'accident du Boeing de la Swissair en 1998 (attentat ?), pour le rôle visionnaire qu'il avait joué en montrant que santé humaine et droits de l'homme étaient indissociables.

La conférence s'est déroulée entre les participants qui acceptaient comme vérité absolue VIH = sida. Deux grèves de la faim se sont cependant déroulées aux portes du palais des congrès : l'une pour clamer que le VIH n'était pas responsable de la maladie, l'autre pour clamer que le virus était le seul responsable. La presse sud-africaine a fait un réel travail journalistique, en rapportant fidèlement les séances du congrès, les évènements extérieurs, un large débat sur l'importation et le financement des antiviraux occidentaux, notamment pour les mères séropositives qui mettent au monde, chaque année, 180 000 orphelins dont beaucoup sont séropositifs et qui, pour la plupart, se retrouvent parqués dans des villages pour orphelins. Cette presse a également rouvert le débat sur les origines du sida en rapportant fidèlement la thèse du biologiste américain W.D. Hamilton vulgarisée dans un roman de Hooper The River, sur la coïncidence des lieux de vaccination contre la polio entre 1957 et 1960 et ceux d'apparition des premiers cas de sida en Afrique, la chronologie des vaccinations se superposant à celle de l'épidémie de sida. De plus, les différentes sous-classes de HIV trouvées dans les différents pays africains correspondent exactement aux zones de vaccinations pratiquées par les Américains, les Français et les Portugais. Il est certain que cette thèse sur l'origine du sida, qui semble incontournable, ne sera jamais reconnue. Elle constitue, en effet, un scandale trop énorme qui discréditerait pour longtemps l'OMS et la médecine occidentale, empêcherait toute future campagne de vaccination contre le sida en Afrique, mais surtout, en termes de responsabilité, ruinerait, avec l'indemnisation des dommages, les économies occidentales solidaires dans les campagnes de vaccination. Une dépêche de l'OMS du 12 septembre 2000, reprise par le quotidien Libération le 15, prétend tordre le cou à cette hypothèse en indiquant que la Royal Society britannique avait analysé les échantillons des vaccins congelés utilisés à l'époque et que ceux-ci ne contenaient pas de virus HIV. Faut-il que les journalistes soient suffisamment naïfs ou complices pour gober, sans aucun esprit critique, cette information. Même si l'on peut croire que les lots fournis à la Royal Society provenait réellement de ceux utilisés pour les premières campagne de vaccination en Afrique, tout le monde devrait savoir, et les journalistes en premier, que les singes, utilisés à la fabrication du vaccin, ne pouvaient pas tous être contaminés et qu'il y avait nécessairement des lots de vaccin contaminés et d'autres pas. Il est clair que pour éviter un scandale aux conséquences incontrôlables, un tri préalable des échantillons a été pratiqué avant la remise des échantillons non contaminés à la Royal Society et que tous les échantillons contaminés avaient été détruits depuis longtemps.

Sans vouloir faire une analyse objective du contenu de ce congrès et sans vouloir apporter ici notre contribution au débat sur l'origine et l'étiologie du sida, nous allons lister les points forts et novateurs de ce congrès.

• Les tradipraticiens ont obtenu, après d'âpres discussions avec le conseil scientifique du congrès, une session durant laquelle ils ont pu débattre et exposer leurs méthodes. Ils ont d'ailleurs défilé autour du palais des congrès pour réclamer leur intégration dans le système de santé africain. Ils sont en effet incontournables et, même s'ils reconnaissent ne pas être à même de guérir le sida, ils peuvent le diagnostiquer cliniquement et soulager certains symptômes (diarrhées, fièvre…).

• Très nombreuses présentations poster de traitements alternatifs avec mise en valeur en présentation «poster-corner» commentée par un officiel de médecines chinoises et indiennes. L'équipe japonaise, qui avait montré l'intérêt de la réglisse comme antiviral, il y a onze ans, confirme ses résultats avec une étude in vivo, en double aveugle en Afrique, mais faute de moyens ne mesure pas la charge virale.

• Nombre impressionnant de présentations d'effets secondaires reconnus (lipodystrophies) ou en voie de reconnaissance (ostéoporose, troubles de la libido…).

• Confirmation de la réalité de l'efficacité des traitements orthodoxes, mais disparition des protocoles comportant des combinaisons d'un nombre extravagant de molécules, la plupart toxiques, tels que ceux pratiqués par le Pr Katlama, avec 10 molécules, encore récemment. Les trithérapies sont efficaces à moyen terme. Des résistances apparaissent fréquemment mais peuvent être contournées avec le changement d'au moins deux molécules d'antiviraux pris dans un arsenal thérapeutique de plus en plus étendu. Les échecs thérapeutiques complets, entraînant le décès du patient, sont aujourd'hui exceptionnels. Enfin, il est établi qu'il n'est pas possible, en règle générale, d'éradiquer le virus après plus de deux ans de traitement hautement actif, espoir qui avait émergé après la conférence de Vancouver. Des réservoirs du virus restent toujours présents et prolifèrent presque toujours à l'interruption du traitement.

-• Nette avancée dans la voie vaccinale, avec le séquençage de toutes les souches sauvages du VIH1. Ila été établi que toutes les souches possédaient une partie invariante commune dans leur génome. S'il était démontré que cette partie invariante était suffisamment immunogène, on pourrait imaginer, à l'horizon de 2010, la commercialisation d'un vaccin.

• Possibilité de traitements intermittents. Un point majeur de ce congrès, pour les patients, réside dans la possibilité de traitements intermittents, information que le journal Le Monde a repris, dans son dernier article consacré au congrès, en les citant comme traitements en pointillés. Après une trentaine de petits essais présentés depuis un an dans de précédents congrès sur le sida (Lisbonne, octobre 1999, San Francisco, février 2000) et en dépit du contre-feu lancé par les lobbies pharmaceutiques avec de nombreuses publications montrant le danger de l'interruption des traitements, le congrès de Durban a présenté des essais de plus grande taille, 90 patients pour un essai hispano-suisse et 150 pour une étude allemande. Ces études ont établi l'absence de risque dans l'interruption d'un traitement. En effet, il n'a été observé aucune apparition de résistance au traitement, le traitement restant efficace à sa reprise, et surtout l'interruption stimule la réponse immunitaire spécifique au VIH, à la manière d'un vaccin qui serait fabriqué avec les propres souches virales du patient. Ce type de traitement intermittent permet une meilleure compliance, limite les effets secondaires et en abaisse le coût, ce qui permet de l'envisager pour les pays en voie de développement. Les essais présentés concernent, pour le moment, des patients possédant une charge virale indétectable (moins de 50 copies par ml) et un nombre de lymphocytes T4 supérieur à 300/ml. Les arrêts présentés sont d'au moins deux semaines et les périodes de traitements d'au moins deux mois. On observe, dans la majorité des cas (2/3 dans une étude), un rebond de la charge virale à un niveau comparable à celui existant avant traitement, puis, lors de la reprise du traitement, un retour à une valeur indétectable, au bout de 4 à 6 semaines. Lors des arrêts successifs, on observe des réponses très hétérogènes selon les patients qui peuvent être soit des diminutions progressives des rebonds avec, dans certains cas, maintien jusqu'à la fin de l'étude, d'une charge virale indétectable en l'absence de traitement, soit des rebonds variant avec des amplitudes imprévisibles d'un arrêt à l'autre. Mais, dans tous les cas, à la reprise, le traitement reste efficace et le nombre de lymphocytes T4 est généralement maintenu ou augmenté. Rappelons que l'association Positifs <http://www.positifs.org> avait été visionnaire dans cette approche puisqu'elle prônait cette stratégie, il y a déjà deux ans, avec certaines améliorations. La période d'arrêt du traitement orthodoxe le moins toxique était remplacée par une période de traitement par les voies alternatives les plus performantes. De plus, il était recommandé d'associer, avec les deux types de thérapie, des substances anti-mutagènes naturelles susceptibles de stabiliser les souches virales et de prévenir les résistances médicamenteuses.
Une autre information importante apportée par ces études concerne les patients en échec thérapeutique. En effet, un arrêt prolongé de la pression médicamenteuse permet des mutations des souches virales qui vont pouvoir redevenir sensibles à certains traitements pour lesquels ils étaient devenus résistants.
De gros essais sur les traitements intermittents sont en phase de démarrage en Europe et aux USA. Différentes variations sur l'intermittence peuvent être imaginées : fixation de la période d'arrêt et de la période de traitement sur toute la durée de l'essai ou durée de la période d'arrêt fixée par un seuil de charge virale (10 000 copies par exemple) et durée de traitement limitée, au minimum, au temps nécessaire à la restauration d'une charge indétectable (1 à 2 mois en général).
L'essai américain de l'université de San Francisco concerne des patients n'ayant jamais eu moins de 100 T4/ml avant l'essai, une charge virale de moins de 50 copies/ml avant l'essai mais ayant dépassé les 20 000 copies/ml avant le démarrage d'un traitement hautement actif (trithérapies). Sont écartés de l'essai les patients ayant été traité à l'hydroxyurée ou à un immunomodulateur dans les 12 semaines précédant le démarrage de l'essai. Dans l'autre essai américain réalisé à Bethesda, sous l'égide du NIH, il s'agit d'un essai de 88 semaines comparant un groupe sous traitement intermittent et un groupe en traitement continu, en termes virologiques, immunologiques et de qualité de vie.
Dans l'essai italien, qui inclura 900 patients suivis pendant 3 ans, il est prévu des arrêts de 4 mois qui pourront être allongés progressivement.

• Elargissement de l'arsenal thérapeutique dans les classes déjà existantes et apparition de nouvelles classes de molécules
En plus de l'enrichissement de la classe des antitranscriptases inverses, nucléosidiques et non nucléosidiques, et des antiprotéases avec de nouvelles molécules actives contre les souches résistantes du virus, de nouvelles cibles ont été prospectées. Citons notamment les inhibiteurs de pénétration, les antirécepteurs du CCR5 et du CXCR4 membranaires, les antiTaT et les inhibiteurs du syncytium dont fait partie la DHEA. Très peu d'informations ont filtré, par contre, sur les anti-intégrases qui semblaient pourtant être appelées à être développées après le congrès de Vancouver.

• Transmission de la mère à l'enfant
Le congrès de Durban met scientifiquement en pièces le traitement de référence pour la prévention de la transmission de la mère à l'enfant qui était le traitement par l'AZT, toxique et coûteux, pendant de longues périodes, de la mère et de l'enfant, seul reconnu par les autorités sanitaires américaines. L'essai HIVNET012, effectué en Ouganda, a démontré qu'une seule prise, par voie orale, de Nevirapine (Boehringer) par la mère (200mg) au moment de la délivrance et par le nouveau-né dans les 72 heures suivant la naissance était aussi efficace que le traitement de référence. De plus, son coût est dérisoire, il ne s'élève qu'à 8 $, inclus le test diagnostic Abbott rapide. Le laboratoire Boehringer a offert au gouvernement sud-africain la distribution gratuite du médicament pour les futures mères séropositives. Alors que le gouvernement sud-africain a toujours refusé l'importation d'AZT, il semblait, dans la semaine qui a suivi le congrès, sous le poids des arguments scientifiques et la pression de la presse, disposé à accepter l'offre de Boehringer. Nous ne savons pas aujourd'hui avec les informations de la presse occidentale si cette prévention a été mise en œuvre. Si cela était, on pourrait prévoir pour l'année qui vient 100 000 orphelins séropositifs de moins en Afrique du Sud.

• Présence de très nombreuses ONG et associations, la plupart avec des stands coûteux financés par les firmes pharmaceutiques, dont certaines activistes comme Act-up Paris, largement représentée et qui a manifesté avec des banderoles contre la toxicité et le coût des médicaments et fait de la casse à l'hôtel Hilton lors de la conférence de presse de notre secrétaire d'Etat à la Santé, Dominique Gillot. Par contre, aucune association activiste épousant la thèse «révisionniste» de P. Duesberg n'était présente, telle Act-up San Francisco. Peut-être leur avait-on interdit l'accès au congrès ?

En marge des informations délivrées au congrès et dans la presse, nous donnerons deux informations à confirmer :

• La contamination n'est possible qu'au-delà d'un certain seuil de charge virale. Confirmée, cette information permettrait aux hommes séropositifs ayant une charge virale indétectable de procréer sans faire appel aux techniques de décontamination de leur sperme.

• Une proposition de traitement alternatif accessible pour les pays en voie de développement a été distribuée dans les couloirs du congrès par un groupe américain. Il s'agit du «International Project for Affordable Therapy for HIV» ou traitement combiné MACS pour un coût de 150 $ par personne et par an. Il consiste en multivitamines/minéraux (vitamines A, B12, Zn…) + Aspirine (inhibiteur du HIV in vitro) + Chloroquine ou Hydrochloroquine (inhibiteur de l'Il6) + Sélénium (rôle dans la régulation du VIH et in vivo retarde la progression de la maladie). Il nous semble que ce projet, s'il était soutenu par les gouvernements des pays en voie de développement les plus touchés, permettrait de freiner très fortement les ravages de l'épidémie.

En conclusion, nous rappellerons le message de Nelson Mandela lors du discours de clôture. Il a soutenu le président Mbéki, a demandé que les experts des deux camps, dont aucun ne peut avoir la prétention, humilité scientifique oblige,de détenir la vérité absolue, trouvent un terrain d'entente pour sauver son peuple. Il a, par ailleurs, demandé que les pays africains, au lieu de gaspiller leurs budgets pour s'armer contre des ennemis imaginaires, utilisent cet argent pour sauver leurs peuples.

Dr Adrien CAPRANI
---------------------------------© Votre santé - Janvier 2001