29.03. Esprit /Science ; Orient/ Occident.

Le livre "Esprit Science" publié aux éditions Claire Lumière en 1993, est la traduction française de MindScience publié par Wisdom Publications, Boston, en 1991. C'est un livre d'entretiens qui se sont déroulées lors d'un colloque intitulé : Esprit Science : dialogue entre Orient et Occident. Ce colloque, qui faisait partie du programme du département de formation médicale continue de l'université d'Harvard, s'est tenu le 24 mars 1991 à Cambridge, dans l'auditorium Kresge du MIT (Massachusetts Institute of Technologie). Il rassemblait des experts en médecine, en psychiatrie, en psychobiologie, en neurobiologie, en éducation, en étude comparée des religions et en bouddhisme indo-tibétain, autour d'un dialogue ouvert et d'échanges, traitant des différents concepts, des approches variées et des compréhensions diverses -- orientales et occidentales -- de la science de l'esprit.

29.05. Extrait d'esprit science.

" Du point de vue du matérialisme radical, le bouddhisme est une idéologie qui admet l'existence de l'esprit, qui est donc fondée sur la foi comme les autres religions. Le bouddhisme, cependant, ne croit pas en l'existence d'un Dieu créateur, mais insiste, au contraire, sur la nécessité de s'en remettre à soi-même et de développer le potentiel propre à chaque individu, si bien que les autres religions le voient comme une sorte d'athéisme. Comme aucun des deux camps ne compte le bouddhisme comme un de ses représentants, cela donne à ce dernier la possibilité de faire le lien entre les deux. " Le Dalaï-lama -- prix Nobel de la paix.

" Bertrand Russell a dit que chacune des trois grandes traditions philosophiques, les traditions occidentale, chinoise et indienne, avait ses propres qualités. Les occidentaux ont excellé dans l'art d'étudier les rapports entre l'humanité et la nature et développé ainsi les sciences extraordinaires de l'univers matériel. Les Chinois ont excellé dans l'art d'étudier les rapports internes de la société de sorte que l'histoire de leur pays a été remarquablement pacifique et leur civilisation raffinée, bien qu'actuellement mise en péril par une difficile confrontation avec la modernité. Quant aux Indiens, c'est dans l'art d'explorer le monde intérieur de l'homme qu'ils ont brillé et qu'ils ont développé ainsi la connaissance suprême du soi, de la conscience profonde, du processus de connaissance et d'expression, ainsi que des états supranormaux. Le plus beau cadeau que les Tibétains aient fait au monde d'aujourd'hui est leur connaissance de ces incomparables sciences intérieures, ainsi que leur maîtrise de la riche panoplie des techniques de transformation de l'esprit humain qui en découle. Bien que les occidentaux apprécient les autres cultures pour leurs multiples qualités et pour leur beauté exotique, telles que leur richesse spirituelle ou leur patrimoine artistique, ils ont tendance à se considérer comme la tête pensante de la planète en raison de leur maîtrise de l'univers matériel. Cependant, il pourrait bien s'agir d'une opinion erronée. Il se peut que ceux qui choisissent de ne pas développer de pouvoir sur le monde extérieur en aient une meilleure compréhension ; il se peut que ceux qui ont pour priorité la connaissance de soi et le contrôle de leur propre esprit et de leurs actes possèdent une intelligence supérieure ; il se peut que ce que nous, les occidentaux, avons à apprendre d'eux soit de nature scientifique. "

" La psychologie est la science de l'esprit. Elle est, comment on l'appelle en Inde ou au Tibet, la " science intérieure" par excellence. En Occident, on considère qu'elle est la descendante de la philosophie, des sciences de la nature, de la métaphysique... En Inde, la science et la philosophie n'ont jamais été scindées : on a toujours considéré que la philosophie était essentielle pour contrôler la partie théorique de la science et qu'ultimement elle était indissociable de son aspect empirique. Au sein même des sciences philosophiques, la science intérieure, philosophie et psychologie confondues, a toujours été proclamée science souveraine entre toutes... En Occident, les scientifiques ont principalement conçu la réalité comme étant le monde physique, le monde extérieur, le monde " là, devant nous". Il leur a semblé que, pour subvenir aux besoins des hommes, l'environnement devait être dominé, contrôlé et mécanisé. Ainsi la physique, la chimie, la biologie et l'astronomie, secondées par les mathématiques et la géométrie sont-elles apparues, aux yeux de l'Occident, comme les sciences les plus importantes. Le psychisme a été confié aux mains des prêtres qui, finalement, se sont mués en philosophes, en poètes, en artistes et en psychiatres. Lorsque la psychologie a brigué son entrée dans l'enceinte des sciences, il n'y a pas si longtemps, elle a essayé d'imiter les sciences "dures"... encore aujourd'hui, le mouvement le plus puissant en psychologie ou dans les sciences cognitives est la neurosciences qui continue à réduire l'esprit à des processus physiques du cerveau et à combiner les approches chimique, biologique et biophysique pour comprendre et contrôler ce psychisme physique, le cerveau-esprit... il est nécessaire de prendre conscience du fait que la science occidentale est dominée par le matérialisme et de garder un regard critique sur les chances de succès du matérialisme scientifique dans la compréhension d'un esprit réduit à un processus cérébral... L'examen et l'estimation d'un tel processus de développement intérieur deviendraient alors une tâche scientifique capitale ; non pas une quête spirituelle, mais une tâche vraiment scientifique... Nous avons créé des machines puissantes qui peuvent accomplir des choses extraordinaires, mais nous avons épuisé aussi nos ressources, pollué notre planète et malmené l'équilibre naturel jusqu'à un point critique. Nous avons perfectionné l'art militaire jusqu'à un degré d'efficacité inimaginable dans la destruction. En résumé, nos pouvoirs d'agir sur la réalité extérieure ont largement surpassé le pouvoir que nous avons sur nous-mêmes. Là est le noeud du problème... La plupart de nos actions reposent sur l'ignorance envahissante et pénétrante, camouflée sous les intuitions, les suppositions, les grades universitaires, les diplômes, le réconfort mutuel. La plupart du temps, nous sommes la proie sans défense des émotions fondamentales, le désir, la cupidité, l'orgueil, la jalousie et la haine. Nous perdons rapidement la maîtrise de nous-mêmes et commettons des actions qui nuisent aux autres ainsi qu'à nous-mêmes. Supposons que les hommes potentiellement cupides et coléreux que nous sommes soient amenés, sur une planète fragile, à inventer les armes nucléaires, chimiques et biologiques destinées à une destruction massive et à les mettre entre les mains de chefs d'états dépourvus eux-mêmes de maîtrise de soi qui déclencheraient les horreurs inimaginables d'une troisième guerre mondiale... supposons que ce scénario se déroule ainsi ; celui qui resterait pour l'observer serait en droit de se dire que la décision des Greco-romains et des Euro-américains de mettre sens dessus dessous leur environnement sans connaissance et maîtrise de soi, aura été une erreur fatale, une décision stupide et monstrueuse, prise par des êtres humains qui auront pensé de façon tragique, qu'en tant qu'Occidentaux, ils étaient les êtres les meilleurs et les plus intelligents de la planète... Par conséquent, je vous propose cette opinion fondamentale : la décision des Indiens de ne pas développer les sciences extérieures, la technologie, la mécanisation de l'industrie -- tout ce qui représente pour nous la civilisation occidentale -- pourrait bien ne pas être simplement le résultat d'un manque d'intelligence, mais bien au contraire représenter un grand succès de l'intellect. C'est peut-être nous qui manquons d'intelligence dans notre volonté d'interférer partout, de manipuler toute chose et de donner libre cours à nos pouvoirs physiques sans posséder aucune force mentale. Il y a une différence importante entre ne pas réussir à faire quelque chose et décider de ne pas le faire. Bien comprendre ceci peut grandement changer la manière dont nous approchons la science d'une autre culture ; soit, forts de notre pouvoir de faire sauter la planète, nous prendrons l'attitude paternaliste de notre prétendue supériorité, soit, parce que nous avons fait le mauvais choix et que, justement, nous sommes sur le point de faire sauter la planète, notre attitude sera sans parti pris et humble... À cause de l'erreur philosophique fondamentale du matérialisme métaphysique que toute notre culture a commise. Les sciences occidentales viennent juste de renaître de la révolte de la renaissance contre le spiritualisme régissant la domination oppressive de l'église dogmatique et contre ses instruments de contrôle de la pensée. Résultat, on a pris, souvent sans le vouloir, la décision métaphysique qui s'est maintenue depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, d'exclure l'esprit de l'ordre naturel et de traiter tous les problèmes comme étant physiques. La philosophie du XXe siècle a signé sa propre condamnation à mort en arrivant, de diverses manières, à la conclusion que la philosophie était finie, que l'exploration de la réalité n'avait pas de sens, si ce n'était en la mesurant par l'extension des sens que sont les instruments scientifiques. On a oublié que la décision de considérer la réalité comme matérielle a été une décision prise collectivement et non une découverte objective. Tout ceci nous a conduit au dogmatisme actuel, le matérialisme scientifique. Mais le dogmatisme paralyse toute science... Le dogmatisme surgit lorsque l'hypothèse se sclérose en une idéologie... Qui conteste ce dogmatisme de la science moderne ? De la part de l'Occident, nous ne voyons aucun défi crédible. Les fondamentalistes religieux ont décelé, dans la théorie scientifique, des prétentions dogmatiques à la vérité absolue et ils sont revenus à un anti-dogmatisme préscientifique comme le créationisme. Les humanistes libéraux ont soulevé des problèmes d'éthique contestant les décisions de pratiquer des expériences et de mettre en œuvre des technologies sans en connaître précisément les conséquences. Les gouvernements remettent en question l'utilité d'entreprendre d'énormes recherches expérimentales de base qui reviennent excessivement cher et dont les applications seront vraisemblablement lointaines. Les fondamentalistes, toutefois, manquent en général de crédibilité, répondant à l'irrationnel par l'irrationnel. Les humanistes peuvent empêcher certains abus, mais ils sont paralysés car ils baignent dans le même système de croyance matérialiste. Les gouvernements peuvent seulement retarder temporairement les développements puisqu'ils ont toujours l'espoir qu'une éventuelle application militaire donnera des résultats ; leur avidité de progrès scientifique est trop grande... Le matérialiste est une hypothèse solide. Dans certains contextes, c'est une bonne base d'action, dans d'autres, elle n'est pas aussi efficace. La science tibétaine possède beaucoup de modèles de l'esprit du corps, et non pas un seul. Elle sait que tous les modèles de réalité sont d'une certaine façon inadéquats à véhiculer l'inconcevable réalité des choses ; elle a donc créé un certain nombre de modèles différents, adaptés aux différents usages. C'est ce que voulait dire Sa Sainteté dans sa réponse à la question sur les mathématiques : les mathématiques gouvernent-elles les choses ? Si l'on examine les choses, a-t-il dit, on ne trouvera rien de ce qu'on cherche. Si l'on cherche ce à quoi se réfère une appellation, on ne le trouvera pas ; par conséquent ce à quoi se réfèrent les appellations n'existe que conventionnellement. Puis, le Dr Matthysse, à qui Sa Sainteté a posé cette question, a répondu, à sa demande, qu'il pensait, qu'au bout de la chaîne des symboles et des équations, il n'y avait rien. La philosophie bouddhiste, cependant, n'approuvera jamais cette théorie. En aucune façon, il n'y a rien. Nous ne sommes tout simplement pas rien, comme chacun le sait de façon certaine. Par conséquent, toute description de notre mode d'existence est appelée conventionnelle,... c'est l'opinion scientifique bouddhiste. Elle signifie que toute description de la réalité est conventionnelle et qu'aucune n'est absolue et c'est pour cette raison que le bouddhisme peut utiliser le matérialisme. Certains bouddhistes sont, dans certaines occasions, radicalement matérialistes, mais ils ne sont pas empêtrés dans cette doctrine. " Robert A.F. Thurman.